Les larmes de rage de Mierin finirent par se tarir. Elle les écrasa rageusement, avant de réaliser que sa main était couverte de terre et d'écorchures. Son rire nerveux s'arrêta aussi, mais repartit de plus belle quand elle réalisa où elle s'était transporté exactement. Au moment de Voyager, elle n'avait pas réfléchi où exactement elle allait se transporter, mais par réflexe, elle avait choisi la colline où Lews et elle se posaient pour un déjeuner sur l'herbe au début de leur relation. Le même arbre sous lequel ils s'abritaient pour s'enlacer était toujours là, tout comme la pierre que Lews avait sculpté avec le pouvoir pour lui permettre de s'asseoir, dans un de ses rares gestes romantiques. Elle aurait pu choisir n'importe quel endroit pour se mettre en sécurité, sa maison de V'saine ou celle de Paaran Disen, voire le domaine de ses parents, même si d'autres y vivaient à présent, mais c'était cet endroit là auquel elle avait pensé en premier.

Mierin réussit finalement à contenir son rire. Elle ne trouvait pas la situation drôle. Il y avait des morts en bas, trop de mort, mais apparemment, c'était la manière dont s'exprimait chez elle le traumatisme lié à ce qui venait de se passer. Toute envie de rire dissipée, Mierin se releva pour contempler la terrible vision qui s'étalait sous ses yeux. Le Sharom avait disparu du ciel. C'était perturbant de voir la ville dépourvu de ce magnifique point de suspension qui clamait les prouesses technologiques de ce Deuxième Âge. Mierin l'avait toujours connu ainsi. Le Sharom se dressait au-dessus du Collam Daan depuis bien avant qu'elle entre à l'université, deux siècles plus tôt. En-dessous de la sphère absente, le nuage de poussière et de débris peinait à se dissiper, mais on pouvait quand même deviner l'état de destruction du Collam Daan au-dessous. Le bruit des sirènes montait jusqu'à Mierin.

Elle caressa un instant l'idée de disparaître à l'autre bout du monde et de laisser d'autres se débrouiller avec le problème et d'en assumer les conséquences. Pouvait-elle changer d'identité, refaire sa vie, disparaître aux yeux de tous? Peut être. Sans doute. Mierin était débrouillarde. Avec le Pouvoir Unique, elle pouvait changer son apparence, falsifier des documents et s'inventer une vie. Il lui faudrait utiliser la compulsion pour émousser les soupçons et inverser tous ses tissages, se trouver un endroit où elle n'attirerait pas la suspicion, de préférence isolé du monde, et bien sûr trouver un moyen de récupérer ses actifs en banque, mais c'était possible. Cependant, cela voudrait dire renoncer à toute la vie qu'elle s'était construite. Renoncer à ses deux maisons, à ses Aiels, à la capacité d'user du Pouvoir au vu et su de tout le monde, renoncer au confort de vie que son rang lui donnait et à toute chance d'obtenir son troisième nom pour disparaître dans l'anonymat?

Plutôt mourir.

Mierin avait perdu toute chance d'obtenir son troisième nom pour les cent années à venir, au moins. Quoi que… Quand elle entendait les sirènes, Mierin se disait qu'elle n'avait peut être pas perdu toute chance de l'obtenir, mais tout allait se jouer dans les prochaines heures. À elle d'adopter la bonne attitude et de faire ce qu'il fallait pour. Son plan plus ou moins formé dans sa tête, Mierin tissa de l'air et de l'eau pour invoquer un miroir la reflétant, et hocha la tête d'un air satisfait. Ses larmes avaient étalé un mélange de suie et de terre sur son visage. Son vêtement blanc, couvert de terre et de sang, plus son visage écorché, renforçaient l'image qu'elle souhaitait donner, celle d'une femme blessée, sous le choc, mais toujours debout et prête à lutter, voire à défier le destin. Le sang séché au-dessus de son arcade sourcilière ajoutait la touche parfaite dont elle avait besoin. Mierin ébouriffa un peu plus ses cheveux et déchira son pantalon pour dévoiler plus aisément la longue écorchure dessous, puis dissipa le tissage. Elle ne lâcha pas la Source et tissa immédiatement un Portail pour voyager vers V'saine.

Il aurait été inconscient de Voyager vers la salle de transfert du Collam Daan. La chute du Sharom avait du trop modifier les lieux. La salle de transfert de V'saine, elle, était trop loin de l'épicentre de la catastrophe. Le bon sens imposait de ne pas ouvrir de Portail hors des lieux prévus pour ne pas accidentellement blesser quelqu'un, mais les circonstances imposaient de toute façon d'ignorer les règles d'usage. Elle décida d'ouvrir son Portail dans un parc à proximité de l'université. Logiquement, celui-ci devrait être à peu près épargné par la destruction.

Mierin termina son tissage et ouvrit le portail. Alors seulement elle réalisa qu'elle tenait la Saidar et non pas le Vrai Pouvoir. Un réflexe, sans doute, qui serait vite corrigé maintenant qu'elle avait trouvé comment accéder au Vrai Pouvoir. Le Pouvoir Unique ne serait bientôt qu'un souvenir d'un autre âge, grâce à elle. Revigorée par cette idée, Mierin franchit le Portail.

À sa sortie, elle tituba en se tenant la tête à deux mains.

-Guérisseur!, hurla un homme.

Mierin tomba les mains dans la poussière et s'écorcha sur un caillou. Non, pas un caillou. Un fragment de cuendillar. Mierin avait cru rêver en voyant la pierre-cœur se fissurer dans le Sharom, mais ce fragment était réel. L'herbe autour d'elle était grise. Mierin cligna des yeux en se demandant ce qui s'était passé. Elle s'était promené dans le parc trois jours plus tôt, l'herbe était de ce vert-jaune typique de la mi-été. Mierin caressa un brin d'herbe, et réalisa qu'un mélange de cendres et de poussière se déposait sur ses doigts. Elle respirait la poussière du Sharom et du Collam Daan.

La réalité des choses commençait à pénétrer la brume dans son esprit, et à faire taire cette voix qui criait que c'était un cauchemar et que Mierin n'avait pas réalisé qu'elle entendait en boucle depuis qu'elle avait atterrit sur la colline. Elle était encore sous le choc. Elle se mit à frissonner, et cette fois, elle ne prétendait pas. Elle avait vraiment la sensation d'avoir été plongée dans un bain d'eau glacée.

-Asseyez-vous, Aes Sedai. Un guérisseur sera là très vite pour vous aider. Les meilleurs ont été appelé depuis les quatre coins du monde, mais…

-Marolo, arrête. On n'a pas le temps. Aes Sedai, vous pouvez marcher?

Mierin se remit debout et examina les deux hommes devant elle. Ni l'un ni l'autre ne ressemblaient à des Aes Sedai. L'un était Aiel, l'autre était vêtu comme un employé de bureau. Tous les deux portaient un bout de tissu blanc déchiré noué au bras droit. Elle ne connaissait ni l'un, ni l'autre.

-Je peux marcher.

-Alors rendez vous au coin sud du parc, on s'y occupera de vous. Votre nom?

-Mierin Eronaile.

L'Aiel déplia un papier.

-D'après ma liste, vous étiez dans le Sharom, Mierin Sedai?

-C'est exact.

-Signalez-le en arrivant à la station d'urgence, reprit le deuxième homme en prenant le bras de l'Aiel. Quelqu'un viendra vous interroger, je suppose

Il entraîna avec lui l'Aiel pour s'approcher d'une femme sortant d'un autre Portail. Contrairement à Mierin, ses vêtements étaient impeccables et elle ne semblait pas avoir été prise dans la catastrophe. Mierin s'en détourna et partit en direction du sud d'un pas ferme. Elle ne ralentit qu'en parvenant à la station d'urgence mentionnée par les deux hommes pour adopter le même pas incertain qu'à sa sortie du portail.

La station d'urgence en question ressemblait à une ruche en effervescence. Des Aiels en habit de travail et des citoyens avec leurs vêtements de tous les jours ou des robes en streith d'une couleur verte indiquant le chagrin couraient d'un endroit à l'autre, les bras chargés de baluchons de tissu, de bandages ou même de longues tiges de bois que d'autres plantaient en terre pour dresser des tentes improvisées. Trois se dressaient déjà à proximité. Dessous, des blessés légers gémissaient ou pleuraient. Tous portaient des bandages et aucun n'avait l'air grièvement blessé, mais Mierin s'étonna qu'aucun Aes Sedai ne soit déjà occupé d'eux. Avant qu'elle n'ait le temps de s'interroger d'avantage, une Aielle aux yeux rougis par les larmes se précipita vers elle. Mierin la connaissait vaguement de visage, mais n'aurait pas su dire son nom. Comme les deux hommes qui avaient dirigé ici Mierin, l'Aielle portait un morceau de tissu blanc à son bras.

-Mierin Sedai! Laissez-moi prendre votre bras, nous allons nous occuper de vous. Que quelqu'un la marque sur la liste des survivantset l'envoie à la première station! Et si quelqu'un voit Porane ou Charn, prévenez-les que leur Aes Sedai est vivante! Mierin Sedai, pouvez-vous me dire où vous êtes blessée?

-J'ai pris un coup à la tête, répondit Mierin en se laissant entraîner vers une caisse qui servait de siège, et j'ai de multiples écorchures.

-Rien de plus grave? Vous saignez à l'épaule.

-Une écorchure… Je crois, du moins.

L'adrénaline retombée, Mierin commençait à sentir les signaux de douleur envoyés par tout son corps. Quelque chose l'avait heurté juste avant qu'elle n'ouvre un Portail pour fuir le Sharom puis elle avait du se couvrir de bleus en en tombant du Portail, peut être même se fouler le poignet qui la lançait terriblement. Elle ne pensait pas par contre avoir reçu plus que des écorchures au moment de sa fuite.

-Peut être qu'un Sondage complet serait souhaitable, avoua-t-elle finalement d'une voix plus faible qu'elle ne le souhaitait.

L'Aielle secoua la tête en grimaçant.

-Je crains que ce ne soit pas possible pour l'instant, Mierin Sedai. Les meilleurs guérisseurs et guérisseuses ont été envoyés à la première station de secours. C'est là qu'on s'occupe des blessés les plus graves, et tous les autres Aes Sedai disponibles qui n'ont pas été désignés pour soigner les blessés sont au… dans les ruines du Collam Daan pour tâcher de trouver des survivants. C'est le chaos en ville, Aes Sedai. Les communications ne passent plus bien et nul ne sait pourquoi.

Mierin en avait une idée, elle, mais elle était trop laisse pour parler. Elle s'assit sur la caisse et laissa l'Aielle examiner et panser ses plaies à l'aide de vulgaires tissus déchirés. L'Aielle continuait de parler, mais Mierin ne l'écoutait plus. Son regard s'était posé sur le Collam Daan de l'autre côté du parc. Une tour avait survécu par miracle, mais avait gagné un trou béant à son sommet. Un coup de vent suffirait à la faire s'effondrer. Les autres bâtiments ne pouvaient pas s'en être mieux sortis.

C'était pour ça que les communications ne passaient plus. Le réseau était maintenu par un savant mélange de science et de ter'angreals, plus des relais dans le Sharom. Leur civilisation était tellement avancée qu'ils pouvaient Voyager sur d'autres planètes pour y prélever les ressources nécessaires à leur développement, contrôler le climat, empêcher l'éruption d'un volcan, supprimer presque toutes le causes de mortalité à l'exception de la vieillesse, toutes ces choses n'étaient plus des rêves depuis longtemps, mais une réalité tangible à la portée de tous. Un simple accident avait suffit à déstabiliser le système. V'saine n'était peut être pas coupée du monde, mais elle était dépendante, pour recevoir de l'aide, des Aes Sedai. Eux seuls pouvaient ouvrir des portails vers le lieu de la catastrophe, sauf que ceux qui étaient déjà sur place ne pouvaient se permettre de perdre du temps à ouvrir des portails alors qu'il fallait Guérir les blessés et chercher les survivants. Depuis combien de temps n'avaient-ils pas utilisé le concept de «triage» qui était à l'œuvre ici? Mierin ne connaissait le mot que grâce aux vieux livres qui en parlaient. Jamais jusqu'ici Mierin n'avait réalisé que leur civilisation était à ce point dépendante de la technologie et du Pouvoir Unique, à quel point elle-même en était dépendante. Mierin n'aimait pas du tout cette réalisation. Cette dépendance était une faiblesse. Il fallait l'exciser ou en périr.

Le plus surprenant était encore que des secours aient été aussi vite et bien organisés. Les personnes responsables méritaient d'en être félicitées, et y gagneraient peut être un troisième nom, si elles n'en avaient pas déjà. Les catastrophes naturelles ou technologiques étaient pour ainsi dire inconnues depuis presque cinq cent ans, ce qui voulait dire que la gestion des catastrophes relevait elle aussi d'un lointain passé. Aucune de celles auxquelles pensaient Mierin n'avoisinait seulement le nombre de victimes qu'il y aurait avant la fin de la journée.

Combien de personnes travaillaient au Collam Daan? Pas loin de soixante-cinq milles, entre les étudiants, les professeurs, les chercheurs et le reste du personnel. Combien étaient présents au moment de la chute du Sharom? Il était encore tôt, mais les dortoirs pour les étudiants n'étant pas en capacité d'ouvrir un Portail chaque soir pour rentrer chez eux étaient sous la trajectoire du Sharom. Même si des étudiants capables de canaliser y dormaient aussi pour profiter de la vie nocturne de V'saine, combien avaient réagis à temps? Et pour les étudiants en cours? Moins de la moitié des professeurs étaient des canalisateurs, moins encore pour le reste du personnel. Le seul moyen pour eux d'échapper à la catastrophe aurait été de se trouver à proximité d'un canalisateur suffisamment réactif pour utiliser un Portail. Ils n'avaient du avoir que quelques secondes pour réagir avant que le Sharom ne s'écrase sur l'université. Pour quelques uns d'entre eux, cela avait du être assez. Pour les autres… Mierin doutait qu'on trouve d'eux autre chose que des cadavres. Rien que d'imaginer le nombre de victimes retournait l'estomac de Mierin.

Leurs morts étaient-elles de sa faute? Non. Ce ne pouvait pas être le cas. Ses calculs étaient corrects, mais Beidomon pouvait avoir commis une erreur, ou l'un de leurs assistants. Elle n'était même pas sûre de comprendre ce qui s'était passé exactement et le moment où les choses avaient dérapé. Il y a avait eu… une voix. À moins que ce ne soit une hallucination liée au choc? Non, elle avait bel et bien entendu une voix. Beidomon l'avait entendue aussi, ça elle était sûre de s'en souvenir. Elle n'avait pas rêvé. Quand à savoir ce que c'était… Mierin aurait besoin d'étudier la question.

Au moins, elle pouvait se réconforter en se disant que quelles que soient les destructions, Lews avait forcément survécu. Même s'il était encore présent dans le Collam Daan quand les choses avaient mal tournées, il était trop puissant et vif d'esprit pour ne pas se mettre en sécurité dès les premières indications que quelque chose clochait. Deuxièmement, malgré la chute du Sharom l'expérience avait été concluante. Mierin avait tenu la nouvelle source de Pouvoir qu'elle cherchait. Toute cette souffrance n'avait pas été en vain.

-Mierin Sedai!

Elle tourna la tête en entendant la voix de Charn. Lui et Porana se précipitaient vers elle. Leurs cadin'sor étaient couverts de poussière et de sang, mais ce ne semblait pas être le leur. Comme l'Aielle qui s'était occupée de Mierin, ils devaient s'être précipité pour voir comment aider, avant même que ne se dissipe la poussière de l'explosion. Les Aiels étaient comme ça, braves et loyaux jusqu'à la déraison.

Pourtant, cela n'empêchait pas Charn d'être prêt à abandonner ses serments envers elle pour épouser sa petite amie. Si passer au service d'une autre ne le dérangeait pas, où était sa loyauté? Mierin fronça les sourcils. Elle ne savait pas d'où lui venait cette pensée. De son épuisement, sans doute.

Sans réaliser où les pensées de sa maîtresse la conduisait, Charn prit une main de Mierin dans les siennes. Elles étaient glacées.

-Je savais que vous aviez survécu, Mierin Sedai, déclara-t-il avec une ferveur peut être feinte.

-Nous vous avons cherché dans toutes les stations d'urgence, ajouta Porana. Tous n'ont pas eu votre chance. Il y a tant de blessés partout, et tous ces cadavres…

L'Aielle qui s'était occupée de Mierin se leva soudainement.

-Je… Pardonnez-moi, Mierin Sedai, mais d'autres blessés m'attendent. Je vous laisse entre de bonnes mains.

Porana se pencha à l'oreille de Mierin.

-Le corps de l'Aes Sedai de Ruchi a été retrouvé il y a une heure.

Mierin hocha la tête.

-Je comprends. Merci Ruchi, pour votre aide. Encore une fois, les Aiels se montrent inestimables.

-Merci, s'inclina Rushi. Mais c'est Ilyena Moerelle que vous devriez remercier. C'est elle qui a organisé les secours en un temps record. Les différentes stations de soin, les tissus blancs pour repérer les secours par rapport aux blessés, la liste des victimes potentielles à actualiser, tout ça c'est elle qui l'a mis en place.

Mierin se mordit les lèvres si violemment qu'elle sentit du sang dans sa bouche. Ilyena. Bien sûr. Elle aurait du s'attendre à ce que cette petite pimbêche toujours disposée à donner des conseils inutile soit venue promener le petit bout de son nez pointu dans le coin. Cela enrageait Mierin au plus haut point. Non seulement Ilyena lui avait volé Lews, mais en plus elle cherchait maintenant à voler ce qui était censé être une journée d'apothéose pour Mierin et rafler un troisième nom sous son nez. Que Lews se soit laissé séduire par une femme possédant dix fois moins d'aptitude avec la Saidar que Mierin dépassait déjà l'entendement, mais qu'elle puisse tirer de toute cette histoire son troisième nom était tout bonnement insupportable.

C'était sa faute aussi. Mierin aurait du inviter Ilyena à assister à son triomphe, sans Lews. Jamais cette petite sotte n'aurait réussi à fuir le Sharom à temps. Elle n'était tout simplement ni assez puissante, ni assez futée pour ça et Mierin en serait débarrassée à présent. La seule bonne chose qu'elle aurait pu retirer de cette terrible journée, et même cela lui échappait.

Mierin se leva brusquement. Charn fit aussitôt un geste pour la faire se rasseoir.

-Vous ne devriez pas vous agiter, Aes Sedai. S'il vous plaît, attendez que quelqu'un vienne vous Guérir.

-Je n'ai pas le temps d'attendre, répondit Mierin d'une voix retentissante, pas quand je peux faire mon devoir et aider. Tu vois en moi une femme blessée, Charn, et c'est bien normal, mais je suis avant toute chose une Servante. Laisse-moi donc servir ces gens qui ont besoin de moi.

Charn et Porana s'inclinèrent d'un même ensemble. Autour d'eux, plusieurs blessés légers opinèrent silencieusement ou relevèrent la tête avec espoir. Quand quelqu'un viendrait prendre leurs témoignages, ils raconteraient que Mierin ne s'était pas laissée abattre et avait fait passer les besoins de tous avant les siens propres. Cela lui réchauffa le cœur. Tout n'était peut être pas perdu, et il y avait encore moyen de sauver cette journée. Mierin partit vers les ruines du Collam Daan, ses deux Aiels derrière elle, sans plus prétendre avoir du mal à tenir debout.

En chemin, elle fit raconter à Charn et Porana tout ce qu'ils savaient sur le dispositif mis en place pour aider les blessés et fouiller les décombres. Les corps qui s'amoncelaient sous des draps blancs à mesures qu'ils approchaient de l'épicentre de la catastrophe finirent de la renseigner. La situation était telle qu'elle l'avait imaginée depuis les collines, et pire encore. Une odeur de chair calcinée flottait dans l'air, et certains draps recouvraient quelque chose de trop petit pour être le corps d'un adulte entier. Certaines familles devraient peut être se résoudre à ne récupérer qu'un bras ou qu'une jambe.

Mierin se força à se blinder à la vue de ce carnage et continua sa route. Ce qui était fait; était fait. Les morts étaient morts. Mierin ne pouvait rien faire pour eux, mais elle pouvait encore sauver sa carrière. S'occuper de soi même en priorité n'était pas une si mauvaise philosophie de vie, quoi qu'écrive Ilyena sur le sujet.

Tous les avertissements du monde n'auraient cependant pu préparer Mierin à la vision qui l'attendait là où se dressait auparavant le portail d'entrée du Collam Daan. Un débris tombé du Sharom l'avait brisé en deux. Ses piliers gisaient sur le sol, la devise professant le règne du savoir et de l'inventivité réduite en morceaux. Au-delà, pas un bâtiment n'était debout. Le bâtiment principal disparaissait sous une partie de la coque protectrice du Sharom. Le sol s'était enfoncé et toutes les canalisations avaient explosé. Du verre fondu, de la pierre et des corps jonchaient le sol. Mierin sentit son corps entier se glacer.

C'est moi. C'est moi qui ait fait ça.

Non. C'était un accident. Mierin n'était pas responsable, donc pas coupables. Certaines choses ne pouvaient être contrôlées ou empêchées, quels que soient la précision des calculs préalables. Ses intentions étaient vertueuses quand elle avait canalisé pour forer dans la trame. C'était ça qu'on devait retenir d'elle, pas le reste.

Elle reporta son attention sur les ruines. Plusieurs départs de feu avaient déjà été arrêtés. Un cercle d'Aes Sedai s'occupait des derniers. D'autres cercles soulevaient les décombres et ouvraient des portails pour les y déverser. Mierin reconnut plusieurs Aes Sedai, dont Barid Bel Medar qui soulevait des débris avec aisance, Nemene Damendar Boann qui Guérissait les quelques survivants trouvés sous les décombres. Un peu plus loin, Ishar Morrad Chuain et Saine Tarasind renforçaient les structures branlantes pour éviter d'autres effondrements. Quelques uns au moins de ses collègues avaient donc survécus.

Mierin fut aussi soulagée de voir Elan assis sur ce qui ressemblait à une partie de la mosaïque de la salle de conférence où Mierin avait défendu sa thèse, un siècle plus tôt. Lui aussi arborait des plaies et des bosses, mais visiblement rien de sérieux, comme Mierin elle-même. Elle fit un pas vers lui pour discuter de ce qu'elle avait cru voir et attendre, avant de s'arrêter en voyant Lews en haut d'un mur en ruine, guider de la voix et du geste les secours vers un survivant potentiel.

Les cheveux ébouriffés, le visage et les mains écorchés, la chemise déchirée et éclairé par les flammes derrière, il était si beau que Mierin en eut le souffle coupé. Son cœur se mit à battre la chamade. Pour une fois, il était tel que Mierin le rêvait, déterminé et prêt à prendre les choses en main plutôt qu'à s'effacer au prétexte que d'autres méritaient leur heure de gloire.

Elle pouvait le reconquérir en cet instant. Ce ne serait pas difficile. Il lui suffisait de montrer un moment de faiblesse savamment dosé, de s'appuyer à lui comme si elle allait défaillir, et le tour serait joué. Aucun homme ne résistait à ça, surtout face à une femme aussi belle que Mierin. De toute façon, Lews l'aimait, même s'il prétendait le contraire.

Mierin obliqua sa route vers lui. Juste derrière elle, Porana se raidit soudain.

-Il estlà! Le Dragon se dresse sur les cendres du savoir! Les flammes sont sa bannière, son origine et sa fin! Le Seigneur du Matin arrive au Crépuscule et d'un ancien monde naîtra un nouveau quand refermée sera la porte qui a laissé passé les Ténèbres! Prend garde à ne pas tomber tandis que le Dragon prend son envol, Fille de la Nuit, ou tes pas te mèneront au Gouffre du Destin!

Porana se tut soudain et tomba inanimée sur le sol. Avant que Mierin ait pu réagir, Ilyena surgit dans son dos et s'agenouilla auprès de l'Aielle.

-Je m'occupe d'elle!. Ce n'est pas la première prophétie que nous entendons aujourd'hui, et pas la dernière je le crains. Est-ce la première fois qu'elle prophétiseainsi?

-Elle a préféré rester parmi les Aiels et continuer à suivre la Voie de la Feuille, mais elle a appris le minimum dont elle avait besoin pour échapper à la maladie de la canalisation, expliqua Charn en s'agenouillant à son tour. Je sais qu'elle a prononcé une autre prophétie à l'adolescence, mais pas son contenu.

Ilyena hocha gravement la tête.

-Je vois. Cela correspond au profil des autres prophéties que nous avons entendu jaujourd'hui. Pas une seule n'est sortie de la bouche d'un ou d'une prophète reconnu, et toutes concernant le Dragon. Nous essayons de réunir tous ceux qui ont ainsi prophétisés pour y voir plus clair. Ne t'inquiète pas Mierin, ta suivante est entre de bonnes mains. Je l'amène à Reyo. C'est lui qui prend soin de nos prophètes et qui enregistre leurs discours. Charn, peut-tu m'aider?

Charn jeta un coup d'œil en coin à Mierin. Celle-ci pinça les lèvres, mais n'ouvrit pas la bouche, trop furieuse pour parler. Après un instant d'hésitation, Charn salua Ilyena comme s'il lui devait le même respect qu'à Mierin.

-Bien sûr, Ilyena Sedai.

Il aida Ilyena à relever Porana, toujours inanimée, puis s'éloigna avec elle. Mierin se mordit les lèvres pour la deuxième fois de la journée. Porana lui avait caché qu'elle était douée de ce rare Talent. Si elle l'avait su, Mierin aurait pu cultiver ce talent chez l'Aielle, et l'utiliser à bon escient. Elle ne parvenait pas à croire à ce manque de respect, entre Porana qui lui mentait et Charn qui voulait la quitter. Et bien sûr, Ilyena pouvait bien dire que c'était le travail de Reyo, mais il était clair qu'elle s'arrangeait pour être celle qui réunissait toutes ces prophéties, afin de les utiliser à son profit, tout comme elle s'efforçait d'utiliser Lews.

Lews. Sa suivante oubliée, Mierin reporta son regard vers Lews Therin, toujours occupé à superviser les secours depuis son promontoire. Le Dragon… Elle avait toujours su que Lews avait une destinée pareille à nul autre devant lui. C'était pour ça que Mierin s'était évertuée à entrer dans son cercle d'intimes quand ils avaient commencé leurs études au Collam Daan la même année. Il était l'Aes Sedai le plus puissant depuis Tamyrlin et le ta'veren le plus puissant identifié depuis des siècles. Il avait un don pour convaincre les gens et les inciter à le suivre. Mierin avait à peine croisé son regard qu'elle avait senti le glorieux destin qui l'attendait et décidé qu'elle serait à ses côtés pour en retirer les fruits. Du moins, c'était le plan avant qu'Ilyena ne vienne tout gâcher avec ses petites moues maniérées et ses grands yeux mouillants.

Et maintenant, il s'avérait que Lews était le Dragon, rien de moins que l'objet du Cycle des Prophéties de Raien, annonçant la venue d'un héros pour combattre pour la Lumière et le Créateur à la fin du Deuxième Âge du Monde. Mierin eut l'image d'un sablier qui commençait à s'écouler et d'une trame se délitant implacablement. Cette salve de prophéties mentionnées par Ilyena était limpide, et particulièrement celle de Porana. La fin du Deuxième Âge approchait. Mierin n'avait plus le moindre doute: l'expérience qu'elle avait mené avec Beidomon avait été le catalyseur de ce basculement. Un frisson la parcourut du haut en bas du corps. Ce n'était pas sa faute. Beidomon était en charge de leur ajah, pas elle. Si la responsabilité devait peser sur quelqu'un, c'était bien sur lui.

Mierin jeta un coup d'œil en arrière. Ilyena entraînait Porana vers une tente où un Aes sedai au visage bandé écoutait attentivement un étudiant aux bras bandé lui raconter quelque chose. Voilà qui allait distraire celle qui s'estimait sa rivale pendant quelques minutes. C'était tout ce dont Mierin avait besoin. Elle s'avança au pied du promontoire où s'était installé Lews et l'appela.

-Lews!

Il baissa aussitôt les yeux vers elle, beugla un dernier ordre en direction de Barid, puis sauta lestement à côté d'elle.

-Mierin. C'est une bonne chose que tu sois là. Nous avons besoin de toutes les mains sur le pont, et tu es une des rares survivants dont nous savons avec certitude qu'elle était à l'épicentre du phénomène. Elan aussi s'en est sorti. Tu l'as vu?

-Oui. Je…

-Vous êtes mes témoins les plus fiables. Beidomon a survécu également, mais je ne sais pas ce que nous tirerons de lui. Il semblerait qu'il se soit placé entre deux de vos internes et l'explosion avant de se jeter avec eux dans un Portail. Ils ont été ramenés ici il y a dix minutes. Nemene les a tous soignés, mais Beidomon n'a rien réussi à nous dire de cohérent. Le choc, je suppose. Rejoint Elan et mettez-vous au travail. Je veux un rapport de ce qui s'est passé. N'oubliez aucun détail. D'où est parti le problème? Est-ce que c'était votre expérience? Différents projets qui se sont emballés en même temps? Un problème de vieillissement de la structure du Sharom? Il me faut tous les détails, pour éviter une seconde catastrophe du genre.

Mierin le foudroya du regard. Comme si elle allait se laisser mettre de côté! C'était le moment de montrer qu'il était impossible de l'abattre et qu'elle était prête à s'épuiser pour réparer des erreurs qu'elle n'avait pas commise. Lews ne lui avait même pas demandé comment elle allait, physiquement ou mentalement.

-Il y a un temps pour faire des rapports et un temps pour agir. Je suis plus utile ici. Je suis parmi les Aes Sedai les plus puissantes que tu aie à disposition. Je vais me lier à toi et…

-Le moment est mal venu pour faire preuve d'orgueil, Mierin. Je doute que tu sois capable de faire plus que soulever une chaise pour l'instant. Tous les survivants du Sharom sont épuisés et incapables de canaliser le Saidin ou la Saidar. Je doute qu'il en aille différemment pour toi.

Mierin se redressa de toute sa hauteur. Elle s'ouvrit au Vrai Pouvoir qu'elle avait découvert.

-Tu te trompes, je…

Une vague de nausée la saisit. Mierin se serait effondrée si Lews ne l'avait pas retenue.

-C'est ce que je te disais, reprit-il d'une voix condescendante qui la fit grincer des dents. Mierin, tu n'es pas en état de canaliser. Va t'asseoir et commence-moi ce rapport.

-Qui t'as nommé à une place où tu peux me donner des ordres?

-Ilyena. Nous pouvons remercier le Créateur qu'elle ait été là quand nous avons appris la nouvelle. Elle a tout organisé en quelques minutes. On lui devra au moins une centaine de vies qui auraient été perdues dès les premières minutes.

-Bien sûr, persifla Mierin. Ilyena est parfaite, Ilyena a des cheveux de soleil, Ilyena…

-Mierin. Ce n'est ni le temps, ni le lieu. Garde ta jalousie pour un moment où la priorité n'est pas de séparer les morts des vivants au moment où nous extrayons les corps des décombres. Elle est de mauvais goût et je n'ai pas le temps d'écouter un discours que je connais déjà par cœur. Barid! On ne trouvera plus personne ici. Passons au secteur 3F.

Il s'éloigna sans lui accorder la moindre attention. Mierin en fut tellement estomaquée qu'elle en oublia de trouver les mots pour le retenir. Elle était blessée, elle avait été prise dans la plus grosse explosion que le monde ait connu, et Lews n'avait ni un mot, ni un geste de réconfort envers elle? Qu'il aille se faire voir. Un jour ou l'autre, elle lui prouverait à quel point il s'était trompé en tombant dans les bras de cette sotte d'Ilyena qui lui faisait les yeux doux et il retournerait vers elle en se traînant sur les genoux.

Furieuse, mais refusant de poursuivre Lews au risque qu'il la ridiculise devant Barid et les autres, Mierin rejoignit Elan et s'assit à côté de lui.

-Mierin, la salua-t-il. Je savais que tu t'en sortirais, mais c'est quand même un soulagement de te voir aussi vaillante.

-Merci. C'est déjà plus que ce que d'autres m'ont dit jusqu'ici.

Elan sourit légèrement, mais son son sourire n'atteint pas ses yeux.

-Peut être a-t-il des excuses de t'ignorer aujourd'hui. Je doute qu'il soit possible d'entendre à la suite dix prophéties clamant que l'on est le héros annonciateur de la fin d'un âge sans être un peu sur les nerfs, surtout un jour pareil.

-Je le prendrais mieux, moi.

-Bien sûr, mais tu es une femme proprement exceptionnelle et parfaitement ambitieuse, ce que ce cher Lews Therin n'est pas.

Mierin se renfrogna un peu plus. Quels que soient ses efforts, elle n'avait jamais réussi à convaincre Lews de faire preuve d'un peu plus d'ambition. Elle méritait le meilleur, que ce soit un troisième nom, la renommée qui allait avec et l'unique homme digne de s'afficher à ses côtés, le plus puissant, le plus beau. Et quand celui-ci réalisait qu'il était bel et bien fait pour être l'homme le plus puissant du monde, c'était uniquement parce que dix prophéties lui mettaient le nez dessus en l'espace de quelques minutes. L'avis éclairé de Mierin, la femme de sa vie, comptait moins pour lui que des prophéties clamées par des inconnus. Le connaissant, il nierait tout le reste de sa vie que Mierin avait vu la grandeur en lui avant tous les autres.

Insupportable.

Soudain, elle réalisa que la prophétie de Porana ne s'adressait pas à Lews, mais à elle. La Fille de la Nuit, c'était elle, le surnom que Lews lui donnait au creux du lit. L'avertissement était clair, et la prophétie bien plus limpide que d'habitude. Mierin devait récupérer Lews et monter sur le dos du Dragon pour s'envoler vers les honneurs et les titres, ou rester dans l'ombre pour le reste de sa vie. Hors de question qu'elle ignore cet avertissement.

-Tu as l'air furieuse, constata Elan. Pourtant d'habitude c'est un compliment que tu apprécie.

-Il veut que je batte ma coulpe, cracha Mierin. Que je me dénonce comme coupable de ce qui s'est passé.

-Et que c'est-il passé exactement?

Mierin se laissa tomber à côté de lui et passa une main dans ses cheveux. L'épuisement la rattrapait soudain.

-Je… ne sais pas.

-Ah. C'est inquiétant quand une femme de ton intelligente ne sait pas ce qui ce passe.

-Peut être que ce dont j'ai besoin c'est d'un philosophe comme toi.

-Flatteuse.

-Pas cette fois. J'ai cru… Elan, j'y suis arrivée. J'ai puisé le Vrai Pouvoir. Je l'ai tenu dans mes mains et j'ai canalisé avec. J'ai ouvert un Portail avec ce pouvoir.

-Je sais.

Mierin lui serra le bras si fort qu'elle réalisa qu'elle devait lui faire mal.

-Tu l'as senti? Un Pouvoir où les hommes et les femmes peuvent puiser?

-Senti, non. Mais j'ai vu quelque chose dans tes yeux, et j'ai su.

-Les choses que nous allons pouvoir faire avec ce Pouvoir, Elan! Lews n'en a pas idée. Ce n'est pas un bouleversement, c'est une révolution!

Elan hocha sobrement la tête.

-De ça, je n'ai pas le moindre doute.

-Voyons, sourit, Elan. N'est-ce pas excitant de changer la face du monde? Tu pourrais montrer plus d'enthousiasme!

-N'est-ce pas toi qui en montre trop?

Mierin hocha la tête, et adopta un visage plus sombre.

-Montre-moi à nouveau ce Pouvoir, veut-tu?

La voix d'Elan trahissait l'enthousiasme qu'il ne montrait pas. Dans ses yeux, Mierin lut la même envie qu'elle ressentait. Elle hocha la tête et s'ouvrit à nouveau au Vrai Pouvoir. Tenta, du moins, car à nouveau la même nausée l'envahit. Le Vrai Pouvoir était presque à sa portée. Elle le sentait, mais c'était comme s'il fuyait et se refusait à elle. Sauf qu'il n'était pas doué de conscience, pas plus que le Pouvoir Unique, l'analogie était donc incorrecte. Peut être ferait-elle mieux de comparer cela à la répulsion entre certains atomes.

Il faudrait qu'elle étudie ça. Elle avait réussi à établir une liaison une fois. Il s'agissait juste de comprendre quels paramètres avaient changé et comment rétablir la connexion. Il lui faudrait probablement faire appel à un nouveau cercle, et peut être organiser l'expérience dans un endroit plus isolé, et au sol plutôt que dans les airs, mais…

C'était possible. Elle pouvait poursuivre ses recherches, gagner son troisième nom, récupérer Lews Therin. Avec le Vrai Pouvoir à sa portée, tout était possible. Mierin essaya de s'enthousiasmer à nouveau pour le futur glorieux qui était à sa portée et que Porana lui avait promis, mais sans y parvenir. Une inquiétude sourde lui rongeait l'estomac.

-Elan, qui y a-t-il derrière la Trame?

-Ah. Je me doutais que tu avais une question philosophique pour moi, mais je ne m'attendais pas à celle-là. Ne crois-tu pas qu'il aurait fallu se la poser avant de forer dans celle-ci?

-Peut-être. Tu n'as pas répondu à ma question.

-Parce que c'est une question complexe. Nous parlons ici de théories construites par des générations de savants au cours du Premier et du Deuxième Âge. Le concept serait né en Ind, et c'est tout ce que nous savons de ce pays, ou de ce continent disparu dans les brumes du passé. Je doute qu'à la fin du Septième nous ayons plus qu'une vague compréhension de la Roue et de la Trame. Celle-ci se tisse en continue, même en ce moment. Elle est tissée par la Roue du Temps avec les fils de nos vies et de nos destins, les faisant disparaître et revenir dans le tissage au fur et à mesure de nos réincarnations. Le monde et nos existences sont la Trame même de l'univers.

-Mais au-delà?

-Le Créateur, visiblement, réside au-delà de la Trame et n'en fait pas partie. Il n'a pas de destin, comme les simples âmes comme toi et moi. Il ne modifie pas non plus celui-ci. Seuls les Ta'veren en sont capables. Tout le reste est écrit, tissé d'avance, mais les Ta'veren comme notre cher Lews bousculent cette prédestination qui est notre lot. Sans eux, le temps ne serait qu'un serpent qui se mort la queue sans jamais comprendre ce qu'il est lui-même. Cela répond-il à ta question?

-J'ai entendu…

-Oui?

-J'ai entendu une voix.

Les yeux d'Elan brillèrent étrangement.

-Ah. Je ne suis donc pas le seul.

-Tu l'as entendu aussi?

Elan hocha la tête.

-Difficile de ne pas l'entendre. Tu te demandes ce que c'est, n'est-ce pas?

-Ce n'est pas le Créateur.

-Comment le savoir?

-Le Créateur n'est qu'un concept. La Roue du Temps n'est qu'un concept. Ils n'ont jamais été confirmé par une démonstration empirique.

-D'aucun diraient que l'observation n'est pas nécessaire pour prouver la réalité de certains concepts. C'est là où science et philosophie divergent. Le Pouvoir Unique ou les neutrons sont observables et quantifiables, mais pas la vérité ou la compassion. Elles existent néanmoins. La Trame, le Créateur et la Roue du Temps ne sont pas observables, mais ils expliquent ce que nous comprenons du temps et du destin. Nous devons donc les prendre comme réalité jusqu'à avoir trouvé un meilleur concept pour expliquer concrètement des choses qui ne le sont pas.

Mierin grimaça. Elle détestait tout ce qu'elle ne pouvait voir, mesurer et contrôler, par principe. La scientifique en elle ne le supportait pas.

-Mettons alors qu'ils existent, juste pour le cadre de cette conversation. Tu crois que cette voix était celle du Créateur?

-Cela pourrait. Cela dépend de ce que tu as entendu.

-La voix m'a guidé vers l'endroit exact où percer la Trame. Et quand j'y suis parvenue, elle sonnait… satisfaite? Oui, elle était heureuse.

-Et qu'en déduit-tu?

-Je…

Mierin se tut. Cela pourrait être le Créateur heureux de voir l'humanité faire un bon en avant vers un nouvel Âge, mais cette explication ne lui semblait pas la bonne. Elle n'avait jamais imaginé la voix du Créateur, mais celle qu'elle avait entendu ne lui semblait pas correspondre à l'idée qu'elle s'en faisait rétrospectivement. Ce serait trop beau, et trop simple. Et elle ne pouvait s'empêcher de se demander, se pouvait-il qu'il y ait autre chose que le Créateur derrière la Trame?

-J'ai besoin d'étudier la question avant d'en tirer des conclusions, finit-elle par répondre à Elan. J'espère en tout cas que cela t'aura inspiré de nouvelles réflexions philosophiques à partager avec le monde entier.

-Oui, répondu sobrement Elan. Les années à venir vont être... intéressantes.

Mierin hocha la tête et contempla le désastre sous leurs yeux. Le monde allait avoir du mal à s'en relever. Sa réputation à elle allait avoir du mal à s'en relever. «Intéressantes» était un mot vague, mais approprié pour décrire les années à venir. Mierin se demanda à quoi ressemblerait le Troisième Âge du monde vers lequel ils s'avançaient à présent. La seule chose dont elle était sûre, c'est qu'elle comptait bien être au sommet de la nouvelle hiérarchie du monde qui se mettrait en place, avec le Dragon à ses côtés.

Il lui fallut du temps pour réaliser qu'Elan n'avait jamais dit ce qu'il avait entendu au moment de la catastrophe.