Chapitre 1

Le sable suspendu


Le soleil de fin de guerre baignait le parc de Poudlard d'une lumière pâle. Hermione, assise dans l'herbe encore humide, serrait contre elle une petite chaîne dorée. Le retourneur de temps reposait dans sa paume, froid, presque anodin. Presque.

Elle avait promis de le rendre. Elle ne l'avait jamais fait.

Le sable à l'intérieur semblait suspendu, immobile, comme s'il retenait son souffle avec elle. Il ne tombait pas, ne bougeait plus, pris dans une tension silencieuse. Hermione fixait l'objet, son cœur battant trop fort. Pourquoi l'avait-elle encore ? Par peur ? Par espoir ? Par refus de tourner la page ? Elle n'aurait su le dire. Mais ce jour-là, face à ce sable figé, une pensée s'imposa : peut-être que ce n'était pas un oubli. Peut-être que c'était une attente.

Son regard se perdit dans les volutes dorées immobiles. Elle se demanda ce qui arriverait si elle l'activait. Si elle pouvait… juste remonter. Juste une fois. Voir. Comprendre. Corriger ?

Elle essaya de tourner l'anneau principal. Mais le mécanisme était bloqué.

— Évidemment, murmura-t-elle. Il refuse.

Et puis… quelque chose bondit.

PATTENROND ! s'écria-t-elle alors que son chat surgissait de nulle part pour lui sauter sur les genoux.

Surprise, Hermione perdit l'équilibre. Sa main glissa, attrapa l'anneau… et le poussa dans le sens inverse. Un tour complet. Le sable se mit soudainement à tournoyer violemment. Un sifflement strident emplit l'air.

Hermione sentit le monde se déchirer autour d'elle.

Quand elle rouvrit les yeux, elle était toujours dans le parc. Mais quelque chose avait changé.

Le ciel. Les odeurs. L'atmosphère.

Au loin, des élèves riaient. Des voix jeunes, claires, étrangères. Une robe d'uniforme qui ne portait plus le même écusson. Un groupe de garçons passa, jetant des regards complices à une fille en riant. Aucun visage connu.

Pattenrond, tout ronronnant, se frotta à sa jambe, satisfait comme un chat ayant accompli un grand exploit.

Hermione, elle, avait le souffle court. Elle se redressa brusquement, attrapa son chat, et prit un raccourci dissimulé entre les buissons pour rejoindre le château.

Une chose était certaine : quelque chose n'allait pas.

En entrant dans le hall, elle croisa Rusard. Sauf que ce Rusard avait les cheveux bruns, un dos droit… et un pas bien plus rapide qu'à son époque.

Son cœur se serra.

Elle sortit sa baguette pour nettoyer son visage — sang, sueur, terre. Mais la magie réagit… lentement. Comme filtrée, étouffée. Sa baguette vibrait d'un léger contretemps. Elle inspira, récita un sort de nettoyage, et sentit à peine le filet de magie s'enrouler autour de ses joues.

Elle grimpa les escaliers, trouva une alcôve vide, et prononça :

Accio journal !

Un vieux journal abandonné, au bout d'un moment qui lui parut long, vola jusqu'à elle. Sur la couverture, la date : Janvier 1976.

Elle pâlit.

Sirius Black. James Potter. Remus Lupin. Severus Snape. Sixième année.

Hermione sentit le sol vaciller sous elle. C'était impossible. C'était insensé. Elle ne savait même pas si elle était censée exister à cette époque.

Une seule solution. Une seule personne.

Elle se mit à courir.

Elle ne voyait qu'une seule issue, une seule certitude à laquelle se raccrocher dans ce vertige absurde : Dumbledore. Il devait savoir. Il comprendrait.

Dumbledore, surpris, s'était avancé pour l'aider à se relever. Elle tremblait comme une feuille, ses mains crispées sur sa robe, ses sanglots déchirant l'air du bureau comme des vagues contre la falaise. Dumbledore s'était figé un instant, sa main suspendue dans l'air, hésitant à la poser sur son épaule. Son visage, d'ordinaire si impénétrable, laissait filtrer une ombre de trouble dans les plis discrets de son front. Il fronça légèrement les sourcils, baissant les yeux vers elle comme on regarde quelque chose de précieux qu'on ne sait plus comment réparer. Le feu dans l'âtre crépitait doucement, presque en contraste cruel avec la tempête qu'elle portait en elle.

Il ne dit rien. Pas tout de suite. Il se contenta de la guider jusqu'au fauteuil en face de lui, patient comme toujours, mais le regard plus vif qu'elle ne l'avait jamais vu.

Lorsqu'elle parvint enfin à respirer, Hermione releva le visage. Ses joues étaient trempées, ses yeux rougis. Mais il n'y avait dans son regard rien de juvénile. Il était chargé de fatigue, de douleur, de mémoire. Une ride prématurée barrait son front, et dans ses yeux, il y avait l'éclat usé de ceux qui ont vu mourir trop de gens, trop de fois. Trop de mémoire pour une élève de seize ans.

— Vous êtes vivant… murmura-t-elle. Vous êtes vivant…

Le silence qui suivit était lourd de sens, d'émotions tues et de lignes temporelles impossibles à dérouler.

— Il semblerait que oui, dit Dumbledore doucement, presque étonné lui-même de l'entendre.

Elle ferma les yeux. Le retourneur de temps, suspendu à sa poitrine, vibrait encore faiblement. Un écho de magie ancienne, dangereuse, incontrôlable.

— Je ne voulais pas… Je ne voulais pas venir ici. Pas vraiment. Je voulais comprendre. Sauver quelque chose. N'importe quoi. Et je me suis perdue. Je suis perdue, souffla-t-elle.

Il s'assit lentement en face d'elle. Le fauteuil en cuir gémit sous son poids, comme s'il reconnaissait lui aussi la gravité du moment. Son regard azur plongea dans celui d'Hermione sans dureté, mais avec toute la clarté du monde.

— Qui êtes-vous, jeune fille ?

Un millier de réponses se bousculèrent dans sa gorge. Des justifications, des regrets, des noms. Elle serra les poings sur ses genoux, sa mâchoire crispée, comme pour empêcher ces mots de jaillir. Son regard restait fixe, ancré dans un point vide, comme si c'était la seule façon de ne pas s'effondrer. Finalement, elle sortit sa baguette et la posa sans un mot sur le bureau.

— Je m'appelle Hermione Jean Granger. Née le 19 septembre 1979.

— 1979 ? répéta-t-il, le sourcil levé.

Elle hocha la tête, lente, solide malgré les tremblements de son corps.

— Je viens de 1997. J'étais en... c'était la fin de la... J'ai utilisé le retourneur de temps que j'avais gardé… celui que j'aurais dû rendre depuis longtemps.

Elle sortit l'objet de sous sa robe. Il émit un léger frisson de lumière dorée, avant de retomber, inerte, dans sa paume. Les anneaux restaient figés. Comme si le temps refusait désormais de l'écouter.

Dumbledore le prit avec délicatesse. L'étudia longuement, les sourcils froncés, le regard plus grave que jamais. Il tourna lentement l'objet entre ses doigts, conscient du poids de ce qu'il tenait. Puis il soupira, profondément, comme si une vérité douloureuse venait de s'imposer à lui.

— Je vais le garder, dit-il enfin. Peut-être qu'en l'étudiant de plus près, je pourrai comprendre ce qui s'est passé… et trouver un moyen de vous ramener.

— Et vous ne pouvez pas repartir.

Elle secoua la tête. Trois essais. Trois échecs.

— Je suis coincée. Et je sais que je ne dois pas changer le passé. Je ne peux pas. Pas sans conséquences.

— Vous avez raison, murmura-t-il. C'est une sagesse que bien des adultes n'ont pas.

Il se leva, fit quelques pas, les mains croisées dans le dos, son éternelle silhouette d'ombre et de lumière dansant sous les flammes.

— Ce n'est pas tous les jours qu'une élève venue du futur vient s'asseoir dans mon bureau, dit-il enfin. Je dois vous avouer… c'est une expérience fascinante.

— Je suis désolée, professeur. Je ne voulais pas vous mettre dans une telle situation.

— Oh, ne vous excusez pas trop vite, Mademoiselle Granger. Vous venez peut-être de m'offrir le chapitre manquant à mon autobiographie, dit-il avec une lueur d'amusement tendre dans les yeux, entre ironie douce et fascination sincère.

Elle esquissa un sourire, timide, épuisé. Mais sincère.

— Il faut que je sois discrète. Personne ne doit savoir. Pas même vous.

Il hocha la tête. Lentement.

— Je m'en doutais. Nous allons donc vous inventer une identité.

Il claqua des doigts. Un carnet ancien, relié de cuir noir, s'envola d'une étagère et atterrit doucement sur le bureau.

— Une élève transférée… venue de Beauxbâtons, suggéra-t-il en griffonnant quelques mots. C'est une école internationale, et il n'est pas rare que des familles anglaises y envoient leurs enfants, surtout lorsque des liens familiaux ou politiques lient les deux pays. Cela justifiera votre présence ici sans éveiller les soupçons. Pour ce qui est de la famille, nous pourrions vous inscrire comme descendante de la maison Valmont, une ancienne lignée de sang-pur de la région de Bordeaux, officiellement éteinte depuis deux générations. Discrète, peu documentée, mais suffisamment noble pour ne pas susciter de doutes.

Il marqua une pause, puis ajouta d'un ton plus bas :

— Le statut de sang-pur est une précaution. Il vous protège. Il vous donne une forme de légitimité aux yeux de ceux qui regardent de travers tout ce qui sort de leurs normes. Ce n'est pas juste une couverture.

Il leva les yeux vers elle.

— Ce genre de détail rassure les plus conservateurs. Et si, par hasard, le Choixpeau vous envoie à Serpentard, les choses seront d'autant plus simples. Les sang-pur y sont valorisés, et vous attirerez moins l'attention qu'ailleurs. Cela vous laissera le temps d'observer, de réfléchir, et de rester en sécurité.

Hermione grimaça, mais acquiesça. Mieux valait une couverture solide qu'une vérité impossible.

— N'hésitez pas à venir me voir au moindre problème, dit-il avec douceur. Je vais demander à Minerva de vous attendre ce soir à l'entrée de la Grande Salle. Elle vous présentera aux autres élèves avant la répartition. Je m'occuperai personnellement de vous introduire auprès du personnel enseignant.

— J'espère que nous trouverons rapidement une solution, dit-elle doucement. Ce monde… ce passé… ce n'est pas le mien. Mais je ferai de mon mieux pour m'y adapter, le temps qu'il faudra.

Il eut un petit rire, puis referma doucement le carnet, le retourneur entre ses doigts, songeur.

Le silence s'installa de nouveau entre eux, plus paisible cette fois. Comme un accord tacite. Puis, dans un mouvement souple, Dumbledore leva sa baguette et fit apparaître un uniforme scolaire impeccablement plié, accompagné d'une petite malle discrète.

— Vous avez encore deux heures avant le dîner. Je vous propose de profiter de la salle de bain pour vous rafraîchir, et de prendre un peu de repos. Je vais prévenir Minerva de vous attendre à l'entrée de la Grande Salle. Elle vous accompagnera pour la présentation et la répartition.

Il lui adressa un regard bienveillant.

— Ce n'est peut-être pas chez vous, Miss Granger, mais le château veillera sur vous le temps qu'il faudra.