Chapitre 6 :

Trois jours. Cela faisait trois jours qu'il était revenu mourir dans ses bras.

Merlin… son cœur, mort entre mes doigts.

Cette image la hanterait jusqu'à la fin de ses jours.

Poppy lui tendit une tasse de thé brûlante, son regard empli de cette bienveillance qui ne nécessitait aucun mot. Elle l'accepta machinalement, mais la chaleur contre ses paumes ne parvint pas à dissiper le froid logé dans son ventre.

Elle n'avait pas quitté le chevet de Severus depuis son déplacement pour voir Isaac. Trois jours à osciller entre espoir et terreur. Ce n'était pas viable. Elle le savait. Elly terminait l'école vendredi, et il fallait qu'elle rentre à la maison. Qu'elle prépare un semblant de quotidien. Qu'elle trouve surtout les mots pour leur fille de cinq ans.

Un mince espoir subsistait en elle, celui de voir Severus ouvrir les yeux avant qu'elle ne doive affronter Elly. Mais elle n'était pas objective. Elle était une médico-mage. Elle savait ce que signifiaient les relevés de ses signes vitaux, la faiblesse persistante de son pouls, le poids écrasant de la magie noire qui enserrait encore son corps meurtri.

- Quel jour sommes-nous, Poppy ? demanda-t-elle finalement, d'une voix éteinte.

- Mercredi 7 juillet, répondit l'infirmière en s'asseyant à côté d'elle. Comment cela s'est-il passé avec les enfants ?

Teddy ne répondit pas tout de suite. Son regard se perdit dans l'infirmerie, où le silence semblait plus lourd que jamais.

Les autres patients avaient quitté Poudlard. Harry était rentré dans sa famille. Sirius avait retrouvé sa maison poussiéreuse. Maugrey, paranoïaque comme toujours, avait choisi un lieu secret pour finir sa convalescence.

Tous étaient partis.

Severus était resté.

Elle inspira profondément.

- Je n'ai vu qu'Isaac, finit-elle par dire, sa voix à peine plus qu'un murmure. Il devrait passer.

Elle marqua une pause, inspirant profondément, comme pour se donner du courage.

- Je n'ai pas eu la force de voir Elly, avoua-t-elle enfin.

Le dire à voix haute lui coupa le souffle. Comme si l'aveu rendait la chose plus réelle, plus impardonnable.

- C'était déjà terrible d'annoncer la nouvelle à Isaac… mais Elly… elle n'a que cinq ans, Poppy. Cinq ans.

Sa gorge se serra.

- Qu'est-ce que je vais pouvoir lui dire ?

Elle baissa la tête et posa son front contre ses mains tremblantes.

Poppy lui pressa doucement l'épaule. Un geste simple. Solide. Présent.

- Teddy, regarde-moi.

Elle obéit à contrecœur.

- Tu n'es pas une mauvaise mère, murmura l'infirmière.

Teddy ferma les yeux un instant.

- Tu trouveras les mots, assura l'infirmière avec une certitude désarmante. Parce que tu es sa mère. Et parce qu'aucun mot ne sera jamais parfait, mais les tiens seront les siens.

Elle voulait y croire. Mais comment expliquer l'inexplicable à une enfant qui ne comprenait pas encore ce qu'était la mort, la douleur, l'absence ?

Prenant une inspiration plus mesurée, Teddy se redressa et posa la tasse à moitié pleine sur la table de chevet. Elle s'approcha du lit où Severus reposait toujours, inconscient.

Son état s'était stabilisé. C'était un miracle en soi.

Elle effleura son front, repoussant délicatement une mèche sombre. Elle l'avait fait tant de fois, ces derniers jours. Pour ne pas penser à tout ce qui était hors de son contrôle. Pour s'accrocher à ce qu'elle pouvait encore réparer.

Les potions, les onguents, quelques soins moldus avaient fait leur œuvre. Pas de sortilège ou d'incantation si possible, son corps avait subi trop de magie.

Son visage, autrefois marqué par les blessures, commençait à retrouver un aspect normal. La coupure à sa tempe, qui avait saigné abondamment, s'était refermée, ne laissant qu'une fine cicatrice, presque imperceptible. Sa lèvre fendue n'était plus qu'un vague souvenir. La pommette gauche, fracturée lors de l'attaque, avait été la plus longue à soigner, mais la magie avait fini par lisser les contours de son visage.

Seules restaient les ombres sous ses yeux. Des cernes violacés, témoins silencieux de la souffrance infligée.

Elle avait passé des heures sur son visage. Pas seulement parce que ces soins étaient les moins invasifs pour son organisme, mais aussi parce qu'elle voulait qu'Isaac puisse le voir sans être terrifié. Sans avoir l'impression de retrouver un père brisé.

Il ressemblait presque à lui-même. Presque.

Elle caressa doucement le dos de sa main, cherchant un signe, un frémissement, n'importe quoi qui pourrait lui indiquer qu'il était encore là, quelque part, dans ce corps immobile.

- J'ai trouvé un jeune homme qui vous cherchait, Teddy.

La voix d'Albus brisa le silence.

Elle sursauta légèrement et se retourna.

Le vieil homme se tenait dans l'encadrement de la porte, et derrière lui, Isaac.

Droit. Silencieux.

Son regard passa immédiatement au-dessus de sa mère, vers le lit.

Teddy sentit son cœur se serrer.

Il était là.

Mais était-il prêt à voir son père ainsi ?

Isaac s'immobilisa dans l'encadrement de la porte, le souffle suspendu.

Un instant, il ne put plus respirer.

Severus Snape n'avait jamais été un homme fragile. Il était une silhouette sombre, un regard acéré, une voix tranchante comme la lame d'un couteau. Même dans le silence, il imposait le respect. Même fatigué, il restait droit. Même blessé, il ne ployait pas.

Mais là…

Là, il n'était plus qu'une ombre d'homme, un corps trop pâle contre les draps blancs. Une existence suspendue à un fil.

Isaac avança lentement, verrouillant son masque de neutralité. Derrière lui, Albus referma la porte dans un silence feutré. Poppy se tenait en retrait, attentive, tandis que Teddy, figée, veillait toujours.

Il s'arrêta au pied du lit, ses bras croisés crispés contre sa poitrine. Son regard parcourut le corps de son père, cherchant à comprendre, à analyser, à disséquer l'inacceptable. Les légers soubresauts musculaires sous la peau, vestiges des maléfices. Les traces des soins qui avaient effacé le pire des blessures. La respiration trop lente, trop régulière, indicateur d'un coma magique contrôlé.

Sa voix, lorsqu'elle s'éleva enfin, était maîtrisée.

- Les dernières constantes ?

Teddy prit un instant avant de répondre, comme si elle hésitait sur ce qu'il était prêt à entendre.

- Pression stabilisée, rythme cardiaque correct… mais la saturation en oxygène reste basse. Il y a des lésions nerveuses résiduelles. On surveille.

Isaac hocha la tête, absorbant l'information.

- Est-ce qu'il souffre ?

- Dumbledore l'a plongé dans un coma pour limiter les dégâts. Il ne devrait pas souffrir.

Un muscle tressaillit dans sa mâchoire. Il comprenait l'incertitude en tant que médico-mage. Mais en tant que fils… c'était insupportable.

Il resta un instant figé, mais ses doigts tremblaient maintenant.

- Comment est-ce que ça a pu arriver ?

Sa voix n'était plus aussi posée.

Il releva les yeux et, cette fois, il les planta dans ceux du directeur de Poudlard.

- Vous ne le protégiez donc pas ? Est-ce qu'il ne compte pas pour vous ? Est-ce qu'il n'est qu'un pion dans votre guerre ?

Sa respiration se saccada, et la colère se mêla à la douleur.

- N'a-t-il pas déjà assez donné ?! Est-ce qu'il fallait encore qu'il paye de son sang ?! De sa vie ?!

Les fioles alignées sur la table de chevet frémirent, certaines s'entrechoquant dans un tintement strident. L'air dans la pièce sembla se charger d'une tension soudaine.

Teddy se leva brusquement.

- Isaac…

Mais il ne l'écoutait pas.

Les lampes murales crépitèrent.

Son regard restait braqué sur Dumbledore, accusateur, brûlant.

Cet homme qui savait si bien draper ses choix de sagesse, tout en envoyant ses pièces se faire briser sur l'échiquier.

Dumbledore soutint son regard. Cette fois, il n'y avait pas seulement de la tristesse dans ses traits, mais une lassitude écrasante, comme le poids d'un siècle d'erreurs et de sacrifices. Il paraissait plus vieux, plus fragile, sous la lueur vacillante des bougies.

- J'aimerais pouvoir te donner une réponse qui apaiserait ta douleur, Isaac, murmura-t-il. Mais je crains qu'aucune ne soit suffisante.

C'était une esquive pitoyable.

Les fioles se mirent à trembler plus fort.

- Essayez quand même.

Un éclat de magie brute fendit l'air, faisant éclater l'une des bouteilles en une pluie de verre.

Poppy sursauta, mais Dumbledore ne broncha pas.

Un instant, Isaac sembla lui-même surpris de sa propre perte de contrôle. Mais l'émotion était trop intense, impossible à contenir.

- Vous saviez qu'il tomberait un jour… mais vous l'avez laissé faire, souffla-t-il, la voix étranglée.

- Severus est un homme remarquable. Son courage dépasse de loin ce que le monde perçoit de lui.

- Et ça vous arrange bien, répliqua Isaac, cinglant.

Un soupir.

- J'aimerais que tu comprennes que chaque décision prise dans cette guerre l'a été avec un poids terrible.

Isaac serra les poings.

- Le poids de ces décisions, c'est mon père qui les portes.

Un silence lourd s'installa.

- Sache que je ne lui veux aucun mal. Severus est comme un membre de ma famille.

Sa voix était presque un murmure.

- Et on sait combien vous savez prendre soin de votre famille.

L'attaque était acerbe, cruelle. Elle fit mouche. Dumbledore ne broncha pas, mais quelque chose dans son regard vacilla. Il observa Isaac encore un instant, puis tourna les talons.

Il sortit, refermant doucement la porte derrière lui.

La pièce retrouva son calme, mais l'air restait chargé d'électricité.

Isaac inspira profondément, puis expira lentement, posant ses mains sur le bord du lit. Il s'y appuya légèrement, comme pour empêcher son corps de vaciller.

Quelque chose en lui venait de se briser.

Ce père qui ne lui avait jamais dit les choses directement, mais qui, d'un regard, d'un geste, lui avait toujours offert la certitude d'être là.

Et maintenant, il gisait entre la vie et la mort.

Une brûlure lui déchira la gorge.

Et il ne pouvait rien faire.

Lui qui avait tant appris, qui maîtrisait tant de choses… il était impuissant.

Dans un souffle étranglé, il murmura :

- Papa…

Et son masque s'effondra.

Teddy l'attira aussitôt contre elle. Il se laissa faire, ses épaules s'affaissant sous le poids d'une douleur qu'il ne pouvait plus contenir. Ses larmes brûlantes s'écrasèrent contre la peau glacée de sa mère, lui arrachant un frisson. Il tremblait, secoué par des sanglots silencieux, brutaux, comme s'il tentait encore de retenir l'inévitable.

Il n'était pas prêt.

Elle aurait dû anticiper. Elle aurait dû comprendre qu'il n'était qu'un gamin, malgré son intelligence précoce, malgré son masque de maturité. Comme tous ces étudiants en médecine persuadés d'avoir tout lu, tout vu, d'être préparés au pire. Mais il n'y avait rien dans les livres qui puisse les préparer à ça. À l'horreur de voir quelqu'un qu'on aime brisé, à l'impuissance dévorante de ne rien pouvoir faire.

- Isaac, calme-toi… murmura Teddy en glissant une main dans ses cheveux, tentant d'apaiser la tempête qui se déchaînait en lui.

Mais il ne l'entendait pas.

Sa magie pulsait en vagues instables, nourrie par sa douleur, par sa colère, par l'horreur de voir son père ainsi.

Teddy attrapa une petite fiole dans sa poche et la lui tendit.

- Bois ça.

Il la repoussa violemment d'un geste incontrôlé. La fiole valdingua dans les airs et explosa en mille morceaux contre le sol de pierre, répandant son contenu en un mince filet ambré.

- Non… non ! Je… Je dois sortir. Je n'y arrive pas… Je dois… respirer…

Sa voix était brisée, méconnaissable.

Il recula précipitamment, ses mains tremblantes s'ouvrant et se refermant comme s'il ne savait plus quoi faire de son propre corps.

- Isaac…

Teddy voulut le retenir, mais une main sur son bras l'en empêcha.

Poppy.

Son regard était doux, mais ferme.

- Laisse-le partir, Teddy, murmura-t-elle. Il a besoin d'espace. Il va revenir.

Teddy voulait protester, lui dire qu'Isaac ne pouvait pas gérer ça seul. Mais elle savait que Poppy avait raison.

Sans un regard en arrière, Isaac tourna les talons et s'échappa dans la nuit, laissant derrière lui une infirmerie plongée dans une étrange tension, un silence où flottait encore le spectre de sa douleur.