Se remettant à travailler pour ne pas penser à ses mauvaises rencontres de la journée, Emma ne relève pas le visage une seule fois de tout l'après-midi. Les écouteurs enfoncés dans les oreilles, elle ne détourna pas une seule fois son attention de son dossier. Pas même lorsque Regina revient de ses rendez-vous en extérieur. Pas même lorsqu'Ashley l'informa avoir bien renvoyé la plante. Pas même lorsque Scarlett débarqua pour lui donner les documents dont elle avait besoin. Encore moins lorsque son collègue lui propose de sortir pour faire une pause.

Porter son attention sur une seule et même tâche, voilà la réponse qu'elle avait trouvée pour ne pas laisser la peur prendre le dessus, pour faire taire l'angoisse qui grandissait en elle. Elle avait 28 ans, bientôt 28 et demi, elle ne devrait pas se mettre dans cet état pour si peu et elle le savait très bien mais elle ne pouvait pas s'en empêcher, c'était bien plus fort que sa volonté.

Le simple fait de croiser un ancien camarade du collège lui rappelait la boule au ventre qu'elle avait au moment de rentrer à la maison. Les visites de sa mère la faisaient replonger en enfance, lorsqu'elle était trop jeune et trop faible pour se défendre, lorsqu'elle n'avait pas d'autre choix que de subir en serrant les dents jusqu'à ce jour fatidique où elle avait tout simplement craqué.

Les minutes défilèrent et la soirée tomba sur la capitale du New Hampshire, tout le monde commença à quitter le bureau mais pas Emma, elle resta concentrée sur ce qu'elle faisait. Le tremblement était encore bien trop présent dans tout son corps pour qu'elle se relâche, encore quelques minutes, quelques heures et toute trace de peur aurait quitté chacune de ces cellules. Elle vit l'heure du dîner s'afficher sur son écran d'ordinateur mais elle ne releva pas la tête pour autant. Elle avait veillé à distribuer absolument tous les plats que lui avaient préparé sa mère, elle n'en avait pas gardé un seul.

L'odeur alléchante, agréable et appétissante, qui s'émanait d'eux avait le don de la mettre en colère, elle perdait ses moyens rien qu'en sentant leurs effluves. Elle connaissait bien ces senteurs et ça ne lui rappelait pas un seul bon souvenir. Sa mère avait, encore une fois, pris soin de préparer tous les plats qu'elle s'entêtait à faire – quelques années plus tôt – lorsque sa propre fille pleurait et l'appelait au secours. Alors que son enfant – la chair de sa chair – craignait pour sa vie, elle, elle s'attelait en cuisine.

A l'époque, il ne fallait surtout pas que le repas soit pris en retard, après tout, ils étaient une bonne famille, ils avaient des heures précises pour manger tous ensemble, assis autour de cette grande table. La blonde avait eu beau l'appeler à l'aide un nombre incalculable de fois, hurler à la mort en sentant ses os se briser ou encore la supplier de venir la sauver, pas une seule fois sa mère n'avait abandonné sa casserole pour venir à son secours.

La juge secoua doucement sa tête de droite à gauche pour chasser ces souvenirs qui lui procuraient encore des cauchemars durant la nuit puis elle se reconcentra sur la rédaction de la sentence d'un des enfants dont elle avait la charge. Plusieurs minutes plus tard, elle sentit parfaitement son homologue, avançant dans son dos. Elle l'entendit, sans aucun soucis, lui demander si elle voulait manger quelque chose, lui lister les différents plats que préparait le restaurant mexicain dans lequel elle allait commander. Elle n'avait même pas pris le temps de réfléchir une seule seconde, elle s'était contentée d'hocher négativement la tête sans quitter l'écran du regard.

Avait-elle faim ? Elle n'en avait absolument aucune idée.

Voulait-elle manger ? Elle n'en ressentait pas la moindre envie.

Elle était pourtant connue pour avoir un appétit sans fin, être un véritable estomac sur patte mais ce soir, elle était loin d'être en forme. L'idée d'un hamburger avec sa barquette de frite ne la faisait, pas le moins du monde, saliver.

Regina disparu quelques minutes avant de revenir en tenant deux sacs dans ses mains. Repas, boisson et dessert, elle avait tout pris en double dans l'espoir de partager un repas avec la blonde. Après tout, manger délie la langue alors, par ce dîner, elle espérait pouvoir lui demander ce qui lui arrivait, ce qui se passait dans sa vie pour qu'elle soit dans cet état. Elle déposa donc l'un des sacs sur le bureau de sa collègue et attendit quelques secondes, quelques minutes mais Emma n'eut aucune réaction. Elle ne leva même pas les yeux de son clavier ce qui la blessa légèrement. Avait-elle fait quelque chose de mal, dit quelque chose de déplacée, pour mériter ce silence ?

Défaitiste, elle empoigna une pile de dossier qu'elle se mit à lire tout en commençant son repas. Les minutes passèrent et aucune des deux ne prononça le moindre mot, le silence qui régnait dans le bureau n'était pas aussi paisible que les autres jours. A cet instant précis, la tension était palpable, l'ambiance était lourde. La brune voyait bien que son homologue ruminait, seule, dans son coin et son état d'esprit impactait directement l'atmosphère qui devenait, peu à peu, insoutenable.

La nuit prit doucement place sur la ville et, sentant la fatigue pointer le bout de son nez, elle décida qu'il était grand temps de rentrer chez elle. Elle éteignit son ordinateur, rangea rapidement ses affaires et récupéra son manteau. Avant de partir, elle se posta face au bureau de sa collègue, elle resta dans cette position pendant plusieurs secondes mais celle-ci ne daigna même pas la regarder.

« Bon... Eh bien... Je vais y aller. Ne tardez pas trop à votre tour. Vous m'entendez, Miss Swan ? Rentrez chez vous pour vous reposer. » Dit-elle, inquiète de son état.

Lorsque la porte fut fermée, Emma lâcha un long soupir en laissant tomber son crayon en bois. Rentrer chez elle ? Elle en avait douloureusement envie mais, en voyant le tremblement qui prenait toujours en otage tous ses membres, elle sut qu'elle n'était guère en état de conduire sa voiture. Si elle prenait la route, elle allait possiblement causer un accident et, malheureusement, elle ne pouvait affirmer qu'elle en serait l'unique victime.

Se levant de sa chaise, elle fit quelques pas dans la pièce pour se dégourdir les jambes. Ses genoux menaçaient de la lâcher à tout moment, elle n'était même pas en capacité de descendre jusqu'à l'entrée pour prendre un taxi. Elle se laissa tomber sur une chaise et frotta sa main sur son visage.

Elle se sentait si faible, si pathétique. Pourquoi était-elle dans un état pareil après autant d'année ? Elle n'avait pas vu cet homme depuis près de dix ans et pourtant, son fantôme continuait de la hanter. L'idée même de le voir, de le croiser furtivement dans la rue, au comptoir d'un bar, au détour d'un rayon au magasin, la plongeait dans un état de panique sans précédent.

A chaque fois que cette idée lui venait à l'esprit, elle mettait de longues minutes, des heures voire parfois des jours entiers à s'en remettre. Elle avait déménagé, changé d'Etat, mit de la distance entre eux pour se protéger mais l'emprise qu'il avait sur sa vie était toujours bien présente, tapie dans l'ombre, elle se faisait discrète mais n'était pas prête de disparaitre.

La blonde se sentait pitoyable et coupable, coupable de ne pas pouvoir se détacher de cette peur viscérale qui lui collait à la peau. Le simple fait d'entendre son nom suffisait pour qu'elle soit sur ses gardes, pour qu'elle craigne de nouveau pour sa vie.

Marmonnant contre sa propre incapacité à aller de l'avant, elle se releva et poussa légèrement la table mais aussi les chaises qui se trouvaient au milieu de la pièce. Elle ouvrit une armoire, qui n'était pas utilisée pour ranger des dossiers, et en sortit un lit d'appoint qu'elle utilisait lorsqu'elle décidait de passer la nuit au bureau. Après avoir eu un torticolis coriace de plusieurs semaines à cause de sa mauvaise position à force de dormir dans sa chaise, elle avait fini par investir pour le bien de ses cervicales.

Elle emprisonna le fin matelas dans un drap propre, qu'elle avait ramené quelques jours auparavant, puis elle y ajouta un oreiller et une grosse couverture. Elle envoya valser son costume dans lequel elle commençait à étouffer pour sauter dans un t-shirt large et un short court. Elle continua à râler contre elle-même, tout en finissant de préparer son lit avant de se rendre compte qu'elle n'était plus seule dans la pièce : Regina était de retour.

« Euh... Je... » Bégaya la juge.

« Vous... Vous êtes là depuis longtemps ? » Marmonna la blonde qui se saisit de la couverture pour cacher ses jambes.

Malheureusement pour elle, sa réaction était tardive puisque sa collègue avait parfaitement vu les immenses cicatrices qui découpaient sa peau en plusieurs morceaux. Que ce soit sur ses jambes ou ses bras, les marques étaient si importantes qu'elle n'avait pas le courage de les compter.

« Aucun taxi n'est disponible avant plusieurs heures, je n'ai aucun moyen de rentrer chez moi alors je pensais dormir dans le bureau. » Expliqua la brune qui se mit à fixer le sol, gênée.

« Ce n'est pas un King Size mais le lit est plutôt confortable tant que ce n'est que pour une seule nuit. Je vous le laisse. »

« Mais... Et vous ? Où allez-vous dormir ? »

« Je vais me faire un matelas de couverture, ne vous en faites pas pour moi. Si vous voulez vous changer, il y a un survêtement propre et plusieurs t-shirt dans le sac de sport. »

Lui tendant ledit sac pour la laisser prendre des affaires, elle attrapa un gros plaid qu'elle plia pour créer une légère protection entre son corps et le froid du sol. Elle revint vers son bureau pour brancher son téléphone à la prise, elle activa ses réveils et éteignit la lumière. Elle s'empressa de s'allonger et recouvrit l'intégralité de son corps – jusqu'à sa tête – avec une autre couverture.

Sa collègue revint quelques minutes plus tard et traversa discrètement la pièce pour venir déposer sa tenue du jour à son bureau. Elle rejoignit le lit d'appoint sur lequel elle s'allongea sans un mot. Elle était étrangement gênée et le silence qui planait ne l'aidait pas à se détendre.

Elle resta pendant un long moment dans cette position, allongée sur le dos, les bras autour de son ventre. Aucun son ne provenait de son homologue, sans doute avait-elle déjà trouvé le sommeil. Elle se tourna alors sur le côté, dans l'espoir de finir dans les bras de Morphée, et s'enroula un peu plus dans la couverture, frigorifiée. Emma n'avait-elle pas froid aussi ?

« Miss Swan ? Vous dormez ? » Chuchota-t-elle, aussi doucement que possible, pour ne pas prendre le risque de la réveiller si tel était le cas.

« Pas encore. Vous avez besoin de quelque chose ? »

« Venez. »

« Pardon ? »

« Venez. Le sol est froid, vous allez tomber malade alors venez. Le lit n'est pas très grand mais nous tiendrons bien toutes les deux. » Marmonna la brune, déstabilisée par sa propre proposition.

« Ne vous inquiétez pas pour moi, je n'ai pas froid. » Assura la blonde qui enfonça un peu plus sa tête sous la couverture.

« Bien, dans ces cas-là, si vous dormez au sol alors moi aussi. »

« Ne faites pas n'importe quoi et restez là où vous êtes ! Le sol est gelé. »

Prise à son propre jeu, elle ne put s'empêcher de soupirer. Le bureau était plongé dans le noir et pourtant, elle n'eut aucun mal à voir le regard vainqueur que lui lança son homologue. Celle-ci se contenta de soulever la couverture pour tapoter le matelas, lui faisant silencieusement comprendre que la discussion était terminée.

Mal à l'aise, Emma garda son plaid autour de son corps avant de la rejoindre. Elle sentait la respiration chaude de la brune sur son visage tant leur bouche étaient dangereusement proche. Elle ne savait ni quoi dire, ni quoi faire. Elle n'osa pas bouger de peur d'entrer en contact avec la peau de la juge alors, tout en restant stoïque, elle ferma les yeux, remerciant les ténèbres qui cachaient actuellement le rougissement de ses joues.

« Miss Swan, vous tremblez. » Constata Regina qui lui toucha doucement le bras, comme pour la calmer.

« Et vous, vous avez les mains froides. Vous mangez correctement ? » Questionna la blonde qui emprisonna ses mains dans les siennes pour les réchauffer.

« Pourquoi cette question ? »

« Si vous ne vous nourrissez pas correctement, votre métabolisme va continuer de ralentir et vos mains seront de plus en plus froides. Ça ne vous fait pas mal au moins ? »

« Parfois, elles sont engourdis mais sans plus. »

« Vous devriez faire attention, sait-on jamais. »

Sans un mot, elle porta les mains à ses lèvres et se mit faiblement à souffler dessus tout en les frottant doucement pour créer une petite source de chaleur. Peu à peu, le bout des doigts fins perdit sa froideur ce qui la rassura.

« Miss Swan, comment avez-vous su pour aujourd'hui ? » Murmura la brune, les joues rouges.

« J'ai lu votre date d'anniversaire dans votre dossier, il trainait sur le bureau de Monsieur Spencer. Vous n'avez pas pris mon cadeau pour un geste déplacé, pas vrai ? »

« Non... Non, c'était très gentil de votre part. »

« Dites... c'est votre anniversaire et vous passez votre soirée puis votre nuit au tribunal. Je peux vous demander pourquoi ? Vous n'avez pas quelqu'un avec qui le fêter ? Une famille qui vous attend ? »

Regina mordilla nerveusement sa lèvre inférieure et ferma les yeux en sentant ses larmes monter. Personne ne l'attendait, elle n'avait personne avec qui fêter cette journée. Pas un seul membre de sa famille n'avait pris la peine de lui envoyer un message – aussi petit soit-il – personne, rien. Elle était complètement seule.

« Disons que... J'ai des rapports compliqués avec ma famille. »

« Vous voulez en discuter ? » Proposa Emma qui entendit parfaitement la peine dans sa voix.

« Je n'ai jamais eu de vraie relation mère-fille contrairement à vous, la femme qui m'a donné la vie ne m'a jamais désirée ni même aimée. Mon père, c'était tout le contraire. Il m'aimait profondément mais il était bien trop lâche pour se révolter face à sa femme. Il y a cinq ans... Je me suis violemment disputée avec cette femme et, plutôt que de prendre ma défense, il s'est rangé de son côté. Je suis partie ce jour-là et je n'ai, depuis, plus eu aucun signe de vie de sa part. » Confia-t-elle, péniblement.

« Les relations mère-fille sont souvent compliquées, vous aviez au moins votre père pour vous épauler durant votre enfance. »

« Vous vous entendez parfaitement avec votre mère, vous n'avez aucune idée d'à quel point c'est difficile de vivre dans la même maison qu'une femme qui vous déteste de tout son être. » Marmonna la brune.

« Madame Mills, ne soyez pas si naïve. Ne vous faites pas avoir par ce que les autres vous montrent, c'est souvent loin d'être la réalité. »

La juge fronça des sourcils, qu'essayait-elle de lui dire ? Les autres ne cessaient de faire des éloges sur la relation qu'avait la blonde avec sa mère mais, sans doute, n'était-elle pas si parfaite qu'en apparence ? Était-ce en lien avec les cicatrices qui pullulaient sur sa peau ?

« Mademoiselle Swan ? » Dit-elle tout bas.

« Hum ? » Grommela la blonde qui commençait à s'endormir.

« Quand fêtez-vous votre anniversaire ? »

« 22 octobre. »

« Comptez sur moi pour vous retourner la faveur, je vous offrirais un petit quelque chose. »

« Vous êtes gentille Madame Mills, très gentille. »

La respiration d'Emma devint lente et paisible, elle n'avait pas tardé avant de sombrer dans les bras de Morphée. Sa journée avait été forte en émotion, pas forcément positive d'ailleurs, alors son corps mais aussi son esprit étaient épuisés.

Regina comprit bien vite qu'elle était à présent seule et, dans une impulsion, elle vint délicatement poser ses lèvres sur le devant de sa collègue pour lui offrir un doux baiser. Collant sa tête contre la sienne, l'air chaud qui caressait son cou la berça tranquillement jusqu'à un sommeil paisible, sans cauchemars, qu'elle n'avait pas trouvé depuis un long moment.

« Merci Emma... » Souffla-t-elle avant d'être emportée par la fatigue.