Depuis une dizaine d'années, le refuge pour animaux Double Circle de Scott McCall estun havre de paix pour les créatures errantes, blessées et abandonnées. Les murs externes de l'établissement, recouverts de graffitis, contrastent avec l'intérieur soigné et chaleureux. Habituellement, les aboiements des chiens et les miaulements des chats résonnent dans l'air, mais ce soir, le silence règne dans la salle de traitements.
Le refuge est fermé. Les trois derniers employés ont quitté les lieux depuis une trentaine de minutes, la garde de nuit est sur appel chez lui. Scott est penché sur un chien blessé, un labrador marron aux pattes ensanglantées. Les plaies tailladées ont été infligées délibérément par un jeune garçon qui avait de terribles antécédents en ce genre de torture animale. Scott avait réussi à convaincre les parents de l'enfant de mieux surveiller leur futur tueur en série.
De sombres boucles flottant devant des yeux bruns tristes lui redonnent son air d'adolescent inoffensif. Il ne les a pas laissés pousser par esthétisme, mais par négligence. Passant le plus clair de son temps à parcourir les rues de Los Angeles, à chercher des animaux errants à sauver, à aider Deaton dans sa clinique, à consulter avec les différentes agences de la ville.
Le chien blessé émet un grognement faible, ses yeux marrons pleins de douleur et de méfiance. Scott murmure des paroles apaisantes, sa voix de loup résonnant dans sa cage thoracique. Le chien se calme, ses muscles se détendent sous les mains expertes de l'Alpha.
« Tu vas t'en sortir, mon grand », chuchote Scott, ses yeux rouge sang s'illuminant dans la pénombre.
Il nettoie les plaies avec minutie, appliquant des onguents de la clinique Deaton et des bandages. Scott met un cône de plastique autour du cou du chien qui le regarde avec exaspération. Scott ne peut que lui sourire et lui expliquer la raison derrière cette humiliation. Le chien errant continue à l'observer comme s'il comprenait chaque mot.
Le refuge Double Circle , un nom dont Stiles s'était moqué à gorge déployée, est plus qu'un simple lieu de travail pour Scott. Depuis l'année dernière, il y passe ses journées et ses nuits, évitant la maison, évitant les souvenirs. Il caresse l'animal un moment avant de le prendre dans ses bras et de le ramener à sa cage.
Scott range la salle de soins, accroche son sarrau blanc et se dirige vers le bureau auquel aucun de ses employés n'avait accès. Seuls Allison et Deaton avaient une clé de cette pièce juste à côté de son bureau de directeur. Le local est un chaos organisé. Les murs, à hauteur du centre, sont en liège et, suspendus par des punaises de différentes couleurs, se trouvent des cartes, des photos et des Post-its, des indices sur les créatures surnaturelles ou humainement monstrueuses rôdant dans Los Angeles et sur lesquels il garde un œil.
Sur un des murs, il a des nouvelles de sa meute. Des photos imprimées sur du papier glacé poinçonnées sur le mur. Son Beta, Liam, est posé à côté de sa fiancée, Hikari, devant un temple japonais, Liam a les yeux fermés pour ne pas nuire à l'image. Malia et Parrish sont sur un vieux cliché, pris l'été dernier lors d'une randonnée dans le Grand Canyon. Même s'ils ne font plus partie de la meute McCall, à sa demande, Corey, Theo et Hayden donnent toujours des nouvelles de la meute de Portland qu'ils ont intégrée, il y a quinze ans. Jackson et Ethan sont sur une photo s'embrassant devant Big Ben. Aucun des thérianthropes n'a les yeux ouverts, suivant l'exemple de Liam.
Sur un autre mur, est accrochée la carte de la forêt de Paimpont, le lieu où se trouve le Nemeton de France, et un message d'Isaac Lahey est inscrit sur un post-it rose : [ Une de nos banshees mentionne que la Haute Mer lui parle d'enchevêtrement et de racine de Nemeton. Pas le nôtre à Paimpont. ]
S'assoyant à son bureau, il cogite sur le mystère d'Isaac en ouvrant l'ordinateur portatif connecté au serveur personnel de la meute. Il lance une application de message que Mason a créée avant le départ de l'Alpha pour l'université. La première notification qui apparaît est un message vocal de Stiles : « Je serai peut-être à Beacon Hills dans le mois courant, il y a un de ces timbrés, là-bas! » Lydia a transmis un message texte : [ Je ne vois pas ce qu'Isaac essaie de dire dans son dernier communiqué. ]
En déverrouillant le tiroir marqué Cas spéciaux sur un ruban adhésif collé sur la poignée, il envoie un message vocal à Mason pour lui demander des nouvelles du Nemeton et de Beacon Hills. Sur un plateau où se trouvent des stylos et autres fournitures d'écriture, un trousseau de clés de Chevrolet Camaro capte son attention. Le poids dans son ventre s'alourdit à chaque instant qu'il passe à le scruter. Le bruit lointain de la porte d'entrée qui s'ouvre le sort de ses ruminations. Scott détourne le regard du trousseau rapidement, comme puni par ses propres remords.
« Tu vas encore passer la nuit ici, Scott? »
La voix d'Allison résonne dans la pièce. Debout dans l'encadrement de la porte, une boîte de fritures à emporter à la main. Elle est habillée pour la chasse : un manteau sombre, un arc et des flèches en bandoulière, des bottes robustes à ses pieds. Elle le regarde avec un mélange de reproches et de tristesse.
« T'inquiètes », dit-elle, un sourire las aux lèvres. « Eli couche chez son ami, Donovan, avant la compétition de demain après-midi. Les coordonnées de ses parents sont sur le frigo. Scott? »
Il ne réagit pas à la voix qui adopte un ton plaintif. Reprenant sur elle, Allison se racle la gorge avant de continuer :
« C'est vraiment un bel exemple de parentalité, Scott. La dernière fois qu'il t'a vu remonte au début de la semaine. »
Le poids dans son ventre revient en force. Scott détourne le regard, évitant ses yeux. Il ne veut pas de cette conversation.
« Deaton m'a téléphoné », ment-il, prétextant un appel imaginaire. « Il a besoin de moi pour... »
Allison soupire, posant la boîte de nourriture sur son bureau.
« Bien sûr. Un de vos cas spéciaux », fit-elle en mimant le signe des guillemets de ses doigts.
Elle s'approche de lui, tentant de l'embrasser, mais Scott détourne le visage, faisant mine de ranger un dossier. La femme de grande taille recule, blessée, mais ne dit rien. Elle connaît trop bien les fantômes qui hantent son amoureux.
« Tu ne peux pas continuer comme ça, Scott », murmure-t-elle. « Tu ne peux pas continuer à te tourmenter de la sorte. »
Scott ne répond pas. Le poids dans son ventre avait glissé dans sa gorge. La tension palpable entre eux s'épaississait chaque jour. Et, il ne savait plus comment la réduire à néant.
Le lendemain après-midi, Eli Hale-McCall, la sueur dégoulinant de son visage, court sur le terrain de basketball avec ses coéquipiers, de Jefferson High, et ses adversaires, de La Hoya Animo. Le ballon émettant un son sec chaque fois qu'il rencontre le sol, les semelles des espadrilles des jeunes adolescents crissant sur le plancher. Le match est serré, l'adrénaline monte et la voix des spectateurs gronde.
Eli voit le panier, sent le poids du ballon dans ses mains, la rugosité de la peau de l'objet et tire. Le ballon ricoche sur le cercle, manquant de peu. Ses coéquipiers n'arrivent pas à se saisir du ballon. L'équipe adverse, sous la clameur rageuse du public à domicile, attrape le rebond et dribble avec justesse pour aller marquer un but.
Son équipe perd le match.
En direction des vestiaires, les regards de ses coéquipiers sont lourds de pitié ou de reproches. Eli déteste la pitié et la déception qu'il lit dans leurs yeux. Cela le ramène à des souvenirs amers qui continuent de le hanter. Aux leçons insistantes de son père pour contrer son impotence lupine. Leurs après-midis passés dans les bois de la réserve de Beacon Hills à apprendre à se transformer, à surmonter ses peurs enfantines. À chaque réplique mesquine et adolescente qu'il lui envoyait pour masquer son embarras devant son incapacité à se métamorphoser en loup, les yeux verts de son père se couvraient. « Je suis un échec dont tu as honte! » lui avait-il crié une fois, avant de s'enfuir à la maison des Hale, rénovée par Peter.
Dans les vestiaires, Eli ouvre son casier, sortant la veste en cuir de Derek de son sac de sport. Il traîne le vêtement avec lui à tous ses matchs comme porte-bonheur. L'adolescent est trop en colère après lui-même, après ses réminiscences, il sent qu'il va abîmer le vêtement déjà usé. La veste tomber sur le banc pendant que le loup se précipite dans la douche, sentant ses griffes se pointer et blesser ses paumes.
Un grondement sourd s'échappe de ses lèvres, il presse un poing contre sa bouche et essaie de se calmer. De forcer de meilleurs souvenirs passés avec son père à remonter à la surface.
Scott entre en silence dans le vestiaire. Du coin de l'œil, il aperçoit la veste sur le banc, mais il suit son ouïe pour retracer son jeune jusqu'aux douches. Allison et lui avaient été surpris de voir le temps que prenait Eli à sortir. Le match n'avait pas été des pires de l'école depuis que l'adolescent avait intégré l'équipe. À l'entrée des portes, des effluves âcres de la honte, du chagrin et du regret lui étaient parvenus. Scott a demandé à Allison de les attendre à leur véhicule. Elle n'avait pas rechigné.
L'Alpha le retrouve à utiliser l'eau glaciale de la douche pour tenter de se calmer. Des griffures profondes sur le mur déformaient les carreaux. Scott l'approche, mais reste à distance, il s'efforce de le réconforter avec le grondement montant à sa gorge.
« Qu'est-ce qui se passe? Le match était si serré, tu ne peux pas prendre la défaite de ton équipe sur tes épaules, Eli », murmure Scott, sa voix tranquille et assurée.
« J'ai été... Je suis un mauvais... Un mauvais fils. J'l'ai fait souffrir tant de fois en refusant le don lupin des Hale... » halète le plus jeune.
« Quoi? Non, Eli! De... Derek t'aimait plus que tout. »
Scott espérait que son hésitation n'ait pas paru dans sa voix. Que savait-il de la relation entre Derek et son fils? Il n'avait connaissance de leur difficulté que durant leur combat contre le Nogitsune, l'année dernière.
Eli se retourne, ses yeux jaunes incandescents de colère un moment, avant de redevenir normaux, brillant de larmes, las.
« Ah bon? Et toi? Pourquoi tu te tiens à distance? Tu passes tout ton temps au refuge… »
Scott se tait, la honte lui serrant la gorge. Il ne savait pas quoi dire, il ne se comprenait pas lui-même. Se tenant devant la forme agenouillée de son fils adoptif, pleurant dans les douches de honte, d'immense chagrin, presque un an après la mort de son père. Scott se promet de faire plus d'efforts. Il ne peut pas continuer à échouer en tant qu'Alpha, en tant que père. Sa morosité, sa mélancolie et son début de dépression ne peuvent plus prendre autant de place en lui, il a de trop lourds devoirs.
Cette nuit, Scott n'arrive pas à se sortir de ce nouveau cauchemar. L'approche de l'anniversaire du décès de Derek semble le hanter. Depuis plusieurs jours, il revit la mort de Derek en boucle. Les hurlements de rage du Nogitsune, les cris d'Eli, les mains de Derek le balançant hors du Nemeton, les flammes infernales de Parrish. « Tu es l'Alpha. Eli fait partie de ta meute, maintenant. »
Scott se réveille en sursaut, couvert de sueurs, son cœur battant à tout rompre. À moitié endormie, Allison, à ses côtés, se tourne vers lui, déposant une main gracile sur sa poitrine.
« Ça va? » grommèle-t-elle. « Scott? Tu as fait un cauchemar. »
« Oui, ça va aller », souffle-t-il, se forçant à sourire. « Rendors-toi. Je vais aller boire un verre d'eau. Je reviens. »
Scott frotte le sommeil de son visage en se dirigeant vers la cuisine. Il essaie de pivoter ses pensées vers des choses plus positives : sa famille, son refuge, ses collègues. Un ronflement venant du canapé dans le salon attire ses pas. Eli est endormi.
L'Alpha ne l'a pas entendu sortir de sa chambre durant la nuit. Ses livres, ses magazines d'automobiles, sa tablette, rien de tout cela n'est présent dans le salon. Un simple verre vide se trouve sur la table basse. Il a dû faire un cauchemar et n'est pas retourné à sa chambre?
Avec aisance, il le prend dans ses bras et le porte jusqu'à sa chambre. La porte était entrouverte et il ne l'a pas remarqué en sortant de sa chambre. Honteux, Scott secoue la tête. Il sourit à l'idée embarrassante de border un adolescent aussi grand dans son lit. Profondément endormi, Eli soupire en tirant les draps sous son cou, lui tournant le dos.
Un petit album de cuir tombe aux pieds de Scott. L'homme se penche, il ne peut s'empêcher de s'exclamer, surpris avant d'être attendri par l'objet. Un album photo? Quelle ringardité! Sur la page couverture de l'objet, dans la fenêtre, les sourires de la famille Hale lui coupent le souffle. Peter, Malia, Cora, Eli et Derek sourient de toute leur dent. Ils ont les yeux fermés pour ne pas détruire l'image avec leurs yeux brillants.
Leurs visages s'embrouillent et Scott maudit les larmes qui lui montent aux yeux. Son cellulaire vibre. Il sort précipitamment et vérifie la notification. Il ouvre l'application sécurisée de Mason. Le shérif féru de technologie répond à sa question d'hier dans un message vocal : « Rien que Parrish et moi ne puissions gérer pour le moment. Après le message d'Isaac, je suis allé à Eichen House et j'ai parlé à Meredith. Elle pense que notre Nemeton est infecté. Peter, Malia et Parrish vont aller vérifier dès que possible. »
Scott regarde son cellulaire, un sourire triste aux lèvres. La meute est dispersée, mais les liens sont toujours là, fragiles, mais résistants.
