Chapitre 5 : Balle à blanc
Cela faisait plusieurs jours que l'algorithme de recherche de Daisy tournait, sans résultat, et Reese commençait doucement à se faire à l'idée que ses deux neveux et leur mère n'étaient plus de ce monde. Faisant mollement évoluer une sphère d'eau verte d'une boule pleine à une bulle vide, elle fixa un par un les portraits de ses frères et sœurs sur l'écran devant elle. L'espoir de voir apparaître un signe qu'ils étaient toujours là quelque part ne voulait pas mourir.
Son entraînement en pâtissait, bien sûr. Barnes avait abandonné depuis deux jours les sessions de combat; Peut-être avait-il senti qu'elle n'en avait tout simplement rien à faire. D'un accord tacite, ils avaient conclu qu'ils feraient une pause tant que la situation de Ryan et Joshua n'était pas résolue, peu importe l'issue.
Reese fit venir à elle le contenu d'un verre plein d'eau, rose celle-ci, et tenta de mélanger les deux liquides pour ensuite les diviser de nouveau. Ce genre d'exercice, recommandé par Fitz, était plutôt difficile; mais il semblait persuadé qu'elle pourrait différencier les molécules d'eau individuellement. Il avait placé beaucoup d'espoir en elle, mais ça ne la dérangeait pas. La volonté de ne pas le décevoir était bien assez de motivation pour la faire avancer, pour le moment.
Le 'ping' distinctif brisa sa concentration, et la masse d'eau s'étala sur le béton du sol avec le bruit d'un ballon de baudruche qui explose. Elle se jeta sur la console au milieu de la pièce et lut distinctement l'adresse au bout du point rouge. Circle avenue, Spencer, Virginie occidentale. Une bulle apparut sur l'écran, contenant l'image d'une femme blonde qu'elle reconnut comme étant la femme de son défunt frère. La ride du lion prononcée au milieu de ses sourcils trahissait les nombreux soucis d'une mère au foyer, et les cernes sous ses yeux les épreuves récentes qu'elle avait traversées.
On les a trouvés. Je dois prévenir les autres. Je dois aller les mettre à l'abri.
Elle se rua hors de la pièce et descendit deux niveaux pour atteindre les salles d'entraînement. Elle pensait y trouver la seule personne en qui elle avait placé l'espoir de négocier son implication, mais ne trouva que des agents qui la dévisagèrent étrangement. Mack sortit du lot, essuyant la sueur sur son front d'un revers de gant de boxe.
‒ Où est Barnes? S'enquit Reese d'une voix qu'elle voulait calme.
‒ Barnes? Il est sorti il y a dix minutes- Eh! Guerin!
Pas le temps de traîner. Il fallait absolument qu'elle fasse passer son message avant qu'ils ne lancent la machine sans elle. Elle parcourut plus de couloirs qu'elle n'en vit pendant le premier mois de sa quarantaine forcée, et finalement l'aperçut au fond de l'un d'eux, sa démarche plus lourde à gauche qu'à droite le caractérisant entre mille. Elle appela son nom, et trois autres personnes se tournèrent en même temps que lui, les yeux comme des hublots. Ils s'écartèrent maladroitement du chemin – des rats de laboratoire au vu de leurs réflexes minables – et elle put rejoindre son mentor qui tenait la porte du bureau dans lequel il avait prévu de pénétrer.
‒ Barnes, l'algorithme! On les a repérés, il faut y aller maintenant...
‒ Je sais Guerin, je sais. Daisy m'a bipé dès que l'alerte les a détectés. On allait justement discuter du plan de mission...
‒ Je veux y aller... Non, je dois aller avec eux! Il faut que tu convainques Coulson de me laisser accompagner votre équipe tactique...
‒ Guerin, ça ne sera pas possible.
Il aurait pu la gifler. Elle fit un pas en arrière, et le regard désolé qu'il lui lança ne l'émeut pas le moins du monde.
Menteur menteur menteur menteur menteur menteur-
‒ Tu m'as dit que tu m'aiderais, que tu essayerais de le convaincre, hoqueta-t-elle. Tu devais être de mon côté, ajouta-t-elle pour elle-même. Aussitôt, le souvenir de leur première altercation refit surface, et elle se demanda pourquoi elle avait cru qu'il aurait pris son parti.
‒ Tu n'es pas encore assez stable pour le terrain. Je suis désolé, Guerin, ajouta-t-il d'une voix plus compatissante. C'est impossible.
‒ Mais je n'utiliserai pas mes...
Dons? Pouvoirs? Aptitudes? Tous ces termes étaient bien trop arrogants pour exprimer la malédiction qui s'était révélée en elle après l'accident, le fléau qui bouillonnait sous sa peau et qu'elle ne parvenait pas encore à maîtriser. Bien sûr, elle savait qu'elle n'était pas prête à agir comme un agent le ferait. Mais elle ne voulait qu'être auprès de ses neveux, en tant que leur famille.
Barnes la fixa quelques instants de plus, la mâchoire serrée, puis baissa les yeux et entra dans la pièce, laissant la porte claquer derrière lui.
Une faible sonnerie retentit, annonçant l'heure du déjeuner. Un rappel du monde dans lequel elle vivait à présent : L'armée, l'ordre, la discipline. Des visages familiers passèrent devant elle pour entrer dans la même pièce, évitant son regard. Personne ne voulait d'elle dans ce bureau. Elle était comme ces parents qu'on ne laisse pas passer au-delà de la porte des urgences, alors que leur enfant gisait sur un brancard, et qu'ils ne pouvaient savoir s'il s'en sortirait ou non.
Ce n'était pas leurs affaires. C'était sa famille qu'on décimait, et ils n'avaient pas le droit de l'empêcher de les aider.
Les couloirs étaient vidés et elle regarda à sa droite, puis à sa gauche. Circle avenue. Spencer, Virginie occidentale.
Elle avait supporté assez longtemps d'être mise à l'écart du monde.
Elle se lança d'une marche pressée vers le niveau où se trouvait sa chambre. Elle y attrapa un blouson, et un sac à bandoulière dans lequel elle glissa quelques éléments personnels qu'elle avait ramené de son appartement. Elle se ravisa ensuite, posa le sac à terre, et sortit les mains vides. Si quelqu'un la voyait avec un sac et un blouson, il comprendrait, et elle n'aurait pas le temps de mettre à exécution son plan.
Elle se dirigea ensuite d'un pas décidé vers le hangar, où Mack lui avait montré une fois le fruit de sa quête. Un agent, avec qui elle s'était entraînée il y a quelques semaines, et qu'elle avait failli noyer, lui fit un signe de la main et un sourire, auquel elle mit une seconde de trop à répondre. Elle vit immédiatement, dès qu'il fronça légèrement les sourcils, qu'elle avait été repérée; Tous les employés de la base avaient été formés à suspecter certains comportements, après la découverte d'HYDRA au sein du SHIELD. Elle regarda derrière elle, mais il ne fit pas demi-tour, et ne jeta pas de regard dans sa direction. Il se contenta de tourner au premier virage, et elle se mit à courir.
Le hangar était pratiquement vide, à l'exception d'un technicien qui, en la voyant arriver, eut un mouvement de recul et trébucha sur une planche à roulette. Elle s'avança vers lui et, sur un coup de bluff, l'attrapa par le col et arma le poing.
‒ Dégage de là, ou je te noie dans ta propre pisse, pigé?
Il hocha la tête plusieurs fois, et partit dès qu'elle le lâcha. Elle n'avait aucun doute qu'il sonnerait l'alerte tout de même, mais elle gagnerait peut-être du temps.
Un seul Quinjet était capable de voler. Les autres étaient soit absents, soit en révision, des dizaines de pièces éparpillées tout autour comme un puzzle géant. Elle passa sous une aile et ouvrit un panneau de contrôle, forçant l'ouverture du deck. Les soupapes soufflèrent bruyamment, et la passerelle amorça sa descente. Dans une autre vie, elle aurait pu arranger ce système et accélérer le processus, mais elle n'était pas là en tant que mécano. Elle pénétra dans l'appareil, se rua sur les commandes, et lança le préchauffage. Puis elle leva les yeux et poussa un juron. Le toit n'était pas ouvert.
Ses pas résonnèrent quand elle descendit de l'avion, hésitant quelques secondes sur la direction à prendre. Puis elle le vit: Un panneau de commandes, gros comme une armoire à fusibles, sur le mur près de l'entrée. Elle courut, trébuchant sur une pale de moteur usagée, et ouvrit le panneau sans ménagement. La porte du placard tapa contre le mur et résonna, alors qu'elle enclenchait le mécanisme du toit après avoir lu quelques étiquettes sous les boutons et manettes.
Le bruit sourd du toit qui se rétractait sonnait comme une menace, et des gyrophares orange éclairèrent soudainement la pièce, signalant habituellement aux ingénieurs munis de casques de ce qui se passait. Reese entendit des pas lourds se rapprocher, et se rua vers le Quinjet. Une sensation de froid en haut de son crâne lui fit lever les yeux, et elle se rendit compte qu'il pleuvait. Le béton du hangar se borda de milliers de tâches rondes qui couvrirent le sol en quelques secondes. Le genre d'averse qu'on ne voyait que trois ou quatre fois par an, même à Philadelphie.
Le souffle des réacteurs du Quinjet ne laissait pas le temps aux gouttes de pluie de pénétrer ses vêtements. La cacophonie du toit, de la pluie et des moteurs noya l'arrivée de la vingtaine d'agents qui, dès l'entrée du hangar, braquèrent leurs armes sur Reese. Celle-ci, dos à eux, ne s'arrêta que lorsqu'une balle rebondit sur le bord de la passerelle, à un mètre cinquante d'elle. Instinctivement, elle leva les mains en l'air, de chaque côté de son visage, et se tourna vers eux.
‒ Guerin, descendez du Quinjet! Cria un agent vêtu entièrement d'un ensemble tactique noir.
Merde merde merde merde merde merde-
‒ Il faut que j'aille les trouver!
Elle ne savait pas si sa voix portait assez loin pour qu'ils l'entendent dans tout le vacarme des engins. Le vent brassé par les réacteurs faisait voler ses cheveux dans un sens, puis dans l'autre, comme une flamme qui vacille. Les pans de son blouson fouettaient ses hanches. Personne ne bougea. L'agent en noir leva le poing, et toute la première rangée d'hommes armés derrière lui s'agenouilla pour mieux se préparer. Ils se mettent en position de tir, reconnut-elle ébahie. Ils ont déjà tiré une fois.
‒ Guerin, descendez de la passerelle du Quinjet, avec les mains derrière la tête, ou nous allons devoir ouvrir le feu, rappela l'agent, et Reese secoua la tête frénétiquement.
‒ Vous m'avez déjà tiré dessus! J'ai rien fait de mal!
‒ Guerin!
C'était Barnes. Lui et l'équipe tactique qui s'était réunie pour décider du sort de ses neveux venaient d'arriver, en ligne, derrière les agents qui la visaient. Il leva la main droite devant lui, doigts écartés, comme s'il tentait d'apaiser un animal sauvage. Reese fronça les sourcils, les mains toujours en l'air. Il semblait chercher quoi lui dire, mais après plusieurs échanges de regards, elle se rendit à l'évidence: Il ne pouvait pas lui promettre une issue plus satisfaisante pour elle que la fuite. Elle fut même persuadée qu'il aurait fait exactement la même chose qu'elle.
Elle fit deux pas en arrière et nota que personne n'avait flanché.
‒ Je suis désolée, mais je ne peux pas vous faire confiance! S'écria-t-elle, et elle vit Melinda May plisser les yeux, contrariée.
La suite se passa en à peine cinq secondes. May décida de mettre un terme à ce cirque en faisant la chose la plus logique pour l'empêcher de partir: Fermer le toit. Au moment où elle se pencha sur la gauche pour appuyer sur le bouton, Reese poussa un cri et avança de deux pas, et baissa les mains devant elle.
Un des hommes agenouillés considéra le mouvement comme une attaque, et tira une fois, déclenchant des exclamations d'horreur. Les yeux rivés sur le Quinjet et la jeune femme sur sa passerelle, ils restèrent ensuite immobiles dans le vacarme du moteur.
Reese rouvrit les yeux, deux bras pliés devant son visage en guise de maigre protection. Elle balaya la foule du regard, et sa vision s'arrêta sur la pointe du projectile de métal, vrombissant comme une abeille, à quelques centimètres de sa poitrine. Comme une vitrine brisée, une mince couche de pluie s'était cristallisée autour de la balle et la contenait, l'empêchant d'achever sa trajectoire. Elle cessa doucement de vibrer, et finit par tomber lorsque l'inertie fut épuisée. Le disque d'eau solide se liquéfia lentement et disparut dans la pluie. Le tintement du métal rebondissant contre la passerelle sembla cent fois plus bruyant aux oreilles de Reese, et elle revint à elle en inspirant par à-coups tremblants.
Le toit claqua contre les parois du hangar quand il finit de se replier, et fut suivi par le bruit sourd des genoux de la jeune femme quand ils firent contact avec la passerelle. Elle posa les mains lentement derrière sa tête et baissa les yeux vers le sol, la respiration saccadée.
Quelques instants passèrent avant que quiconque ne fasse un geste pour aller vers elle, et elle comprit; Ils avaient peur d'elle. Tous savaient qu'elle ne s'entraînait pas, qu'elle n'utilisait ses aptitudes que pour faire voler des bulles d'eau d'une pièce à l'autre, qu'elle n'était pas un agent. Tous avaient une arme et tous l'avaient braqué sur elle, et pourtant, tous s'étaient sentis en infériorité, au point de devoir ouvrir le feu à cause du simple spasme d'un de ses bras.
Elle n'était plus une réfugiée à qui on accordait l'asile. Elle n'était plus un secret honteux, le résultat d'une bavure à qui on devait réparation. Elle était une menace.
Elle était prisonnière.
Un sifflement étouffé retentissait dans ses oreilles, quand Barnes poussa l'un des agents qui, d'une main tremblante, voulait lui passer des menottes. Celui-ci se rendit utile autrement en allant éteindre le Quinjet. Barnes la souleva lui-même par les aisselles pour qu'elle se remette sur ses pieds, et avant de se tourner pour la conduire hors du hangar, il dit d'une voix rauque:
‒ Je suis désolé, Guerin.
Il vit les larmes couler sur ses joues et baissa les yeux.
Les deux «dames pipi» de Reese fermèrent la porte du sas, mais elles ne purent cacher l'exaspération sur leurs visages avant d'avoir totalement disparu.
S'il avait subsisté jusqu'alors un doute concernant le statut de la jeune femme au sein de la base, il n'y en avait dorénavant plus. Selon Fitz, les chambres de contention et d'isolation – les CCI, de leurs petits noms – n'avaient pas servi depuis un très long moment. Plusieurs inhumains y avaient séjourné, et c'était maintenant sa petite pension personnelle, tout inclus. Les services comprenaient deux agents délégués à sa surveillance, qui avaient également pour ordre de l'observer pendant qu'elle se douchait, et de rester devant la porte des toilettes quand elle devait se soulager.
Les sas étaient normalement conçus pour qu'un détenu – appelons un chat un chat – puisse être autonome hormis pour les repas; La première modification apportée aux locaux de Reese fut de condamner les arrivées d'eau, l'obligeant ainsi à être escortée dans les douches communes, qui étaient évacuées à heures fixes pour qu'elle se lave. Pour ce qui était des pauses pipi, il devait y en avoir trois dans la journée, mais ils n'étaient pas assez cruels pour l'empêcher de pisser quand elle le souhaitait. Aussi, Reese avait décidé de faire grimper le chiffre à cinq par pure désobéissance civile, et les deux agentes missionnées à sa surveillance n'appréciaient guère ce chaperonnage.
Elles n'appréciaient pas non plus d'être surnommées «dames pipi».
Les murs et le mobilier, tous blancs, contrastaient avec les vêtements sombres qu'ils l'avaient autorisée à conserver, en plus des effets personnels qu'elle avait fourré dans son sac avant sa grande tentative d'évasion. Elle y aurait bien jeté une bouteille de whisky si elle avait su qu'il s'agirait de la seule chose qu'elle garderait.
Cela faisait deux jours seulement, mais à ne rien faire, les heures semblaient s'allonger sans fin, comme un vieux chewing-gum qu'on tirerait d'une semelle. Les pénitentiaires disposaient au moins de télévisions, ou de livres. Elle n'avait plus qu'à revêtir une camisole de force et le tableau serait complet.
Reese avait tout de même utilisé ce repos forcé pour réfléchir à cette agaçante, narquoise petite voix dans sa tête, qui semblait ponctuer tout ce qu'elle ressentait ou faisait. Elle avait pris beaucoup plus de place au fur et à mesure des semaines, ce qui ne pouvait être une coïncidence. D'aussi loin qu'elle s'en souvienne, elle avait toujours eu ce petit diable sur une épaule, qui critiquait chaque décision avec une sévérité piquante; Mais n'était-ce pas le cas de tout le monde? La seule chose qui l'inquiétait était le pouvoir que la petite voix pourrait avoir sur elle, en particulier dans des situations dangereuses. Jusqu'alors, elle n'avait été que négativité.
Des phalanges tapèrent trois fois contre la porte du sas, et Reese lutta contre un rictus railleur.
Demandez la permission d'accéder à l'antre du dragon!
Elle se redressa sur le bord du lit, les mains sur les genoux, et attendit de devoir saluer le prochain idiot qui viendrait prendre sa tension, lui apporter un repas ou récupérer son linge sale.
Ou te mettre une balle dans la tête, qui sait.
Le visage qui apparut lui tira un grognement exaspéré.
Barnes ferma la porte derrière lui et fit quelques pas pour se positionner contre le mur du fond. Reese releva les pieds et les croisa à l'indienne, les yeux fixés sur la porte. Il se passa quelques secondes sans que l'un d'eux ne brise le silence.
‒ Ce n'est pas un hall de gare ici, alors si ça ne te dérange pas, intervint Reese en pointant la porte.
‒ Je viens te chercher pour ton entraînement.
Elle le regarda, ébahie. Il ne manquait pas de toupet, c'était sûr!
‒ Tu ne te foutrais pas un peu de ma gueule, Barnes? C'est marrant pour toi?
‒ J'ai l'air de rire?
‒ Je suis là dedans par ta faute, alors il vaudrait mieux...
‒ Ma faute? En quel honneur? coupa-t-il d'un ton sec.
Avec véhémence, Reese lui rappela son refus catégorique de proposer sa participation à la mission, sous prétexte qu'elle n'était pas assez entraînée. Il avait fermé les yeux pendant sa tirade, comme si elle chantait une chanson et qu'il se souvenait de la mélodie. Il glissa ses deux mains dans ses poches de pantalon et hocha la tête; Tout dans ses mimiques donnait l'impression à Reese qu'il la prenait pour une idiote.
‒ Je ne t'ai pas empêché d'être assignée à cette mission, le directeur Coulson en a donné l'ordre, l'en informa-t-il simplement.
‒ Coulson n'était pas là quand je t'ai demandé cette faveur dans le couloir, contredit-elle.
‒ Guerin, tu m'as demandé de lui parler il y a déjà plusieurs jours, et je l'ai fait presque aussitôt. Deux fois, en réalité. C'était toujours non.
La jeune femme sentit le rouge qu'elle avait dans le cœur se muer à présent dans ses joues pour une toute autre raison. Il aurait été plus simple de rester éternellement en colère, et elle pensait avoir besoin de celle-ci comme un fuel.
Mais à présent, cela semblait tout de même injuste.
‒ Donc, ce que tu as répondu dans le couloir...
‒ Je ne suis pas en mesure de refuser quoi que ce soit à qui que ce soit ici, Guerin.
‒ Coulson te fait confiance.
‒ Le directeur Coulson fait confiance à Steve Rogers, corrigea Barnes avec un soupir.
Elle le vit passer machinalement la main droite sur son biceps gauche, lissant la manche de sa veste de survêtement. Tout dans sa posture indiquait qu'il était un soldat, et pourtant rien dans son discours ne montrait une once de respect pour la discipline imposée dans la base. On sentait bien, le plus souvent, qu'il n'avait pas besoin d'être là. Il était cependant rare qu'il montre également ne pas avoir envie d'y être. Reese repensa au regard qu'il lui avait lancé avant que May ne ferme le toit du hangar, et serra ses mains autour de ses chevilles.
‒ Si ça n'avait été que toi, tu m'aurais arrêtée?
‒ J'aurais été obligé de faire quelque chose, finit-il par répondre après un temps de réflexion.
‒ Mais est-ce que tu aurais voulu le faire?
‒ Tu n'es pas la seule personne qui n'a pas envie d'être là, tu sais. Je te donne une option, c'est tout. Si tu préfères la cellule, c'est ton choix.
Reese prit le temps d'assimiler cette nouvelle façon de voir sa pension. Barnes devait être le seul de toute la base qui daignait compatir.
Et ça t'étonne? Il est barjo, le coco.
Non pas qu'elle puisse juger qui que ce soit. Et au moins, elle pourrait avoir des nouvelles de l'opération en dehors de la chambre. Le plus important restait d'essayer de sauver ce qui restait de sa famille.
‒ OK pour l'entraînement alors, décida-t-elle.
Les deux dames pipi avaient été remplacées par trois agents armés. L'un d'eux se tenait à présent dans un coin de la salle de sport, arme en main. Cela n'eut pas l'air de déranger Barnes, à l'inverse de Reese. Les constants coups d'oeil qu'elle jetait dans sa direction eurent raison de son attention, et le bras de son entraîneur s'abattit sur son épaule avec douleur.
‒ Le principe, c'est d'éviter le coup, Guerin.
‒ Ouais, ben la menace la plus préoccupante est pas face à moi...
Bucky suivit le regard de la jeune femme vers l'agent. Il avait le cou rentré dans les épaules, les mains serrées autour de son fusil, doigt sur la détente. Une corde au cou d'un pendu serait moins tendue que lui. Il était fascinant de penser que cette fois, ce n'était pas à cause de lui.
‒ Je pense qu'on peut se passer de vos services ici, agent...? Demanda-t-il sans expression.
‒ Ordres du directeur Coulson, Monsieur, furent les seuls mot que prononça l'agent.
Reese fit la moue, les lèvres pincées et les mains sur les hanches. L'expression vaguement insultée de Barnes alors qu'il perçait du regard le bonhomme lui fit oublier momentanément qu'elle risquait sa vie à chaque excès de zèle.
‒ Même pas un nom, hein? Pas grave, je vais l'appeler Jeff la gâchette.
‒ Écoute Guerin, je sais que se faire tirer dessus, c'est impressionnant la première fois...
‒ Le bon nombre devrait être zéro fois! S'exclama la jeune femme. J'aimerais juste connaître le nom du gars qui a reçu l'ordre de tirer à vue!
‒ Peu importe, si tu arrives à arrêter les balles comme tu l'as déjà fait.
‒ Tu crois que je m'inquiéterais autant si je savais comment? J'ai aucune idée de ce qui cause le phénomène.
Bucky passa une main sur ses cheveux pour dégager son front. Il sortit de sa poche la montre connectée de Reese et la lui tendit.
‒ Daisy et toi, vous avez déjà bossé là-dessus. Ce sont tes émotions qui contrôlent tes réactions, alors on doit partir de là. Qu'est-ce que tu as ressenti à ce moment-là?
Reese rit sans joie. Elle lui arracha la montre des mains et l'enfila.
On a adoré l'expérience, tiens!
‒ Ce que j'ai ressenti? J'étais putain de terrifiée, il me semble. Je dirai un bon quatorze sur dix en terme de peur de mourir. Là, je suis seulement à sept et demi.
Elle pointa les chiffres sur la montre indiquant son pouls rapide. Bucky fronça les sourcils, puis après un instant de réflexion, s'éloigna vers le fond de la salle où reposait son sac. Il en revint avec une arme de poing et une bonbonne de trois litres d'eau sous le bras, et la montre de Reese se mit à sonner lorsqu'elle s'en rendit compte. Bucky leva sa main libre ‒ le bras droit ‒ vers elle pour la rassurer, et lui donna la consigne de respirer profondément.
‒ J'ai juste besoin de tester ton niveau de réaction au danger, et on n'arrivera à rien en discutant.
‒ Ça ne servira à rien sans flotte à proximité non plus.
Bucky glissa le pistolet dans la bande de son pantalon, puis ouvrit la bonbonne et renversa son contenu par terre. Le geste parut comique, mais Reese se souvint qu'un homme plutôt remonté tenait la garde juste derrière, prêt à la trouer comme une passoire à la moindre menace. Elle colla ses bras le long de son corps, poings serrés, tandis que la montre continuait de sonner. Il fit un pas devant elle couvrant son champ de vision.
‒ Monsieur..., appela l'agent avec un ton menaçant.
‒ Vous pouvez sortir, ordonna Barnes.
‒ Sergent Barnes, j'ai des ordres!
‒ Vous croyez pouvoir faire plus que moi ici ?
Le ton de son mentor n'eut pas pour effet de réduire son rythme cardiaque. Reese se demanda si Barnes avait eu à parler souvent en tant que son alter ego. Elle imagina que ses victimes auraient préféré ne jamais entendre cette voix.
‒ Allez dire au directeur que je supervise l'entraînement de Guerin, que je suis armé, et que je vous ai congédié. Faites votre rapport.
Elle ne se tourna pas, et ne se détendit que lorsque la porte claqua. Bucky baissa les yeux vers elle et haussa les sourcils.
‒ Jeff n'est plus là.
‒ Je peux pas dire qu'il me manquera.
‒ Je n'en suis pas si sûr, marmonna Barnes.
Reese n'eut pas le temps de plaisanter sur les dizaines de raisons pour lesquelles elle ne pleurerait pas le congé du garde. Barnes avait fait deux pas en arrière, empoigné son arme, et visa le milieu de son front avec une vitesse qui lui coupa la respiration. Il ne lui suffit que d'un quart de seconde pour lire dans les yeux du soldat quelle était la prochaine étape. Il n'y avait pas d'explication, ni de doute, ni d'hésitation. Elle hurla quand le coup partit et tomba à la renverse, se cognant l'arrière de la tête contre un mur. La montre sonnait comme pour rythmer ses cris, étranglés derrière le bouclier de ses bras contre son visage.
‒ Tout va bien, Guerin.
Le goût du vomi prit place dans sa bouche, attisé par sa respiration trop laborieuse. Tous les bruits étaient sourds ‒ Si ce n'était pas la mort qui venait, elle ne savait pas ce que c'était. Le mur disparut derrière elle, et la sueur coula le long de son dos. Ses mains étaient pressées sur son front.
‒ Ouvre les yeux, inspire profondément.
Au bout de quelques instants, elle parvint finalement à faire ce qu'il disait et roula sur ses avant bras, à quatre pattes. Elle put voir que le mur en question n'avait pas été un mur, et que la sueur dans son dos n'était pas de la sueur. La douleur qu'elle s'attendait à ressentir n'était pas là. Elle était peut-être vraiment en train de mourir?
‒ Tu n'es pas blessée, c'était une balle à blanc.
Le dôme dans lequel elle s'était réfugiée se liquéfiait doucement autour d'elle, comme l'éclat d'eau de pluie autour de la balle deux jours plus tôt. Barnes posa le pistolet à terre et donna un coup de pied dedans pour l'écarter.
Reese tourna la tête vers les agents armés, qui étaient entrés en trombe après le coup de feu. Barnes leur lança quelques mots, qu'elle entendit distinctement cette fois. Le dôme avait dû bloquer les sons. Les agents se lancèrent un regard avant de reculer hors de la pièce, en silence.
Une fureur qu'elle n'avait jusqu'alors jamais ressenti s'empara d'elle, et elle bondit sur ses pieds.
‒ Espèce de fils de pute! Hurla-t-elle tout en poussant Barnes de toutes ses forces. Putain de barjo!
‒ Guerin, calme-toi.
‒ Tu m'as tirée dessus, je ne peux pas me calmer!
‒ Si, tu peux. Viens par là, ordonna Bucky en saisissant les épaules de la jeune femme dans l'espoir de la faire asseoir.
Elle se débattit et martela ses jambes de coups de pieds, les bras complètement bloqués par son emprise. Après quelques minutes de bataille et de jurons, son pic d'adrénaline finit par redescendre, et la montre s'arrêta de sonner. Bucky desserra sa poigne et laissa le silence finir d'apaiser la jeune femme.
‒ Je sais que ce n'est pas facile, mais on sait que tes émotions contrôlent tes pouvoirs, dit-il finalement.
‒ Putain Barnes, on le savait déjà, ça...
‒ Peut-être, mais maintenant on sait que ton instinct de préservation ne se manifeste que par la défense.
Reese essuya un reste de larmes d'un revers de manche et fixa Bucky avec confusion. Il soutint son regard quelques secondes, puis regarda devant lui.
‒ Tu n'es pas faite pour faire du mal aux gens, Guerin. C'est ce qu'on va démontrer.
Bien que l'idée qu'au moins une personne dans toute la base comprenne enfin sa nature inoffensive ait été attrayante, le fait qu'il s'agisse de James Barnes, un soldat de plus de cent ans aux multiples personnalités venant juste de lui tirer dessus sans cligner des yeux, était extrêmement décevant. Elle s'accroupit et laissa tomber sa tête dans ses mains.
‒ Je sais pas si je suis assez forte pour supporter tout ça, avoua-t-elle d'une petite voix.
‒ … Tu m'as demandé tout à l'heure si j'avais voulu te laisser partir la nuit dernière.
‒ Tu as dit non.
‒ Je n'ai pas répondu, contredit Bucky d'une voix plus cinglante qu'il l'aurait voulue.
Il n'y avait pas de rattrapage à ce qu'il venait de faire une fois de plus. Y avait-il d'autres méthodes moins radicales? S'il avait pris quelques jours de plus pour penser à une stratégie, peut-être. Seulement, deux jours sans percevoir de solution, sans voir quiconque essayer d'amorcer un contact avec Reese avaient fini par avoir raison de son stoïcisme. La gamine n'avait fait de mal à personne, elle avait simplement perdu patience, avait-il dit à qui voulait l'entendre lors du débriefing de l'incident. Mais au terme des discussions, rien n'avait été décidé en faveur de Reese Guerin. La sécurité des autres était la priorité. Un sale goût n'avait pas quitté sa bouche depuis, et il avait décidé que sa priorité à lui était de la sortir de sa cage, même pour quelques heures par jour. Il n'avait pas particulièrement réfléchi au comment, trop obnubilé par la sensation de participer à quelque chose qui ne lui plaisait pas du tout.
Tout ce qu'elle avait fait de mal, c'était de survivre à ce crash, et tout s'écroulait autour d'elle depuis sans qu'elle le mérite.
‒ Si j'avais su que tu pouvais te défendre de la sorte, alors j'aurais sans doute hésité à te retenir.
‒ Alors pourquoi les autres ne pensent pas comme toi?
L'amertume dans son ton se refléta sur le visage de Reese lorsqu'elle leva la tête pour le regarder.
‒ ...Ils ne sont pas passés par là.
‒ Conneries. Daisy‒
‒ Tu sais ce que je veux dire, interrompit Bucky avec un soupir.
Cela faisait une éternité qu'il n'avait pas autant parlé, et la fatigue qui accompagnait son effort se fit ressentir par le biais d'un début de migraine. Son inconfort n'échappa pas à Reese. Elle se demanda s'il allait avoir des bleus aux jambes, à cause de ses coups de pieds. Elle avait déjà une bosse à l'arrière du crâne, pour sa part. Elle se releva et s'empoigna des deux bras pour se donner contenance.
‒ Désolée de t'avoir frappé.
‒ C'était mérité, je t'ai tiré dessus.
Il ramassa le pistolet et alla le ranger, non sans remarquer que la montre de Reese avait recommencé à sonner. Il s'assit sur le banc, dos droit, jambes écartées.
‒ Je me fous que tu aies peur de moi, mais il va falloir que tu l'endures. Je suis le seul qui veuille t'encadrer pour l'instant.
La jeune femme ferma les yeux et respira profondément quelques secondes.
On serait pas sur un bon vieux Syndrome de Stockholm?
‒ OK. Quel est le prochain exercice?
La montre arrêta de sonner, et Bucky hocha la tête.
‒ Ramasse la flotte et pare mes coups avec.
Circle avenue. Spencer, Virginie occidentale.
La sonnette retentit au rez-de-chaussée. Un crissement sordide, pas agréable aux oreilles, que le petit Ryan qualifiait de « cri de sorcière ». Son grand frère Joshua se faisait une joie d'imiter le son ignoble quelques fois, alors qu'il essayait sans succès de dormir. Partager sa frustration faisait partie de l'expérience d'être issu d'une fratrie, il fallait croire.
Johanna, la mère des enfants, releva la tête du sol jonché de pièces de puzzle et fixa la porte, puis le calendrier. La date d'aujourd'hui était marquée d'un grand rond gribouillé au feutre violet. Ce n'était pas elle qui avait indiqué l'importance de cette date.
Elle attendit que la sonnerie raille une deuxième fois, et se dirigea vers la porte tout en se remémorant son discours. Elle avait mémorisé les noms et les titres, les avait récité plusieurs fois, et elle n'avait pas le droit à l'erreur ‒ Dylan avait été clair sur ce point.
La porte s'entrouvrit sur une jeune femme vêtue d'une casquette et d'un pardessus noir floqué d'un quelconque insigne, un calepin dans les mains.
‒ Bonjour madame, je vous prie de m'excuser de l'intrusion. Nous venons pour le recensement du comté, en vue des prochaines élections. Nous aimerions vous faire remplir un questionnaire rapide?
Le trac prit Johanna. L'entrebâillement de la porte n'était pas plus large que sa tête, et pourtant elle se sentait comme nue. Il n'y avait pas de retour en arrière, la machine était lancée.
‒ Combien êtes-vous? Demanda-t-elle d'une voix qui se voulait assurée, sans succès.
‒ … Euh, il y a moi, et un autre collègue quelques rues plus bas. Le coin n'est pas grand.
‒ Et les quatre agents dans la voiture postée au bout du cul-de-sac?
La jeune femme à la casquette cligna plusieurs fois des yeux et fit un pas en arrière.
‒ Je ne crois pas que je vous suis...
‒ Vous n'êtes pas là pour ça. Votre nom...
Johanna déglutit, plus effrayée de trébucher sur sa propre langue que de tout autre danger, à présent.
‒ Votre nom est Daisy Johnson, votre collègue est l'agent May. Vous travaillez pour le SHIELD.
‒ ...Comment...?
‒ Je veux que vous appeliez votre patron, Phil Coulson. Je veux que vous nous apportiez une protection policière, et je veux que vous ayez l'air d'être des fédéraux.
Daisy fronça les sourcils, soudain consciente que leur planque bien ficelée avait été un échec cuisant et que malgré leur assurance, ils s'étaient fait avoir depuis le début.
‒ Mais surtout, je veux que vous m'ameniez Reese.
