Alea Jacta Est

Chapitre 15

-Jon Snow, frère juré de la Garde de Nuit, bâtard de Lord Eddard Stark.

Jon avançait, quelque peu intimidé. Voyager vers le Sud était déjà une aventure en soi. Se voir invité au mariage par un roi, sur la demande de sa sœur légitime, en était une autre. Alors, se voir accueilli dans la salle du trône par le roi lui-même ! Joffrey demeurait physiquement inchangé, quoi qu'il lui parût plus calme, peut-être moins faux. La première fois qu'il l'avait vu, il avait eu l'impression de voir un hypocrite. A ses côtés, vêtue de gris et de bleu, les couleurs des maisons qui coulaient dans ses veines, un médaillon Lannister au coup, Sansa rayonnait. Le Corbeau croisa le regard de son père, lequel eut pour lui un sourire doux et chaleureux. L'adolescent s'agenouilla devant le trône de fer.

-Jon Snow, soyez le bienvenu à Port-Réal. Déclara le jeune roi

-Votre Grâce, c'est un honneur de vous revoir. Je vous remercie humblement pour l'invitation que vous avez eu la bonté de m'envoyer.

-C'est ma fiancée qui me l'a demandé. Selon elle, son bonheur n'aurait pas pu être complet sans la présence de son frère à ses côtés.

Il releva la tête, surpris. Sansa n'avait jamais été réellement méchante avec lui mais elle suivait les enseignements de sa mère et selon cette doctrine, les bâtards étaient une chose ignoble. Qu'est-ce qui avait pu la faire changer d'avis ? Ou peut-être tout simplement que contrairement à leurs adelphes, elle avait eu trop peur de désobéir à Lady Catelyn. Peu importait : le geste le touchait énormément. Joffrey échangea un regard avec sa future épouse, laquelle se leva et, sous les yeux médusés de la cour, enlaça le fils illégitime de son père. Les murmures s'élevaient déjà :

La future reine des Sept Royaumes enlaçant un bâtard !

-Je te demande pardon, Jon. Lui glissa-t-elle à l'oreille. Pour tout.

Il la serra un peu plus. Elle sut alors qu'elle était absoute de tous ses péchés. La foule se dispersa. Ned prit son fils à part.

-Il me semble que je t'ai fait une promesse, mon garçon.

Le cœur de Jon battait à se rompre.

Il allait savoir qui était sa mère.


-Pensez-vous qu'elle ait baisé la princesse Targaryen pour obtenir son titre ?

-Oh, vous savez, vu son surnom et les raisons de son premier mariage !

Les commérages étaient de plus en plus cruels. Amerei les détestait mais se refusait d'y répondre. Bien sûr qu'elle avait demandé à Daenerys les raisons de son geste et la réponse avait été laconique : « parce que vous le méritez plus que quiconque ». Elle avait depuis reçu de nombreux corbeaux de ses parents, se souvenant soudainement qu'ils avaient une fille, son importante nouvelle la faisant renaître à leurs yeux négligents. Ils pensaient que si Marissa et Walda avaient été engagées comme dames de compagnie pour la dernière des Dragons, c'était sous son influence et ils demandaient à la jeune fille d'user un peu plus de son influence sur elle pour obtenir des faveurs. Sa génitrice, si prompt à l'insulter, jouait les maquerelles par correspondance, l'incitant à séduire la khaleesi. Les promesses d'oreiller avaient apparemment plus de poids que les paroles d'un roi prononcées à haute voix. La demoiselle brûlait chaque missive après lecture, ne rapportait rien à sa mécène, estimant qu'avec l'inestimable cadeau qu'elle lui avait fait, elle ne pouvait pas l'embarrasser avec la mauvaise éducation des auteurs de ses jours.

-Vos propos sont indignes ! S'écria une voix

Elle se retourna.

Lancel.

Sur lequel on commençait aussi à baver : si leur amitié avait semblé improbable au début, désormais, on se demandait si Tywin n'avait pas senti le vent tourner et ainsi placé son neveu pour asseoir un peu plus la suprématie des Lannister sur le continent.

-Nul doute que la princesse Daenerys vous ferait rôtir avec ses dragons si elle vous entendait !

Il s'approcha d'Amerei.

-Je suis navré.

-Ce n'est rien, je suis habituée.

-Vous ne devriez pas l'être

Il lui offrit son bras et ils marchèrent en direction de la cour intérieure du château.

-En avez-vous parlé à la princesse ?

-Elle a mieux à faire et je doute qu'elle puisse agir.

-Elle pourrait les menacer de leur couper la langue. Le roi le ferait.

-Les pauvres, les langues, c'est tellement utile et plaisant dans certaines situations.

L'ancien écuyer du roi rougit. Elle eut un rire : elle se sentait déjà mieux.


-Votre Grâce, Lord Willas Tyrell.

Cersei s'arma de courage. Elle n'avait guère envie de voir cet homme mais elle l'avait promis à Joffrey. La distance avec laquelle il la tenait éloignée de lui la tuait. Ses mots tournaient sans cesse dans son esprit.

Il l'accusait de préférer le pouvoir à l'unité de leur famille, à son bonheur.

Il était jeune, elle le lui pardonnait mais était-ce si mal de convoiter un peu de cela ? Elle qui avait subi ce mariage, les assauts de Robert, les divers avortements pour ne pas lui donner d'enfants de son sang, elle qui avait attendu la moitié de sa vie, était-ce si déconnant de vouloir cette rétribution pour toutes les peines qu'elle avait endurées ?

-Faites-le entrer.

Pour en finir au plus vite.

La reine douairière l'avoua, elle ne s'était pas attendue à cette vision : Lord Willas, futur héritier de Hautjardin, était… beau. C'était d'ailleurs la première fois qu'elle trouvait un homme autre que Jaime beau. Il ne serait jamais son frère mais nier ses atouts aurait été inique. Grand, élancé, il avait des cheveux courts et d'un châtain si foncé qu'on les aurait crus noirs, des yeux en amande tendre, une moustache entretenue. Des lanières aidaient à maintenir sa jambe abîmée droite. Sa claudication était étonnamment légère. Il s'approcha, s'inclina. Tout en lui respirait l'élégance.

-Votre Grâce, c'est un véritable honneur.

Elle lui offrit sa main, il la baisa.

-Les rumeurs vous font défaut : vous êtes plus belle encore que n'importe quelle description que l'on a pu me faire.

Elle sourit.

-Vous me flattez. J'ai huit ans de plus que vous, j'ai eu des enfants.

-Votre Grâce, je flatte, il est vrai mais jamais sans fondement.

Ils s'installèrent. Une septa restait dans un coin, discrète, ce qui ennuyait Cersei : elle avait passé l'âge d'avoir un chaperon !

-Le roi a dû vous parler de son projet de nous unir.

Autant ne pas tourner autour du pot.

-En effet, Votre Grâce. C'est une offre qui me touche profondément : le roi me confiant le bonheur de sa mère, c'est un privilège. Cependant, il m'a expliqué vos craintes.

Le discours tenu par le noble l'étonna : Joffrey avait-il réellement répété ses paroles ?

-Mes craintes, Lord Willas ?

-Le roi vous veut heureuse. Et bien que je n'ai pas d'enfant, je pense pouvoir entendre les peurs d'une mère, laissant son enfant derrière elle, à des lieux d'elle, alors qu'il porte une charge si lourde. Le roi refuse que vous vous mariez si vous n'y consentez pas. Et Votre Grâce, si vous ne désirez pas de cette union, je n'imposerai pas ma volonté. Le consentement d'une dame m'est bien trop précieux.

Faisant mine de savourer son vin dornien, Cersei tentait de cacher son trouble. On lui avait dit que le petit-fils de la Reine des Epines était galant, cultivé, gentil… mais aussi peut-être un peu fade. Et pourtant, face à cette compréhension, cette douceur, elle se trouvait désarçonnée : elle n'y était plus habituée.

-Vous accepteriez mon refus ? Murmura-t-elle

-Bien entendu. Je serai honnête : vous avoir pour épouse serait une fierté. Mais je préfère avoir votre estime plutôt que votre main.

-Si je vous épousais… à quoi ressemblerait notre vie ?

Il se saisit de sa coupe, profitant à son tour de l'alcool.

-Il est hors de question de vous séparer du roi et du prince Tommen. Je m'arrangerai pour que nous demeurions ensemble à Port-Réal. Je confierai à mon frère la gérance de nos terres : il est capable et a toute ma confiance. Je vous serai fidèle, je tâcherai de me montrer digne de vous, je me montrerai attentionné et tendre.

-Et si je voulais entrer au Conseil aux côtés de mon fils ?

-Je vous soutiendrai. Vous avez régné aux côtés de feu le roi Robert, votre sagesse guiderait le royaume. Mon rôle serait de vous soulager autant que possible.

Prise d'un rire, elle lui dit que cela serait une image étonnante, elle travaillant et lui, dans leurs appartements, à s'occuper du foyer voire d'éventuels enfants. Il sourit.

-Cela ne me dérangerait guère. J'aimais m'occuper de mes plus jeunes adelphes. Je lisais à Margaery, je lui dessinais des constellations.

-Mais vous aspirez peut-être à diriger.

-J'ai été élevé ainsi et si on m'en offrait l'opportunité, je la saisirai. Mais jamais aux dépens des gens qui me sont chers. Nous pourrions travailler ensemble et laisser les enfants entre les mains capables d'une nourrice ou d'une septa.

-Et si je ne vous donne pas d'enfants ? Vous êtes le légataire de votre père, cela serait mal vu.

Il but.

-J'ai deux frères cadets, une sœur benjamine. Mon cher Garlan vient de se marier, si les Sept le veulent, il sera bientôt père. Loras pourrait rencontrer une gente demoiselle. Enfin, si par malheur mes deux frères n'ont pas d'enfants, resterait alors Margaery puis nos pléthores de cousins.

La reine reposa sa coupe.

-J'aimerais vous revoir, Lord Willas.

-Cela serait un plaisir bien plus qu'un honneur, Votre Grâce.

Il la quitta, la laissant pensive. C'était trop beau, bien trop beau pour être vrai, un homme pareil ne pouvait pas exister… elle devrait se renseigner sur lui. Cependant, en elle, il y avait un espoir… Sans oublier Jaime, sans jamais l'oublier, en restant prudente, peut-être pourrait-elle enfin connaître un mariage heureux ?


-Amerei, je suis fâchée contre vous.

Amerei baissa la tête comme une fillette grondée. Daenerys se leva, lui frotta le bras avec douceur.

-Pourquoi ne pas m'avoir fait part des horribles paroles que vous entendez depuis votre nomination ? De ces courriers affreux de vos parents ?

La jeune fille se demanda un instant comment la princesse pouvait le savoir avant de sentir la brûlure de la déception et de la trahison : Lancel avait dû tout raconté à la Targaryen.

-Ne lui en voulez pas. Dit-elle comme si elle avait lu son esprit. Lancel s'inquiétait pour vous, il vous veut heureuse. Il a eu raison de venir me voir.

-Je ne voulais guère vous déranger avec ces détails infimes…

-Infimes ? Ami, vous êtes ma légataire, presque ma fille à la vérité. Oui, même si vous êtes plus âgée que moi, c'est amusant.

La Frey sourit enfin.

-Ennuyez-moi avec vos soucis. Amerei, vous êtes mon amie. Je suis votre alliée. Je suis là pour vous.

-Votre Altesse…

-Oui ?

Ses yeux de biche croisèrent son regard améthyste.

-Je veux abandonner mon nom et prendre le vôtre.