Bonjour à tous !

Comme on approche doucement mais sûrement de la fin de la partie 1 de cette fic (qui compte 25 chapitres), j'ai le cerveau qui mouline : est-ce que vous préférez que je continue de publier à la suite, ou bien il serait plus pertinent de créer une nouvelle fic ? Pour spoiler légèrement les choses, on a faire des bonds dans le temps/avancer sur une temporalité différente selon les différentes parties. Créer une nouvelle fic permettrait de mettre des résumés différents, et éviter de faire peur à des nouveaux lecteurs (parce qu'une fois fini, cette fic, ce sera logiquement une centaine de chapitres, et environ 1000-1200 pages. Pour vous donner une idée, c'est à peu près un bouquin de game of throne (en intégrale, pas les découpages dégueulasses-chelous des versions française), un peu moins que la trilogie du SDA, et six fois moins que l'heptalogie d'HP. Je me demande bien si ça aide quelqu'un à situer, mes comparaisons). Mais créer une nouvelle fic, c'est aussi risquer de spoiler la suite à qqn qui n'aurait pas fini la première partie, et pour vous lecteurs, ça peut être moins évident à suivre si vous avez "follow" cette histoire et que vous avez pas vraiment envie de la voir coupée en 4... Bref, vous en pensez quoi ?

Bon sinon, gros chapitre aujourd'hui, fondateur et qui marque un tournant très important dans l'histoire. Sans doute l'un de mes chapitres préférés de cette partie là. Enfin, je risque de dire ça jusqu'à la fin, parce que c'est les moments que j'aime le plus, ceux où tout s'écroule et qu'ils souffrent xD


Résumé : John vient de finir sa 1ere année de médecine à l'Imperial College of London, fac très réputée. Il s'y est fait des amis, Judith, Peter, Mike, Caitlin et Alec, et a rencontré Sherlock Holmes, lycéen s'introduisant illégalement sur le campus, qui est devenu son meilleur ami depuis l'automne. John a rompu avec sa petite copine, Neil, avant l'été, et s'aveugle très profondément sur ses propres sentiments... Après avoir passé l'intégralité des vacances à St Neots, pas très loin de Cambridge, chez les parents de Sherlock, John et Sherlock reviennent à la capitale. Le premier rentre en 2e année de médecine, Sherlock en 1ere (du moins, l'équivalent anglais). Sherlock s'est lancé dans sa première enquête, en essayant d'aider Angelo, le fils délinquant de leur ami restaurateur, Leandro.

Bonne lecture !


Chapitre 21

Fin novembre, John commença à sérieusement angoisser pour ses partiels de fin de semestre, et ses amis se moquaient de lui, lui rappelant qu'il était major de promo l'année dernière et qu'en plus, il passait un temps fou à réviser, la preuve, ils ne le voyaient même plus !

Seule Judith avait semblé plus perplexe que les autres à cette assertion. Elle ne croyait pas une seule seconde au fait que John passait tout ce temps à réviser, et se doutait qu'il passait nettement plus de temps avec Sherlock. Bien sûr, John révisait avec Sherlock. Et comme l'année dernière, il faisait en une heure avec le jeune génie ce qui lui en aurait pris trois, tout seul. Mais ils passaient aussi beaucoup de temps tous les deux, à jouer aux Uchronies, battre le pavé londonien, et suivre la dernière lubie de Sherlock. Il n'avait pas abandonné l'idée de faire innocenter Angelo. John avait dû lui faire promettre de rien faire seul, et il avait accepté, en râlant. Il s'épanchait d'ailleurs régulièrement que John voulait trop passer de temps à réviser et pas assez à le suivre dans les « pistes » qu'il déterminait, et que du coup, l'enquête piétinait.

John était certes désolé pour Angelo, et encore plus pour le pauvre Leandro, mais ses études passaient égoïstement avant.


Sherlock avait commencé par se rendre à la police, exigeant de parler à l'inspecteur en charge de l'enquête. On lui avait, bien évidemment ri au nez.

Mais c'était mal connaître Sherlock, et son entêtement. Par quelques analyses pertinentes, il avait réussi à gagner suffisamment du respect d'un très jeune sergent, qui avait accepté de lui donner quelques éléments. Rien de fou, ni de sensible, mais ce n'était pas ce qui intéressait Sherlock. Tout ce qu'il voulait, c'était pénétrer dans les locaux de Scotland Yard. Quand ils étaient sortis de là, guère plus avancés que précédemment (l'agent n'avait pas osé prendre de risque en leur donnant des informations trop précises, se bornant à leur dire ce qu'ils avaient déjà appris de Leandro, via l'avocat commis d'office qui allait assurer la défense de son fils), John avait commenté, désabusé, que cela n'avait servi à rien.

— Que tu croies, ricana Sherlock.

Tel un magicien, laissant John bouche bée, il avait sorti de sous sa veste le dossier d'enquête, volé sans vergogne au nez et la barbe de la police. John avait été soufflé par son culot, et encore plus par son absence totale de remords. Il avait fallu que John insiste et plus d'une fois pour qu'il consente à photocopier tout le dossier, et renvoie l'original à la police, après avoir soigneusement effacé leurs empreintes du dossier et de la lettre.

— Tu psychotes, John, râla Sherlock devant sa prévenance. Et puis franchement, ça ne leur manquera pas, ils sont incapables de trouver le coupable, avec ou sans dossier.

John s'était contenté de lever les yeux au ciel.

Avec les informations du dossier, ils avaient pu aller traîner sur la scène du crime, et interroger tous les voisins, les gamins du quartier et tous les gens que Sherlock décréta comme intéressants pour leur apporter des éléments.

Ils apprirent des choses nettement plus intéressantes de la part d'un SDF et d'un gosse de seize ans qui avait l'air camé jusqu'à la moelle, que de tous les voisins propres sur eux du quartier tranquille de la capitale. D'après les témoignages concordants de ces deux personnes, et d'autres aussi peu fréquentables et louches, la personne suspectée du meurtre avait tout sauf la carrure et la description de Angelo.

Le dossier leur avait appris qu'on avait retrouvé un objet lui appartenant sur le lieu du crime, avec ses empreintes.

— Quel assassin laisse une trace aussi évidente de son passage derrière lui ? s'agaça Sherlock. Ils n'ont même pas cherché ! Ils n'ont pas enquêté ! Ils se sont contentés d'accepter ce qu'on leur a donné tout cru ! Tu peux être certains qu'ils n'ont même pas pris la peine d'interroger ces gens !

Il avait hélas raison. Pour se donner une conscience, Scotland Yard avait interrogé les voisins, rapidement, mais c'était bien tout. Le reste avait paru superflu.

Au demeurant, comme John le lui avait fait remarquer, ça ne les avançait pas beaucoup. Ils étaient déjà convaincus à la base que Angelo n'était pas coupable. Mais ils n'avaient fait strictement aucun progrès pour l'innocenter.

— Bien sûr que si, John. Nous éliminons des hypothèses, procédons par ordre, ça a du sens !

John n'avait pas vraiment cherché à le contredire. Il se contentait de suivre le mouvement, et de s'émerveiller de la prestance que Sherlock avait. L'année dernière, quand ils se rencontraient, John avait été persuadé que son ami était étudiant à la fac, (bien que le croyant un peu jeune au début), comme lui, avant d'apprendre en janvier qu'il fêtait à peine ses seize ans.

Maintenant, il avait beau savoir pertinemment l'âge de son meilleur ami, quand il l'écoutait parler et prendre possession des lieux, manipuler des gens et se faire expliquer les choses, il oubliait beaucoup trop facilement qu'il était mineur. Pas étonnant que son sentiment qu'il pouvait être très jeune et en avance sur le programme n'avait pas duré, lors de leurs premières rencontres.

Il était clair qu'aucun de leurs interlocuteurs n'avait ne serait-ce que soupçonné qu'il n'était pas majeur.


Ensuite, il se mit en tête d'examiner l'appartement d'Angelo. Leandro leur en fournit l'adresse, mais leur apprit également qu'il n'en possédait malheureusement pas les clés. Il aurait aimé les avoir, à titre préventif, il était toujours bon qu'un tiers ait un double. Mais Angelo avait toujours fermement refusé, tenant son père à l'écart de sa vie. S'il existait quelqu'un ayant un double des clés, Leandro ignorait de qui il s'agissait.

John trouvait cela embêtant. Sherlock n'avait pas vu de problèmes. À l'écouter, cependant, il n'y en avait jamais nulle part. Au contraire, il avait décrété que ça ferait un bon entraînement à John pour consolider ses talents pour ouvrir des portes fermées.

Le jeune médecin en devenir avait bien tenté de refuser, d'abord au motif que de jour, ils risquaient de se faire prendre par un voisin suspicieux, et il était hors de question qu'ils finissent en garde à vue. Sherlock avait établi un planning détaillé et précis des voisins sur la base de constatations empiriques, et déterminé le moment parfait, tout en tenant compte des cours à l'Imperial de John, ses examens à venir, et même ses révisions.

John avait ensuite argué qu'il allait abîmer la serrure, que la porte ne fermerait plus jamais, que c'était la porte ouverte à tous les cambrioleurs, et qu'Angelo ne méritait pas ça. Sherlock avait promis qu'il s'en chargerait, et que la porte serait de nouveau opérationnelle après leur passage. Le but était d'être discret, pas de défoncer la serrure.

John, enfin, avait argumenté la violation d'intimité, le malaise qu'il ressentait à l'idée de faire ça, mais Sherlock avait été encore plus péremptoire :

— On essaye de lui sauver la vie. Ça me paraît plus important que cette importance désuète que tu accordes à l'intimité.

John avait levé les yeux au ciel devant tant de mauvaise foi. Angelo ne risquait pas sa vie, la peine de mort était abolie en Angleterre depuis un moment, et Sherlock était un paradigme du respect de l'intimité, lui qui s'assurait en permanence que personne n'entrait dans sa chambre sans autorisation.

Mais il avait convaincu John, parce qu'il l'aurait convaincu de marcher au plafond s'il avait essayé.

Au final, John avait été incapable de venir à bout de la serrure de la porte d'entrée d'Angelo, mais Sherlock était plus doué que lui. Dans un silence de mort, se demandant ce qu'ils allaient trouver, ils s'étaient introduits dans un appartement qui n'était pas les leurs, et avaient fouillé dans les affaires d'un homme qu'ils ne connaissaient pas.

C'était John qui avait trouvé les bijoux, et s'était étonné de la valeur importante qu'ils semblaient avoir. Trop précieux pour être des bijoux de famille, et résolument féminins.

C'était Sherlock qui avait établi qu'ils étaient volés. Sur l'injonction du jeune génie, ils portaient des gants, et c'était heureux.

C'était toujours Sherlock qui avait épluché des heures durant des coupures de journaux sur Londres, jusqu'à trouver un article qui mentionnait un cambriolage récent, et dont les objets manquants ressemblaient à 100% à ceux trouvés chez Angelo. Pas tous, au demeurant, mais suffisamment pour que la coïncidence soit trop importante.

D'autres recherches et interrogatoires plus tard, Sherlock avait établi avec certitude que Angelo, qui n'était certes pas un saint, avait toujours eu l'habitude des cambriolages. Depuis qu'il avait des dettes à régler à des gens plus dangereux que lui, il avait fait grossir ses proies et son butin, pour écouler plus de bijoux, de montres et autres objets de valeur, et ainsi espérer payer son dû.

Sherlock rassembla les preuves et les éléments, puis il réussit le tour de force de convoquer, dans les locaux de Scotland Yard, le jeune sergent qui le regardait d'un air sévère depuis qu'il avait reçu « anonymement » le dossier qui avait été perdu, l'avocat commis d'office, et Angelo lui-même. John était là, évidemment, parce qu'il avait suivi Sherlock à chaque étape, à chaque seconde de cette enquête.

Il le regarda faire son show, prouvant avec de grandes déclarations grandiloquentes qu'il était absolument impossible que le fils d'immigré ait assassiné quelqu'un, puisqu'au même moment, il cambriolait une villa à quatorze kilomètres de là.

Il était entièrement convaincant, et il avait réponse à tout. Sa mise en scène attira d'autres agents de Scotland Yard, qui vinrent voir l'attraction, le jeune gosse qui leur expliquait comment faire le boulot. Tous furent soufflés par l'arrogance, la rhétorique, les yeux frondeurs du jeune homme.

Mais le plus ébahi, ce fut sans doute John. Il avait toujours su que Sherlock était un génie, au-dessus du lot. Mais cette enquête, ce puzzle qu'il s'était efforcé de résoudre, de reconstituer sans avoir la moindre idée de la vision d'ensemble, ça avait été son élément. Il avait vu Sherlock prendre vie, se passionner pour ce casse-tête grandeur nature. Il avait adoré fouiller, fouiner, tout retenir, et faire se recouper les éléments. Ça l'avait exalté au-delà du possible, et John ne regrettait pas une seule seconde les biens trop nombreuses heures de révisions et de sommeil qu'il avait perdues en chemin. Les yeux brillants, le teint illuminé et la bouche toujours maquillée de joie pure, Sherlock n'avait jamais été aussi beau et parfait que durant les quelques jours où il enquêta sur cette problématique.

À l'issue de sa présentation, qui avait laissé tout le monde bouche bée, l'avocat s'était tourné vers les policiers, et avait affirmé avec tout l'aplomb du monde :

— Vous voyez ? C'est la preuve que mon client est innocent de ce que vous l'accusez, ce que nous n'avons eu de cesse de vous répéter depuis son arrestation arbitraire et humiliante !

John avait dû se retenir d'éclater de rire, devant la grandiloquence de l'avocat, et surtout le regard béant d'incompréhension de Sherlock, qui se faisait voler son heure de gloire. L'homme de loi avait récupéré tous les mérites et bienfaits de l'argumentation de Sherlock. Il avait raison de le faire, au demeurant, car lui pouvait les coupler aux leviers légaux qu'il s'efforçait de mettre en œuvre pour faire libérer son client, emprisonné depuis plusieurs semaines. Sherlock avait la vérité pour lui, mais il n'avait pas fait d'études de droit. Enfin, pour l'instant. Il était parfaitement capable de s'introduire dans un campus universitaire de droit pour aller apprendre par cœur tous les textes, à la place de se faufiler à l'Imperial. Il ne se ferait pas avoir deux fois.

Vexé, Sherlock tourna les talons et partit du bureau de Scotland Yard, sans qu'on lui demande rien. John, toujours hilare, le suivit. Dans le bureau, l'avocat continuait de plaider comme si sa vie en dépendait et qu'il se trouvait dans un tribunal, et non simplement devant la police criminelle dans le cadre d'une instruction toujours en cours. Personne n'arrêta les deux adolescents qui quittaient les lieux. Les flics avaient bien assez de grains à moudre avec tous les éléments qu'ils avaient apporté, et le déroulé de l'argument de Sherlock.

— Gamin ! Attends !

Ils s'apprêtaient à franchir les portes vitrées du hall quand la voix les retint. Sherlock se retourna, aussitôt méfiant et hérissé, haïssant qu'on le traite comme un gosse. John, lui, s'inquiéta aussitôt des problèmes qu'ils pouvaient avoir. Le policier qui avait accepté de les écouter depuis le tout début, celui à qui Sherlock avait volé le dossier, se tenait là, légèrement essoufflé de leur avoir couru après.

— C'était brillant, ce que tu as fait là. Tu ferais un excellent enquêteur. Pensez-y, d'accord ? Et si t'as besoin, voilà ma carte.

Sherlock s'apprêtait à ouvrir la bouché pour répondre, mais John lui donna un coup de pied dans le tibia. Le « besoin de quoi ? Je me débrouille bien mieux tout seul et suis plus intelligent que vous et sincèrement, la police ? Plutôt mourir que d'embrasser une carrière peuplée de tels idiots » arrogant ou toute autre variation sur le même thème, aurait fait très mauvais genre. Sherlock laissa échapper un Aïe ! furieux, ce qui permit à John de faire un grand sourire au policier et d'accepter la carte offerte en le remerciant chaleureusement avant de partir définitivement.

Ils se retrouvèrent dans la nuit noire de l'hiver londonien, et se sentirent brusquement envahis par une sorte d'euphorie. Sherlock avait la sensation d'avoir réussi quelque chose de grand, de toucher du doigt quelque chose de particulier, de spécial. Il ne savait pas comment décrire la sensation, mais c'était puissant.

John partageait sa joie, ce moment si particulier. Lui aussi ressentait ce sentiment étrange, comme s'il venait de voir un papillon sortir de sa chrysalide. La transformation, la mue, le passage d'une larve à quelque chose de magnifique et fragile. La comparaison était douteuse mais c'était réellement le sentiment de John. À ceci près que Sherlock était nettement plus beau qu'une larve, ce qui en disait long sur la beauté du papillon qu'il allait devenir.

Pour fêter cela, ils se retrouvèrent en haut d'un toit, à observer la ville en contrebas. L'immeuble était en cours de construction, et c'était comme toujours très dangereux de s'installer tout au bord du vide.

Euphorique et presque hystériques, ils s'installèrent sur le béton glacial pour regarder les étoiles, se pelotonnant l'un contre l'autre pour se réchauffer. En soi, ils l'avaient déjà fait plusieurs fois, mais pourtant, dans le gel de la nuit du début décembre, le geste leur sembla soudain moins anodin.

— Dans une Uchronie du futur, commença Sherlock, je deviens détective pour résoudre des enquêtes.

— Dans cette Uchronie, poursuivit John, je deviens ton médecin assistant pour les scènes de crime.

— Je bosse pour la police criminelle ? demanda Sherlock en fronçant le nez.

Pour avoir moins froid, ils utilisaient leurs manteaux comme couvertures, celui de John en dessous pour couper le froid du sol, le grand informe de Sherlock au-dessus pour les envelopper. Et pour être sûrs de ne pas avoir trop froid, ils se blottissaient littéralement l'un contre l'autre, au point de ne plus savoir où commençait un corps et où finissait l'autre. Ainsi, ils ne pouvaient pas voir les expressions de l'autre, parce que la tête de John était nichée dans le creux du cou de Sherlock, et que bouger signifiait faire tomber le manteau et prendre froid, et c'était exclus. Mais John n'en avait pas besoin pour connaître l'expression dégoûtée de son meilleur ami.

— Bien sûr que non ! répondit-il. Ce serait une insulte à ton intelligence. Tu bosses en freelance.

— Mais comme la police sont des incompétents, ils m'appellent quand ils sont largués sur une enquête !

— Exactement ! s'enthousiasma John.

Ils poursuivirent leur Uchronie avec plaisir, rajoutant des détails, notamment de leur future vie en coloc, dans une grande maison où ils auraient chacun leur étage de vie. La plupart du temps, leur jeu les emmenait vers des propositions absurdes ou farfelues. Il existait des parties épiques où John avait insisté pour avoir de la magie, et que les dragons et les fées existent. Sherlock n'avait pas été fan, mais avait joué le jeu, tant que John utilisait ses pouvoirs pour aider Sherlock. D'autres parties étaient ancrées dans le réel, mais n'étaient pas moins irréalisables : John ne serait jamais astronaute, et Sherlock ne gagnerait jamais un prix Nobel à l'âge de douze ans. Ça ne les empêchait pas de jouer, au contraire, puisque c'était le but des Uchronies.

Mais cette projection-là, elle semblait douloureusement réelle dans leurs têtes. Elle aurait très bien pu survenir, et John parvenait à se figurer cette vie avec une précision qui lui faisait mal dans la poitrine. Parce qu'il savait ce que Sherlock ne savait pas, parce qu'il savait que ce qu'ils imaginaient ne pourrait jamais se réaliser. Pas exactement.

Mais présentement, il était allongé contre son meilleur ami, à moitié sur lui, et il pouvait deviner son exaltation, sa passion, son bonheur, rien qu'au grondement de sa poitrine, quand il prononçait des mots, et au rythme de sa respiration sous ses doigts quand il ne le disait rien.

C'était un gouffre effrayant. L'odeur naturelle de Sherlock, que John connaissait par cœur depuis des mois, lui paraissait soudain mille fois plus forte, l'enveloppant tout entier. Elle le submergeait, faisant dérailler son cœur, qui battait frénétiquement contre celui de Sherlock, malgré leurs couches de vêtements, et les pulls épais qu'ils portaient.

Une pensée pernicieuse s'insinua dans le cerveau de John, tandis qu'il sentait vibrer contre lui le corps de Sherlock. Ils ne disaient plus rien, pourtant, mais il était conscient de chaque terminaison nerveuse de son propre corps, et de tous les contours de celui de Sherlock, contre le sien. John avait envie d'encore mieux connaître ce corps, et son propriétaire. Il avait envie de choses impossibles, de choses que Sherlock ne pourrait jamais accepter, tolérer, et encore moins vouloir, ce qui était la première condition pour qu'elles se réalisent.

Ça prenait soudain toute la place dans l'esprit de John, comme si cela avait toujours été là, mais qu'il ne se l'autorisait pas à le laisser exister, et cette soirée d'euphorie et de bonheur ouvrait soudain les vannes.

— John ? appela soudain Sherlock.

Sa poitrine vibra davantage quand il parlait et John se surprit à trembler de la tête aux pieds à son tour. Il était impossible, serré l'un contre l'autre comme ils l'étaient, que Sherlock ne ressente rien de tout cela.

— Oui ? répondit-il, hésitant.

Si le jeune génie lui demandait à quoi il pensait, pourquoi il tremblait, ou toute autre variation de ce genre, John aurait été bien en peine de lui répondre. Mais Sherlock le surprit.

— Cette Uchronie... j'aimerais qu'elle soit vraie. Qu'elle devienne vraie. Que ça soit notre futur.

— Moi aussi, avoua John. À quelques détails près, peut-être, ajouta-t-il dans un murmure si bas que Sherlock ne l'entendit pas.

— Alors on peut essayer ? demanda timidement Sherlock. De façonner notre futur ainsi. Pour que notre Uchronie devienne notre réalité.

John arrêta de respirer. Pendant une seconde, ou dix, il n'aurait su le dire. Il savait juste que c'était terriblement douloureux, une brûlure insoutenable dans sa poitrine, les yeux le piquant comme jamais. Parce qu'il le voulait. Il le voulait à en crever, de ce futur rêvé qu'ils s'inventaient.

Il s'arracha brusquement à l'étreinte de Sherlock, le cognant violemment alors qu'il se remettait debout. Ils étaient si proches du toit que c'était risqué, et ils auraient pu chuter dans l'entreprise, mais parvinrent par miracle à rester stable.

Sherlock gémit de douleur, et frissonna de froid, brutalement privé de la chaleur de son manteau et de John. Il ne comprenait pas ce qui se passait, et son visage exprimant l'incompréhension était un crève-cœur.

— Je ne peux pas... je dois... mon manteau, s'il te plaît... je ne peux pas... balbutia John.

Complètement perdu, Sherlock se leva à son tour, libérant le manteau de John. Il le lui tendit, remit le sien pour tenter de retrouver un peu de chaleur. Son regard n'était que perdition, et il faisait totalement son âge, en cet instant précis. L'arrogant adolescent qui dominait une assemblée d'adultes en exposant sa résolution de l'enquête avait totalement disparu, au profit du gosse de seize-ans-bientôt-dix-sept qu'il était réellement. John s'en voulut profondément de le faire souffrir, augmentant la propre douleur de sa poitrine.

— C'est impossible, asséna-t-il dans un souffle. Ton Uchronie n'existera jamais. Ne se réalisera jamais.

Pendant une seconde, Sherlock laissa tomber le masque qu'il avait généralement avec le reste du monde, mais jamais totalement avec John. Il laissait apercevoir sa souffrance dans son intégralité, et la vision acheva de pulvériser ce qui restait de cœur à John. Il n'avait jamais vu quelqu'un avoir tant de douleur dans le regard.

Incapable d'en supporter plus, sans un mot, il fit demi-tour et s'enfuit. Les larmes arrivèrent bien avant qu'il n'atteigne son appartement. Il pleura sans un bruit durant tout le trajet, et sanglota toute la nuit dans son oreiller, avec le sentiment d'avoir gâché la plus belle relation de son existence.


John n'osa pas se repointer pour voir Sherlock, après ça. La journée et la soirée avaient été totalement parfaites, et il avait tout gâché. Mais ce n'était pas vraiment comme s'il avait eu le choix. Laisser Sherlock dans ses illusions n'était pas une bonne chose. Aussi douloureux que cela soit, il valait mieux le prévenir avant qu'il n'espère trop de ce futur ensemble.

À la fac, l'ambiance était électrique, se préparant aux examens, et la tristesse de John passa globalement inaperçue, dans leur petit groupe. Sara et Mike prenaient de la distance, parce qu'ils savaient qu'ils allaient s'engueuler s'ils passaient trop de temps ensemble alors qu'ils révisaient comme des dingues. Mike en souffrait, mais John lui avait affirmé que prendre du recul pour mieux se retrouver ensuite était un symptôme de maturité, et que son couple n'était pas en danger. Sara avait son groupe de copines, mais elle s'était également totalement intégrée dans leur bande, et elle était sincèrement bien qu'assez inexplicablement éprise de Mike. John était sans doute dur, et il aimait beaucoup son ami, mais il connaissait ses qualités et ses défauts, ses insécurités et ses doutes, et il avait parfois l'impression que Sara aurait pu trouver mieux que lui. Jamais il ne l'aurait cependant dit à haute voix. Rassurer ainsi son ami avait détourné John de ses sombres pensées et sa « dispute » avec Sherlock, avant que la morosité ne le rattrape. À eux aussi, il faudrait bientôt qu'il dise la vérité, et ça lui faisait du mal.

Heureusement, Caitlin et Peter assuraient une partie du divertissement de tous les deuxièmes années de médecine. Ils avaient toujours eu tendance à gueuler, et jurer, particulièrement dans le cas de Caitlin, mais c'était pire encore depuis qu'ils étaient ensemble, et quand ils étaient stressés : il leur arrivait de se hurler dessus comme du poisson pourri pour des broutilles, et tout l'amphi profitait alors de leurs disputes inutiles et absurdes. Ça n'inquiétait personne au demeurant : c'était leur manière de communiquer, et de s'aimer, et ça prouvait que leur couple était plutôt sain. Il n'y avait aucun non-dit entre eux, et avec une franchise étonnante.

La plupart des étudiants préféraient s'en amuser. John avait déjà surpris trois étudiants de leur année prendre les paris sur leurs disputes. Il leur avait fait les gros yeux, mais il avait été à deux doigts de participer. Peter et Caitlin faisaient le show, et ça donnait envie de savoir qui allait gagner.

Seule Judith s'était rendue compte, au final, que John n'allait pas bien.

— Tu traînes une sale tête de déterré, commenta-t-elle un jour, alors qu'ils faisaient une pause entre deux cours.

Les autres étaient plongés dans leurs révisions, et elle s'était penchée pour lui parler. Ça lui arrivait fréquemment. De bosser ensemble, de parler juste tous les deux. Mike, qui n'était pas le plus fin psychologue d'entre eux, essayait de pousser John à fréquenter la jeune femme, sans réaliser qu'ils n'en avaient a priori envie ni l'un ni l'autre.

— Merci Judith, j'suis ravi de le savoir, vraiment, répondit-il sarcastiquement.

Elle se contenta de hausser un sourcil devant son agressivité. Judith ne perdait jamais son calme.

— Ne boude pas comme un enfant, veux-tu. J'essaye de t'aider.

— En me disant que j'ai une sale tête ? J'ai connu mieux.

— Si tu me laissais finir, tu saurais que la suite est : est-ce que ça va ? Tu as besoin d'aide ?

John leva les yeux au ciel. Elle avait laissé une pause bien trop longue après son commentaire pour qu'il soit compréhensible qu'elle allait ajouter quelque chose après.

— Je vais très bien, merci.

— Je suis au regret de t'informer que la crédibilité de ton propos est fortement entachée par la taille de tes cernes. Ils ne vont pas tarder à atteindre ton menton.

— Je suis juste fatigué. Je ne dors pas beaucoup. Les révisions, les partiels, tout ça.

— Là encore, tu n'es pas crédible. Tu es plus au point que nous sur toutes les matières, et ce depuis septembre, sans avoir besoin de dormir seulement trois heures par nuit. N'essaye pas de me faire croire que tu as réduit de moitié tes heures de sommeil pour réviser, ça ne fonctionnera pas.

John détourna le regard. Elle avait raison. Il ne dormait plus, mais ne révisait pas pour autant. Habitué à bosser régulièrement, avec Sherlock, d'avoir de l'avance dans toutes les matières et mettre en œuvre toutes les méthodes de mémorisation qu'il lui avait apprises, il avait naturellement continué son rythme de croisière, et était parfaitement au niveau, sans forcer. L'enquête d'Angelo ne l'avait même pas tant retardé, puisque Sherlock tenait compte des révisions de John pour prévoir leurs recherches.

Autant la journée, il parvenait à se tenir occupé, et à maintenir son esprit en alerte sur tout sauf le sujet douloureux qu'était Sherlock, autant la nuit était un cauchemar. Éveillé, malheureusement. Il aurait presque préféré faire de vrais cauchemars, au moins cela prouverait-il qu'il dormait. Mais ce n'était pas le cas. Il rampait sous ses couvertures, se pelotonnait dedans, ramenait la couette sous ses pieds, sous ses flancs, s'enroulant comme un sushi dans sa feuille d'algue, il ne parvenait quand même pas à se réchauffer. Et claquait parfois même des dents, le corps frigorifié malgré toutes ses couvertures.

Puis il restait les yeux ouverts, incapable de dormir, incapable de les fermer. S'il les fermait, il pensait à Sherlock, et ça faisait mal. S'il les gardait ouverts, il pensait aussi à Sherlock, et ça faisait tout aussi mal. Aucune solution n'était optimale. Comme un enfant, il lui arrivait de pleurer, sans sanglots, juste les larmes qui débordaient de ses yeux écarquillés de douleur, et dévalaient ses joues pour finir dans le matelas. Il finissait par sombrer dans le sommeil d'épuisement le plus total, à une heure beaucoup trop tardive pour les réveils tôt le lendemain que le rythme de la fac lui imposait.

— Je... marmonna-t-il, conscient que Judith attendait une réponse.

— Tu t'es disputé avec Sherlock ? demanda-t-elle d'une voix douce.

John la regarda, surpris, clignant des yeux comme une chouette réveillée en plein jour. Il devait avoir l'air particulièrement hébété, puisqu'elle ajouta.

— Mon frère est dans sa classe, je te rappelle. À tout hasard, je lui ai demandé s'il l'avait vu récemment, et il m'a dit que oui. Il est allé à absolument tous ses cours dernièrement, ce qui n'est pas dans ses habitudes, et il n'a pas prononcé un mot, d'après lui. Pas le moindre mot, alors que d'habitude, il se fait un devoir d'assassiner verbalement le plus de monde possible dans une journée. Je cite ses propos, hein.

John grimaça, sans la contredire, ni tenter de défendre son ami. Ça lui ressemblait totalement, et John ne cautionnait pas pour autant.

— Donc Sherlock se comporte bizarrement, tu te comportes bizarrement... Je suppose qu'il s'est passé un truc entre vous. Vous vous êtes disputés vraiment fort ?

Elle était la seule personne à qui John parlait régulièrement de sa relation avec Sherlock, même si c'était très peu. Elle savait qu'ils avaient passé l'été ensemble, qu'ils révisaient ensemble, que John avait une clé de chez lui et ses habitudes dans le frigo et ses biscuits préférés dans le placard parce que la gouvernante responsable des courses adorait John (fondamentalement, elle avait le choix entre Mycroft, qui n'était jamais là, Sherlock qui ne mangeait jamais rien, et John qui se proposait systématiquement pour aider à ranger les courses quand il la voyait. Son choix était biaisé dès le départ), et plein de détails de ce genre. Elle ne savait pas vraiment la nature profonde de leur relation, l'essence de leur amitié. Elle ne savait pas qu'ils jouaient aux Uchronies, que Sherlock déduisait des gens dans la rue pour amuser John, qu'ils avaient enquêté sur un meurtre pour faire innocenter le fils d'un vieil homme qui était leur ami, qu'ils dormaient dans le même lit, et qu'il leur arrivait bien trop souvent de s'enlacer sous un plaid pour regarder les étoiles. Mais souvent, elle semblait s'en douter.

Et c'était la première fois qu'elle détectait un accroc dans leur relation. Jusque-là, malgré le caractère très récent de leur amitié, Judith les considérait comme inséparables.

— Ouais, avoua John.

— Tu veux en parler ? proposa-t-elle doucement.

— Il n'y a rien à en dire.

— Dispute mutuelle ? Ou l'un a blessé l'autre ?

— Moi, avoua John dans un soupir. Je l'ai blessé, parce que je n'avais pas le choix. Mais ça m'a fait du mal à moi aussi.

— Tu le lui as dit ?

— Que lui faire du mal m'avait blessé aussi ? Non. On ne s'est pas reparlé.

— Tu devrais le lui dire.

John soupira de nouveau. Ils reprenaient les cours dans cinq minutes, et les étudiants qui révisaient autour d'eux dans l'amphithéâtre commençaient à s'agiter pour prendre leurs places.

— Tu ne sais même pas pourquoi je l'ai blessé. Je devais le faire, je...

— Ça n'a aucune importance, le coupa-t-elle. Ce qui compte, c'est que tu es une loque, et si j'en crois Preston, lui aussi. Aussi surprenant que cela soit, vous avez besoin de l'autre. J'ai connu Sherlock toute ma vie, et d'accord, je reconnais que je ne l'ai pas vu depuis longtemps, mais il semble une meilleure personne depuis qu'il te connaît. Et toi aussi, tu as besoin de lui. Il fait ressortir de bonnes choses de toi, même si toi tu étais quelqu'un de bien à la base.

Son ton laissait clairement indiquer qu'elle ne pensait pas une seule seconde que Sherlock l'était initialement, et John ne la contredit pas.

— Souffrir chacun dans son coin, c'est une option à la con. Va lui parler.

— Tu as dit con, s'étonna John, plus habitué à sa politesse et sa retenue.

Elle lui adressa un sourire énigmatique et joyeux.

— Passer autant de temps avec Caitlin ne doit pas me réussir, s'amusa-t-elle. Tu iras lui parler ? Pour mieux vous expliquer ?

Leur professeur entra dans la pièce sur ses entrefaites, ne laissant à John que le temps de hocher la tête. Elle s'en contenta.


Il s'écoula encore deux jours avant que John ne parvienne à mettre en œuvre la simili promesse que Judith lui avait arrachée. À la fin du cours, elle lui avait rappelé que John ne parviendrait à rien aux examens s'il poursuivait dans cet état, épuisé et déphasé, et il avait reconnu qu'elle avait raison. Il ne garderait pas sa place de major, ni même une place à l'Imperial s'il ne se reprenait pas. Non pas que sa place à la fac avait encore de l'importance, malheureusement.

John s'obligea, ce soir-là, un vendredi, à aller jusqu'à chez Sherlock, en se répétant qu'il pouvait le faire.

La grande bâtisse était plongée dans le noir, quand il arriva sur le perron, et il fit le tour du propriétaire pour apercevoir la chambre, au troisième étage ; la fenêtre était illuminée, comme un phare dans la nuit. Sherlock était là, et il était seul. Le bureau de Mycroft était éteint, ce qui arrangeait plutôt John. Il n'avait pas envie d'avoir de public.

Un instant, il hésita à sonner à la porte d'entrée, et même si Sherlock l'entendait, ce qui n'était déjà pas certain selon le niveau sonore de ses activités, il n'y avait aucune chance qu'il descende pour venir ouvrir. Lentement, John se résolut à utiliser sa clé. Il l'avait fait des dizaines de fois, désormais, mais cette occurrence-ci lui donna le sentiment d'un goût d'interdit. Il n'aurait su l'expliquer.

Lentement, il grimpa les marches qui menait à l'étage. La maison était plongée dans l'obscurité, et dans le silence absolu. John, depuis le temps, connaissait chaque virage, chaque pli du tapis qui ornait tout l'escalier. Le bruit de ses vêtements qui frottaient, et de sa respiration qui s'alourdissait, tranchait avec la tranquillité immobile de la maison.

Arrivé au dernier palier, la lumière filtrait sous la porte de Sherlock. Elle était fermée, et John inspira une dernière fois avant de frapper au battant. Il l'avait fait plus de fois qu'il ne pouvait le dire. Il avait même une façon spéciale de frapper, une variation de coups longs et courts, un message codé, un « je suis là c'est moi » qui faisait que Sherlock savait avec certitude que c'était lui.

Cette fois-là ne fit pas exception. Quand la porte s'ouvrit, une seconde plus tard, Sherlock n'était pas surpris de le voir derrière le battant. Mais il avait l'air totalement éteint. John retint une grimace. S'il avait la même tête que Sherlock, pas étonnant que Judith l'ait traité de déterré. Il avait une sale tête.

— Je voudrais te parler, si tu veux bien, murmura-il doucement. Je dois te dire quelque chose. Je ne voulais pas te blesser, la semaine dernière.

Ça ne faisait qu'une semaine. Ça lui avait paru l'éternité.

Sherlock acquiesça, sans mot dire, laissant John entrer dans son royaume. Mû par la force de l'habitude, John posa son sac à sa place, pendit son manteau au crochet derrière la porte comme d'habitude, retira ses chaussures pour les fourrer dans un soin comme d'habitude, et évita habilement le bazar ambiant pour aller jusqu'au lit, comme d'habitude.

Il s'assit dessus, non pas de « son côté », mais au bout, et attendit que Sherlock vienne prudemment le rejoindre.

— Lis ça, s'il te plaît, demanda John en lui tendant une lettre.

Il ne l'avait pas écrite. Il l'avait reçue. Elle était estampillée du ministère des armées britanniques, et lui donnait toutes les directives nécessaires à son déploiement, en début d'année prochaine. Il l'avait reçue cet été, et l'avait tue depuis. Depuis toujours, à vrai dire. Il avait toujours su que son temps à Londres était compté, mais il n'en avait jamais dit un mot. Ni à Sherlock, ni à personne.

— Pourquoi ? demanda Sherlock d'une voix blanche après avoir lu lentement la lettre dans le détail.

Il ne tremblait pas, ses yeux ne brillaient pas de larmes, sa voix restait ferme. Mais John le connaît suffisamment pour entendre les fissures dans son ton. Pour voir les micro-blessures dans son armure, qui laissaient apercevoir l'étendue de sa souffrance, au-delà de son visage fermé, épuisé et défait.

John le voyait, mais il ne pouvait pas lécher les plaies de son ami, les refermer, et le protéger. Il avait ses propres souffrances à gérer, et il ne pouvait pas aider Sherlock sur ce coup-là. Il ne pouvait que lui dire la vérité, parce que c'était ce dont ils avaient besoin tous les deux.

— Parce que j'ai pris la décision avant de te connaître, Sherlock. Parce que je suis pauvre, complètement fauché, et que je veux un futur, que je ne peux pas avoir autrement. Parce que mes parents sont tarés, du moins mon père et que ma mère se tait et attend que ça passe. Je n'avais pas le choix.

— Je ne comprends pas, murmura le jeune génie, laissant transparaître encore un peu plus de douleur.

— Fais un effort, s'il te plaît... supplia John. Essaye d'imaginer ce que c'était de vivre chez moi. De voir que mon avenir était fermé, vide. Je voulais vivre. Tu peux comprendre ça, non ? Avoir des ambitions. Aspirer à la liberté. S'émanciper...

Sherlock hocha doucement la tête. Les mots avaient une certaine résonance en lui. Il haïssait être encore faible et mineur, toujours ramené dans le joug de son frère ou de ses parents quand il tentait de prendre son indépendance, et faire ce qu'il voulait. Il haïssait être soumis à la volonté et au pouvoir d'adultes qui ne pouvaient même pas imaginer ce que c'était que de voir le monde avec ses yeux, et surtout avec son cerveau qui bruissait en permanence d'informations.

— Raconte-moi, murmura-t-il. Comment c'était. Pourquoi tu as pris cette décision.

John inspira. Il résista à l'envie de prendre les mains de Sherlock dans les siennes, de se raccrocher à la chaleur de sa peau pour ne pas sombrer. Il ferma brièvement les yeux, puis les rouvrit pour river des prunelles dans celles, si claires, de son vis-à-vis.

Puis il raconta.

— Au fond, tout part de l'enfance. Ça part toujours de l'enfance, pas vrai ? Je ne sais plus l'âge que j'avais quand mon père m'a frappé pour la première fois. Pendant longtemps, j'ai ignoré que ce n'était pas normal. Je me prenais des claques et des fessées quand je n'étais pas sage. Ma mère disait que c'était pour m'éduquer. J'y croyais.

Sherlock n'avait pas été l'enfant le plus sage du monde, et en plus des fugues et des disparitions, il avait fait son lot de bêtises, dont certaines auraient bien pu faire exploser — littéralement — leur maison. Ses parents n'auraient jamais levé la main sur lui pour autant.

— Je crois que j'avais huit ans ? Peut-être neuf, quand il m'a frappé réellement pour la première fois. Parce qu'il était bourré, parce qu'il avait besoin de se défouler et qu'il n'y avait plus de vase disponible. C'est là que j'ai compris que ce n'était pas normal. Ça a continué pendant plusieurs années. J'attendais que ça passe. Ce n'était pas régulier. Ni même fréquent, à vrai dire. En grandissant, je savais ce qu'il considérait comme les bêtises qui me valaient des baffes, alors je ne les faisais plus, et il ne me frappait plus. Sauf quand il était particulièrement bourré et inconscient de ses gestes, et à ce moment-là, c'était surtout avec sa ceinture qu'il utilisait, alors même si l'alcool le rendait imprécis, ça faisait mal. Chose surprenante, à ma connaissance, il n'a jamais frappé ni ma mère, ni Harry. Enfin, Harry se prenait des fessées comme moi, mais c'était tout. Il ne l'a jamais battue comme il l'a fait avec moi.

C'était déjà trop, et John en avait conscience, mais par rapport à la totalité de son enfance, Harry et lui savaient que la petite fille avait été particulièrement chanceuse. S'agissant de sa mère, ils n'avaient jamais évoqué le sujet ensemble. John n'avait jamais surpris de gestes de violence de son père envers cette dernière, mais il ne pouvait être certain de rien, et il y avait malheureusement d'autres moyens pour un homme de briser une femme qui se sentait investie d'un devoir d'épouse désuet et pourtant ancré dans certaines mœurs.

— Je crois que je le décevais parce que je n'étais pas assez garçon, viril, pour lui. Harry aussi l'a déçue, mais c'est arrivé beaucoup plus tard, il ne pouvait plus la frapper... enfin, il pouvait encore la menacer de mort, et moi avec, commenta John, amer. Je sais plus quand il a commencé à sortir sa ceinture. Je crois que j'ai pris la décision de la mettre au rugby juste après ça...

Sherlock n'était pas certain de voir le lien de cause à effet entre les deux évènements, mais il préféra ne pas demander. C'était déjà assez difficile comme ça.

— Quand j'ai grandi, et pris en carrure, il a arrêté. J'avais seize ans. J'ai eu de la chance, Sherlock. Il a arrêté.

— De la chance, s'étrangla Sherlock.

Qu'importait les non-dits et le lourd poids du secret qui avait pesé entre eux, et la semaine infernale qu'ils avaient passé sans l'autre, en cet instant, Sherlock ne ressentait que l'horreur de l'enfance de son meilleur ami.

— Oui, insista John le regard dur. Mais je ne te raconte pas tout ça pour que tu t'attendrisses sur la misère de mon enfance. Je veux juste que tu comprennes la réalité de ma vie. On était pauvres, très pauvres, sincèrement. Mon père gagnait bien sa vie, mais buvait son salaire, et celui de ma mère ne suffisait pas à nous faire vivre. Je n'ai jamais grandi en pensant que j'aurai les moyens de faire des études, et pourtant j'aimais ça. Plus que tout. Ça me passionnait, et j'étais doué. Mais je n'avais pas l'assurance de l'être assez pour avoir une bourse qui couvrirait absolument tous mes frais. Tu sais combien coûte un semestre à l'Imperial ? Des milliers de livres, Sherlock. Tu crois vraiment que j'ai les moyens de me payer mes études ? Mon appart ? Tu m'as vu vivre, quand je ne passais pas mon temps à piquer dans ton frigo pour manger, tu penses sincèrement que j'avais les moyens de cette fac d'élite ?

Sherlock ne répondit rien. La question de John était rhétorique. Il avait toujours su que son ami n'avait pas son train de vie, celui de ses parents, ou même des camarades que John avait à l'Imperial, mais il avait toujours été très fort pour repousser la pensée au loin.

— Je cherchais une solution pour partir de chez moi. Pour fuir cette ambiance. Tous les jours, ça criait, ça hurlait. Mon père pétait des assiettes et des verres, Harry n'était pas en reste. Il ne me frappait plus, et il ne levait pas la main sur Harry, mais en échange, il hurlait. Tout le temps, quand il était là. Harry claquait les portes. Mon univers chez moi se résumait à ça, Sherlock. Du bruit, des hurlements, des claquements de porte. Parfois, je n'arrivais à dormir que trois heures par nuit, à cause du bruit. J'étais préparé à la fac de médecine ! ajouta-t-il ironiquement, avec un sourire sans joie.

Sa remarque ne parvint pas à arracher le moindre rictus à Sherlock, cependant.

— Je voulais partir. À dix-huit ans, on ne me ramènerait plus officiellement chez mes parents si je me barrais loin. Sauf que je n'étais pas totalement fou, je ne pouvais pas partir au hasard. Je n'avais pas d'amis proches, pas d'argent, et pas de soutien. C'est Harry qui m'a donné la brochure. Elle a dit que pour elle, on ne pouvait plus rien faire. Elle avait lâché la fac de médecine qu'elle avait commencé par hasard, par défi, et elle n'avait aucun avenir, d'après ses termes. Mais moi, elle voulait encore me sauver. L'armée... ça résolvait tout, Sherlock.

John chuchotait, désormais. Il savait que l'aveu était dur à entendre, autant qu'il l'était à dire, mais il n'avait pas honte. Il savait pourquoi il avait fait ce choix. Pourquoi il en souffrait tant aujourd'hui, parce que ça allait le séparer de Sherlock, de l'univers qu'il avait commencé à construire, de cette Uchronie qui aurait pu être leur futur, mais il n'avait pas le choix.

— L'armée m'offrait un toit, une protection, à manger, une formation. Des années de service à offrir, d'accord, mais tout était résolu. J'ai rempli tous les papiers, et Harry a signé l'autorisation parentale en imitant la signature de ma mère. Peu avant mes A-level, ils m'ont fait passer les tests d'aptitudes. Physique, et psychologique. Ironiquement, c'est grâce au rugby que j'ai réussi. Ce sport que j'ai pratiqué pour échapper à mon père, pour avoir la carrure de riposter au besoin, c'est ça qui m'a sauvé. Ils ont validé mon engagement. Sauf qu'ils m'ont expliqué que je devais avoir un début de formation théorique, avant d'être déployé sur une base militaire. Et qu'actuellement, ils ne pouvaient pas me la dispenser. Que je devrais aller à la fac pour ça. Mes parents avaient signé mon autorisation d'engagement anticipé, parce que j'avais pas tout à fait dix-huit ans, c'était en juillet et je suis de septembre. En vrai, c'est Harry qui a tout signé, mais ils n'avaient pas besoin de le savoir. Ils ont pris des dispositions pour me permettre de suivre des cours à la fac, et avant que je ne comprenne, ils m'ont donné un logement, et mon inscription à l'Imperial. Je suis parti de chez moi sans me retourner. Mes parents ignorent tout de ça. Ils croient que j'ai eu une bourse ou un truc de ce genre. Ils n'ont jamais dit être fier de moi. Le jour de mon anniversaire, devenu majeur, j'ai confirmé tous les papiers. Ils m'ont dit que ça durerait un an. J'avais pas prévu...

Sa voix se brisa, et il s'obligea à respirer profondément, déglutissant plusieurs fois pour apaiser sa gorge malmenée par le long discours.

— Je voulais pas me faire des amis. Je voulais pas me mêler aux autres, parce que je ne suis pas comme eux, murmura John. Mais je t'ai rencontré, et tu m'as fasciné, j'ai eu envie de me lier à des gens. À ma bande de copains. À Neil aussi, à l'époque. Et puis à toi, bien sûr. En mars, j'ai appris qu'ils avaient eu un problème, un contretemps, que je devais poursuivre mes études à l'Imperial, qu'ils me recontacteraient. Je pensais que je refaisais une année complète. C'est en revenant de vacances que j'ai appris... que ce ne serait qu'un semestre. Que je dois partir... au premier janvier. Je n'ai pas su te le dire, Sherlock. J'ai pris cet engagement avant de te rencontrer, et je n'ai pas d'autre choix que de l'honorer. Et j'en ai envie. Sincèrement envie. C'est ma seule chance de devenir médecin, tu comprends ?

Sherlock ne voulait pas comprendre, mais comprenait quand même un peu. Il n'avait pas de certitude sur ce qu'il voulait faire de son existence, même s'il savait qu'il utiliserait son cerveau, et essayerait de résoudre des enquêtes comme celle de Angelo. Mais depuis que John s'était immiscé dans sa vie, il savait surtout avec la plus absolue des certitudes que son avenir devait contenir John, d'une manière ou d'une autre. Or, pour John, c'était devenir médecin qui importait, et s'il le voulait ne serait-ce qu'à moitié autant que Sherlock désirait avoir John à ses côtés, le jeune génie trouvait normal de tout sacrifier pour y parvenir.

— Tu vas partir où ? interrogea l'esprit rationnel de Sherlock, le seul encore capable de formuler des phrases.

— C'est un programme spécial sur le terrain, in situ. Mais ça devait être sur une base en Angleterre, pour quelques années, et puis... ils ont eu un désistement, je crois. Les choses ont changé, je ne suis pas très sûr exactement comment ou pourquoi. Je me contente d'obéir, j'ai pas tout suivi aux détails. Je pars en Afghanistan.

Sherlock ne prononça pas un mot après ça. Il en était incapable. John n'ajouta rien de plus non plus, parce qu'il avait tout dit et qu'il avait le sentiment qu'il allait s'effondrer s'il ajoutait une syllabe. Ils laissèrent le silence s'étirer entre eux, les entourer et les engloutir tout à fait, et ils n'en reparlèrent plus jamais. Au jeu de faire semblant de rien, ils étaient encore plus doués que jouer aux Uchronies.


Prochain chapitre le Me 16/04/2025 !

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