ndla : ce texte a été écrit dans le cadre de la Nuit du FoF d'Avril 2025, pour le thème n°6 « changer ». le traitement du thème est un peu grossier mais bon... l'idée m'est venue assez facilement, et j'avais envie de revenir aux deux chipies – et de faire progresser un peu les choses. le titre du chapitre n'a absolument rien d'original, mais c'est à l'origine le titre d'un son de lofi d'alberto droguett et axian.


Ino a tardé à comprendre qu'elle avait changé.

Les kunoichi, au même titre que leurs consœurs civiles, n'ignorent pas qu'avec le temps, les corps se développent et se transforment – on leur a détaillé les procédés physiques et hormonaux qui provoquent de tels bouleversements. On leur a même enseigné que les attributs dits féminins pouvaient s'utiliser, comme les armes qu'elles manient quotidiennement – sans jamais trop en dévoiler.

Et Ino n'est ni stupide, ni naïve. Elle sait qu'elle est considérée comme l'une des plus belles filles de sa génération. C'est un empire qu'elle gouverne naturellement depuis la plus tendre enfance. Les garçons ont toujours tourné autour d'elle, sans qu'elle daigne jamais leur accorder quelque attention en retour. Personne ne trouvait grâce à ses yeux – et, quand enfin quelqu'un lui a paru digne d'elle, celui-ci ne lui a pas prêté la moindre attention. Elle se souvient avoir pensé à quoi bon être jolie si Sasuke-kun ne veut pas de moi ? avec toute la tristesse qu'un petit être peut éprouver.

Mais elle ne ressent plus rien pour lui, maintenant, et, en effaçant cette image qu'elle a tant chérie de son cœur, elle a réappris à cultiver et élever pour elle-même les qualités dont la nature l'a dotée.

Pourtant Ino ne s'est pas vue changer.

Peut-être parce qu'elle habite depuis toujours ce corps. Peut-être parce que les premiers signes étaient insignifiants. Un peu de poitrine, que les bandages suffisent à aplatir totalement ; quelques boutons, qu'elle masque sous sa couche coutumière de fond de teint ; des poils fins et blonds, qu'elle s'est habituée à arracher. (Elle est même devenue l'esthéticienne officieuse de Sakura.)

La jeune fille arrête le flot d'eau de son pommeau de douche. Elle fait coulisser la porte vitrée – aussitôt une vapeur épaisse et chaude, empreinte de fragrances florales, s'épand dans toute la salle de bain – et enjambe le bord de la baignoire tout en attrapant une serviette, dont elle enveloppe ses cheveux mouillés. Elle saisit ensuite un pot de beurre de karité, en prélève une quantité qu'elle réchauffe entre ses mains, avant de l'appliquer sur ses bras – procédé qu'elle répète jusqu'à avoir hydraté l'entièreté de son corps. D'ordinaire, cette routine l'apaise ; aujourd'hui elle scrute songeusement chacun de ses membres.

Les seins, pâles et lourds–

la ligne sinueuse de ses hanches–

ses cuisses, charnues mais ciselées par une musculature agile–

A-t-elle tant changé que ça ?


A cette heure, les rues sont désertes, et l'air est glacé, imbibé de la rosée qui humectera bientôt la terre. Au loin, on entend quelques chiens (peut-être ceux des Inuzuka, note Ino en grimaçant) aboyer et hurler en chœur. Un voile de brume dissimule la silhouette bleuâtre de la lune gibbeuse.

La jeune fille s'arrête devant la maison des Haruno. Elle s'accroupit afin d'attraper une poignée de petits cailloux, puis elle se positionne au plus près de la fenêtre qui donne sur la chambre de son amie et jette un premier projectile. Elle attend une vingtaine de secondes avant d'en lancer un deuxième, presqu'aussitôt succédé d'un troisième.

« Allez, Sakura, grommelle-t-elle, s'te-plaît… »

Enfin celle-ci paraît à la fenêtre.

« Ino ? Qu'est-ce que… ?

– Tu peux descendre ? »

Sans répondre, elle rabat doucement la vitre. Après quelques minutes, la porte d'entrée s'ouvre et Sakura sort, enveloppée d'un plaid de laine.

« Ça va pas la tête ? maugrée-t-elle en étouffant un bâillement. T'as vu l'heure ? »

Ino se sent rougir, pas parce qu'elle souligne l'incongruité de ses agissements mais parce qu'elle se souvient qu'elle s'est dit–

« 'Faut que j'te parle d'un truc.

– Et tu pouvais pas m'en parler demain ? »

Toutes deux s'assoient sur les petites marches qui mènent au porche d'entrée. Sakura soulève un pan de sa couverture afin que sa comparse puisse se glisser dessous. Une fois qu'elles sont confortablement emmaillotées l'une contre l'autre, Ino raconte tout, veillant à garder la voix basse, pour que les parents, endormis, ne les surprennent pas. Quand, avant-hier, rappelle-t-elle, la soirée organisée par Tenten est arrivée à sa fin, Kiba s'est proposé de la raccompagner chez-elle, ce qu'elle a accepté.

« Pourquoi les mecs veulent toujours nous ramener chez-nous… ? soupire son interlocutrice. On est largement capables de se défendre. »

Si Kiba a fait ce chemin avec elle, comme il l'a fait si souvent, ces derniers temps, ce n'était nullement dans l'intention de la protéger. Ça fait un peu plus d'un mois, à vrai dire, qu'il gravite dans son sillage avec une nonchalance factice, et qu'elle le tourmente de ses sourires les plus charmants. Cette nuit-là–

(c'était une nuit qui ressemble à celle-ci…)

Elle s'amusait à trottiner au-devant de lui d'un pas guilleret, comme le défiant de la poursuivre, et, quand elle s'est lassée de ce jeu, elle a glissé un bras sous le sien et s'est serrée contre lui.

« Abrège : il t'a embrassée ? »

Ino a beaucoup rêvé à son premier baiser. Elle a imaginé la saveur, la douceur de la bouche qui rencontrerait la sienne, la fébrilité avec laquelle on l'enlacerait tandis qu'elle s'élancerait au creux des bras aimés… Elle croyait que cette intimité nouvelle, inconnue, la submergerait d'émotions pures et absolues, qu'elle en serait transcendée.

Mais ça n'a rien changé. Ou si peu.

« C'était pas bien ?

– Si. Enfin… C'était pas… mal. »

Leurs nez se sont entrechoqués lorsque Kiba s'est penché vers elle. Il n'a pas osé l'étreindre et ses mains, quand il a gauchement attrapé les siennes, étaient froides et moites. Elle a dû réprimer une grimace lorsque les poils épars de son duvet ont effleuré sa lèvre supérieure.

« Il m'a demandé si je voulais sortir avec lui…

– T'as répondu quoi ?

– Que je devais réfléchir. »

Dépitée, Ino appuie son front contre l'épaule de son amie.

« Et t'as réfléchi ?

– J'y arrive pas.

– A réfléchir ? »

Elle se redresse, le temps d'asséner une claque légère sur son bras.

« Je me dis : pourquoi pas. Mais… »

Quelque part, une chouette hulule ; une brise humide fait chuinter les ramures des arbres. Sakura plonge les doigts dans la chevelure de la jeune héritière, démêlant doucement les longues mèches blondes. Dans son souffle morne et pluvieux, l'automne a emporté les euphories chaudes des nuits d'été.

« Je vais rentrer. Désolée de t'avoir réveillée. »

C'est avec une hâte maladroite qu'Ino se lève et s'éloigne, qu'elle salue sa camarade d'un signe de la main presque timide. (L'odeur de sa peau tiède, à peine sortie du lit, s'imprime dans sa mémoire.) Elle se souvient qu'elle s'est dit–


« Tu sais quoi ? Pourquoi pas : ça devrait être marrant. »

Kiba fronce les sourcils. Cette réponse, visiblement, le décontenance ; toutefois il semble s'en contenter. Ino aurait pu broder quelque chose de plus gracieux, tout du moins de plus convenant – il ne lui a jamais été difficile de feindre ou de mentir.

Mais elle n'y a pas réfléchi. Elle est mue par une curiosité inavouable – elle veut, elle aussi, comme tous ces jeunes couples qu'elle épie éhontément, connaître le plaisir de se retrouver après les entraînements pour partager quelques sucreries, de se cacher dans un coin de rue ou derrière un arbre pour s'embrasser… Faut-il, après tout, aimer de tout son cœur ?


(et si c'était elle ? est-ce que ça changerait quelque chose si

c'était

elle ?)