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Coucou !

Bien sûr, je commence par un GRAND merci à mes revieweuses, toujours aussi encourageantes : Louvrine, Tiph l'Andouille, Louille, Sun Dae V ! (Toutes de chouettes autrices par ailleurs, si vous êtes en quête de jolies histoires)

On change un peu de registre, vous verrez, cette histoire m'a conduite plus que le contraire haha. Je vous laisse donc avec les déboires de James, en espérant que la suite vous plaise toujours. Que ce soit le cas ou non, je recueille vos impressions avec plaisir !

Bonne lecture !

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CHAPITRE I

Goût whisky-réglisse

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(Trois mois plus tard)

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— TENEZ-VOUS DROIT !

Des certitudes, James n'en manquait pas. Un garçon un peu « binaire », disait Roxanne quand elle voulait l'agacer avec des termes élaborés. Pour lui, le Quidditch était un jeu, point. Même lorsqu'il était Capitaine, le sport n'avait jamais cessé d'être un jeu. Or, dans son dictionnaire personnel, « jeu, n. m. » se définissait comme « moment sympa, pas prise de tête avec des amis ».

Jamais James n'avait eu l'idée d'imposer à ses joueurs la discipline d'un camp militaire. Jamais il n'avait pleuré dans les douches après une défaite. Jamais il n'avait assommé un de ses batteurs avec sa propre batte ou comparé son Gardien à une passoire. A la limite, il avait traité son Attrapeur de crétin une ou deux fois mais connaissant le phénomène, il avait des circonstances atténuantes. Seul Ian Davis, avec son air prétentieux et ses cheveux longs qui volaient au vent détenait le pouvoir de l'agacer. Et encore, même l'envie de lui faire mordre la poussière n'altérait pas sa conviction : quoi qu'il arrive, on gagne ou perd, on boit la défaite ou on fête la victoire.

A ses yeux, c'était simple. Logique.

La voix de son entraîneur résonnait fort à ses oreilles.

— ON VA FAIRE UNE BONNE SAISON ! POURQUOI ? PARCE QUE VOUS VOUS ENTRAÎNEREZ JOUR ET NUIT, SANS FAIBLIR ! VOUS ALLEZ DÉDIER VOTRE VIE A CETTE PUTAIN DE SAISON, C'EST COMPRIS ?

Très fort.

— Vous pourriez monter le son ? On n'entend pas dans le fond…

La remarque lui valut un regard si furieux qu'il n'eut pas besoin de commander à son balai de s'éloigner ; il découvrait chaque jour que son Gareth O'Neil n'était pas réceptif à son humour.

Dans le petit monde du Quidditch, l'annonce par les Tornades du recrutement d'un novice aussi jeune avait eu l'effet d'un séisme. En couverture de Wizard Sport, le hors-série hebdomadaire de la Gazette, on pouvait lire : « LES TORNADES DE TUTSHILL SÉLECTIONNENT LE FILS DE HARRY POTTER ». Le tout était illustré par une photo de lui assez laide : quinze ans à peine, quelques bouton d'acné, des grandes lunettes, un balai premier prix sous le bras et coucou à l'objectif comme un demeuré.

Ils n'avaient pas été les seuls à réagir. Tous les spécialistes de Quidditch avaient grimpé aux rideaux. Copinage. Fils de. N'aurait jamais été embauché sans son nom. Ça lui rappelait une blague qu'il faisait parfois avec Albus : Harry Potter a un fils, comment s'appelle-t-il ?

Fils-de.

Bien sûr, il avait eu des soutiens. Roxanne avait hurlé de joie en l'apprenant, Greg avait fait surgir une fanfare de sa baguette magique, sa mère lui avait dit qu'il avait intérêt à travailler, que le Quidditch était loin d'être si facile, et son père lui avait asséné cette petite tape sur l'épaule qui disait clairement « Bravo mon fils, je suis si fier, je t'aime et te démettre l'épaule est la façon que j'ai choisi pour te le prouver. »

James s'entraînait avec les Tornades depuis maintenant trois semaines. Pas une fois, Gareth O'Neil avait fait mine de s'adoucir. Il jeta un coup d'œil à ses coéquipiers. Peu de chance d'obtenir du soutien de ce côté. Ils travaillaient avec un sérieux et un dévouement total. Un ordre de l'entraîneur et hop, le ballet aérien commençait, tel des marionnettes ballotées par ses cris d'orfraie.

— JE VEUX UNE DÉMONSTRATION DE LA FIGURE N°2, ET QUE ÇA SAUTE !

Le problème d'audition qu'il venait de soulever n'était pas un mensonge. Il soupçonnait son ouïe d'avoir diminué de moitié depuis qu'on lui hurlait non-stop dans les oreilles.

— C'est trop brouillon, Potter. Recommence !

James serra les dents en effleurant le bois verni de son balai tout neuf, Fernand la Flèche comme l'avait surnommé Lily, cadeau de ses parents pour avoir brillamment réussi deux ASPIC. La satisfaction parentale – sincère – à son encontre était un travail de longue haleine. Toute sa scolarité, il avait eu soin de baisser leurs exigences. Jamais il n'aurait cru voir sa mère si sincèrement heureuse qu'il obtienne un A en Sortilège et en Soin aux Créatures magiques (sans parler du « D encourageant » dans les autres matières).

En soi, c'était un petit exploit.

Malgré la fatigue, il prit sur lui pour remonter dans le ciel et exécuter les ordres de son entraîneur. Il répéta la figure une fois, puis une autre, et une autre encore. Ils la répéta jusqu'à la maîtriser avec la perfection d'une horloge, tic tac tic tac, faire la passe au bon moment, faire le tour par la gauche, dépasser son coéquipier, rattraper le Souafle, marquer puis tout recommencer, mais même la perfection, à en lire la grimace de Gareth O'Neil, n'était pas suffisante.

A l'âge de cinq ans, depuis des tribunes bouillonnantes d'excitation, James avait développé pour les Tornades une fascination définitive. Tout l'impressionnait : l'élégance de leur maillot blanc immaculé, la fluidité de leurs déplacements, la beauté de leurs gestes maîtrisés et même, parfaits. Dans sa naïveté, il avait cru que l'harmonie leur était naturelle, qu'il suffirait de faire partie des Tornades pour en être contaminé.

« Tu vis ton rêve », se répétait-il quand respirer devenait difficile.

Sous la douche, James prit son temps. L'eau brûlante vaporisait les idées noires et l'emportait la frustration dans le tourbillon de la bonde. Il lui fallait se calmer, faire le vide, et lorsqu'il quitta les douches, la plupart de ses coéquipiers avaient quitté les vestiaires.

Si l'ambiance n'était pas désagréable, elle n'avait pas grand chose à voir avec la fraternité d'une équipe de Quidditch à Poudlard – quoique celle de James, miné par un triangle amoureux irrésolu, avait ses problèmes. Les joueurs se connaissaient bien, travaillaient parfois ensemble depuis des années. Ils échangeaient des conseils, des anecdotes personnelles.

Simplement, pas avec lui.

James comprit rapidement qu'il suscitait en eux un mélange de méfiance et d'hostilité. C'était tout particulièrement vrai pour les joueurs étiquetés « remplaçants », ce qu'il comprenait aisément. Les pauvres attendaient avec impatience un poste de titulaire et c'était Fils-de Potter, un gamin à peine sorti de l'enfance, qui l'avait obtenu sous leur nez.

Ne pouvant toutefois modifier ni son nom, ni son âge, il se décida à faire le premier pas. S'il se montrait sympathique, peut-être obtiendrait-il un D comme Désiré.

— Euh, Arcadie ?

Seuls deux joueurs étaient restés dans le vestiaire ; au regard glacial de l'un, il sut immédiatement qu'il s'était adressé au mauvais.

— Mon nom, c'est Arcadius.

— Ah, désolé.

Il le savait, bien sûr. Un poster d'Arcadius Kilkenny capturé en pleine action décorait la chambre de son enfance depuis des années. Arcadie, c'était le petit nom qu'il lui donnait quand il lui confiait ses secrets. Bim. Yeah. Olé ! Le poster ne répondait que par onomatopées. Mais jamais il ne l'avait regardé si froidement.

De près, le Gardien légendaire des Tornades l'impressionnait plus encore. Son allure de grizzly rendait absurde la seule idée de le faire grimper sur un balai volant.

— Arcadius et Frankie, c'est bien ça ?

— Ce sera Frank pour toi.

Nouvelle douche froide. Quelle idée de donner des petits noms à chaque membre de son équipe préférée ? L'envie de sociabiliser de James connut le même destin qu'une flaque d'eau un été de canicule. Mais maintenant qu'il avait commencé…

— Séance intense, hein ? lança-t-il d'un ton léger, tout en se demandant s'il n'avait pas l'air complètement terrorisé. Je me demandais si ça vous disait d'aller boire une petite bière pour se détendre un peu ?

— On ne boit pas d'alcool.

— C'est mauvais pour un sportif professionnel, ajouta l'autre.

— Un jus de pomme alors ?

— C'est gentil, mais on va rentrer chez nous.

James leur sourit.

— Pas de souci, je comprends. A demain !

Comme souvent dans les situations délicates, alors qu'Arcadius et Frank quittaient sans un regard pour lui les vestiaires, James songea à l'air sceptique de sa mère, et à ses avertissements lorsqu'il lui avait fièrement annoncé son statut tout neuf de joueur de Quidditch professionnel.

« Pourquoi tu fais cette tête ? C'est toi qui a refusé ma vocation de garde-chasse...

— Tu crois vraiment que c'est si simple que ça, d'être Poursuiveur dans une grande équipe ?

— Il faut savoir lancer un Souafle, non ? J'ai eu le temps de m'entraîner.

— Très bien. Mais ne dis pas que je ne t'avais pas prévenu. »

Quand sa mère avait raison, c'était rarement une bonne nouvelle pour lui.

Non. En rangeant ses affaires, il se secoua. Ce n'était que le début. Il connaissait à peine l'équipe et leurs habitudes d'entraînement. La saison allaient bientôt débuter. Une occasion parfaite de gagner sa place au sein du groupe. La voix de Gareth O'Neil – DÉMONSTRATION DE LA FIGURE N°2 – laisserait la place à celle du commentateur, à l'adrénaline de la partie, gagner ou perdre, fêter la victoire ou encaisser la défaite.

— Allez, on rentre…, murmura-t-il en s'empêchant d'analyser l'inquiétante habitude qu'il avait prise de se parler à lui-même.

Il appela le Magicobus pour retrouver le petit studio londonien qui faisait sa fierté. Hormis son maigre budget, il n'avait qu'une exigence : une cheminée non-condamnée. Son agent immobilier moldu en avait pleuré de désespoir.

« Comment ça vous voulez une cheminée mais pas particulièrement pour faire de feu ? Qu'est-ce que ça veut dire, Mr Potter ? EST-CE QUE VOUS VOUS FICHEZ DE MOI, MR POTTER ?

— Mr l'Agent, j'ai envie de recevoir des cadeaux de Noël, comme tout le monde ! »

Léger bémol, la moquette d'un jaune canard assez laid ne pesait pas lourd face à la merveilleuse cheminée qui lui mangeait la moitié de son salon. Une fois devant elle, il saisit une poignée de poudre de cheminette et la jeta dans l'âtre.

— 12 rue Campleton, Londres.

Un nuage de poussière, cri perçant et...

— JAMES !

Il trébucha sur une marche, la gorge en feu, les poumons plein de suie, en larmes à cause de la poussière. Il lui fallut une bonne minute passée à tousser plié en deux contre le mur pour retrouver une respiration normale.

— Merlin, tu ne l'as pas nettoyée depuis quand cette cheminée ?

— Depuis... T'es sérieux, là ? Tu ne peux pas prévenir ?

Une voix furieuse, une silhouette familière. Son visage sali par les cendres s'illumina d'un sourire.

— J'avais trop envie de te voir.

— Et tu ne t'es pas dit que c'était pas mon cas ? Que peut-être j'aurais, je ne sais pas, quelqu'un d'autre dans mon appartement ?

— Oh, donc tu as quelqu'un d'autre ?

— Non, mais j'aurais pu !

Roxanne se détourna, furieuse.

— T'es plein de poussière ! Je t'interdis de t'asseoir sur le canapé !

— T'as qu'à mieux nettoyer ta cheminée !

L'appartement de Roxanne était encore plus petit que le sien mais surtout, bien mieux aménagé. Des étagères sur les murs lui permettaient d'économiser l'espace, la table basse en osier s'imbriquait parfaitement avec le canapé et un lit en mezzanine surplombait un grand bureau que même George Weasley aurait défini « en bordel » tant il accueillait de livres, plumes et parchemins.

Voyant qu'il s'installait sans vergogne sur le canapé, Roxanne lui asséna un violent coup de Gazette des Sorciers sur la tête avant d'abandonner le combat, renonçant à faire entrer les principes de bonne conduite en société dans la tête de James Sirius Potter.

— Avoue que tu es contente que je sois là. Tu t'apprêtais à te faire des pâtes à l'eau en tête-à-tête avec toi-même et ça ne pouvait pas être une bonne soirée.

— Dire que je suis contente est un peu fort. Mais bon, maintenant que t'es là, tu veux boire un truc ?

— Un whisky-coca.

— Je t'apporte une bière.

Il n'y avait qu'en présence de Roxanne qu'il retrouvait une plénitude provisoire. Comme avant, quand fatiguée d'attendre qu'un Serdaigle se pointe pour répondre à l'énigme ouvrant sa salle commune, elle venait squatter avec eux les canapés de la tour de Gryffondor.

Roxanne jeta le décapsuleur sur la table et se laissa tomber à côté de lui.

— Ça se passe bien, chez les Tornades ?

— Plutôt bien, ouais.

Elle éclata de rire.

— Non, je te jure. O'Neil m'a dit « bravo » aujourd'hui. A moins qu'il ait éternué ? J'en suis pas sûr.

— James...

Par une blague ou autre chose, il ne pouvait plus la tromper et l'inverse était tout aussi vrai. Ils se connaissaient trop bien pour jouer à se mentir.

— Et toi alors ? T'avais pas ton dernier entretien, aujourd'hui ?

— Si ! Je suis prise ! Je suis trop heureuse, si tu savais. Ces imbéciles ont tellement passé leur temps à me dire que c'était un stage mondialement prisé, j'ai cru qu'ils finiraient par me laisser sur le carreau. Mon chef s'appelle Peter. Il a pris le temps de me faire visiter tous les bureaux. Demain, j'assisterai à un rendez-vous avec l'ambassadrice de Russie, tu te rends compte ?

— C'est super.

Il avala une longue gorgée de bière.

— Dis... ça ne te manque pas parfois, Poudlard ?

Roxanne lui rendit son sourire.

— Un peu. Mais je suis fière de nous, tu sais. De toi, surtout. Les Tornades paraissaient improbables mais... T'as eu raison. Peu de monde aurait parié là-dessus, mais tous les deux, on a réussi à suivre nos rêves.

Elle cogna sa bière contre celle de James.

— Et ça, ça n'a pas de prix.

- o -

Salut Papa,

Je suis bien occupé avec les entraînements de Quidditch, mais je serais bien sûr ravi de venir manger dimanche. Et si vous invitez Ron et Hermione, encore plus ! J'ai hâte de les revoir. Pour répondre à ta question, tu diras à Maman, puisqu'elle a l'air de s'inquiéter, que tout se passe à merveille. Gareth O'Neil, mon entraîneur, est un être doux et généreux. Un vrai chaton ! Ce n'est pas parce qu'il est chauve qu'on n'a pas envie de le grattouiller entre les oreilles. Il a pris soin de me faire une place dans l'équipe, ce qui est très sympa de sa part.

Et vous ? Comment se passe le boulot ? Vous avez des nouvelles d'Albus ? De Lily ? Et Teddy ? J'essaie de ne pas le harceler, mais il n'a pas répondu à mes deux dernières lettres.

Je vous laisse, je vais finir par être en retard à l'entraînement et même si O'Neil est très gentil, c'est une gentillesse dont je ne veux pas abuser. Je vous embrasse. On se voit très bientôt !

Votre dévoué fils,

J. S. P.

- o -

— REGARDEZ-MOI CET INCAPABLE !

O'Neil et son sens de la mise en confiance. James termina la séance l'esprit miné. Les paroles de l'entraîneur explosaient en lui telles des bombes à retardement. Il n'y avait pas tellement songé sur le coup, avec l'adrénaline, l'envie de bien faire, mais à présent que tout était terminé, le silence revenu, il n'y avait plus rien pour jouer l'éponge entre son moral et les insultes au « talent » qu'il doutait de posséder. Il devait avoir l'air sacrément déprimé pour Arcadius vienne lui parler après la douche.

— Le prends pas mal, Potter. Il dit ça pour t'encourager à bosser.

« Encourager. »

Si ce verbe avait plus d'une définition, ils ne devaient pas avoir la même.

James n'eut pas la force de lui répondre. Pour la première fois de sa vie, il versa une larme ou deux dans les vestiaires.

« Et ça, ça n'a pas de prix », affirma Roxanne dans son esprit. Ah bon ? Entre se laisser humilier par un quarantenaire frustré et dédier son existence tout entière au Dieu Quidditch, ce prix, James n'était plus si sûr de vouloir le payer. Il aimait la camaraderie, le sport, les piques échangées dans les vestiaires, la joie brut d'un Souafle qui traverse l'arceau adverse – c'était quand on commençait à lui gueuler dessus que ça devenait moins sympa.

« C'est un jeu, espèce de vieux cinglé, va pas faire une syncope pour ça. »

Il n'en avait rien dit devant O'Neil, le pauvre aurait frôlé la crise cardiaque. Il s'était contenté de lui obéir avec encore moins de conviction que d'habitude. Et pour cause, il suffisait qu'il tente un innocent cabotinage, une petite figure imprévue et bim, dérèglement de l'horloge, la Beuglante sur pattes gueulait son alarme.

« UN DOUBLE-LOOPING DANS UNE FIGURE DE TYPE TROIS ? TU TE FOUS DE MA GUEULE, POTTER ? »

Il termina l'entraînement les oreilles sifflantes, épuisé.

— Sûrs de ne pas être tentés par une bière ? Même si on arrive au week-end ?

— Va plutôt réviser tes figures dans ton jardin.

Telle fut la réponse d'Arcadius. James eut un rictus.

— Mon jardin ? J'ai un studio avec une cheminée et de la moquette jaune.

Pas de réponse. Il jouait le rôle d'une plante verte dans l'équipe. Il faisait du bien au décor. On l'arrosait d'injonctions de temps à autres pour ne pas le laisser dépérir.

Frustré, il rangea son sac et sortit.

Les entraînements avaient lieu dans la banlieue éloignée, sur des terrains vagues réservés par le Club dans les règles du Secret. Un coup de baguette pour appeler le Magicobus et le voilà dans le centre de Londres, au milieu de l'effervescence, tous ces gens qui se bousculaient sans balai entre les jambes. Ils n'avaient aucune idée de l'importance de maîtriser la figure n°8 et cette pensée lui fit du bien.

Vraiment, il aurait dû faire Garde-chasse, ignorer le NON beuglé par sa mère. Après tout, il avait eu ses ASPIC de Soin aux Créatures magiques. Hagrid lui aurait fait une place dans sa cabane. Ils aurait bu du thé, mangé des granits, nourri les licornes. Il serait retourné au château, aurait pris ses repas dans la Grande Salle et salué les Elfes de temps à autre. Quel pied ça devait être.

NON.

Parvenu sur le Chemin de Traverse, il passa les portes des Assois Fées, un pub choisi au hasard pour ses tables mal-éclairées, le relatif anonymat dans lequel il vous plongeait. Il n'était plus Fils-de Potter, mais un gars parmi d'autres.

— Une bière, demanda-t-il à Meredith, la tenancière du bar. La plus forte que tu puisses trouver.

Un verre, un seul, pour ponctuer une fin de journée difficile et chasser au passage les pensées qui l'assaillaient comme une nuée de moustiques. Il hésita à envoyer un message à Greg ou Roxanne, mais il aurait fallu traverser la rue pour trouver un hibou – les joies du monde sorcier – et n'avait aucune envie de décoller les fesses de son tabouret bancal.

— Vous auriez un cocktail goût « rêve écrasé » ? Ou « banane larmes salées » ?

James sursauta.

Cette voix. Il connaissait cette voix.

— Kady ?

— Je crois que j'ai pile ce qu'il te faut. Un mélange de whisky et de réglisse.

— Ça a l'air dégueulasse. Parfait.

Elle se pivota vers lui, un liquide d'un marron peu ragoûtant dans la main. Élégante dans sa robe noire échancrée, tenue relevée par des bottes sombres et montantes et des bijoux en métal blanc, ses cheveux de jais prisonniers dans un chignon maîtrisé, il l'avait à peine reconnue. Elle détonnait sous les néons pâles, la poussière et les meubles miteux. Une fille comme elle fréquentait le Nectar des Dieux. Que fichait-elle au bord de l'Allée des Embrumes ?

— James Potter... Juste ce qui me fallait pour couronner une belle soirée.

Une telle ironie dans sa bouche le déstabilisa. Il lui sourit quand même.

— Je sais, on me dit souvent que je suis la cerise sur le gâteau.

— Dommage que le gâteau soit moisi.

Il fronça les sourcils.

— Je ne sais pas si je dois si bien le prendre...

— T'es le gâteau maintenant ? Je croyais que t'étais la cerise.

— Mais du coup c'est qui, le gâteau ? Tu m'as perdu.

Elle le fusilla du regard.

— T'es bête ou quoi ? Le gâteau, c'est ma vie.

Une grimace aux lèvres, elle avala une pleine gorgée de son cocktail spécial.

— Whisky-réglisse, hein ? C'est une sorte de punition très élaborée ?

— Tu ne peux pas me laisser boire tranquille, James ? J'étais en train de me bourrer la gueule en paix et j'apprécierais de continuer.

Ce n'était pas qu'il ne l'avait jamais vue en colère. A l'époque de Poudlard, elle s'agaçait parfois contre son incapacité à écouter une explication scientifique jusqu'au bout, elle levait les yeux au ciel quand il tentait de la pendre avec des mots qui n'existaient pas ou qu'il rajoutait des yeux et une bouche à tous ses dessins de circuits électriques. Mais ces colères-là glissaient toujours sur le fil du sourire ; il était comme ça, elle le savait, un chiot avec une capacité d'attention de six secondes maximum.

Si à l'instant, le regard qu'elle lui renvoyait était bien celui de la colère, il avait aussi un éclat plus froid, une amertume qu'il ne lui connaissait pas.

— C'est pas un peu déprimant de boire seule ? lui demanda-t-il.

— Tu faisais quoi toi, à l'instant ?

— Ben, je déprimais justement.

Pour la première fois, elle laissa échapper un léger rire, aussitôt dissimulé sous une gorgée du liquide immonde qui emplissait son verre.

— James Potter qui déprime. C'est une première...

— Il en faut une à tout, non ? « Rêve écrasé », ça m'a l'air d'être le cocktail parfait pour l'occasion. La même chose s'il vous plait ! Moi aussi, je veux connaître le goût de l'auto-punition et de la déprime !

— Tu vas le regretter, le prévint-elle.

— Je suis sûr d'avoir fait pire.

Elle ne pouvait pas savoir combien de « potions » (traduire : un mélange d'eau de terre et de feuilles) Roxanne et lui avaient préparé à l'âge de neuf ans dans l'espoir de « développer des pouvoirs surnaturels » – potions qui avaient surtout développé leur aptitude à vomir pendant plus de deux heures d'affilée.

— Pourquoi ça ne m'étonne pas ?

— Eh bien, à ta santé.

Le verre infernal était posé devant lui. James le fit tinter contre celui de Kady avant de le porter prudemment à ses lèvres.

Merlin, la boue n'avait rien à lui envier. Il aurait préféré des feuilles tous les jours. Lorsqu'il reporta ses yeux sur elle, il réalisa avec surprise qu'elle avait déjà terminé son verre. Lui qui la croyait raisonnable, quelle erreur. Elle était suffisamment folle pour lever la main et recommander le même cocktail.

— Sûre ? demanda la barman.

— Oui. S'il vous plait.

— Moi aussi. Je... J'en prendrais un, moi aussi.

Il avait pas terminé le sien, à peine bu une gorgée. Kady le considéra d'un air sceptique. Très bien. Il avala tout d'une traite, cul sec, sans respirer. L'Aigle Crétin l'aurait-il fait, lui ? Probablement, mais ça n'enlevait rien au mérite de James – ni à sa stupidité.

— Rien ne t'y oblige, tu sais. Tu pouvais juste prendre une bière.

— C'est vrai. Mais je préfère t'accompagner.

Retenant sa respiration dans l'espoir d'adoucir le goût atroce du réglisse industriel versé dans du whisky bon marché, il attrapa son verre et y sacrifia une nouvelle fois ses lèvres.

— Alors raconte, qu'est-ce qui s'est passé, avec tes rêves ?

— Et pour les tiens ?

— Ah non, j'ai posé la question en premier.

Elle soupira.

— Finis ce nouveau verre, James. Et je te raconterai.

- o -

Troisième verre.

Bien que le whisky diffusât dans sa tête une chaleur nauséeuse, James tenait encore les comptes. Kady, elle, tint sa promesse. Il la connaissait suffisamment pour ne pas être surpris de la première partie du récit. Elle était sérieuse, brillante, ambitieuse. Pas seulement en Étude des moldus. Elle s'investissait dans tout le reste, irradiait dans chaque discipline. Un O avait évidemment couronné ses efforts aux ASPIC. Elle avait récolté nombre de lettres de recommandation de ses professeurs. Tout cela pour atteindre le but qu'elle s'était fixée depuis des années : être sélectionnée pour travailler au Ministère des relations étrangères.

Il avait failli s'étouffer lorsqu'il avait compris. Quelqu'un avait écrasé son rêve en l'accomplissant à sa place, et ce quelqu'un s'appelait Roxanne Weasley.

En soi, les deux filles étaient à Serdaigle. Toutes les deux brillantes. L'unique différence était que Roxanne était plutôt partisane du moindre effort. Dotée d'une excellente mémoire et d'une capacité hors norme à apprendre toutes sortes de trucs, elle n'avait pas besoin de travailler, et faisait par conséquent une excellente partenaire d'exploration du château.

N'étant pas certaine de ce qu'elle voulait faire, Roxanne s'était dit que travailler dans la diplomatie serait une bonne occasion de voir du pays. Malgré un léger (gros) doute sur ses compétences sociales, James l'avait même encouragée à postuler. C'était elle qui avait obtenu le stage.

— Entre une Née-moldue et un nom sorcier connu, pas d'hésitation, poursuivit Kady. Je pensais que travailler à fond serait suffisant. Ça aurait être suffisant. Mais c'est comme ça : je ne m'appelle pas Weasley ou Potter.

— Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

— Tu as obtenu un poste aux Tornades de Tutshill, non ? Un poste de titulaire ?

Il l'observa, interdit.

— Comment tu le sais ?

— C'était dans le journal. Tu crois vraiment qu'ils te l'auraient donné aussi facilement si tu n'étais pas le fils d'Harry Potter et de Ginny Weasley ? Si tu étais un petit enfant de moldu en train d'essayer de se faire une place ?

— Hé, peut-être que je suis vraiment bon !

Il avait haussé la voix, signe qu'il s'était mis sur la défensive. Il lui jeta un regard noir, auquel elle répondit d'un haussement d'épaules.

— Et peut-être que tu es juste un Fils de, va savoir.

Quand la discussion avait-elle dégénéré exactement ? James avala une nouvelle gorgée de whisky réglisse, songeant que même ce foutu verre serait moins pénible que leur échange. Il se trompait, c'était toujours aussi immonde. Et la voir là, elle, Kady, si différente de la fille dont il se souvenait, le déstabilisait tant qu'il ne savait plus quoi répondre. Il pouvait ignorer Aigle Crétin et sa jalousie mal-placée. Mais elle ? Il prit une profonde inspiration, comme si ça pouvait l'aider à clarifier ses pensées.

— Roxanne a postulé comme toi. Elle en a le droit, non ?

— Fin juin, elle hésitait encore entre ça et rejoindre son oncle en Roumanie...

— Et alors, qu'est-ce que ça change ?

Elle garda le silence.

— Y'avait un entretien pour ce poste, non ? poursuivit James. Qui te dit qu'ils ont pas trouvé Roxanne plus sympathique que toi ? Parce qu'on ne pourrait pas leur donner tort.

— Va te faire foutre, Potter !

Touchée.

Lui qui n'avait jamais été vindicatif en éprouva une satisfaction égoïste. C'était comme cette lettre reçue l'été de sa cinquième année, lettre qui avait sidéré toute sa famille. « Vous avez l'honneur d'être nommé Préfet ».

PRÉFET

James l'avait relue deux fois pour être sûr, incertain qu'il ne s'agisse pas d'une blague bizarre de l'un de ses oncles. Mais le sceau de Poudlard s'affichait bel et bien sur le parchemin. P-R-É-F-E-T. Il n'avait aucune envie d'être Préfet. Lui qui avait besoin de la carte du Maraudeur non pour espionner ses camarades mais bien pour se repérer dans le dédale des couloirs, lui qui avait classé par odeur les marques de bombabouses, qui était connu de tous pour sa propension à faire des trucs à la con – au hasard, cueillir des brins d'herbe sous le Saule Cogneur – pour la seule raison qu'on lui avait défié de le faire. Lui, Préfet ?

« Pourquoi les gens savent-ils toujours mieux que moi ce dont j'ai envie ? »

Greg Robinson aurait fait un bien meilleur Préfet que lui. James avait dû supporter son regard blasé, quand il lui aurait offert le poste sans hésiter. La main de son père s'était posée sur son épaule, compatissante.

« La vie est pleine de contraintes, mon grand. Le tout, c'est de faire ce que tu peux et surtout, de bien profiter de la salle de bain. »

— Je n'ai rien demandé à personne, tu sais, lâcha-t-il.

Elle lui renvoya un regard indéchiffrable.

— Pas besoin, puisque les gens sont prêts à tout te donner.

Comme un poste de Poursuiveur dans l'équipe la plus prestigieuse du pays. Un Enfer. O'Neil lui hurlait dessus en continu et aucun de ses coéquipiers ne le prenait au sérieux.

Peut-être étaient-ils d'accord avec Kady. Comment pouvait-il mériter un poste qu'il n'aurait jamais dû obtenir ? Recruter un Potter, c'était un coup de pub facile, un bon moyen de faire parler, de rameuter quelques sponsors. « Ce n'est pas toi qui les intéresses. »

— Je prendrai un nouveau rêve écrasé, s'il te plait.

Meredith en ramena deux. James saisit le sien et s'écarta d'elle de quelques centimètres. Il avait besoin de réfléchir. Si seulement il en était toujours capable.

Et puis, il lui en voulait.

Être Fils de, James l'avait intégré depuis longtemps. Il avait vite compris qu'il n'arriverait pas à la hauteur des espoirs que les autres portaient en lui. En entendant POTTER, ils s'attendaient à un garçon formidable. Comment leur en vouloir, puisque Potter avait sauvé le monde ? Un garçon apte à se défendre, doué pour les interactions humaines, bon pour les études, pour la vie en général. Pour cette raison précise, James avait mis un point d'honneur à n'être que James, un garçon pas toujours très malin, qui n'aimait pas travailler, préférait le Quidditch aux interros surprises et la simplicité à l'extraordinaire accolé à son nom, même bien après la guerre.

La voix de Kady perça le brouhaha ambiant.

— Je t'ai vexé ?

Non.

Il n'était pas connu pour se vexer facilement. Pas égo, de grande fierté à défendre. Il but une nouvelle gorgée de l'Enfer sans la regarder.

Oui. Mais il n'avait aucune envie de l'admettre. Pas devant elle.

— Je t'ai vexé, conclut-elle.

— Te flatte pas trop.

Elle sourit devant ce ton âpre qui ne lui ressemblait pas et avala un peu de whisky à son tour.

— Je suis peut-être allée un peu loin, admit-elle.

— Vraiment ? Tu veux dire que je ne suis pas un petit con privilégié qui ne mérite rien de ce qui lui arrive ?

— Si, mais ce n'est pas de ta faute.

Kady éclata de rire. Il devait faire une de ces têtes ! Un rire rauque, puissant, qui aurait dû le vexer davantage, mais si contagieux qu'il ne fit que soulever les commissures de ses lèvres. Elle termina pliée en deux à côté de lui, accrochée à son verre pour réussir à respirer, et il ne put faire autrement que l'accompagner ; une joie étrange, inexplicable, le chatouillait à l'intérieur du ventre. Il s'arrêta de rire juste à temps pour sentir le réglisse remonter dangereusement le long de son œsophage. Il déglutit, concentré, pour chasser la vague de nausée.

Merde. Faut que j'arrête de boire.

— Petit joueur, se moqua-t-elle.

— Je suis sérieux. Ou rêve écrasé deviendra vomi déversé.

Elle fit tinter une nouvelle fois son verre contre le sien.

— Ce serait dans l'ordre des choses...

Ses yeux noirs brillaient de cette lueur qu'il découvrait ce soir – mais connaissait-il d'elle ? Semblant réfléchir, elle repoussa la mèche brune qui retombait sur son front.

— Dis-moi, James, c'est quand le prochain match ?

— Dans trois semaines, pourquoi ?

— Pour savoir.

Il lui jeta un regard suspicieux. Elle mentait, il en était sûr. Alcool ou non, une idée lui était venue en tête, et l'idée qu'elle puisse avoir une idée lui serra la poitrine.

— On a qu'à faire un pacte.

— Un pacte ?

— Invite-moi à ton match. Et si tu mérites ce poste, prouve-le.

— Attends, t'es sérieuse là ?

Elle souriait.

— Qu'est-ce que j'y gagne, Parker ?

— Disons, la satisfaction d'avoir raison. Celle de m'entendre dire que j'ai eu tort.

— Pourquoi j'aurais quelque chose à te prouver ?

— A toi de me le dire.

Son cœur battait vite. Rien. Je n'ai rien à te prouver. Avait-il seulement envie de la voir apparaître dans les gradins ? Dans son dilemme, il échoua à soutenir son regard. Un fond de réglisse demeurait dans son verre, et il prit une profonde inspiration pour le terminer.

— Très bien.

Le verre heurta légèrement la table.

— Si tu as raison, je démissionne.

— Attends, quoi ?

— Je démissionne. Si tu as raison, je n'ai rien à faire dans cette équipe. Autant partir, tu ne crois pas ?

— Ce n'est pas ce que...

Il l'avait déstabilisée. Enfin. Il lui sourit.

— Tu me paieras un « rêve écrasé », bien sûr.

Deal, murmura-t-elle au bout d'un silence interminable.

James serra sa main chaude dans la sienne. Kady sortit une poignée de mornilles qu'elle déposa à l'intention du barman sur le comptoir.

— Pour une fois que j'attendrai un match de Quidditch avec la plus grande impatience.

Avec un léger signe de tête, elle le laissa seul attablé au comptoir. Devant ses yeux, la multitude de rêves écrasés qu'ils s'étaient enfilés. Oh. Il allait le regretter.

Et pas seulement l'alcool.

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(A suivre)

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