Suite du chapitre 19. (date de la mise à jour : 01/03/2025) Voir le site Archive of our own pour les dernières updates (lien sur mon profil).
On apprit bientôt que Dumbledore avait décidé de retirer à Alan Jodorowsky le titre de Préfet-en-Chef, après qu'il eut frappé Lucius Malefoy.
« Lucius, pourquoi m'as-tu dit que c'était mauvais, qu'il y ait du sel devant la porte du Manoir Russell ? » demanda brusquement Severus de sa voix veloutée, alors que son aîné se félicitait du dénouement de l'affaire.
« Je ne sais pas... Pour rien », se contenta de répondre Lucius, au grand agacement de Severus.
Jodorowsky, de son côté, ne semblait pas regretter son geste. Et Mai vint enfin, avec son abondance de feuilles vertes et de parfums entêtants.
Le jeune Serpentard savait que Lucius se rendait souvent dans son cachot pour ouvrir le coffret d'argent aux motifs marins qu'il avait reçu comme présent du Roi de la Forêt Enchantée.
Après avoir été obsédé par la fée blonde pendant des semaines, c'était à présent la Perle qu'il se plaisait à contempler, sa sphère parfaite, la douce lumière qui en émanait. Il avait véritablement à son égard le regard à la fois vague et avide des amoureux.
« Si tu veux mon avis, c'est le plus beau joyau que la Terre ait jamais créé. »
« Dis plutôt la mer. Mais si j'avais été toi, j'aurais plutôt choisi de l'or ou des livres. »
« Ne dénigre pas mon choix sans savoir. Tu ne te rends pas compte à quel point cet objet est unique. C'est la seule perle de cette espèce qui soit au monde. Il n'en est pas de plus grande. »
Et il avait pour cette perle les précautions et les colères d'un homme jaloux. Cela ne voulait pas dire pour autant qu'il délaissait Severus. Ils étaient devenus un véritable couple d'amis. Personne ne s'étonnait plus de les voir ensemble. Encore que couple fût un terme inadéquat, étant donné qu'Avery constituait la troisième pièce de leur alliance. Ce dernier fréquentait toujours Bellatrix, quoique Lucius ne manquait pas de le mettre en garde contre ses initiatives et son manque de prudence. Un jour, par exemple, il dit à Severus qu'il était persuadé que c'était Bellatrix et sa clique qui avaient envoyé la lettre de menace que Jodorowsky avait reçue.
« Tu n'y étais pour rien, alors ? »
« Puisque je te le dis ! »
II
Les branches longues des saules frissonnaient sous la bise venue du Nord. L'eau sombre de l'étang tremblait légèrement. Abîmée dans sa contemplation ; Lady Russell ne bougeait pas, non plus que le Détraqueur qui l'accompagnait. Un nouveau frisson – les ondulations brunes de ses cheveux se soulevèrent ; les larmes coulèrent sur ses joues pâles. Elle fit un pas, puis deux, jusqu'à la lisière de la rive. Le bas de sa robe était déjà mouillé. Les joncs étaient entourés de vase et de plumes magnifiques. Les cris des oiseaux et des batraciens étaient exquis. Un autre pas, et ses pieds étaient dans l'eau. Le Détraqueur restait immobile, sur la rive. Un autre pas. L'eau de mai est encore froide. Encore un peu. Elle a de l'eau jusqu'aux genoux. Encore un autre pas... Ce sera bientôt fini.
« Elle est morte ! » s'exclama Walden Macnair, entre deux bouchées de brioche.
« Qui ça ? » demanda Snape en prenant place à table pour le petit-déjeuner.
« La mère de Russell ! » répondit son camarade. « Elle s'est suicidée ! C'est écrit là. »
Il lui tendit son exemplaire tout neuf de la Gazette du Sorcier, ouvert à la rubrique nécrologique.
« Décès de Firinne Russell, le 10 mai 1975 », lut Severus. « Cause du décès : suicide par noyade. »
« C'est moche », apprécia Rosier.
Macnair, qui s'était courbé vers Severus, revint soudain dans sa position initiale. Severus s'aperçut que Lucius Malfoy venait d'arriver. Il s'assit en face de lui.
« Vous regardez les nouvelles ? » demanda-t-il en se saisissant du broc de café toujours chaud.
« La mère de Russell est morte », dit Severus.
Le café tomba à côté de la tasse.
« Merde ! » pesta l'aristocrate, se saisissant d'une serviette pour éponger les dégâts.
Evan Rosier eut la présence d'esprit de sortir sa baguette pour régler le problème.
« Merci », marmonna Lucius.
Puis il se resservit du café, cette fois sans accident.
« Ils sont sûrs qu'elle s'est suicidée ? » demanda-t-il ensuite, d'une voix étrange.
« Je ne sais pas », dit Severus.
Il lui tendit le journal.
« Alors c'est la fin de la maison Russell », déclara sombrement Lucius en prenant connaissance de la courte note. « Son dernier membre est décédé. »
Macnair tourna un regard à la fois suspicieux et implorant vers son camarade de classe du même âge.
« Ce n'est pas moi ! » s'énerva Lucius. « Tout le monde croit que j'ai envoyé cette lettre de menace à Jodorowsky, et maintenant, j'aurais tué la mère d'Angus ? C'est ridicule. Et puis je me trouvais ici, de toute façon. »
« Personne ne te soupçonne à Serpentard », bredouilla Macnair.
Intérieurement, Severus riait jaune.
« C'est un drame, tout de même », déclara soudain Rosier. « Ce n'est pas la première famille à s'éteindre durant ces dernières décennies. Et là ça en fait presque deux d'un coup. On va vraiment finir par se faire complètement bouffer par les enfants de Moldus. Dans un siècle il ne restera plus rien de notre monde et de nos traditions. »
Il désigna vaguement de la main la table voisine, où se trouvaient Salinger (occupé à lire un livre moldu intitulé "Bilbo le Hobbit"), Jodorowsky, Magda et Sirius, et leurs looks si peu sorciers.
« Et il y a les Traîtres à leur sang, comme Sirius Black. Qui collaborent avec l'envahisseur. »
Wilkes n'avait rien dit pendant toute la discussion. Soudain, il sortit de sa réserve.
« Tu ne m'avais pas dit qu'une de tes grand-mères s'était marié avec un Russell ? »
« Si. Athénaïs Rosier. La mère de Bonimentus Russell. »
« Du coup, tu vas peut-être hériter de leur manoir. »
« Je n'avais pas pensé à ça... »
« Je ne comprends pas, Evan », dit alors Severus d'une voix pénétrante. « Tu refuses l'influence des Impurs, et pourtant tu t'inspires d'eux quand il s'agit du son de ta mandoline. »
« C'est juste de la musique », répondit l'aristocrate. « Et puis je n'ai rien contre les Moldus à la base… Tant qu'ils restent à leur place. Oui, chacun sa place ! On ne peut pas se mélanger sans faire de dégâts. On est trop différents. Dès qu'on tente de cohabiter avec eux, ils essayent de nous faire cramer. »
« Normal que tu penses cela », dit Pimprenelle Diggory en s'asseyant à côté de Wilkes. « On te bourre le crâne depuis que tu es né. »
« Pas du tout ! Mon père est un enfoiré de progressiste ! »
Pimprenelle se tourna vers Malefoy.
« Au fait, les professeurs ont désigné qui allait être Préfet-en-chef suite à la destitution de Jodorowsky. »
« Alors ? » s'enquit Lucius, qui parvenait mal à cacher son espoir.
« Ils m'ont désignée moi », répondit la jeune fille. « Tu ne croyais tout de même pas qu'ils allaient te choisir, après ce qui s'est passé ? »
« Pétasse », murmura Rosier.
Mais Lucius ne dit rien. Il se détourna d'elle et but son café, les yeux dans le vide. Quand il l'eut fini, son regard était devenu vitreux.
« C'est fou, on dirait qu'il va pleurer de jalousie », chuchota Macnair dans l'oreille de Severus.
Les jours qui suivirent, Lucius et Severus fignolèrent les derniers aspects de l'élaboration de la Potion de Gloire, et firent un essai sur un rat qui s'avéra concluant. Il leur restait encore un mois, et Lucius décida de procéder à des essais et calculs additionnels, et de commencer à préparer la présentation visuelle aérienne qui accompagnerait la démonstration sur le tableau noir, ainsi qu'améliorer le discours – qu'il avait déjà présenté à Agni au mois d'avril. [NB : voir chapitre 16]
Un matin, avant de se rendre dans l'oubliette, ils croisèrent Evan Rosier, qui avait l'air à la fois plus dur et indolent que jamais.
« Je sais pourquoi il est d'aussi mauvaise humeur », dit Lucius. « Il doit avoir appris qu'il n'hériterait pas du Manoir Russell. »
« Evan est toujours de mauvaise humeur », dit Severus. « Mais il est vrai qu'il l'est encore davantage ces derniers temps. Que va-t-il advenir du Manoir ? Il va être vendu ? »
« Non. Un oncle d'Angus, le frère de sa mère, et son parrain, est réapparu pour réclamer l'héritage. Je pensais qu'il était mort, après tout ce temps. Suite au décès de son père, il avait fait d'Angus son héritier et l'avait adopté, selon une coutume romaine. C'est même lui qui lui avait offert sa murène. Mais il ne s'occupait jamais de lui, il ne le voyait pas. En fait, sans son elfe de maison, Angus serait mort de faim. Tu t'imagines ça, être enfant et devoir dépendre d'un elfe de maison ? »
Depuis que sa mère était morte, Severus devait accomplir des tâches domestiques supplémentaires, quand il se trouvait chez lui. Mais si son père le frappait à la moindre contrariété, il n'oubliait pas pour autant de le nourrir.
« J'imagine. Sa murène s'appelle Mélanie, n'est-ce pas ? »« Je vais lui écrire pour savoir si je peux la prendre, une fois l'année terminée... » décida Lucius. « Cela évitera qu'il la laisse mourir de faim. »
Mélanie la murène de Java se trouvait toujours dans les caveaux de Serpentard, se cachant sous un rocher le plus souvent, dans son large aquarium. Severus l'avait toujours trouvée effrayante, avec son long corps gris tacheté de noir et sa double mâchoire. Cela ne semblait pas être le cas de Lucius, qui la nourrissait et allait jusqu'à la caresser du bout des doigts. Dès qu'elle le voyait, elle sortait la tête de sa caverne, montrant ses yeux de cartoon, deux ronds blancs avec en leur centre une pastille noire.
« Je crois qu'Angus aurait adoré que Lucius touche sa murène », lança un jour Parkinson.
Ce à quoi Sanchez répondit par un rire graveleux.
Plus de quatre mois après l'annonce de sa mort, le petit mémorial dédié à Angus Russell était toujours là, dans un coin de la Grande Salle. Sur une table, on avait posé un cadre avec sa photo, une photographie prise au début de l'année scolaire, sur laquelle il souriait, et l'on distinguait le haut de son badge de préfet. Des bougies éteintes étaient disposées en désordre. Il y avait aussi un livre de condoléances, et des élèves avaient déposé des fleurs au pied de la table, maintenues fraîches grâce à des sorts – mais certaines commençaient à sérieusement se désagréger.
Severus regarda à nouveau la photo du mort, s'abîma dans son élucidation. Ses yeux étaient si verts, d'un vert très clair, mais légèrement cerclés de brun autour de la pupille. Et son nez en réalité n'était pas si droit, il pointait un peu vers le bas vers sa fin, comme celui de Lucius. Sa peau était pâle, piquetée de taches de rousseur. Son visage avait vraiment quelque chose de la statue, mais à la fin de son sourire, on voyait qu'il avait de grandes et petites dents, pas toutes égales et alignées. A la fin de son sourire... Juste avant que la photographie animée retourne au début de sa boucle, ses yeux devenaient fixes, et comme habités par une lueur de tristesse extrême. Cela ne durait qu'un micro-instant, et la plupart des gens ne devaient pas le percevoir.
Severus ouvrit le livre de condoléances. De nombreux messages avec des formules conventionnelles, d'autres témoignant d'une émotion sincère. Severus crut reconnaître avec agacement un dessin de Sirius. Même cet enfoiré de Potter avait signé le registre ! Il y avait un message de Jodorowsky : « J'espère que tu as enfin trouvé la paix. » Des messages de professeurs... Severus s'arrêta sur celui d'Alexandre Avery. « Au revoir, et pardon. » Il n'y avait aucun message de Lucius. Même sans signature, il aurait reconnu son écriture entre milles, avec ses majuscules féminines à grande boucle.
Il referma le livre, et vit que Roger Wilkes était là tout seul. Depuis quelques temps, ce dernier le regardait avec un air interrogateur, comme s'il hésitait à lui dire quelque chose. Et il se souvint (Quand était-ce ? En mars?) que Rosier lui avait dit... de « ne pas lui dire ». [NB : voir chapitre 15] Ne pas lui dire quoi ?
Alors, agacé par les dérobades de Lucius, Severus finit par aller le voir.
« Je ne vous vois plus avec Bellatrix, toi et Evan », débuta-t-il.
« Elle nous fait la tronche », répondit Wilkes sans ambages.
« Pourquoi ? »
« C'est une longue histoire... »
Le rouquin soupira.
« Tu peux garder un secret ? »
« Bien... Bien sûr. »
« Vraiment. Ne le dis à personne. »
« Tu as ma parole. »
« Alors allons faire un tour. »
Ils marchèrent jusqu'à quitter les environs immédiats du château, pour atteindre un morceau de lande désert, seulement marqué de quelques morceaux de ruines.
« On ne t'avait pas tout dit au sujet du père d'Evan », dit alors Wilkes. « On t'avait parlé du catalogue, et de ses tendances douteuses, mais il n'y avait pas que ça. »
« Qu'est-ce qu'il y avait d'autre ? »
« On a trouvé... une sorte de carnet... avec des noms. Que des hommes. »
Severus attendit. Vu la tête que faisait Wilkes, quelque chose devait venir après.
« Evan a prononcé un mot qu'il avait déjà entendu son père dire dans son bureau, et là, pour chaque nom, une photo est apparue. Certaines étaient anodines, d'autres plus... explicites quoi. Et il y avait des dates à chaque fois... avec des commentaires. On a compris... que c'était les types avec qui il couchait... Une liste de pédés quoi. »
Severus fonça les sourcils. S'il savait ce qu'il y a dans ma tête, me traiterait-il de « pédé » moi aussi ?
« Mais cela, je le sais déjà », dit Severus. « Que vous aviez trouvé des photos... »
Wilkes prit une inspiration, et se tourna pour regarder le paysage.
« En fait, quand on a regardé les photos, on s'est aperçu que la plupart étaient jeunes. Beaucoup plus jeunes que lui. Certains devaient même avoir notre âge. On en a reconnu presque aucun, alors on s'est dit que ça devait être des Moldus. »
Snape sentit un frisson d'horreur le parcourir, sans savoir pourquoi.
« Mais il y en a tout de même un qu'on a reconnu. »
« Qui ça ? »
Wilkes se tourna à nouveau vers lui.
« Balai-d... Euh, Russell. »
« Quoi ?! »
C'était comme un cri qui lui avait échappé.
« Oui, c'était lui, pas de doute. Avec un autre nom, mais c'était lui. »
« Mais... »
Severus se prit la tête dans les mains.
« La photo datait de quand ? »
« Je ne sais plus le jour exact », répondit Wilkes. « C'était de cette année en tout cas. Au mois de septembre. Et il y avait des commentaires... Des commentaires ignobles. »
« Tu crois que c'est lui qui l'a tué ? »
Mais Severus regretta aussitôt que cette parole lui ait échappé.
« Je n'en sais rien... On croyait qu'il s'était suicidé à la base... »
« Attends, le père de Rosier... il ne faisait pas partie des parents présents à la kermesse de l'école ? »
Un homme aux cheveux bruns avec une courte barbe... Très poli et bien habillé. Réprimandant son fils et tenant un discours pro-Moldus.
« Si », répondit Wilkes. « Quand on le voit, on ne s'en douterait pas le moins du monde, pas vrai ? Et maintenant Evan déraille de plus en plus. Le fait que certains aient son âge... ça le rend complètement dingue. Parfois on dirait qu'il va s'arracher la peau. »
« Mais quel est le rapport avec Bellatrix... Je ne comprends pas... »
« Quand on a fini par lui dire, elle a conclu... Qu'il fallait qu'on lui règle son compte à lui aussi. »
« À lui aussi ? »
« Comme pour sa mère. Qu'on les tue tous. Mais Evan ne voulait pas... Parce que c'est quand même son père. Malgré tout ce qu'il a fait, ça reste son père. Quoi, Severus ? Tu vas bien ? Pourquoi tu pleures ? »
III
Erwin McAlistair apprécia d'un coup d'œil rapide l'un des tableaux de liège suspendus aux murs du bureau du Chef des Aurors. Il n'avait guère bougé depuis la semaine dernière. On y voyait – entre autres – une photographie d'Angus Russell souriant (c'était la même photo qui ornait son mémorial à Poudlard), une autre de Narcissa Black en uniforme de Beauxbâtons, prenant une pose très sérieuse, le croquis d'un labyrinthe, une photographie de Sigisbert Rosier, une de Lucius Malefoy... le tout entouré de flèches et de symboles disparates.
« Je suis déprimé, je l'avoue... » soupira Gwénolé en croquant dans un donut.
« Tu en es à combien de bolées de cidre depuis ce matin ? »
« J'ai oublié de compter... »
« Toujours aucune preuve contre Malefoy Jr ? »
« Hélas non... J'ai eu beau lui exposer les arguments les plus persuasifs... Il n'y a rien à faire. Il s'entête à m'opposer que Malefoy ne peut pas avoir tué Russell. Il m'a même menacé à mots couverts – au cas où nous serions tentés d'utiliser de fausses preuves... Et pourtant, si notre hypothèse est la bonne, Voldemort... »
Erwin hocha la tête.
« A ce sujet, mes recherches avancent le concernant, même si je me trompe peut-être du tout au tout. J'en ai parlé à Minerva, elle pense que Dumbledore sait de qui il s'agit, ce qui me conforte dans l'idée qu'il s'agit d'un sorcier anglais et non français, probablement passé par Poudlard. Mon équipe continue à travailler là dessus. »
« Et moi pendant ce temps, je me ridiculise... Même pas capable de résoudre le cryptogramme d'occlumancie d'un lycéen. »
« Tu ne sais pas si un lycéen en est l'auteur. Et puis, j'ai une nouvelle qui te fera plaisir. »
« Laquelle ? »
« J'ai décidé de demander Minerva en mariage. »
« Vraiment ? »
« Oui. J'ai réservé une table au Dahu Farci pour demain soir. J'espère qu'elle va accepter... »
« Oh, je suis si heureux pour toi ! » s'exclama Gwénolé.
« Nous verrons bien... Mais, je suis confiant. »
« J'aurais bientôt une belle-mère, alors. »
Erwin lui tapa sur l'épaule.
Il rentra chez lui par les moyens habituels, réfléchissant toujours aux derniers éléments qui pointaient vers un ancien élève de Poudlard. Quand il fut de retour dans son appartement londonien, il se servit une tasse de thé au lait, puis se mit en demeure de consulter les vieux annuaires qu'il avait récupérés.
Il s'y retrouva bien sûr, ainsi que Minerva. Mais il y reconnut aussi Abraxas Malefoy, le père de Lucius. L'homme avait déjà l'air snob et tout à fait détestable.
Un bruit dans la cheminée interrompit sa consultation.
« Qui est-ce ? »
« Poppy... »
Le visage de la jeune Auror Poppy Abbott apparut dans l'âtre.
« Qu'y-a-t-il, Poppy ? »
« Je viens de découvrir quelque chose d'important je crois, au sujet de l'un des profils suspects. »
« Lequel ? »
« Tom Riddle, un Préfet-en-Chef. »
« Où êtes-vous ? »
« Je viens juste de rentrer chez moi. Mais j'ai l'impression qu'on m'a suivie. »
« Venez ici. Mon appartement dispose de barrières anti-sortilèges. »
Il actionna un bouton caché dans l'entourage de la cheminée. La jeune femme en sortit bientôt. Elle était vêtue à la moldue, avec un pantalon évasé et une veste en jean.
« Asseyez-vous, voilà. J'étais justement en train de prendre le thé. »
Il alla prendre une tasse dans la cuisine, puis revint et la servit.
« Du lait ? »
« Non, merci. »
Elle s'enfonça légèrement dans le fauteuil fleuri, l'air inquiet.
« Alors, qu'avez-vous découvert ? »
Il sortit un carnet et un stylo de la poche de son veston.
« Nous avions parlé des morts étranges qui avaient eu lieu à Poudlard, en 1942, alors qu'il y était élève – Tom Riddle. J'ai enquêté sur son entourage de l'époque. Figurez-vous que l'un de ses meilleurs amis étaient Sigisbert Rosier. »
« Tiens donc... Et Abraxas Malefoy ? »
« Non. Il était très jeune à l'époque. Mais il y en avait d'autres, ils formaient un petit groupe soudé. »
Erwin but une nouvelle gorgée de thé, stylo toujours en main.
« J'ai dû les croiser quand j'étais moi-même à Poudlard », dit-il, « mais ils devaient être beaucoup plus jeunes que moi. J'étais déjà parti, en 1942. Avez-vous les noms ? »
« Fergus Avery. »
« Le père de l'Alexandre Avery à Poudlard ? »
« Oui. »
« Un notable lui aussi... Qui d'autre ? »
« Laurence Lestrange. Mais il est décédé. »
« Oui... Je vois de qui il s'agissait... Et ensuite ? »
« Harold Nott. Et... Mulciber. Vedius Numa. »
« C'est intéressant... Vedius N. Mulciber était déjà sur la liste de nos suspects. Il s'était fait remarquer à Poudlard par sa pratique du sortilège de l'Imperium. D'après nos sources, il s'amusait à faire accomplir toutes sortes d'horreurs aux familiers de ses camarades de classe. Il pourrait être notre homme, en réalité. Ou juste un détraqué de plus qui s'amuse à torturer des animaux. »
Poppy but une nouvelle gorgée de thé.
« Cela fait trente ans déjà... Il a dû bien s'améliorer depuis, hélas. »
« Avez-vous trouvé des éléments qui le laisseraient penser ? »
« Non », répondit la jeune femme. « Mais cela tombe sous le sens. Durant trois décennies il a pu parfaire son art, l'appliquant aux sorciers et sorcières les plus endurcis, parvenant même à briser les barrières anti-sortilèges les plus élaborées. »
Erwin leva la tête, et quelque chose comme une lueur de désespoir brilla dans ses yeux, juste avant que sa tasse de thé empoisonné ne lui tombe des mains.
« De tous les serviteurs du Seigneur des Ténèbres », poursuivit son invitée, « il est le sorcier le plus dangereux; et son allié le plus précieux. »
McAlistair chuta en avant sur la table basse, puis s'effondra sur le sol, pris de convulsions. La petite jeune femme se leva, et son ombre sembla grandir.
Puis, un fragment de larme au coin de l'œil, elle sortit un revolver de la poche de sa veste.
L'elfe de maison chargé du nettoyage de l'atrium du Ministère de la Magie avait d'abord poussé un cri, puis avait transplané pour quérir ses supérieurs.
Mais il était trop tard, car les premiers sorciers arrivaient déjà, et ils ne comprirent pas, dans un premier temps, ce qu'ils voyaient.
La fontaine monumentale arborait de nouvelles décorations. Mais qu'était-ce, au juste ? Trois éléments de couleur chair, de la couleur rouge...
Puis certains, puis tous, comprirent de quoi il s'agissait, et ils poussèrent des hurlements, des gémissements étouffés. L'un vomit.
Il s'agissait de la tête d'un homme, et de ses deux mains, tranchés net.
Et c'était la tête d'Erwin McAlistair, membre éminent et respecté du Bureau des Aurors.
La foule s'agrandit. Près d'un pilier, Fergus Avery et Sigisbert Rosier se tenaient immobiles, le visage inquiet.
« Il y a quelque chose écrit... en lettres de sang. »
« Vindicta », lut Avery.
« LA BARBARIE » titrait la Gazette du Sorcier.
« Mon père y était », dit Avery. « Il a tout vu. Il m'a dit que c'était horrible. Il y avait du sang partout... »
« Le mien aussi », dit Evan Rosier.
« Des sauvages », commenta Lucius Malefoy. « Cela ne sert pas notre cause. Pour quoi allons-nous passer ? »
Pimprenelle Diggory était pâle comme un linge et ne disait rien.
« Tu vois ce qui attend les traîtres ? » susurra Bellatrix.
« C'était un Né-Moldu, d'après ce que je lis », opposa Snape.
« On ne t'a pas demandé ton avis », répliqua la jeune Black.
« Il y a une revendication claire ? » demanda Rodolphus Lestrange.
« Le meurtre est revendiqué par les Mangemorts, c'est tout », dit Katharina Selwyn, en refermant son journal.
« Ces crétins auraient dû faire accuser les Moldus », opina Lucius. « C'est ce que j'aurais fait, moi. »
« Vindicta », récita Parkinson. « Qu'est-ce que cela signifie ? »
« Châtiment, en latin », dit Lucius. « Comment un Sang-Pur peut-il ne pas maîtriser cette langue ? »
Severus eut un léger sourire en coin. Qui s'évanouit quand il vit Lucius poser sa main sur celle de Katharina Selwyn.
« Tu es libre ce soir ? »
« Non », répondit-elle en rougissant légèrement.
Que... pensa Severus.
Puis il vit que la plus grande agitation régnait à Gryffondor. Sirius Black regardait fixement dans leur direction ; sa cousine Bellatrix lui adressa un geste vulgaire pour toute réponse. A la table des professeurs, McGonagall était plus pâle encore que Pimprenelle Diggory.
Severus se tourna vers Lucius, le ventre encore meurtri par ce qu'il venait de voir et d'entendre, mais il s'aperçut que Lucius regardait non Katharina Selwyn à présent, mais McGonagall, qui venait de se lever, et quittait la salle.
« En tout cas, cette fois, nous y sommes », dit Gabriel Sanchez. « Russell l'avait prédit. C'est une guerre ouverte qui a commencé. »
Gwénolé était à moitié couché sur son bureau. Maugrey et Scrimgeour regardèrent les deux bouteilles de chouchen vides.
« Tu devrais rentrer chez toi. »
« Il faut... Il faut que nous fassions une conférence officielle », balbutia Gwénolé.
« Certainement pas aujourd'hui », dit Scrimgeour. « Barty a déjà fait un communiqué écrit et il t'ordonne d'aller te reposer. Nous ne devons pas réagir sous le coup de l'émotion. »
« Je vais très bien... » opposa Gwénolé.
« Tu viens de perdre ton père, et tu es saoul », dit Maugrey.
« Il devait se fiancer avec Minerva... » murmura le Breton. « Pauvre Minerva... »
Dans l'oubliette, Lucius avait fait apparaître une sphère argentée, qui tournait sur elle-même.
« Qu'est-ce que tu en dis ? »
« C'est plutôt joli... »
« Ce sera bien mieux que des diapositives... »
« On pourrait utiliser les deux. »
« Quand je pense qu'on parlera sans doute de nous dans Potion Magazine... »
Severus n'y croyait pas vraiment.
« Dis-moi, Lucius... »
« Oui ? »
« Katharina Selwyn... Tu sors avec elle ? »
« Pourquoi tu me demandes ça ? »
« Tu m'avais dit que les amis se disaient tout... »
« Hé bien je ne sors pas avec elle. Du moins, pas encore. »
« Mais... Et Narcissa ? »
« Quoi, Narcissa ? Tu es amoureux d'elle ? »
« Bien sûr que non. »
« On ne dirait pas... Tu es tout rouge. »
Malefoy avait l'air assez agacé.
« Je te la laisse, si tu veux. »
« Mais... Mais non... »
« Je plaisante. Je l'apprécie beaucoup et c'est un très bon parti. Néanmoins, pour le moment, nous ne sommes pas mariés, ni même fiancés. Pourquoi tu fais cette tête ? »
« Rien. Je dois y aller... »
Lucius haussa les épaules.
« On se voit tout à l'heure », répondit-il. « Il faut que je boive et mange quelque chose, je n'en peux plus. »
Severus remonta jusqu'à la Grande Salle. Il se servit un café chaud, puis s'installa à la table des Serpentard. L'ambiance était lugubre. Des élèves qui étaient là, à goûter ou faire leurs devoirs, aucun ne plaisantait.
Soudain, l'adolescent sentit que quelqu'un s'asseyait à sa droite. Macnair.
« Severus ! »
« Quoi ? »
« Tu sais, je n'enquête plus sur l'Affaire Russell... »
Mais il se prenait vraiment pour un détective, ma parole ?
« Néanmoins, on m'a dit quelque chose... Je m'inquiète pour toi. Malefoy est vraiment dangereux, tu ne devrais pas rester près de lui, et encore moins travailler avec en disparaissant je ne sais où. »
« Qu'est-ce qu'il a encore fait ? » répondit Severus.
« Hé bien, quelqu'un m'a dit qu'hier, il l'avait vu dans le dortoir... »
« Rien d'étonnant à cela. »
« Mais il n'était pas là où il devait être. Il s'était couché sur le lit de Russell. »
« Hein ? »
« Oui, il avait enlevé ses chaussures, et il s'est étendu là. »
« Et qu'a-t-il fait ensuite ? »
« Rien... Il est resté là. Pendant longtemps. Au moins une demi-heure ! Tu ne comprends pas, Severus ? Il s'est approprié son rôle de préfet, et maintenant son lit ! C'est un malade ! »
« Et tu penses qu'il l'a tué pour prendre son matelas et son badge ? » ironisa Snape. « Je croyais que c'était parce qu'il le faisait chanter ? »
« L'un n'empêche pas l'autre ! Il a sans doute utilisé les poudres qu'il y a dans toutes ses bagues creuses, pour faire croire à un suicide. »
« On ne sait même pas comment Russell est mort. »
« Il a pu l'endormir, et le tuer ensuite. En plus je croyais que ses bagues étaient des bagues de grand prix, mais même pas. Il n'y a que la chevalière de sa famille qui est en argent. »
« Et en quoi c'est important ? »
« Je ne sais pas... Peut-être qu'il faut un certain métal pour conserver le poison. »
Severus leva les yeux au ciel.
Et pourtant... pourtant, quelque chose semblait le démanger légèrement, à nouveau. Un petit pincement dans sa tête. Et si Macnair n'avait pas tout à fait tort ? Et si Macnair touchait la vérité du bout des doigts ?
Et à nouveau, alors que ces mots précis lui venaient à l'esprit, le pincement parut s'accentuer, et son mal de mer revint.
Bien sûr, ce fut à ce moment-là que Lucius entra dans la Grande Salle, sinistre et blafard comme jamais.
« Regarde », souffla Macnair. « Il en a une à chaque doigt, excepté les pouces. Je t'avais dit qu'il m'avait montré qu'elles étaient creuses. Il peut conserver toutes sortes de substances là-dedans. Pour un maître meurtrier, c'est parfait ! »
« Qui te dit qu'il n'y garde pas ses médicaments ? » répondit Snape. « Il y en a une pour chaque jour de la semaine. »
Macnair haussa les épaules.
« Il n'est pas malade... »
« Figure-toi que si. Il m'a dit qu'il était très malade quand il était plus jeune. Il était asthmatique. Et je l'ai déjà vu vomir plusieurs fois. »
« Mais il ne l'est pas tout le temps ! Severus, tu dois être très prudent. Ce type est un dingue ! »
Snape secoua la tête. Celui qu'il soupçonnait actuellement du meurtre de Russell, c'était plutôt Sigisbert Rosier.
« Minerva... Minerva... Soyez raisonnable... » admonesta Dumbledore.
Mais le chat tigré demeurait immobile, aussi raide qu'un chat égyptien.
« Qu'allons-nous faire ? » s'inquiéta Mme Chourave. « Cela fait trois jours qu'elle ne s'est pas transformée en être humain. »
« J'ai bien peur de devoir assurer les cours de Métamorphose à sa place, le temps qu'elle se sente mieux... »
Mme Chourave tendit au félin une assiette de pâtée, ce qui le sortit de son immobilisme, et il commença à grignoter le mélange de viande hachée.
« On pourrait essayer de verser une potion anti-dépressive dans son repas, non ? » proposa l'enseignante.
« Très bonne idée », approuva Dumbledore. « Même si je ne me fais guère d'illusions... »
La semaine se termina aussi mal qu'elle avait commencé.
La conférence du Grand Auror, Guinoleus McAlistair, loin d'apaiser les esprits, avait encore davantage augmenté la panique. On avait appris qu'Erwin McAlistair avait été tué par l'une de ses propres subordonnées, Poppy Abbott, qui avait ensuite été retrouvée morte, et qu'un secrétaire travaillant au Ministère avait placé sur la Fontaine la macabre dépouille. L'homme était manifestement fou, car il prétendait avoir agi contre sa volonté.
Severus avait beau n'avoir côtoyé que peu de temps les deux Aurors, et avoir dû subir leurs méthodes à la déontologie douteuse, il ne pouvait s'empêcher de ressentir une certaine tristesse en repensant au triste sort de l'homme au chapeau melon et au parapluie.
C'était cela qui avait dû lui embrouiller l'esprit, au point de ne plus parvenir à trouver le chemin de son oubliette. Ou bien était-ce Walden Macnair qui lui avait trop irrité les nerfs, en lui rebattant les oreilles du comportement suspect de Lucius Malefoy, qui aurait été vu récemment sur le chemin de ronde du château, sans doute guettant quelque chose ou quelqu'un...
Severus fit de nouvelles tentatives, infructueuses. Bientôt, la fraîcheur brillante du printemps s'éteignit lentement en nuit brumeuse et calme. Il se résolut à rejoindre la Salle Commune de Serpentard. Les quelques élèves qu'il croisa chuchotaient.
Debout dans la nuit, j'écoute, récitait Peeves en flottant dans les couloirs. Et plus d'une fois
J'ai été presque amoureux de la mort apaisante,
Je lui ai donné de doux noms en plus d'un vers pensif,
Pour qu'elle enlève dans l'air mon souffle calme ;
Maintenant plus que jamais il semble délicieux de mourir.
Si Severus ne trouvait plus le chemin de son cachot, ce n'était pas le cas de l'héritier des Malefoy.
Au moment où Peeves déclamait les stances de John Keats, au plus profond de l'oubliette souterraine, le jeune Luciusportait à ses lèvres la fiole de potion rouge pourpre qu'il avait préparée dans le plus grand secret.
Puis il la reposa sur la table, et ferma les yeux.
À suivre
