108 Mifflin Street
Le portail gronda légèrement sous la pression du vent quand Régina le poussa, comme si même lui hésitait à s'ouvrir. Devant eux, le manoir trônait dans sa majesté fatiguée. Le soleil de fin d'après-midi glissait sur la façade blanche, révélant par endroits des traces d'usure, des volets écaillés, des fissures capricieuses qui dessinaient de timides rides sur les murs.
Même la petite cour défraîchie, envahie de mauvaises herbes et bordée de dalles disjointes, ne parvenait pas à ternir le charme suranné de la bâtisse. Le manoir, avec ses volets écaillés et sa façade marquée par le temps, semblait tout droit sorti d'un autre siècle. Un édifice qui, par sa taille et les nombreux travaux qu'il promettait, avait rebuté plus d'un acquéreur. Mais pour Régina, il représentait autre chose : un recommencement. Un lieu à faire sien, à reconstruire, à habiter pleinement.
Et puis, qui d'autre qu'elle, avec sa détermination et son œil aiguisé, pouvait redonner vie à ce genre de lieu ? Cette maison attendait quelqu'un comme elle. Une femme de poigne, rare et intrépide.
Ils empruntèrent l'allée de gravier, longue et légèrement envahie par la mousse, jusqu'à l'imposante porte d'entrée. Régina s'arrêta devant la porte, inspira profondément, puis l'ouvrit avec une solennité presque théâtrale. L'intérieur sentait le bois ancien et les vieilles histoires. Des cartons s'empilaient ici et là dans le hall, les meubles étaient recouverts de draps qui flottaient à chaque courant d'air, comme des fantômes d'un passé trop pressé de se faire oublier. Un lieu figé entre deux vies.
Robin posa une boîte au sol et jeta un regard circulaire.
— Il manque plus qu'un chandelier qui s'éteint tout seul et tu as officiellement acheté un manoir hanté.
— Tu peux encore repartir, plaisanta Régina en accrochant sa veste à un porte-manteau bancal. Je ne te retiens pas.
— Certainement pas. Je veux voir comment tu comptes apprivoiser ce… ce dragon architectural.
Elle lui lança un sourire en coin.
— Avec du café. Et beaucoup de peinture.
Les heures passèrent entre éclats de rire, chutes de cartons et débats animés sur la couleur des rideaux. Régina, bien qu'épuisée, semblait animée par une étrange énergie. Comme si chaque meuble déplacé, chaque drap retiré redonnait un souffle de vie à la bâtisse.
En tentant d'ouvrir une porte étroite nichée tout en haut des escaliers, juste au bout du dernier palier, Robin grimaça en tirant sur la poignée.
— Celle-là est coincée, grogna-t-il en essayant une deuxième fois.
Régina, qui arrivait derrière lui avec une lampe à la main, leva les yeux vers la petite trappe en bois.
— C'est l'accès au grenier. Je n'ai pas encore trouvé la clé.
— T'as pas peur de ce qu'on pourrait y trouver ? Une malle pleine de lettres maudites ? Un squelette en robe victorienne ?
— Tu regardes beaucoup trop de films d'horreur, Robin.
Ils échangèrent un regard mi-figue, mi-inquiet, et redescendirent, la lumière dans l'escalier créant des ombres dansantes derrière eux.
Le soir finit par tomber. La maison, maintenant animée par quelques lumières tamisées, retrouvait peu à peu une âme. Le dîner avait été simple — des plats réchauffés au micro-ondes, installés sur un carton retourné en guise de table — mais leurs rires avaient suffi à réchauffer l'ambiance.
— On a connu plus glamour, commenta Robin en croquant dans une bouchée de gratin un peu trop tiède.
— Et pourtant, je ne l'échangerais pour rien au monde, répondit Regina avec un sourire sincère.
Alors qu'elle se levait pour ranger, un bruit sourd résonna à l'extérieur. Robin se redressa.
— C'était quoi, ça ?
— Probablement un raton laveur… ou un cerf. On est entourés par la forêt, je te rappelle.
Il haussa les sourcils, l'air pas franchement convaincu. Mais n'insista pas.
— Bon. Tant que ce n'est pas un squatteur…
Ils restèrent encore un moment à bavarder, à rire à voix basse comme deux adolescents qui prolongent la soirée. Puis la fatigue les rattrapa.
La nuit s'était installée, enveloppant la maison d'un calme presque irréel. Les derniers cartons avaient été poussés contre les murs du salon, et les verres de vin, désormais vides, reposaient sur une caisse servant de table. Un souffle de vent fit grincer légèrement un volet, mais ni Robin ni Régina n'y prêtèrent attention. Pas encore.
À l'étage, seule la chambre de Régina était équipée d'un lit. Un King Size, taillé dans le plus noble des bois et coloré en noir par un artisan menuisier de la bourgade, Marco. Entre la hauteur sous le plafond manifeste, les cinq grandes fenêtres blanches de voûte qui se prêtaient admirablement au style français et qui en journée baignait la pièce de soleil, marquant ainsi la présence, bien que défraîchie, d'un magnifique parquet de bois franc, le charme de la bâtisse ne pouvait être que manifeste. Même si, le reste de la maison n'était que chantiers en attente.
Après un rapide détour par la douche — un moment nécessaire pour se débarrasser de la poussière du déménagement — Régina réapparut dans la chambre, les cheveux encore humides, habillée d'un t-shirt bien trop large pour elle — probablement à Robin — et d'un legging noir. Robin, torse nu, déjà installé sur le lit, releva les yeux en entendant la porte.
— Ah, voilà notre reine. Tu sais que t'as pris plus de temps qu'une scène entière de "Titanic" ?
— Je t'en prie, DiCaprio, j'ai enlevé quinze kilos de poussière et au moins deux toiles d'araignées du XIXe siècle.
— Et t'es toujours aussi charmante.
Un petit sourire s'échangea entre eux. Régina s'approcha du lit, tira la couverture et s'y glissa avec un soupir de soulagement. Sans un mot, elle vint se caler dans le creux du bras de Robin, posant sa tête contre son épaule.
— Hmmm... Tu restes mon coussin préféré, marmonna-t-elle doucement.
Il gloussa.
— Tu veux que je mette ça sur ton testament ? "À mon meilleur ami et coussin officiel, je lègue mon oreiller en plumes d'oie et ma patience légendaire."
— Tu serais honoré, avoue.
Ils restèrent ainsi un moment, bercés par le silence et le confort simple de la chaleur de l'autre. Il n'y avait aucune ambiguïté. Juste une amitié profonde, patinée par le temps et les épreuves.
— Je peux prendre le canapé, proposa Robin en montrant un vieux fauteuil éventré et en faisant mine de se défaire de l'étreinte de la brune.
— Arrête tes bêtises. Reste. Ce n'est pas la première fois qu'on partage un lit, dit-elle sans le regarder.
Il haussa un sourcil amusé.
— Tu veux dire… depuis notre mariage ?
— Justement. On n'était même pas aussi détendus à l'époque.
Un rire partagé, un silence tendre.
— Tu te rappelles... la nuit de noces ? On était si jeune… dit Régina après un long silence, sa voix plus douce.
Robin tourna la tête vers elle, surpris par la question. Elle poursuivit :
— Je te détestais. Littéralement. Toi, ton costume trop parfait, ta barbe bien taillée, ton regard de mec qui croit tout savoir...
— Ah, c'est gentil, merci.
Elle rit doucement.
— Et puis, je me suis levée en pleine nuit pour chercher de l'eau. Et je t'ai trouvé... en larmes, dans la salle de bain. T'étais recroquevillé par terre, incapable de respirer.
Robin détourna le regard, gêné.
— J'étais terrifié. Et désespéré. Je me disais que j'étais piégé, que ma vie n'avait plus de sens. Que j'allais passer mes jours avec une femme que je connaissais à peine, et qui me regardait comme si j'étais une punition divine.
— Tu étais une punition divine, corrigea-t-elle, narquoise. Mais j'ai compris ce soir-là que tu étais tout aussi piégé que moi.
— C'est à partir de là qu'on a commencé à s'apprivoiser. Que je me suis dit : au moins, il est humain. Et il a un cœur.
— Et toi, tu m'as laissé entrer, un peu. T'as arrêté de me mordre.
— Pas tout de suite.
— Non, pas tout de suite, concéda-t-il en riant. Et puis un jour, Marianne est arrivée…
Robin avait murmuré ces mots avec une tendresse discrète, presque comme s'il craignait de troubler la quiétude fragile de ce souvenir. Régina, blottie contre lui, sentit son souffle se suspendre, non pas par jalousie — jamais entre eux il n'y avait eu cet espace-là — mais par cette forme de nostalgie douce qui suit les vérités partagées.
Marianne… Sans même le savoir, la jeune femme avait été un tournant silencieux dans cette comédie d'un mariage forcé devenu amitié sincère. Elle n'était pas arrivée avec fracas ni grande déclaration. Non. C'était une de ces âmes qui changent les choses sans bruit, par leur simple façon d'être. Par sa présence attentive, sa patience, son absence totale de jugement, elle avait su s'insérer dans leurs vies cabossées sans chercher à les réécrire.
Ce n'est qu'en voyant Robin sourire à nouveau — un vrai sourire, pas un masque poli ni une grimace d'habitude — que Régina comprit à quel point elle-même l'avait vu trop longtemps comme un reflet de ses chaînes. Marianne l'avait libéré. Non pas de Régina, mais de ce qu'il croyait devoir être pour survivre à son passé.
Et en retour, d'une certaine manière, Marianne avait aussi libéré Regina.
— Elle t'a aimé simplement, constata Regina dans un murmure.
— Oui… Et c'est là que j'ai compris que l'amour, le vrai, ce n'est pas l'explosion hollywoodienne. C'est la constance. C'est la paix. Ce n'est pas ce que j'avais vécu avec toi, ni ce que tu cherchais non plus, à l'époque.
Régina hocha la tête contre son épaule, son regard perdu dans les ombres du plafond.
— Ce n'était pas de l'amour entre nous. Pas au début. C'était une guerre froide signée à coups de sourires forcés et de robes haute couture. Mais au milieu de ça, tu es devenu mon refuge. Le seul qui ne cherchait pas à m'éteindre ou à me façonner.
Robin resserra un peu son étreinte. Aucun mot ne vint, parce qu'il n'en fallait pas. Entre eux, c'était ce silence-là qui parlait le mieux.
— Je me rappelle encore de la première fois que j'ai vu Marianne, reprit-il, comme s'il feuilletait une vieille photo mentale. Elle riait dans une librairie. Toute seule. Un vrai rire, libre. Et je me suis dit : voilà. C'est ce que je veux entendre pour le reste de ma vie.
Une larme solitaire fit son chemin le long du visage de la brune et finit sa course sur l'épaule de Robin. Elle n'était pas jalouse de Marianne. Elle l'admirait. Parce qu'en aimant Robin comme elle l'avait fait, elle avait guéri des blessures qu'elle-même n'aurait jamais pu soigner. Pourtant, elle s'étonnai parfois, d'envier leurs relation. Non pas qu'elle murissait un amour secret pour Robin…loin de là. Mais elle aussi, au plus profond d'elle-même, nourrissait se désir de pouvoir être aimer et d'aimer à son tour. De connaitre ce puissant sentiment d'être le tout de quelqu'un.
Régina, toujours lovée contre Robin, fit glisser distraitement ses doigts le long de son avant-bras, le regard perdu au plafond.
— Tu sais, parfois je me dis que si on m'avait donné le choix… j'aurais sûrement fait mille erreurs. Mais au moins, elles auraient été les miennes.
Robin tourna légèrement la tête vers elle, devinant où elle voulait en venir.
— Cora…
— Toujours elle, souffla-t-elle.
— Je t'en ai voulu, Robin. Pas parce que tu étais toi, mais parce que tu étais... son choix.
Régina poursuivit, un peu émue :
— Dans ce mariage absurde, j'ai pourtant trouvé un allié. Et un ami. Contre elle. Contre tout ça.
Robin se redressa un peu pour croiser son regard.
— On n'était pas faits pour s'aimer, Rena. Mais on s'est choisis autrement. Et c'était mille fois mieux, je crois.
Elle acquiesça, émue.
— Quand on a signé les papiers du divorce... j'étais presque triste, tu sais ?
— Moi aussi. Parce qu'en quelques mois, tu étais devenue bien plus qu'une épouse imposée. Tu étais ma partenaire d'évasion.
— Et surtout, tu as été celui qui m'a aidée à dire « non » à ma mère pour la première fois de ma vie. À reprendre les rênes de ce foutu destin qu'elle avait écrit pour moi.
— Tu te rends compte, murmura Robin, que t'es en train de commencer un nouveau chapitre dans une maison aussi grande que ton ego ?
— Dors, Robin.
Mais dans l'obscurité, elle souriait. Robin lui prit doucement la main et ferma les yeux, le cœur étonnamment apaisé. La conversation s'étiola peu à peu, remplacée par le silence nocturne. La brune laissa échapper un soupir long et lent. Son corps se relâchait, enfin.
Plus tard dans la nuit, alors que le calme s'était installé, la vieille maison sembla expirer une respiration tranquille. Seule la porte du grenier, là-haut, restait obstinément close, comme si elle retenait son souffle. Comme un murmure. Une ombre tapie entre les murs. Un soupir discret… mais bien réel.
Quelque chose, là-haut, ne dormait pas.
