Mardi 7 mars,

Le jour n'est pas encore levé. Cela ne servirait pourtant à rien que je retourne me coucher. Je ne réussirais pas à me rendormir, je le sais. Est-ce que ces cauchemars cesseront-ils un jour d'empoisonner mes nuits ? J'en doute fortement.

Cette fois, c'était encore celui du feu.

Je me suis réveillé en sueur, totalement paniqué, certain que ma chambre était également en flammes. J'ai mis plusieurs minutes avant de réussir à respirer plus calmement. Je mets toujours du temps avant de pouvoir reprendre pied dans la réalité.

J'ai beau m'être levé ensuite pour me passer de l'eau sur le visage, mon cœur tambourine plutôt fort encore. Mes mains tremblent toujours, mais plus assez pour m'empêcher de tenir cette plume.

Cela se passait dans la Salle sur Demande bien sûr. Pas ici.

Sans avoir besoin de faire beaucoup d'efforts, je peux encore sentir l'odeur âcre de la fumée qui brûle mes poumons, la chaleur insoutenable des flammes qui m'encerclent de toute part, la peur qui monte en moi face à cet étau de feu qui se resserre.

Je me revois escalader de manière désespérée ces tas de bric-à-brac comme un rat cherchant une issue.

Je revois Vince qui disparait, englouti par les flammes de son Feudeymon, sans que je ne puisse rien y faire. Même sa mort n'a pas mis fin au sort qu'il avait invoqué. Le monstre de flammes est devenu totalement hors de contrôle.

La panique qui s'ensuit. L'horreur de réaliser que je vais finir moi aussi dévoré par ce feu et que ma fin est toute proche.

Je suis arrivé au sommet de cette pile de vieux meubles, et aucune issue ne se profile à l'horizon. Partout, il n'y a que des flammes. Une mer de feu. Déchainée. Qui enfle toujours plus.

J'ai de plus en plus de mal à respirer. Mes yeux me piquent. Je réalise ma propre insignifiance. Je ne vaux pas mieux que tous ces objets cassés, pourtant je ne veux pas mourir ici. Je ne veux pas finir comme ça, pas maintenant. Je ne veux pas souffrir.

La chaleur est de plus en plus étouffante. Ma vie va prendre fin et elle n'aura servi absolument à rien. Il est trop tard pourtant. Et j'ai tellement peur.
Le feu a commencé à dévorer mon îlot de fortune. Il ne me reste plus beaucoup de temps. Mes doigts me font mal à force d'être crispés à ce meuble pour ne pas tomber.

Mon âme peut-elle espérer trouver un peu de paix après ma mort ? La marque noire incrustée sur mon avant-bras me fait dire le contraire.
Des souvenirs d'enfance font alors irruption dans mon esprit. Je revois le sourire tendre de ma mère. Le regard fier de mon père. Le Manoir, lorsqu'il était encore synonyme de sécurité. Mon premier vol en balai au-dessus du parc.

Des yeux aussi verts que de l'émeraude me transpercent soudain. Je dois avoir des hallucinations, car tu es là, sorti de je ne sais où, sur un balai, à me tendre une main.

Je reste comme tétanisé.

Tu cries mon nom, mais le son de ta voix ne m'atteint pas. Je ne suis plus vraiment là. Plus assez pour avoir une réaction en tout cas. Peut-être même que la Mort me joue des tours et qu'elle a pris ta forme pour m'appeler. Quelle ironie !

Je tends une main, plus par automatisme que par instinct de survie.

Tu m'attrapes une première fois, mais je n'arrive pas à resserrer mes doigts sur ta prise. Ma peau est moite. Je sens les meubles se fragiliser sous moi.
Tu tournes toujours autour de moi sur ton balai en hurlant je ne sais quoi.

Si la Mort a pris ta forme, elle est d'une beauté à couper le souffle.

Je tends à nouveau la main pour saisir la tienne. Au moment où tes doigts vont se refermer sur les miens, la pile de meubles s'effondre sous moi. Je me sens chuter dans le vide, tes yeux verts toujours rivés aux miens.

Mon cauchemar s'arrête invariablement au moment où mon corps devrait atteindre les flammes. C'est là que je me réveille en sursaut dans mon lit, emmêlé dans mes draps trempés de sueur, le cœur battant à toute vitesse.

Quand j'arrive ensuite à me calmer, je dois toujours me pincer pour réaliser que tout cela s'est terminé d'une tout autre manière.

Tu étais bien là ce jour-là. Cependant, tu ne personnifiais pas la Mort. Tu personnifiais la Vie. Et tu as sauvé la mienne. Pourquoi ? Est-ce que j'en valais vraiment la peine ?

Je regarde actuellement par la fenêtre de ma chambre et le soleil commence à se lever sur le parc. Je ne peux m'empêcher de me dire que c'est uniquement grâce à toi si je peux assister à ce spectacle.

Et je me demande où tu es en ce moment.

À chaque fois que je fais ce cauchemar, je réalise à quel point je te dois la vie…

(à suivre...)