Disclaimer : Harry Potter ne m'appartient pas ; il appartient à quelqu'un de très riche (ce qui n'est pas mon cas) : Draco Malefoy (ben oui, vous n'étiez pas au courant ?). Le poème de Baudelaire cité ne m'appartient pas non plus bien sûr.
Emy Black : merci beaucoup pour ta review ! Elles m'a fait très plaisir.
Résumé du chapitre précédent : Macnair pense que le préfet ne s'est pas suicidé ; Severus surprend à nouveau Lucius Malefoy malade dans les toilettes. Mais celui-ci refuse son aide et l'envoie paître de façon assez rude. Severus se rappelle alors le jour où il a été envoyé à Serpentard.
Le chapitre 10 commence tout de suite sur la lancée de la fin du 9... (donc je vous conseille de relire les dernières lignes du 9 dont le premier paragraphe est la suite directe).
C'est un chapitre en deux volets.
oo00o00oo : saut temporel
(retour en arrière) : encadre le flash-back central du chapitre 10.
Chapitre 10
Humeurs noires
(première partie)
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Le voyage merveilleux n'avait duré que quelques heures. Il s'était trouvé au carrefour des ailes, là où décollent les escaliers, il y avait eu une sorte de grand bourdonnement, ou un trépignement, une foule de petites têtes noires grimpant un escalier, telle une vague, un nom scandé comme un slogan sportif, joyeusement, ivreusement, et puis...
oo00o00oo
Le garçon était étendu sur les dalles de la terrasse du château.
Il était trois heures de l'après-midi.
Le soleil froid caressait doucement son visage immobile, sur lequel passait quelque fois un nuage d'ombre. Il s'était encore perdu dans ses pensées, elles s'enchaînaient comme les perles d'un collier-puzzle qu'on accroche l'une à l'autre, des paroles parfois incomplètes, des ébauches de paroles, de drôles d'images sans images - parfois c'était verticalement qu'elles émergeaient, semblant non commandées par la précédente, sans briser le rythme solitaire, elles coulaient, tranquillement, coulaient encore à perte de vue si bien qu'il oubliait jusqu'à sa propre existence et quand il revenait c'était pour retrouver une vie étrangère, comme lorsque l'on est enfant et que de retour chez soi après de longues vacances nos parents nous semblent des imposteurs.
Puisqu'il lui fallait un instant pour se reconnaître, puisqu'il était parvenu à croire par une étrange illusion d'optique qu'en dehors de ces réflexions rien d'autre n'avait jamais été, il se disait que cette vie de Severus Rogue n'était pas tout, et ne devait pas être si importante...
« Malefoy t'a mis en quarantaine on dirait bien... »
L'adolescent ouvrit les yeux. La lumière de janvier était si crue que le paysage qu'il vit fut tout d'abord monochrome. Il y avait une jeune fille brune accroupie à son chevet, les courbes de ses membres assouplissant la chute des plis de sa jupe feutrée ; derrière, assis sur un créneau, Evan Rosier, les cheveux blancs mais les yeux bleus, longue frange lisse balayant de travers les yeux, ses jambes interminables pendant le long de la dent de pierre ; adossé à une fenêtre, Wilkes, les cheveux un peu plus longs, les yeux sombres, reposait ses genoux sur le sol.
- Bonjour, murmura Severus, décontenancé.
Les couleurs revinrent, dorant la chevelure de blé d'Evan Rosier, roussissant légèrement le blond de Wilkes, imprimant la bouche rouge de Bellatrix. Dans la position où il se trouvait, Severus avait une vue imprenable sur sa poitrine ; il s'avoua que ce genre de choses avait une certaine majesté. C'était donc cela qui plaisait tant à Lucius...
- Vous vous êtes fâchés, c'est ça ?
Sa voix n'était nullement ironique. Un sourire maternel était même sur ses lèvres.
- Pourquoi dis tu cela ?, demanda à son tour Severus.
Oh, il le savait bien pourtant... Depuis qu'il avait surpris Lucius en train de vomir dans les toilettes du dortoir, ce dernier détournait la tête dès qu'il le voyait, se mettait à discuter bruyamment avec Avery («Décidément, je le déteste celui-là »), quand il ne lui jetait pas des regards méchants. Severus comprenait très bien. Il l'avait vu faible et devait payer.
- Parce que je te vois errer tout seul, comme un pauvre petit bébé sans sa man-man..., dit Bellatrix.
Severus ne sut quoi répondre ; il se redressa, sentit le contact des cheveux lourds revenant contre ses joues. Cela faisait plusieurs jours qu'il connaissait à nouveau une période de complet désespoir...
Pendant quelques semaines, il avait cru que sa ronde dans les cercles de l'enfer avait pris fin. Après être allé de surprise en surprise, découvrant que ce qu'il percevait auparavant de Lucius Malefoy, par le biais d'une distance quasi stellaire, était presque entièrement faussé par sa perspective, Severus s'était finalement retrouvé dans une position qu'il n'avait jamais cru possible, lui qui rêvait tant de reconnaissance : près de Lucius, Lucius Malefoy lui parlant comme à un égal, Lucius Malefoy le flattant.... Il avait cru à une amitié avec le Serpentard le plus éminent de Poudlard, le capitaine de l'équipe de Quidditch, fils unique d'une puissante famille, renommé à juste titre pour ses connaissances en magie noire ; celui dont il était... Comme il s'était fourvoyé - ou alors il avait tout gâché lors de cette maudite soirée, ce qui était pire.
Il souffrait d'autant plus qu'il ne pouvait s'en vouloir qu'à lui même, stupide d'avoir cru que Lucius pouvait s'intéresser au Pouilleux de Poudlard (« Reprenons les mots de Potter »), et n'avait de cesse de flétrir le jeune imbécile qui avait d'un coup de sa patte maladroite enterré jamais le seul espoir de sa vie par un stupide et si déraisonnable accès de compassion.
- Je ne sais pas ce qui s'est passé entre toi et Malefoy, reprit Bellatrix, mais moi, je t'estime beaucoup, tu sais... Cette maison est pleine de nazes, mais un type aussi bon que toi en magie noire, ça ne court pas les rues... Ça ne te dirait pas d'aller à Pré-au-Lard avec nous demain ?
Elle lui proposait son amitié... N'était-ce pas encore une illusion ? Quelque chose en elle lui était douloureux, l'intérêt de Lucius pour elle sans doute, mais Bellatrix était une grande Serpentard, respectée et écoutée, et l'idée qu'elle le considère, lui propose d'entrer dans sa bande... Enfin il ne serait plus seul, il serait loin des imbéciles, et près des gens qui comptent.
Pourtant, cette perspective qui l'aurait extrêmement satisfait il y a quelques mois ne lui causait à présent aucun plaisir, car la souffrance l'avait placé à une hauteur nouvelle où rien ne pouvait plus lui procurer de joie.
Il hésita un instant.
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(retour en arrière : la veille)
- Comme tu es affectueux avec tes amis, Sirius, tu es une crème ! Plus que ça ! Tu es la mousse au chocolat de l'amitié ! Est-ce parce que ta mère est...
- Voyons… Une vieille peau sans coeur ?
- Oui, est-ce donc parce que ta mère est une vieille peau sans coeur que tu es si serviable avec nous tes meilleurs amis ?
- Serviable ? Où as tu vu que Sirius était serviable ?, fit une voix sarcastique.
- Moony, pourquoi es-tu si dur avec moi ?
- C'est la pleine lune qui approche. Il mord.
- Au fait Moony, ça avance avec ta copine ?
- Quelle copine ?
- Laodemia.
- Arrêtez avec ça…, grogna Remus.
Laodemia passa derrière un rayonnage avec deux de ses amis ; c'était une élève de Gryffondor plutôt vilaine à la carrure de colosse. James ricana et Remus pencha davantage sa tête dans son livre comme s'il désirait s'y engouffrer pour disparaître.
- Peeeter, lutina Sirius de sa voix grave et suave, mon p'tit Peeeter... Hé ! « Petit, Peter », ça se ressemble non ?
- Sirius, ar-ar-rête...
- « Petit, Peter, Pettigrow » !
- Peter, ton nom est un poème, conclut James, le sourire joliment couronné par ses tifs ébouriffées.
- Continuez et on va se faire virer par Pince.
- Remus, je te trouve bien coincé aujourd'hui... Il y a de l'eau dans le gaz avec ta copine, c'est ça ?
Le loup-garou enfouit sa tête dans les mains puis dans son livre, terrassé.
- C'est possible d'avoir un peu de silence ici ?!
L'injonction fit taire les Maraudeurs. Lucius s'était levé du pupitre où il travaillait seul, revenu depuis peu du terrain de sport.
- Mmm, ça bosse dur dîtes moi, murmura James.
- Tiens, il s'est coiffé aujourd'hui, murmura Sirius.
- Sirius, un mot de plus et je te tue, siffla Remus.
- Euh... oui, balbutia Peter.
Le Serpentard se rassit et continua à écrire, avec des gestes inhabituellement éthérés. Ses cheveux mouillés élégamment disciplinés en arrière accentuaient la noblesse de son port de tête, ses yeux ouverts à moitié ce qu'il y avait d'hautain dans sa pose.
- Ennemi à trois heures..., chuchota James.
Un nez crochu se profila entre deux livres de Kassandra Blatavsky non loin de Lucius. Puis il disparut.
- Des nouvelles dans le journal, monsieur Black ?
Sirius haussa les épaules en parcourant indolemment les titres.
- Non... Personnellement, sa disparition ne me gêne pas du tout.
- Là où elle était, elle te causait pas grand tort.
Sirius brandit un article de la Gazette du 10 janvier où l'on voyait sous la photographie d'une jeune fille blonde la légende « Disparition à Beauxbâtons »
- Erreur, répliqua-t-il, Narcissa avait beau être en France la plus grande partie de l'année, pendant les vacances il arrivait que mon père l'invite.
- Ta cousine qui disparaît pendant les vacances, dit Peter en grattant sa tête fauve, et ensuite ce Serpentard qui meurt... Il se passe de drôles de choses en ce moment.
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Severus se cacha dans le rayon botanique et soupira. Lucius était à quelques mètres et il hésitait à aller s'excuser pour ce qui s'était passé hier. Il n'en avait pas le courage. Le fait que les Gryffondor soient potentiellement témoins de la scène n'arrangeait pas les choses.
- Severus !
- Walden ?
- Ça va ?
- Non.
- Pourquoi ?
- Pourquoi me poses tu cette question alors que ta question « ça va » est pure convention et que ma réponse est censée être, quelque soit la réalité de mon état physique ou mental, « oui et toi » ?
Macnair le regarda quelques secondes sans rien dire, la bouche ouverte. Puis il lâcha :
- T'es sûr que ça va Severus ?
Les yeux du jeune Rogue pivotèrent à droite, puis à gauche.
- Oui.
- On a une belle vue de la croisée. Il n'y a pas un nuage.
- En effet.
Macnair a changé de sexe pendant la nuit ? Si ça continue il va se mettre à me parler tricot, songea Severus avec effroi.
- J'ai écrit à mon arrière grand-père - il occupe un poste important aux archives du Ministère - pour qu'il m'apprenne des choses sur la famille Russell. J'ai reçu la réponse ce matin. Je voulais t'en parler pendant le cours de Défense, mais McKinnon m'aurait pris comme vampire.
- Dis-moi tout Walden, je meurs d'impatience.
- Hé bien d'abord, tout ce que m'avait dit ma mère est juste : « nobles, fous, fauchés et maudits »... De plus, d'après mon arrière grand-père, le père du préfet, Bonimentus Russell, était un séducteur fêtard, et il en est mort. L'emblème de leur famille est un triton, et leur devise « Fluctuamus sed fluamus libenter », « Nous flottons mais nous coulons volontiers ».
Severus eut un sourire mauvais qui fit étinceler ses yeux comme des pépites. D'après ce qu'il avait entendu hier, ce n'était pas dans l'eau que Russell Père s'était noyé... Et Macnair ferait bien d'en tirer des conclusions pour lui-même.
- Alors… Quelles conclusions en tires-tu sur sa mort ?
- Je ne sais pas encore... Bon, je te laisse, je dois aller chez les Médipsychomages.
- Tu n'y es pas déjà allé hier ?, s'étonna Severus.
- Si.
Il s'en alla. Severus fit mine de s'intéresser à un ouvrage sur la culture des Mandragores, surveillant le club des Glandeurs du coin de l'oeil. Quand songeront-ils à décamper ? Ils occupent des places pour rien. La voix de Roger Wilkes derrière la photographie animée d'un horrible bébé racine le fit sursauter.
« Je suis crevé... L'entraînement était affreux aujourd'hui. Tu as vu Malefoy ? Il jouait comme un pied. S'il fait ça au prochain match, on va se faire battre par Poufsouffle... Je ne sais pas ce qu'il a fait pendant les vacances, mais il a l'air liquidé. » « Toujours rien avec Bella en tout cas », répondit le visage d'Evan Rosier de l'autre côté de l'étagère. « T'es con ! » « Tiens, Rogue... »
Ils firent le tour de l'étagère pour le rejoindre.
- On cherche des livres sur les Kobolds pour un exposé..., dit Rosier en posant sur lui son regard franc à la forme placide.
La lumière de la croisée enflamma ses cils blonds. Il se pencha légèrement vers son cadet, et son camarade put voir les pâles tâches de rousseur qui coloraient son nez retroussé.
- Roger a encore rien foutu, il faut dire que c'est un sportif.
Le menton rond, les épaules et les bras enveloppés dans la cape noire, le relief du cou blanc, la cravate rayée, le pull-over et le pantalon de flanelle au mouvement fluide et harmonieux : les yeux de Severus descendirent machinalement du visage jusqu'aux pieds. Il était à peine plus grand que lui, tout comme Wilkes… Severus n'avait jamais accordé d'importance à l'apparence physique, mais il s'était souvent dit que Rosier était presque beau. Aujourd'hui le « presque » semblait superflu.
Lucius n'était pas le seul visage sur lequel il était agréable de laisser reposer ses yeux, mais il avait été le premier - ce jeune homme blond aperçu peu avant le banquet de rentrée, que le petit Rogue avait identifié quelques temps après comme étant « Lucius » ou « Malefoy », élève de quatrième année. Depuis, sa magnétique singularité ne s'était jamais éteinte, et peut-être était-ce parce que son sang coulait plus vite qu'à sa vue l'instant semblait plus coloré. Comme si ce visage était plus vivant que les autres, songea amèrement Severus, alors qu'en fait il ne faisait que vivre plus vite.
Ces visages pigmentant sa vie, la rendant plus « palpitante », il y en avait eu d'autres depuis qu'il était entré à Poudlard...
« J'ai dû mal à croire qu'un professeur donne une autorisation pour ce genre de livres. » « Sauf votre respect, c'est pourtant le cas. Regardez. Agni. C'est écrit. » « Je suis parfaitement capable de lire. Mais les Serpentard, on les connaît. » « Dans ce cas madame, c'est de la discrimination, j'irais me plaindre au directeur. » « C'est bon... Je vais le chercher, votre livre. » C'était il y a plusieurs années, le garçon brun en bleu de la bibliothèque qui parlait à Mme Pince, un frêle adolescent accoudé au guichet, se balançant tranquillement sur un pied avec grâce et une sorte de féminine nonchalance. Dans son souvenir, ses yeux gris aux longs cils étaient assortis au bleu de ses vêtements. Severus aurait voulu le connaître, devenir son ami, mais il savait qu'il n'y arriverait jamais. À cette époque il était encore dans le dortoir des petits, aussi ne savait-il pas tous les noms des grands de sa maison. Il avait cru revoir le garçon quelques jours plus tard à la bibliothèque, puis l'avait oublié, s'en était souvenu une poignée de fois depuis, mais ne l'avait plus jamais revu.
- Alors ?
- Après réflexion, je crois que c'est dans le livre de Janotus Mineur sur les farfadets que vous trouverez le plus de choses. Et si vous n'avez pas assez il y a la bibliographie...
- Merci. T'es un as Rogue ! murmura Rosier.
« Sincérité forcée », pensa Severus. Je ne l'aime pas vraiment lui non plus, à vrai dire. Mais je ne peux m'empêcher de l'apprécier lorsqu'il est gentil avec moi.
- Silence !, siffla Pince.
- C'est bon, c'est bon, fit Rosier.
La bibliothécaire continua son tour.
- Vieille bique, murmura Wilkes.
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Severus quitta la bibliothèque à la fermeture, sans avoir osé aborder Lucius.
Il sortit quelques mètres derrière lui, entouré d'une poignée d'élèves. Le jeune homme avait l'air pensif, il n'avait pas ce petit air décidé et vaniteux que Severus lui avait vu maintes fois.
- Je sais ce que tu penses… Il est beau n'est-ce pas ?, glissa soudain une voix à son oreille.
La phrase le pétrifia. C'était Peeves.
- Qu'est-ce que tu racontes ?, siffla Severus.
L'esprit frappeur fit une cabriole et brandit un livre de poésie française - il l'avait sans doute subtilisé à la bibliothèque - qu'il se mit à feuilleter.
- Voyons, « Baudelaire », « beau », « beauté »… Oh Lucius, tu es la BEAUTÉ.
Le blond jeune homme au regard froid se retourna en entendant ce mot prononcé si fort. Severus eut l'impression que son sang se figeait instantanément dans ses veines. Ce n'était pas possible, c'était un mauvais rêve, un délire de sa peur… Qu'il meurt si cela était vrai - l'instinct de conservation est bien peu de chose, étant donné qu'à cet instant disparaître en explosant d'un coup comme une motte de terre ne l'eut pas froissé.
- Oui, continua Peeves, la beauté de Poudlard est particulière, tu es d'accord avec moi Severus…
Constatant que cette phrase ne le concernait pas, Lucius poursuivit son chemin, au grand soulagement de Severus. Mais Peeves n'avait pas dit son dernier mot… Il s'ennuyait ce jour-là, et avait décidé de mettre à profit certaines observations qu'il avait faites récemment : pendant les vacances de Noël, au détour d'un couloir, son regard était tombé sur deux Serpentard en grande conversation. Pour être plus exact, la conversation était surtout faite par un des deux Serpentard, l'autre se contentant d'hocher la tête en évitant le regard de son camarade. Mais plus le premier parlait, plus l'autre semblait s'enhardir à développer ses réponses, et l'élève plus âgé semblait très intéressé par ce que disait le deuxième moins loquace. Les joues du morne petit étudiant, d'habitude si pâle, brillaient d'une rougeur inédite. Sa main gauche, qui ne tremblait devant personne.... tremblait légèrement. Peeves avait vu tout cela ; il avait vu Lucius Malefoy. Un sourire s'était peint sur son visage méchant.
- Je ne savais pas que tu « reluquais » les élèves, Peeves, répliqua sans conviction Severus en accélérant le pas.
- Tu me coupes, répondit l'esprit d'un air sérieux en le suivant… J'ai quelque chose pour toi dans cet ouvrage.
- Ah bon ?
- « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre… » Tu ne trouves pas que ça le dépeint bien ?, fit Peeves en désignant le dos de Lucius.
- Tu penses ce que tu veux.
- Ne sois pas si perturbé voyons... « Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour, est fait pour inspirer au poète un AMOUR… »
Severus sursauta, sentant comme un coup dans son estomac.
- « Éternel, et… muet, ainsi que la matière… », lut plus doucement Peeves, se régalant de l'incompréhension qui se lisait sur le visage de l'adolescent.
Ils arrivèrent aux grands escaliers. Ils étaient encombrés par les élèves se rendant au grand hall pour le repas du soir. Severus stoppa, paniqué, ne sachant que faire pour se débarrasser du harceleur, qui poursuivait sa lecture, accentuant certains mots.
- « Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ; j'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes… »
Lucius s'était arrêté pour discuter avec Avery.
- « Je hais le mouvement qui déplace les lignes, et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.»
Je l'ai vu pleurer pourtant, et rire… Accroupi sur le carrelage, l'air terrifié. Riant timidement lors des dîners. Pressé de lui parler à l'oreille dans la classe d'alchimie, ou souriant comme un enfant.
- « Les poètes, devant mes grandes attitudes, que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments, » Hum, c'est vraiment tout lui, tu ne trouves pas ? « …consumeront leurs jours en d'austères études ; car j'ai, pour fasciner ces dociles amants, de purs miroirs qui font toutes choses plus belles : mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !» Oh, Snivellus, c'est eux que tu regardes, pas vrai, ses purs yeux clairs ? Tu devrais lui dire ton sentiment au beau blond, tu ne crois pas ?
Le Serpentard braqua sur lui un regard effaré.
- Mais oui, Severus, il faut te déclarer. Ouvrir ton cœur.
- Déclarer… quoi ?
- Voyons, tu sais de quoi je veux parler !, susurra le spectre dans le creux de son oreille. Tu crois que ça ne se voit pas, « ça » ? Tu crois qu'on ne devine pas ton sale genre ? HE, LUCIUS !
Non, non, non, pitié, pas ça, pas ça…
Des élèves s'arrêtèrent, les regards se posèrent sur Peeves, Severus et Lucius. Lucius et Avery se tournèrent vers le fantôme.
- Rogue veut te dire quelque chose !, clama Peeves.
Severus essaya de l'empoigner, sans résultat.
- Rogue regarde T…
- PEEVES !
L'esprit frappeur stoppa d'un coup son envolée. Un type à lunettes venait de l'interpeller. Il parvint à sa hauteur.
- Encore en train d'embêter un élève et de dire des âneries je vois ?, constata Gwénolé Kouign-Aman.
Peeves marmonna quelque chose d'incompréhensible.
- Albus Dumbledore a été trop bon en vous hébergeant ici, commenta McAlistair en le rejoignant. Excellent réflexe, Gwénolé.
- Merci patron !
L'esprit frappeur se répandit en excuses et s'enfuit en tremblotant. Le blond retira ses lunettes, plongea ses yeux outremer dans les siens et sourit. Un regard perspicace et pénétrant, perçant et persuasif… Le Serpentard eut la même impression que lorsqu'il avait tenté de sonder son âme la première fois : ce regard lui était familier. Où l'avait-il déjà vu ? Il ne l'avait pas seulement déjà vu, il en avait aussi entendu parler. « Les yeux du mage s'éclaircissent tandis que la pupille s'ouvre… » Un sourire ironique. « Je vois… » Mais ces yeux là n'étaient pas bleus… « A quoi l'on reconnaît la pratique de l'occlumancie. »
- Dis moi Severus, dit le médipsychomage en le fixant toujours aussi intensément. Serais-tu intéressé par mon cours de danse bretonne ?
Le Serpentard répondit non et s'engouffra dans la grande salle.
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Il ne mangea presque rien au dîner. Sa fourchette retournait les aliments, les coupait, les soupesait, en essayait quelques bouchées, sans faim, sans se rendre compte du regard étonné que posaient ses voisins de table sur la statue muette et courbée qui répétait les mêmes gestes comme un malade épuisé. Ce qu'avait dit Peeves l'avait empli d'un coup d'une tristesse énorme, d'un fardeau écoeurant… Car il avait eu l'impression que le fantôme disait vrai. C'était ça… Et ce mot de l'énigme, sans le surprendre vraiment, dévastait ses nerfs.
Pourtant, au fond, était-ce vraiment cela la source de sa douleur ? Parfois il avait l'impression que celle-ci était une sève qui montait d'une source indéfinie - et disparue pour lui aujourd'hui - pour se répandre dans un arbre sombre qui était son corps, fiel insurmontable.
Une fois descendu dans les appartements de sa maison, il gagna le dortoir et tira les lourds rideaux de velours vert. Lorsque la dernière bougie s'éteignit, l'étoffe verte devint noire ; les draps et la couverture qui recouvraient le garçon semblèrent se dissoudre, puis s'épaissir, et il eut l'impression qu'on lui gavait la gorge de ouate.
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L'ancien préfet de Serpentard était un peu moins le sujet de conversation qu'au début de la semaine lorsque le lendemain matin Severus Rogue emprunta l'escalier qui menait aux cachots de la classe de Potion. Dans la salle de cours, la voix de James Potter disant qu'ils auraient moins de retenues à présent parvint tout de même à ses oreilles.
Agni finit par se montrer, Severus l'aperçut dans l'encadrement de la porte parler à un élève d'une autre classe. C'était Lucius, et le professeur de potions avait sa main posée sur son épaule. Vision désagréable. Ainsi il y avait un autre élève dans sa vie…
Lucius se retira ; Agni passa l'arche de la porte et salua son assistance.
- Tout d'abord, je vous rends les devoirs que vous aviez à faire pendant les vacances de Noël. Manifestement, certains d'entre vous semblent avoir renoncé définitivement à ouvrir un livre. À croire que le monde est né et s'est développé dans leur petit crâne omniscient.
La moitié de la classe fronça le sourcil, cherchant le sens que pouvait avoir cette dernière phrase.
- M. Lupin, déclara le directeur de Serdaigle en lui tendant la première copie de la pile, le travail finit toujours par payer.
Le visage du Gryffondor s'éclaira ; James et Sirius le félicitèrent. Severus s'en voulu d'avoir été battu par Lupin, mais savourer le visage vert de cette larve de Pettigrow (« l'anticipation du châtiment ») le consola un peu.
- M. Potter, c'est mieux que la dernière fois… M. Black, c'est correct. Mais en travaillant un peu vous pourriez faire beaucoup mieux. Melle Ollivander, c'est trop bavard. Melle Hopkins, c'est tout juste.
Severus se demanda s'il avait bien rendu sa copie lundi. Peut-être qu'une page avait glissé, et qu'Agni allait lui dire de lui refaire la page manquante. Ou peut-être qu'il avait égaré sa copie tout simplement.
- Melle Délurette, c'est maladroit comme toujours. M. Macnair, c'est moyen. Hum, M. Rogue…
Agni avait quasiment murmuré son nom et lui tendit sa copie, l'air gêné, ouvrit la bouche, puis finalement ne dit rien et continua la distribution. Macnair était sidéré d'avoir réussi à avoir une meilleure note que Severus Rogue. Ce dernier regardait le chiffre rouge ajouté près de son écriture fine et soigneuse, aussi surnaturel qu'une lune verte dans un ciel bleu. « Vous êtes malheureusement tombé dans le piège du hors sujet ».
- La dernière… Pettigrow bien sûr. Si encore la fréquentation de Black et Potter pouvait vous améliorer… mais il semble que ce ne soit pas le cas.
Le minuscule adolescent tourna des yeux larmoyants vers ses deux amis, comme s'il espérait qu'ils prennent sa défense.
Quant à Severus, la boule dans son estomac grandissait, il s'efforça de se retenir durant toute cette heure interminable pour ne pas pleurer, évitant de regarder du côté des Maraudeurs qui devaient se moquer de lui copieusement. La cloche sonna sa délivrance, et ignorant le « On fait moins sa grosse tête, crétin » chuchoté par Potter à son oreille, il se dirigea vers la sortie, avec le projet de descendre s'enfermer dans son oubliette pour plusieurs heures…
À peine avait-il parcouru le premier couloir en direction de son cachot qu'il retrouva Peeves.
- Oh… Mais tu as l'air bien triste, Rogue-qui-grogne. Est-ce à cause de ce que je t'ai dit hier ? Aurais-je touché une fibre sensible du petit insecte noir de Serpentard ? Du soir au matin nous le voyons s'affairer, silencieux, docile et muet, désespérant de silence et d'obéissance, ouvrant la bouche pour attraper faveurs et compliments… Et si laid, si laid que sa mère a dû pousser un cri en voyant sa bouille torve après qu'on l'eut passée sous l'eau !
Voyant le front de Severus devenir rouge, le spectre eut une pirouette d'excitation.
- Pauvre femme ! Accoucher d'une telle chose ! Et cet enfant qui ne nettoie même pas sa laideur ! Qui se complaît avec ce visage et cette chevelure pleine de crasse ! Par Merlin, son pauvre père devait être obligé de le laver lui-même pour qu'il ne fasse pas honte à sa famille !
À la vue de l'expression horrifiée que le visage de l'adolescent venait de prendre le spectre stoppa ses railleries. Severus brandissait sa baguette, tremblant, la peau des bras soulevée de chair de poule.
- Va t'en, siffla-t-il.
Le spectre eut à peine le temps de réagir qu'il se retrouva congelé.
Le garçon prit le premier escalier qu'il rencontra et le descendit au galop pour cacher ses larmes, mais à cause de sa respiration suspendue, ce temps lui parut triple. Sa tête s'était mise à parler toute seule, comme s'il entendait et sentait des choses qui n'étaient pas autour de lui, brusquement revenues d'un autre univers : de l'eau, de la mousse, un peigne en fer, un claquement contre de la chair mouillée. Des cris, des choses indicibles, un petit animal, lui.
Et soudain il revit son père : il prenait sa chaise, il la tirait jusqu'à sa mère, s'asseyait face à elle, son nez busqué violent comme une flèche, et entamait son procès.
Maman…
Morte depuis si longtemps déjà… Une petite femme faible.
Et le petit insecte pleurnicheur de Serpentard s'arrêta dans un trou au plus profond de l'école, et pleura en silence, comme un arbuste submergé de sève malade.
A suivre
