Rouge et Cendres
Ginny Weasley n'avait jamais raconté ce baiser.
Il avait eu lieu pendant la guerre. Dans un couloir effondré. Une cachette de fortune. Une minute de silence entre deux explosions.
Et Draco Malefoy.
Il l'avait attrapée par le poignet alors qu'elle passait, le souffle court, les joues sales, le sang de Colin sur les mains. Il l'avait tirée vers lui, un doigt sur ses lèvres.
— Ils sont là, avait-il murmuré.
Elle avait hoché la tête. Une minute à peine. Ils n'étaient rien l'un pour l'autre.
Et pourtant…
Il l'avait regardée. Vraiment.
Et elle avait compris.
Alors elle l'avait embrassé. Brutalement. Comme on embrasse une possibilité vouée à mourir.
Ils n'en avaient jamais reparlé.
Des années plus tard, elle était Madame Ginny Longbottom.
Une vie posée. Des choix raisonnables. Des jardins. Des dîners.
Et un léger vertige au creux de l'estomac qu'elle n'avait jamais su combler.
Quand le Ministère l'envoya à Durmstrang pour une mission diplomatique — conférence sur la coopération magique internationale — elle n'imaginait pas qu'il serait là.
Et pourtant… il l'était.
Draco Malefoy.
Costume noir. Cheveux tirés en arrière. Froid, poli, impeccable.
Délégué spécial pour les échanges inter-écoles, représentant la délégation britannique.
— Weasley, dit-il simplement en la croisant dans le hall.
— Malefoy, répliqua-t-elle, le ton plus sec qu'elle ne le voulait.
Mais leurs regards…
Ceux-là n'avaient pas oublié.
Le soir du bal, elle portait du rouge.
Pas pour lui. Pour elle.
Un rouge profond, charnel. La robe fendue jusqu'à la cuisse. Les cheveux relevés. Un parfum discret, sucré.
Elle n'était pas là pour raviver une erreur de jeunesse.
Mais elle voulait qu'il la regarde. Juste une fois.
Et il le fit.
— Tu n'as pas changé, dit-il en venant lui tendre un verre.
— Si, justement. C'est ça le problème.
Elle ne sourit pas. Lui non plus.
Ils savaient.
— Pourquoi es-tu venue ?
— On m'a envoyée. Et toi ?
— Je fuis.
— Tu fuis quoi, Draco Malefoy ?
— La question serait plutôt : qui.
Elle baissa les yeux. Leurs doigts s'étaient frôlés.
Le vin avait un goût trop amer. L'air était trop lourd.
Et la robe trop fine pour une nuit aussi froide.
Quand il la retrouva sur le balcon, une heure plus tard, elle ne se retourna pas.
— Tu devrais rentrer, dit-il.
— Et toi ? demanda-t-elle.
Il s'approcha.
— Je suis déjà revenu.
Il n'y avait que le silence. Et le froid.
Et leurs deux souffles, suspendus.
Ginny n'avait pas bougé. Elle regardait les montagnes au loin, les étoiles trop nettes. Sa main sur la rambarde, tremblante. Pas de froid.
Il posa la sienne par-dessus.
— Tu ne devrais pas, dit-elle.
— Je sais.
— Je suis mariée.
— Et moi, fiancé.
Un silence.
— Alors pourquoi t'es là ?
Il répondit sans détour :
— Parce que je me souviens.
— De quoi ?
— Du baiser.
— Ce n'était rien.
Il la regarda. Elle mentait mal.
— Dis-le encore, Weasley, pour voir si tu y crois un peu plus cette fois.
Elle serra les dents.
Puis elle se retourna. Lentement.
Et leurs visages étaient trop proches.
— Ce n'était rien, répéta-t-elle.
Mais cette fois, sa voix trembla.
Il posa son front contre le sien.
— Tu mens.
— Je sais.
Le premier baiser fut lent. Doux. Comme un souvenir retrouvé.
Le second fut brutal. Comme une chute.
Elle l'embrassa comme on ouvre une blessure fermée trop vite.
Il la souleva. L'emporta à l'intérieur, dans une pièce oubliée de l'aile est. Un ancien bureau. Des livres. Une odeur de bois et de feu. Il la plaqua contre la porte.
Sa robe glissa.
Sa chemise s'ouvrit.
Il murmura son prénom. Elle le griffa entre les omoplates.
Et ils s'aimèrent comme on se venge du temps perdu.
Après, elle resta là. Nue dans ses bras. Le souffle rauque. La gorge nouée.
— Tu regrettes ? demanda-t-il.
Elle mit longtemps à répondre.
— Je regretterai demain.
Il hocha la tête.
— Moi, je regrette depuis dix ans.
Ils se quittèrent avant l'aube.
Sans promesse. Sans regard en arrière.
Mais quand elle remonta dans sa chambre, Ginny Longbottom savait qu'il restait une chose en elle que son mari ne toucherait jamais.
Une chose rouge. Et cendres.
Fin.
