Chapitre 16 : Poudlard
Deux ans…
Elle allait naître dans un peu plus de deux ans. Hermione s'en souvenait parfaitement maintenant, elle était née le 19 septembre 1979, à Durham, et y avait vécu moins d'un an, avant que ses parents ne partent reprendre le cabinet dentaire familiale vers Hythe. Elle y avait grandi dans l'amour et une certaine solitude, sa soif de connaissance l'ayant empêchée de se faire des amis… jusqu'à ce que sa vie bascule à ses onze ans.
Tout s'était enchaîné si vite : la visite de McGonagall avec une lettre providentielle, une visite magique au chemin de traverse, Poudlard… Harry et Ron. Elle avait en effet vécu beaucoup d'aventures difficiles pour une jeune fille de son âge. Elle avait eu tant a faire, tant à gérer, tant a digérer et à prévoir. Rien à voir avec sa vie ici, en 1977. Pourtant, depuis qu'elle avait retrouvé sa mémoire, elle n'avait de cesse de pleurer.
Elle avait réussi à faire bonne figure devant Severus, après la rencontre avec ses parents. Elle se souvint de l'avoir inquiéter à cause d'un saignement de nez intempestif, mais elle n'était pas tombée dans les pommes alors que, petit à petit, tout lui revenait. Et depuis deux jours, à son retour à Poudlard, sa mémoire s'était reconstituée pour de bon.
Comment pouvait-elle faire comme si de rien n'était alors qu'elle savait que ses amis allaient vivre des horreurs dans les années à venir ?
Lily, James, Sirius…
Alice, Frank…
Severus…
Severus…
La terreur des cachots, la chauve-souris de Poudlard, le maître des potions… qui ici était pourtant simplement l'homme de sa vie. Et pourtant, elle l'évitait, comme elle évitait tous les autres en ayant demandé à rester à l'infirmerie. Elle n'avait rien expliqué à personne, encore moins à Dumbledore, mais elle allait devoir le faire. Elle voulait simplement remettre ses idées en place avant, si cela était possible.
Le bruit de la porte de la salle de soin la fit sursauter. Il était pourtant plus de minuit, elle en était certaine. De crainte que cela soit le directeur, ou l'infirmière, Hermione se rallongea et fit semblant de dormir.
-Hermione… je t'ai entendu te jeter sur ton oreiller tu sais ?
-Severus ?
Elle se redressa dans son lit et sentit son cœur accéléré. Bien sûr, elle voulait le voir, mais elle voulait tout autant l'éviter. Pourquoi diantre était-il ici à une heure pareille ?
-Mets tes chaussures, chuchota-t-il en ouvrant le paravent au pied du lit.
-Quoi ?
-Mets tes chaussures et une veste, il fait frais dans les couloirs.
-Mais…
-S'il te plaît, je sais pertinemment que tu peux marcher.
Il la regarda dans les yeux et ajouta doucement, avec un sourire triste :
-Fais moi confiance, ça va aller…
Hermione sentit son cœur fondre, comment pouvait-elle lui résister de toute façon ? Elle l'aimait bien trop. Retrouvant un semblant de sourire à son tour, elle répondit simplement :
-Pourquoi j'ai des doutes ?
Puis elle enfila ses chaussures et le suivit dans les couloirs de l'école, vide à cette heure-ci. Ils auraient pu avoir des ennuis, mais cela ne l'effrayait pas, elle avait la main de Severus dans la sienne et elle l'aurait suivie dans la chambre des secrets s'il l'y amenait. Il se contenta de l'accompagner dans la salle de musique.
-Qu'est-ce qu'on fait ici, Severus ?
-On va écouter de la musique, répondit-il comme s'il s'agissait d'une évidence.
Il prit sa baguette, lança un sort informulé et des bougies s'allumèrent un peu partout, donnant une ambiance chaleureuse à cette pièce aux airs d'amphithéâtre, ou de salle de concert miniature. Il connaissait le lieu par cœur, la preuve en était qu'il ouvrit un placard quasiment invisible et en sortit une pile de disques…
-Ce sont des vinyles moldus ? s'étonna-t-elle.
-Oui, tous laissés par des étudiants au fil du temps. Une petite collection qui fait la fierté de Flitwick et qu'il laisse à disposition pour ceux qui connaissent leur existence.
-Le club de musique en gros ?
-Oui, c'est bien résumé.
Il prit alors un des disques et le mit sur un gramophone. Un coup de baguette plus tard, les premières notes de « la Traviata » résonnait dans la pièce. Il s'approcha alors d'Hermione et lui tendit une main :
-Danse avec moi s'il te plaît.
-Je ne sais pas vraiment danser…
-Je te guiderais.
Elle accepta alors et se rapprocha de lui tandis qu'il posa sa main sur sa hanche et prit la sienne dans l'autre. Au rythme de la musique, il la fit bouger, tournoyer. Rapidement, elle se sentit bien, comme plus légère, en sécurité, puis elle déposa sa tête contre lui, se laissant guider. C'était agréable, c'était doux, c'était une coupure dans ses réflexions qui lui permit de respirer.
-Je t'aime, murmura-t-il.
-Moi aussi Severus…
Quand la musique cessa, il se recula, droit, sans lui lâcher la main. Il était si beau, là, à la lueur des bougies. Il était si jeune… loin de l'ombre qu'il allait devenir d'ici une vingtaine d'années. Pourtant, aujourd'hui comme en 1997, elle avait totalement confiance en lui.
Il ne la lâchait pas, il ne bougeait plus, il se contentait de l'observer sans mot dire. Il était si sérieux et si mélancolique. Hermione venait tout juste de la remarquer, mais oui, il était triste. Non, il était anéanti. Elle ouvrit la bouche, mais il prit la parole d'abord. De toute façon, elle n'aurait pas su quoi dire…
-Quand je suis triste, perdu, ou les deux… je viens toujours ici. La musique a ce pouvoir si particulier d'apaiser, ne serait-ce qu'un peu, ne serait-ce qu'un instant… elle ne règle pas les problèmes, mais elle permet de les oublier, de les figer pendant un temps.
-Qu'est-ce qui te rend triste ? demanda-t-elle alors.
Severus s'approcha d'elle de nouveau, gardant toujours sa main dans la sienne, puis la posa contre son torse. Elle n'avait pas remarqué jusque là, mais il avait mis son costume… le dernier, toujours le même pour les prochaines décennies. C'était bien lui, Severus Rogue.
-Ce soir ? Rien, répondit-il en lui accordant un sourire. Tu es avec moi Hermione, je vais forcément bien quand je suis avec toi.
Son regard était toujours affreusement morne, pourtant, étonnamment, elle avait la sensation qu'il disait la vérité. Il l'embrassa tendrement, donna un coup de baguette et le vinyle fut remplacé par un autre. Cette fois, la voix de Harry Nilsson s'éleva au rythme romantique de « without you » et Severus la serra contre lui pour danser un slow. Hermione posa sa tête contre son torse, pour la seconde fois, et laissa doucement ses larmes s'échapper contre lui.
Il avait compris…
Pleurait-il aussi ? Elle ne pouvait en être sûr, les câlins ayant cette fâcheuse tendance de cacher les visages. Mais peut importait, il la serrait et ils étaient simplement là, l'un pour l'autre. Ils avait 3 minutes et quelques secondes pour camoufler leur souffrance l'un contre l'autre, c'était peu et beaucoup à la fois.
Quand la musique se stoppa, Severus continua de la serrer contre lui. Le silence avait pris possession des lieux, le temps reprenait son cours, les larmes d'Hermione cessèrent malgré sa douleur :
-Je ne veux pas partir…
-Tu es encore là, murmura-t-il.
-Je veux tout oublier…
-Tu ne le penses pas vraiment, Hermione.
Il ne la jugeait pas, il se contentait des faits, comme toujours. C'était vrai, elle était tiraillée, mais au fond d'elle-même, bien qu'elle eut proclamé le contraire plusieurs fois, elle ne voulait plus oublier.
-Dumbledore ne voudra jamais…
Severus se recula et prit le menton de la jeune femme entre ses doigts, lui relevant le visage pour la regarder dans les yeux :
-Tu ne peux pas rester pour moi, Hermione… tu le sais très bien. Ce n'est pas Dumbledore, c'est ce que tu es.
-Et je suis quoi alors ?
-La plus intelligente des sorcières de sa génération. Et ce n'est pas la mienne, c'est celle de Harry Potter, celle du pire groupe d'élèves que Poudlard connaîtra après les maraudeurs eux-mêmes. Tu es la plus courageuse des Gryffondor et sans toi, tu le sais bien, le futur sera plus sombre que jamais.
-Harry et Ron pourraient très bien se débrouiller et réussir à…
Il lui lança un regard qui, malgré la situation, la fit sourire :
-Oui, bon, ils seraient déjà morts depuis la première année sans moi… mais je le serais aussi sans eux.
-Ils ont besoin de toi.
-Toi aussi, fit-elle remarquer.
-Tu as sûrement raison… mais avec ou sans toi, je sais que je suis voué à devenir mangemort, Hermione.
Cette fois, ce fut à lui de sourire malgré la situation, en voyant le regard de sa petite amie.
-Si Lily a cessé de me parler, c'était bien plus que pour une simple histoire d'insulte et tu le sais au fond de toi. Elle s'est éloignée car je ne faisais pas qu'étudier la magie noire, je l'utilisais, et j'aimais ça. Elle m'a fuit pour s'éloigner de ma noirceur d'âme. Et tu dois aussi le faire.
-Je suis pourtant ta lumière, tu me l'as dit toi-même.
-Et c'est vrai ! Mais regarde Hermione, je suis ce que je suis. Tu sais très bien pourquoi je sais tout…
-La legilimencie…
-J'ai attendu que tu dormes, hier, pour te lancer le sort dans ton sommeil. Tu as confiance en moi, mais je ne changerais pas avant plusieurs années visiblement… et encore, vu ce que j'ai vu… Jack doit se tromper, dit-il en soufflant un certain amusement.
-Jack ?
-Il m'a demandé de tirer des fichus cartes hier matin, pour son devoir de divination, se moqua-t-il.
-Vraiment ?
-Oui…
-Et qu'est-ce qu'il t'a dit ?
Severus mit sa main dans sa poche intérieure de veste et lui tendit trois cartes de tarot :
-Il m'a dit que tu demanderais. Il veut que tu lises par toi-même.
Hermione haussa un sourcil circonspect, mais prit les cartes en main et observa :
-Le diable… les tentations, les addictions et les comportements autodestructeurs…
Il haussa les épaules avec nonchalance et elle, regarda la seconde carte.
-La lune… L'illusion, la confusion et les peurs…
-Et Lupin aussi.
Comment pouvait-il plaisanter ? Elle leva les yeux au ciel… c'était son mécanisme de défense préféré après tout.
-Et la dernière…
Hermione regarda la carte avec de gros yeux :
-La prêtresse ?
-Apparemment oui, je n'y connais rien. D'après toi, ça veut dire quoi du coup ?
-Je ne sais plus vraiment…
Puis une voix féminine et bienveillante répondit depuis le haut de l'amphithéâtre :
-La prêtresse, ou la papesse, a tellement de significations différentes qu'on peut facilement s'y perdre. Mais, si je devais résumer, je dirais que c'est une invitation à explorer les profondeurs de son esprit, de son intuition, et de la sagesse elle-même. Un besoin inconditionnel de se faire confiance en somme.
-Professeur Nid ? s'étonna Severus.
-Ou bien, la papesse ?
-Professeur Dumbledore ? s'étonna cette fois Hermione alors que le directeur apparut à la porte.
Mais depuis quand étaient-ils là, tous les deux ?
-On me donne plusieurs noms, admit la professeure de défense contre les forces du mal en se levant.
Elle descendit les marches d'un côté, suivit par Dumbledore qui prenait les escaliers de l'autre. Il était à l'affut, mais ne semblait pas spécialement inquiet, contrairement à Severus qui prit sa baguette en mettant Hermione derrière lui.
-Qu'est-ce que ça veut dire ? Vous êtes qui bordel ?
-Le nom que je préfère, c'est celui que mes parents m'ont donné à ma création...
-Poudlard ? proposa Dumbledore.
Severus et Hermione regardèrent le directeur comme s'il était devenu fou.
-Tout à fait monsieur le directeur.
-Comment ça Poudlard ? s'agaça Severus. Mais qu'est-ce que vous racontez à la fin ?
-Je me suis longuement demandé comment une élève venant d'une autre époque aurait pu faire pour entrer dans l'école, malgré la magie protectrice du lieu, dit Dumbledore sans même regarder ses étudiants. C'était impossible d'apparaître sur le registre de l'école, sauf si l'école elle-même voulait de cette élève en question.
-C'est un raisonnement qui me touche beaucoup, affirma Nid en inclinant sa tête comme pour remercier le directeur. J'admire la confiance que vous me portez monsieur le directeur… je pense pouvoir affirmer que vous êtes celui qui, après mes propres fondateurs, portez le plus de confiance en moi.
Hermione n'arrivait pas à croire qu'elle entendait une telle conversation. Elle fit un pas de côté et, malgré Severus et sa réticence à la laisser se mettre ainsi à découvert, elle demanda :
-Mais c'est impossible, si vous êtes Poudlard, ou la prêtresse… si vous savez qui je suis depuis le début, pourquoi ne rien m'avoir dit ?
-Pour réaliser votre souhait, il fallait que vous repartiez de zéro, sans être parasitée par vos angoisses, expliqua Nid.
Ce soir-là, sa bienveillance habituelle était bien plus effrayante que touchante. Hermione eut quelques frissons tandis qu'elle reprit :
-Vous vous souvenez de tout aujourd'hui, n'est-ce pas ?
-Oui, et je ne me souviens pourtant pas d'avoir formuler le moindre souhait, fit-elle remarquer.
-En êtes-vous certaine ?
-Bien sûr que…
« J'en ai marre, marmonna-t-elle entre deux sanglots. J'en ai assez… tout ce que je souhaite, c'est une vie normale, pour pouvoir avoir une année d'étude tranquille, pour passer mes examens calmement, sans me prendre la tête avec le reste… »
Cette phrase lui revint alors clairement en tête… et la suivante aussi :
« Ce que je veux… c'est être tout simplement une jeune femme aux yeux de quelqu'un que je pourrais aimer et qui serait capable de m'aimer en retour ! »
-Je voulais être une étudiante normale… sans penser à Voldemort ou aux dangers… et je voulais… je voulais trouver l'amour.
-À Poudlard, une aide sera toujours apporté à quiconque la demande, marmonna alors Dumbledore.
-À quiconque la mérite, corrigea Nid avec bonhomie. La magie qui me constitue est ancienne, elle est… précieuse ! Je ne peux pas accomplir de miracle, mais j'ai le pouvoir… non, le devoir, d'aider les âmes méritantes qui se perdent en chemin. C'est pour cela que j'ai été créée, il y a des siècles de ça. Mais voilà, la magie ancienne étant une sorte de diamant brut, et je ne peux pas me permettre de la gâcher en l'employant à tout va. Je fais donc de mon mieux au quotidien depuis ma création.
-Mais là, on parle d'un sortilège, voir même d'un maléfice temporel et mémoriel, fit remarquer Severus. Ce n'est pas une utilisation modeste de la magie ancienne.
-Il est vrai que c'est une action disproportionnée pour aider une seule élève, admit-elle en le regardant.
-Mais vous êtes venue en aide à plusieurs d'entre eux en faisant ça, je me trompe ? demanda Dumbledore avec un sourire entendu.
Il regarda alors Hermione, puis Severus.
-À Poudlard, de l'aide sera apportée à tous ceux qui le méritent, répéta Nid. Si je peux regrouper les demandes, je me fais un plaisir de le faire.
-En quoi cela m'a aidé ? se moqua Severus avec rancœur. Je suis fou amoureux et… et je sais pourtant que je vais devoir la perdre…
Si ses yeux ne le lui permettaient pas, son âme entière lui montra le cœur de Severus en train de se briser.
-Vous aviez besoin d'apprendre ce qu'est le véritable amour mon enfant, expliqua la professeur de défense contre les forces du mal.
-Ça veut dire… ça veut dire que je ne l'oublierai pas, même si elle doit repartir ? demanda-t-il cette fois avec une pointe d'espoir dans la voix.
Était-il donc prêt à l'attendre vingt longues années ?
-J'ai bien peur que non, ce n'est pas vraiment cela.
-Alors ça n'a servit à rien pour lui, fit remarquer Hermione qui fut aussi déçue, voir plus, que lui.
-Son cerveau oubliera, mais pas son cœur, ni son âme, proposa Dumbledore.
-Oui, pointa Nid avec fierté. Vous êtes brillant monsieur le directeur ! C'est bien cela, Severus avait besoin que l'on sauve son âme, et je crois avoir réussi.
-Et mes souvenirs à moi ? s'inquiéta Hermione qui continua avec force et crainte mélangée. Je veux absolument me souvenir de lui en retournant dans mon époque !
La papesse de chair et de sang, ou ce qui s'en apparentait, s'approcha d'elle :
-Je suppose que cela signifie que vous avez fait votre choix.
-Non ! s'empressa-t-elle de dire en comprenant ce qu'elle venait de faire. Non, non, attendez…
Une vive lueur blanche entoura le professeur Nid qui regarda Hermione avec espièglerie cette fois :
-Il faut toujours faire attention à ce que l'on souhaite…
Puis, tout devint noir autour d'elle, une fois de plus, probablement pour la dernière fois.
…
Hermione se sentait pâteuse, ses membres étaient engourdis et sa tête lourde. Elle était de retour dans son présent…
-Comment va-t-elle ?
Cette voix… Severus ? Son cœur s'accéléra, peut-être avait-elle juste fait un mauvais rêve. Était-ce possible qu'elle se soit simplement évanouie après avoir revu ses parents ?
-Si je ne vous connaissais pas Severus, je dirais que vous vous inquiété pour elle, se moqua ouvertement Pomfresh.
-Bien sûr que je m'inquiète, grogna-t-il avant d'ajouter, quand elle se réveillera, elle viendra de nouveau m'emmerder dans mes cours, avec sa satané manie de lever la main sans arrêt pour faire sa miss-je-sais-tout !
Ce fut probablement la plus affreuse des douleurs au monde. Jamais plus elle ne pourrait souffrir autant, elle le savait, et pour l'heure, mourir lui aurait paru clairement plus acceptable.
Hermione posa sa main contre sa bouche et tenta de retenir au mieux un son qu'elle ne put contrôler. C'était une sorte de hurlement, bloqué dans sa gorge et qui essayait pourtant de sortir.
Elle était revenue dans son présent et elle était la seule à se souvenir… il l'avait oublié.
Pomfresh apparue à ses côtés en quelques secondes, puis Severus apparut derrière elle. Non, le professeur Rogue apparut. Son regard noir était impénétrable et les années de solitude, de ténèbres et de malheur l'avait marqué à jamais sur son visage. C'était pourtant lui, au fond, elle le reconnaissait derrière ses traits tirés, le jeune Serpentard qu'elle aimait à en crever… son âme restait identique. Le même, mais changé à jamais. L'homme qu'elle aimait, mais qui ne pouvait pas la supporter, qui ne l'aimait pas, ne l'avait jamais aimé et ne l'aimerait jamais.
Hermione pleura de plus belle, elle sentit son corps se mettre à trembler de façon incontrôlable, puis des mains puissantes la maintinrent dans son lit, jusqu'à ce qu'une aiguille lui transperce l'épaule et qu'elle ne sombre à nouveau dans l'obscurité.
…
-Et donc… tu ne te souviens de rien ?
-Tu vas arrêter Ron, ça fait dix fois au moins que tu lui demandes, soupira Ginny.
-Oui mais quand-même, on s'est fait un sang d'encre ! se plaignait le rouquin. On a entendu sa chute dans votre dortoir depuis le salon de la salle commune.
-Je vais bien, répondit-elle alors en le regardant. Je suis tombée dans les pommes, c'est tout.
Heureusement n'avaient-ils pas eu connaissance de la crise lors de son premier réveil. Mme Pomfresh, Rogue et les autres professeurs avaient gardé cela pour eux.
-Tu en fais trop Hermione, se désola Harry. C'est à cause de nous… de moi…
-Ne dis pas n'importe quoi ja… Harry, se rattrapa-t-elle de justesse. J'en fais trop, c'est vrai, mais crois bien que je suis assez grande pour le faire toute seule, sans l'aide de personne.
Elle trouva la force de sourire et cela sembla convaincre ses amis.
-Je vais faire attention et travailler moins, c'est promis.
-Tu as intérêt, la menaça Ginny.
-Je sais que tu y veilleras.
-Nous aussi, rajoutèrent Harry et Ron.
-Merci… merci d'être là pour moi.
Il lui aura fallu du temps et des épreuves, mais elle ne l'oublierai plus jamais. Elle avait des amis extraordinaires qui avaient certes besoin d'elle, mais la réciproque était tout aussi vrai. Elle avait aussi des parents géniaux qu'elle se devaient de protéger, quoi que cela puisse lui en coûter. Et surtout, elle avait un avenir radieux à créer, si ce n'était pour ses enfants, au moins pour ceux des autres.
Elle ne pouvait pas espérer plus maintenant… mais c'était son souhait, et elle ne le regrettait pas.
…
L'année scolaire approchait de sa fin, et même si Harry était toujours aussi tendu, Hermione commençait à mieux le comprendre. Peut-être était-ce à cause de son retour. Passer d'un environnement plus ou moins neutre, où elle n'avait d'autres préoccupations qu'elle-même, à une période si sombre… cela ne pouvait pas la laisser totalement sereine. Et si elle avait eu raison depuis le début de se méfier de tout ce qui l'entourait à Poudlard, même de Drago ? Bien-sûr elle savait que Malefoy n'avait pas un bon fond, mais il était tout de même bien loin de l'ignominie de son père et, surtout, Severus l'avait forcément à l'œil.
Non, elle s'inquiétait pour rien, du moins pour le moment. Ici, à Poudlard, personnes ne risquaient rien.
Cela étant, le retour à la réalité restait rude et la guerre approchante n'était pas pour la rassurer. Sans avoir tous les tenants et aboutissants, elle sentait en son for intérieur que tout allait bientôt basculer, mais elle se sentait prête. Elle y avait réfléchi et savait ce qui lui resterait à faire, dès cet été. Elle n'avait plus de temps à perdre, elle avait choisi de revenir pour lutter pour un monde meilleur, à l'encontre même de sa vie rêvée, mais jamais au prix de ce qui lui était cher : ses proches.
Retenant de peu un soupir bruyant, Hermione se leva. Elle ne pouvait clairement pas dormir, elle devait se faire une raison. Elle prit le temps de s'habiller et, sa fonction de préfète lui donnant l'avantage certain de pouvoir enfreindre certaines règles, elle prit la liberté de circuler dans les couloirs du château en pleine nuit.
Il était un peu plus de minuit, et une « ronde » pour s'assurer que tous ses compagnons d'études étaient sagement au lit pouvait être une bonne idée, surtout en ces temps de suspicions. Ses pas raisonnaient à peine sur le sol de pierre du château, éclairé par la lueur de la lune depuis les fenêtres et les vitraux. Elle se sentait bien ici, en sécurité, seule… enfin, pas vraiment seule. Hermione s'approcha de l'une des alcôves du corridor. Elle était presque au dernier étage de cette aile de l'école et pouvait voir le lac depuis son point de vue. Elle regarda pourtant le mur face à elle et posa sa main sur les pierres millénaires. Elles étaient fraiches, mais elle sentit une vague de chaleur la parcourir :
-Vous pouvez m'entendre, n'est-ce pas ?...
Malgré le silence qui lui répondit, elle s'approcha, posa son front contre le mur et murmura :
-Je sais que j'ai fait le bon choix… j'ai suivi mon instinct… je devais revenir ici.
Le cœur lourd, elle soupira :
-Je suis au bon endroit, je vais être utile pour la lutte contre les ténèbres… je suis à ma place ici, mais si vous aidez vraiment ceux qui le méritent, je vous en conjure, aidez-moi à ne plus me sentir si égoïstement triste de ce choix… s'il vous plaît…
Une fois encore, la réponse fut le silence impétueux de la nuit. Hermione sourit, y avait-elle vraiment cru ? Ses souhaits avaient déjà été exaucés après tout, même s'ils ne s'étaient pas passés comme prévu, elle avait épuisé son quota de vœux. Se redressant, elle reprit sa route, choisissant de rentrer dans son dortoir. Pourtant, à peine hors de l'alcôve, une mélodie douce et lointaine retentit. Surprise, elle se dirigea vers cette dernière…
« La salle de musique ? »
Elle ne se souvenait pas avoir pris cette direction, elle était allée beaucoup plus loin que prévu. Elle y entra par la porte mal refermée et, restant silencieuse, observa la scène qui se déroulait face à elle.
Severus était là, assit dans le renfoncement de la fenêtre de cette pièce musicale, une jambe repliée vers lui et l'autre pendante vers le sol. Il regardait dehors d'un air tout aussi mélancolique que dans son dernier souvenir de 1977.
La terreur des cachots n'avait de terrible, ici, que son surnom. À ce moment précis, Hermione avait plutôt l'impression de retrouver son petit ami, ou plutôt le jeune Serpentard asocial et fuyant du début de leur sixième année. Et s'il était ici, c'était parce qu'il se sentait triste, ou perdu… ou les deux. Hermione resta statique alors que Freddy Mercury chantait sa douleur, arguant qu'il ne voulait pas mourir et même ne jamais être né. Il parlait d'un démon là pour lui, bien qu'au final, rien n'avait d'importance.
C'était le plus grand classique de Queen, mais Hermione avait l'impression de l'entendre vraiment pour la première fois. Jusqu'où ces paroles avaient elle de signification pour Severus ? Ou plutôt, pour le professeur Rogue.
Elle aurait aimé courir jusqu'à lui, le prendre dans ses bras, le serrer fortement contre elle. Elle se serait même contentée de lui prendre la main si elle pouvait, ou même simplement la lui frôler. C'était pourtant impossible. Il y avait néanmoins une chose qu'elle pouvait faire : lui parler.
Prenant son courage à deux mains, sachant pertinemment qu'il l'enverrait paître, elle sortit de la salle et s'appliqua à faire du bruit avant le début de la prochaine musique. Il serait déjà énervé de base, pas la peine de rajouter à ça un agacement complémentaire à l'idée d'avoir été pris sur le fait d'un délit mélancolique.
Quand elle ouvrit la porte pour de bon, son professeur avait revêtu son masque de chauve-souris et se tenait droit comme un I, les bras croisés devant lui, le regard pointé vers l'entrée. Il était rapide, un vrai agent secret. D'un simple geste de main, il empêcha Queen de continuer leur hommage à « God save the Queen ».
-Puis-je savoir ce que vous faites hors de votre dortoir à une heure pareille ?
C'était une menace plus qu'un avertissement. Elle allait perdre des points, mais au moins pouvait-elle lui parler, elle qui n'avait plus osé lever la main dans ses cours…
-Eh bien…
De toutes les excuses qu'elle avait en tête, celle de la ronde inopinée étant la plus probable au vu de sa réputation, elle ne sut pourquoi elle répondit :
-Je n'arrivais pas à dormir. Je me sentais triste et perdue et, un jour, quelqu'un qui m'est cher m'a dit qu'il n'y avait rien de mieux que la musique dans ces moments-là.
Pourquoi avait-il fallu qu'elle dise cela ? Elle n'avait pas menti, et peut-être était-ce cela, la raison. Elle ne voulait tout simplement pas lui mentir, pas à lui qui, de toute façon, savait reconnaître les bluffeurs. Le maître des potions la toisa de haut, l'air impassible mais moins énervé :
-Je vois… néanmoins, la salle de musique de Poudlard n'est pas à votre disposition et vous n'avez en aucun le droit d'être ici.
-Je sais, professeur, admit-elle en préférant regarder ailleurs plutôt que de faire face à ce regard glacial.
Au moins n'était-il pas aussi assassin que d'ordinaire. Elle attendit la sanction qui ne vint pourtant pas.
-Je suis désolée.
-Au vu de votre non respect du règlement, vous irez en retenue demain.
-Très bien…
Ha, si, elle était finalement arrivée. Elle était bonne pour du nettoyage à la brosse à dent avec Rusard. Cela aurait put être pire, et cela pouvait encore l'être vu la réputation du professeur que Severus était devenu. Elle se tourna alors, prête à retourner dans la salle commune, tout de même heureuse d'avoir pu échanger quelques mots avec cette personne qu'elle ne connaissait plus vraiment. Au moins, cela eut le mérite de lui rappeler qu'elle devait avancer.
-Où allez-vous ?
-Eh bien, dans mon dortoir…
-Vu que vous êtes là et que vous êtes en retenue à cause de ça, profitez-en au moins pour écouter quelque chose, se moqua-t-il.
Il était fier de l'humilier, c'était flagrant. Enfin, c'était tout lui, comme quoi, il avait toujours un peu de Severus derrière sa carapace.
À une époque, elle serait partie sans demander son reste, elle aurait même pleuré. Ce jour-là, elle se contenta de s'approcher du placard presque caché et l'ouvrit simplement, sous le regard étonné du maître des potions. Visiblement, il s'était attendu à ce qu'elle parte en courant, lui aussi. Loin de privilégier la fugue, elle observa tous les vinyles devant elle, bien plus nombreux que ce qu'elle avait pu voir en 1977. Pourtant, son regard fut directement attiré par celui de Harry Nilsson. Elle toucha un instant la couverture et entendu un semblant de ricanements mauvais :
-Vous souhaitez aller mieux ou bien vous suicider au juste ? se moqua Rogue.
-C'est une belle chanson.
-Je n'ai jamais aimé ce genre de musique. C'est niais au possible.
Que penserait-il s'il savait qu'à une époque, il l'avait lui-même choisi pour lui dire adieu… enfin, il ne le saurait jamais. La magie ancienne était bien trop puissante après tout. Elle se contenta de regarder ce qu'il y avait d'autres et tomba sur plusieurs titres nostalgiques, de ceux qu'elle écoutait avec ses parents :
-Pourquoi pas « Sound of silence » pendant que vous y êtes, soupira-t-il en perdant patience.
Hermione sourit légèrement, elle aimait bien ce titre, mais elle trouvait qu'il lui correspondait plus à lui qu'à elle. Enfin, sans répondre, elle trouva son bonheur :
-Sérieusement ?
-Qu'est-ce qu'il y a à redire cette fois ? ironisa-t-elle en le regardant.
-Oh rien… mis à part que vous avez des goûts de grand-mère, répondit-il en haussant les épaules.
-L'art n'est-il pas intemporel ?
Redressant un sourcil circonspect en la voyant répondre pour la seconde fois d'affilée, il ne trouva pas d'arguments à lui renvoyer en pleine figure.
-S'il faut être né avant la mort d'un artiste pour avoir le droit d'écouter une œuvre musicale, profitons bien de Queen, car nous ne l'entendrons bientôt plus, ajoute-t-elle en montrant d'un signe de tête l'album sur le gramophone.
-Vous mériteriez une année complète de retenue pour oser ainsi remuer le couteau dans la plaie, grogna-t-il en se montrant néanmoins plus détendu. Freddy restera éternel, même si 91 restera une année démoniaque. Entre son décès et votre arrivée dans cette école, il y a de quoi se demander qui à maudit cette décennie.
Quand il s'agissait d'art et d'argumentation, les remparts du sombre sorcier semblaient toujours aussi fragiles. C'était agréable de le voir ainsi.
-Dois-je en conclure que je vais passer toute ma septième année avec Rusard ?
Elle avait espéré un peu trop vite retrouver un semblant de proximité… il lui lança un regard aussi noir que les ténèbres lui-même. Il se retourna ensuite, retirant le vinyle déjà en place dans l'appareil et marmonna :
-L'année prochaine, une retenue serait un moindre mal.
Il rangea l'album de Queen et soupira :
-Bon, dépêchez-vous, j'ai autres choses à faire que de vous supporter.
Hermione était perplexe, mais elle se contenta de mettre le disque en place. Elle avait eu une sensation étrange, elle avait eu… peur ! Pourquoi avait-il dit cela avec tant de gravité ? Comme si quelque chose de grave se tramait dans l'ombre. Et si c'était le cas ?
Bien sûr que c'était le cas, la guerre était imminente et cet été serait décisif.
Comme une condamnée à mort, la jeune femme eut l'impression de sentir toute sa vie peser sur ses épaules. Comme une condamnée à mort, elle eut néanmoins l'impression de ne plus rien avoir à perdre. Elle se tourna vers son professeur et demanda, si elle n'ordonna pas :
-Dansez avec moi.
-Pardon ? s'offusqua-t-il.
-Dansez avec moi, s'il vous plaît.
-Et qui vous dit que je sais danser ? souffla-t-il avec un rictus mauvais.
Il voulait jouer le dur, mais elle voyait dans ses yeux qu'il était simplement pris au dépourvu. La balle était dans son camp et, si comme elle en avait l'impression, la vie devait être totalement différente d'ici peu, alors pourquoi devrait-elle craindre de se montrer sûre d'elle. Elle ne l'aurait jamais dans sa vie, elle voulait simplement le toucher une dernière fois, et elle tenterait tout pour y arriver. La danse était le seul moyen.
-Vous avez bien dû apprendre à votre maison les bases des danses de salon pour le tournoi des trois sorciers, non ?
-Mais m'avez-vous danser pendant le bal ? se défendit-il.
-Non, admit-elle. Mais vous, oui, vous m'avez vu danser et vous savez qu'au pire, ce sera moi qui serait ridicule. Néanmoins, il n'y a personne qui pourra me juger.
-Je le pourrais.
-Seul mon propre jugement à de l'importance. Sinon, je serait uniquement une sang de bourbe dans un monde de sorcier, non ?
L'insulte fit tiquer Rogue qui s'approcha d'elle d'un pas vif. Elle l'avait cherché, elle l'avait trouvé. Pourtant, il se contenta de lui prendre une main dans la sienne et de poser la seconde contre ses hanches, non sans avoir d'abord lancé un informulé pour lancer la musique. Des premières notes de « la foule » jusqu'aux dernières, il la fit danser.
Cela n'avait rien à voir avec leur dernière valse et moins encore avec leur slow, mais elle l'avait eu pour elle l'espace de quelques minutes encore. Hélas, Edith Piaf n'avait pas fait un tube à rallonge, comme Freddy avec sa « Rhapsody ». À la fin, Hermione soupira et allait se reculer, mais Rogue ne la relâcha pas. Elle ne releva pas la tête, figée, alors qu'il dit à mi-mot, avec un ton plus menaçant et rude que jamais :
-Faites bien attention à ce que vous dites et à qui vous le dites miss Granger. Dans quelques semaines… dans quelques jours, cela aura un impact plus destructeur que vous ne pourriez l'imaginer. Apprenez donc à vous taire et à conduire vos idéaux en silence.
La poussant plus qu'il ne la lâcha, il fit un demi-tour sur lui-même et parti dans un tourbillon de cape.
Une fois qu'il fut parti, Hermione tomba à genoux, ses jambes ne voulant plus la tenir. Elle posa une main sur son cœur et comprit qu'elle paniquait, à raison. Cette menace, elle voulait tout dire : Voldemort allait renverser le pouvoir dans les prochains jours, sa vie allait basculer plus vite encore que prévue et Rogue venait de le lui annoncer une année à venir pleine d'épreuves. Mais aurait-elle le temps de protéger tout le monde ?
