Le garage exhale une odeur d'huile à moteur rance et de métal rouillé. Il n'est plus utilisé pour stationner leurs automobiles, mais a été transformé en un gym capable de résister à la férocité des loups de Scott et d'Eli. Les murs de béton bruts et le plancher marqué par d'anciennes taches d'essence portent les traces de leur trop grande force lupine.
Une lampe suspendue se balance au plafond par les vibrations dans l'air. L'ampoule grésille, projetant des ombres tremblantes sur les murs, comme des spectres silencieux. Chaque clignotement révèle les détails du lieu : les étagères chargées de pots de peinture, les différentes boîtes à outils, les bocaux de cire qu'utilise Allison pour les cordes de ses arcs, une simple bouteille d'arnica entrouverte posée négligemment, à côté d'une large serviette blanche. Une concoction de Deaton qui dégage une note herbacée.
Le scintillement de la lampe montre des stries de sang séché sur le sac de sable que Scott frappe avec une précision brutale. Ces traces brunâtres racontent des nuits identiques. Des poings enveloppés de bandes effilochées martèlent la toile usée. La douleur dans ses jointures commençant à s'érafler est familière, presque réconfortante.
Le rythme de Scott épouse les battements désordonnés de son cœur. Ses muscles se contractent, tendus comme des cordes prêtes à se rompre, chaque mouvement libérant une fraction de la colère qui le consume depuis un an.
Crac. Crac. Crac. Crac. Crac.
Les mots de Derek lui reviennent en boucle, un mantra morbide qui hante ses pensées. Scott revoit l'homme en flammes retenant le Nogitsune sur le Nemeton, ses yeux passant du vert au rouge sang avant de s'effondrer en cendres. « Il fait partie de ta meute, maintenant. » L'image est brûlante, indélébile. Elle s'imprime dans sa mémoire comme le chalumeau utilisé par Derek pour faire ressortir son tatouage.
Scott serre les dents, frappant plus fort, plus vite. Jusqu'à ce que le sac d'entraînement se déchire sous la violence de ses coups. Le sable s'échappe en un flot continu, formant un petit monticule à ses pieds. Scott s'appuie contre le sac, les mains tremblantes, son front moite pressé contre la toile se vidant inexorablement. Sa respiration est haletante, irrégulière, comme s'il venait de courir un marathon. La sueur ruissèle le long de son tatouage en double cercle sur son avant-bras, symbole de sa meute gravée dans sa chair. Sa plaie ouverte.
Il s'assoit sur la malle de bois ancien d'Allison, posée dans un coin du garage. Scott s'essuie le visage en essayant de se ressaisir. La serviette entourant son cou est trempée, mais il ne la retire pas. L'Alpha préfère la sensation de l'étoffe rugueuse contre sa peau, un rappel tangible à la réalité. Les bandages tachés de rouge se séparent facilement, révélant les éraflures temporaires.
Avec un grognement rauque, Scott se lève, les jambes encore tremblantes, et se dirige vers l'étagère où repose la bouteille d'arnica. Il en verse quelques gouttes sur ses mains, l'impression froide du liquide apaisant légèrement la brûlure. Ailleurs, perdu dans ses pensées, dans ses souvenirs, son cœur s'efforce de reprendre son rythme.
Le salon est plongé dans une pénombre bleutée, la lumière de l'écran d'ordinateur d'Eli se reflétant sur les murs blancs sans décoration. Sur le canapé, un carnet ouvert révèle des croquis vite faits de moteurs annotés de la main de Derek. Les mots sont tracés d'une écriture gribouillée, presque illisible. « tjrs vérifier la pression d'huile, manomètre dans / DH boîte verte, j'ai jeté l'autre vieillerie - PH » Eli grogne, roulant des yeux.
L'adolescent de 17 ans est assis en tailleur, les épaules voûtées, penché au-dessus du manuel Entretien des véhicules classiques. Il tourne les feuilles avec une lenteur calculée, comme s'il craignait de les abîmer. Un rictus mécontent s'installe sur ses lèvres quand la porte menant au garage s'ouvre soudainement.
Scott entre dans la pièce, la sueur refroidissant sur sa peau le faisant frémir. Il décélère en apercevant Eli, les épaules raides, dans le salon. L'odeur de vieux bouquins, qui sentent eux-mêmes légèrement l'huile à moteur, mêlée à l'arôme aigre-doux d'une cannette de boisson énergétique abandonnée sur le sol, titille les narines de l'Alpha. Scott plisse du nez. Son cœur se serre.
« Eli… » commence-t-il, mais les mots lui manquent.
Eli ne se retourne pas. Cette fois-ci, reniflant la mélancolie s'échapper de son fils adoptif, Scott se précipite dans la cuisine pour se verser de l'eau et placer la bouteille réutilisable dans le lave-vaisselle. Il dépose fortement son verre sur le comptoir quand la voix d'Eli lui parvient :
« Pourquoi tu ne parles jamais de lui? »
Sa voix est cassée, presque un murmure, mais elle résonne dans le silence comme un coup de fouet. Scott reste immobile, fixant les rideaux de la cuisine, tirés pour la soirée. Comme si le design banal du tissu pouvait lui inspirer une réponse. « Parce que… » Il roule ses épaules raidies. Ses doigts se crispent un moment sur le rebord du lavabo.
« Huh-hum! »
Allison ne s'offense pas quand les deux hommes ne se retournent pas. Elle dépose une boîte de pizza sur la table à manger, jette un regard sur les dos de Scott et Eli avant de reprendre :
« L'anniversaire de sa mort approche... Ce qui doit expliquer... » dit-elle, faisant un mouvement de la main dans leur direction. « On pourrait aller à Beacon Hills et visiter sa tombe, cette fin de semaine là? »
Scott se retourne vers elle en haussant un sourcil, s'interrogeant sur ses intentions. Eli renifle de dégoût. Il se penche brusquement, ramassant ses livres, ses cahiers de notes et sa tablette électronique.
« Comme si ça allait arranger quoi que ce soit, ici », grince-t-il, jetant un coup d'œil dans la direction du dos de Scott.
Des yeux, Allison suit l'adolescent se précipiter à sa chambre. Eli ne claque pas la porte. Il sait mieux que de se montrer effronté dans la maison d'Allison Argent. La femme avance d'un pas, appuyant une main sur l'épaule de Scott. Sa peau est fraîche contre la sienne, un rappel de la réalité. Elle dépose un baiser contre son cou, un geste de réconfort qui le réchauffe grandement.
La clinique vétérinaire baigne dans un éclairage blanc et froid. Les étagères sont chargées de bocaux en verre contenant des herbes sèches, des poudres aux couleurs vives et des cristaux étranges qui semblent absorber la lumière plutôt que la refléter. Le ronronnement d'un congélateur, rempli d'échantillons prélevés sur les animaux de la clinique, résonne dans le silence.
L'air sent la sauge brûlée. Deaton, penché sur son bureau, les manches de sa chemise retroussées, les yeux rivés sur l'écran de son ordinateur, dépose la plante dans un socle blanc et doré. La souris cliquette sous ses doigts, un son mécanique qui rompt la monotonie de la soirée. Sa mâchoire se décroche en un interminable bâillement.
Sa journée a été longue avec beaucoup de visites. Le début de la nuit aussi a été délicat par la venue brusque d'une femme paniquée, ses cheveux locs dans un bonnet de satin, en pyjama, amenant une chatte déjà morte avant la fermeture. Entre deux sanglots bouleversés, il est parvenu à comprendre que l'animal était connu pour un souffle au cœur que, malgré son surpoids évident, elle était en forme, joyeuse, coureuse et adepte du parkour, et que son vétérinaire principal ne voulait qu'un suivi par échographie à l'année, pas de médication à lui donner. Elle jouait avec son autre chat quand la femme l'a entendu crier. Elle s'est précipitée sur la route, sa mère essayant de faire un massage cardiaque à l'arrière de la voiture et l'intimant de ralentir, inquiète. Pendant que ses vétérinaires travaillaient, Deaton réussit à lui dire qu'il y avait 10% de chance que son équipe arrive à la réanimer.
Elle ne sembla pas réaliser qu'il lui disait que la réanimation était improbable, surtout une dizaine de minutes suivant l'événement cardiaque. Le ventre du druide se tordit en voyant une lueur d'espoir prendre place dans les yeux noirs emplis de larmes. Il ne lui fit pas payer le prix de la réanimation, trop compatissant lui dit une de ses vétérinaires, mais il se sentait mesquin d'avoir abusé de l'optimisme timidement effarouché de la jeune femme.
Une voix grave le ramène au moniteur affichant une vidéo en cours d'appel. Le Dr Geyer, en blouse chirurgicale immaculée, examine un cadavre étalé sur une table d'acier pendant que Deaton lit les notes d'autopsie du docteur. L'éclairage stérile de la salle accentue les ombres sous ses yeux, trahissant de nombreuses nuits blanches. Deaton observe le médecin avec une attention minutieuse, les sourcils légèrement froncés.
« Ouain… Je me fourvoie à nouveau. Je suis désolé du dérangement, Alan », dit d'une voix rauque le Dr Geyer.
Penaud, le grand homme passe une main sur son crâne dégarni, un geste nerveux qui dénote son agitation.
« C'est la troisième erreur d'identification lycanthropique en autant de semaines. Tu dors assez, Todd? » demande Deaton, les yeux plissés, inquiet.
« Je dois être plus perturbé par les disparitions de cadavres que je le croyais. Ce sont cinq décès de ma signature qui se sont envolés en deux mois. »
« Cette situation se poursuit... »
« Oui. Le FBI envoie leurs troupes. »
Deaton se fige, ses doigts s'arrêtant de triturer la sauge qui laisse encore échapper un peu de fumée.
Il se retourne vers une carte collée sur son tableau de liège sur le mur derrière lui. Le plan de la Californie est parsemé de points rouges, chaque marqueur indiquant une disparition : hôpitaux, maisons funéraires, cimetières, résidences de retraités. Ces informations lui ont été relayées par Stiles, Rafe, Melissa, Todd et Mason, ces cinq derniers mois. Une vingtaine de cadavres jusqu'à présent. Deaton pince des lèvres, croisant les bras. Scott et sa meute sont de nouveau appelés par Beacon Hills.
Scott se tient immobile dans l'encadrement de la porte de la chambre d'Eli, une épaule appuyée contre le chambranle. La lune filtre à travers les stores, découpant des stries argentées sur le lit étroit où Eli dort en boule, un bras replié sous l'oreiller. La pièce est silencieuse, à part le ronflement léger d'Eli, un son régulier qui contraste avec le chaos intérieur de Scott.
« Pourquoi tu ne parles jamais de lui? »
La question d'Eli tourne en boucle dans sa tête, comme une mélodie obsédante qu'il ne peut pas chasser. Scott ferme les yeux, essayant de se concentrer sur le présent, sur la chaleur de la pièce, sur la senteur de lessive bon marché qui flotte dans l'air, le rythme du souffle de son fils d'adoption. Mais le passé est trop fort, ne voulant pas le quitter.
Sur une chaise de bureau où est installée la veste en cuir de Derek, une manche pendante frôle le sol. Le cuir est usé, marqué par des années d'utilisation, mais l'odeur, un ancien mélange de pin brûlé et d'huile à moteur, s'accroche au vêtement. Scott se baisse lentement, ramassant la veste avec précaution. Le cuir est froid sous ses doigts.
Scott replie la veste et le dépose à nouveau sur le dossier. Il regarde Eli et se demande s'il ne pourra jamais lui donner ce dont il a besoin. Derek lui avait confié Eli, lui avait dit de prendre soin de lui. Mais Scott se sent dépassé, comme s'il marchait sur une corde raide. Le sentiment d'échec lui obstruait la gorge, alourdissait le poids déjà bien installé dans son ventre.
« Eli mérite mieux que moi », balbutie-t-il, tout bas. « Peter pouvait bien se moquer de ma tronche quand j'ai proposé de l'adopter, de faire honneur à Derek. »
Les dernières paroles de Derek lui reviennent : « Il fait partie de ta meute, maintenant. » Scott ferme les yeux, grinçant des dents.
« Je ne regrette pas de t'avoir choisi. Ta présence me remplit de joie et me complète, mais me rappelle tellement ton père. Tu lui ressembles de plus en plus. Peut-être trop. Je ne veux pas que le désespoir nourrisse une solitude future. Que tu penses que ta vie ne vaut rien sans la sacrifier pour autrui. Je serai mieux. Je ferai mieux. »
Il caresse une mèche de cheveux sur le front d'Eli. Le téléphone vibrant dans sa poche le sort de sa transe mélancolique. Scott extirpe l'appareil, de son jeans. L'écran affiche le nom : Lydia Martin.
Scott s'installe au salon dans la noirceur, ses yeux de loup lui permettant de naviguer sans lumière. Il s'assoit sur le canapé, croise les jambes aux chevilles et ouvre l'application sécurisée de Mason sur son téléphone. Il accepte l'appel-vidéo de la banshee.
« Scott », dit-elle, sa voix éraillée, « la Rosée tente de démêler les membres des racines du Nemeton. »
Scott lève les yeux au ciel avant de se pencher sur l'appareil.
« Nous voilà repartis... » soupire l'homme. « Que veut dire cette charade? On devrait peut-être mettre Stiles sur la ligne. »
Lydia se tourne vers la haute fenêtre de son bureau, la lumière de la lune éclairant son visage pâle. Elle pose sa joue contre son poing.
« Cela me vient depuis quelques jours. Cette rosée m'a hantée tout l'après-midi. Et, je ne reconnais pas la voix de la femme qui me dit ça », fit-elle en bâillant. « Juge pas, s'il te plaît, Scott. La banshee d'Isaac était tout aussi incompréhensible, tout comme Meredith, d'ailleurs. Parrish et Mason ne te sont pas revenus avec leur observation du Nemeton? »
« Non, pas encore. Mais si tu as eu une vision, ça veut dire que quelque chose se prépare. »
Scott gonfle des joues avant de souffler. Il passe une main dans ses cheveux. Lydia hoche la tête, ses doigts jouant nerveusement avec un stylo sur son bureau. L'Alpha hésite. Beacon Hills. Derek. Le Nemeton. « Simple coïncidence, oui? » Mais il sait qu'il ne peut pas ignorer cet appel. Surtout si proche de l'anniversaire de la mort de Derek.
