La relativité du verre


Certaines questions sont de la plus haute importance. Le contenu du verre qu'on sert à Dessler en séance plénière en est une. En tout cas, cette question me triture le cerveau depuis des années.

Si vous voulez un coupable, plaignez-vous à la métaphysique.

Enjoy !


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La théorie de la décohérence était aussi simple que son nom était barbare : la plupart des gens s'arrêtaient donc à la sombre histoire de ce pauvre chat que Schrödinger aurait enfermé dans une boîte. En bonne astrophysicienne, Lorelei était familière avec cette théorie, quoique celle-ci lui ait rarement servi lorsqu'elle suivait le programme scientifique de l'armée spatiale britannique. Dans son métier, on travaillait plutôt avec des référents tangibles qu'avec des concepts métaphysiques, puisqu'il fallait que leurs calculs contribuent à garder un maximum de soldats en vie.

Et surtout, ils laissaient ces pauvres matous en dehors de tout ça.

Mais depuis quelques temps, elle relativisait.

Peut-être était-ce la réclusion qui commençait à jouer sur ses nerfs. Peut-être était-ce parce qu'elle disposait de trop de temps, de trop de vide, et que son cerveau essayait de résoudre les mécaniques fondamentales de l'univers pour s'occuper.

Plus sûrement était-ce Dessler, qui avait encore mis au point un plan qui lui échappait et qui finirait par la rendre folle.

L'existence et le néant pouvaient-il coexister en un même point ? Au fond, le monde hors de sa cellule était une réalité en sursis tant qu'elle était enfermée. Il ne faisait pas bon être un prisonnier politique : se persuader que sa prison flottait dans un vide itératif où Dessler allait et venait quand il n'était pas avec elle aidait à supporter l'enfermement.

Et lorsqu'il l'en sortait, comme aujourd'hui, elle imaginait que le palais gamilien était le pendant de ce vide, qui existait une fois sur deux.

Dessler l'avait présentée comme l'ambassadrice terrienne, et comptait user d'elle pour entériner sa politique expansionniste. Debout à son côté, affublée d'une robe aussi élégante qu'inconfortable, la jeune femme était contrainte de le laisser parler, assistant à la perte de sa propre planète dans une impuissance dévorante. Si seulement elle avait osé faire la moindre remarque … Il n'y avait aucun couteau sous sa gorge, pourtant, Lorelei entendait la Probabilité feuler à chaque mot qu'elle prononçait.

Sa vie était en jeu et chaque minute passée sans se trahir défiait les statistiques.

Dessler, lui, ne semblait pas s'en soucier : la Probabilité paressait sur ses genoux comme un gentil félin avide de caresses. Et l'homme les lui rendait bien : il calculait tout et ne ratait jamais un pari en politique.

La séance du jour portait sur la conquête terronnienne, et Dessler exposa ses plans sans que personne trouve à redire. Il parlait avec l'assurance d'un homme qui sait que les six faces de ses dés portent le numéro gagnant, et que la peur qu'il inspire enjoint ses hommes à ne pas tenter la Probabilité.

Lorsqu'il parlait ainsi, Lorelei espérait qu'un de ses plans déraille, rien qu'un seul. Qu'un de ces hommes en uniforme souligne que ses objectifs étaient voués à l'échec. Qu'une des domestiques renverse sa bouteille en travers de ses vêtements blancs et le force à lever la séance.

La terrienne avait envisagé de faire trébucher l'une d'entre elles, mais si son calcul était faux, la Probabilité lui arracherait la gorge d'un coup de griffes.

Le liquide sombre coula dans le verre que Dessler tenait d'une main désinvolte.

Lorelei fronça le nez, dubitative.

Elle le savait tyrannique, mais qui était assez fou pour laisser un homme boire en plein exercice de ses fonctions présidentielles ?

La jeune femme jeta un regard autour d'elle : personne n'avait l'air de s'en formaliser. Cela l'alarma d'autant plus. Quel était ce liquide et pouvait-il altérer les fonctions cognitives d'un individu ? Le sort des siens était-il entre les mains d'un alcoolique ?

C'était probablement peu de choses, mais la détresse que cette possibilité provoquait en elle oblitéra tout.

Le reste du monde disparut, absorbé par le vide statistique : ni vraiment absente ni vraiment là, Lorelei fixait la main de Dessler avec une attention maladive, tandis que son esprit imbibé de paradoxes quantiques turbinait pour répondre à cette seule question :

Que contenait ce verre ?

La Probabilité suivait d'un œil attentif l'émotion qui s'emparait de Lorelei. Elle retroussa ses babines lorsque la jeune femme croisa son regard.

Il pouvait s'agir d'alcool. Ou pas. Une chance sur deux.

Cette chance valait-elle la peine d'agir, de tenter le fauve qui n'attendait qu'une erreur de sa part ?

- C'est pourquoi notre flotte fera …

La surprise abattit le silence sur la salle lorsque Dessler se coupa : l'ambassadrice s'était assise sur l'accoudoir du trône. Sans lâcher son verre, l'homme leva vers elle un regard calme et passa la main sur sa hanche.

D'un bond, la Probabilité tournoya autour d'eux avec un feulement rauque, prête au meurtre.

L'assemblée retint son souffle. La scène leur parut surréelle : elle aurait été sublime dans un univers alternatif, mais admirer l'arrêt de mort que venait de signer la jeune femme leur sembla déplacé. A moins qu'ils n'eussent été dans ledit univers alternatif, mais la stupéfaction les empêchait de réfléchir.

Lorelei lui retira doucement le verre des doigts et le porta à ses lèvres, tremblante. Dessler la regarda, mais elle n'avait d'yeux que pour le verre et le doute qui y cristallisait.

Elle but le liquide d'une traite. Quitte à mourir, autant le faire avec panache.

Un frisson la secoua. C'était frais. Sucré. Un brin acide, mais autant qu'aurait pu l'être un jus de fruits mûrs et gorgés de soleil.

Elle soupira, soulagée.

- Il suffisait d'en demander, si tu avais soif.

Il avait murmuré, mais son sarcasme était assourdissant.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Du jus de gruzka. C'est l'un des fruits les plus rares de Gamilas : il n'y a rien d'aussi doux ici.

Lorelei jaugea les quelques gouttes d'un rouge sombre qui dansaient au fond du verre. Elle aurait dû y penser : puisque le manteau externe de la planète devait filtrer la lumière de Salezar, cela devait affecter la teneur en sucre des fruits. Pas étonnant qu'on serve à Dessler une boisson aussi luxueuse.

Le roi qui buvait du jus de fruit. L'ingénuité de cette pensée lui prêta un sourire.

- Que croyais-tu ? se moqua-t-il.

La Probabilité donna un coup de tête câlin contre sa jambe, et réalisant dans un sursaut dans quelle situation elle s'était mise, Lorelei laissa échapper le verre.

Celui-ci roula entre ses doigts et glissa vers le sol, éclaboussant dans sa chute le tissu blanc de sa robe avant de se briser dans un brusque éclat de lumière.

La Probabilité sursauta ; tout à coup, le monde joua à rebours et un bruit indiscernable grésilla. Le verre était à la fois entier et en morceaux ; le silence coexistait avec un terrible vacarme, et dans une infinité de possibles qui oscillaient dans une incroyable frénésie, ne subsistait qu'une seule question :

Que contenait ce verre ?

Une chance sur deux. Ou pas. La Probabilité nous jouait des tours, parfois. Elle aurait dû rester dans sa boîte, cette satané Probabilité, songea Lorelei en soutenant le regard avide de sang que la bête posait sur elle.

N'y tenant plus, la jeune femme s'appuya contre l'accoudoir : la salle se tut, et amusé par sa hardiesse, Dessler posa sur elle un œil où brillait une étincelle d'intérêt.

La grimace que tirait son état-major en valait la chandelle : pas une seule âme n'aurait osé parler. Ils le craignaient tous assez pour se garder de briser le silence et de s'attirer ses foudres. Ces réunions étaient d'un ennui mortel. Tout était trop facile et dans d'autres circonstances, cette réunion lui aurait laissé un arrière-goût de sable tant ce jeu était fade.

Sauf aujourd'hui. Car Lorelei était là.

Il aimait la douceur militaire de ses gestes, la vivacité de son regard ; tout en elle respirait la terreur et pourtant, il résista à peine lorsqu'elle lui vola son verre avec la détermination d'une condamnée à mort. Elle était sûre qu'elle mourrait pour cet affront ; mais l'homme apaisa la Probabilité d'une caresse. Il fallait qu'elle attende un peu : quel plus beau jeu pour un homme de contrôle que le hasard de cette intervention ?

Vraiment, il avait bien fait de la sortir de sa cage.

Lorelei examina le verre dans un silence de mort : et le portant à ses lèvres, elle but le liquide d'une traite.

Dessler écarquilla les yeux.

L'alcool picota le bout de sa langue, si léger qu'elle aurait presque pu le manquer. Il réchauffa sa gorge, qu'il irradia d'une réalité sans appel : l'homme qui tenait dans ses mains le sort de milliards de personnes prenait cette décision auprès d'un verre.

La Probabilité poussa un grognement sourd, ses oreilles plaquées en arrière.

La réponse qui coula au bord de ses lèvres aurait dû la mettre dans une colère noire. Pourtant le silence bourdonnait, et l'instant que dura la boisson aurait tout aussi bien pu être une éternité. Lorelei savoura ce verre avec un calme inébranlable.

Ce serait sûrement le dernier.

C'est pourquoi elle ne comprit pas l'effarement dans les yeux de son geôlier lorsque tenant enfin la réponse à ses questions, elle réalisa que le monde ne s'était pas effondré autour d'elle.

- Est-ce que vous allez bien ? lui demanda-t-elle comme il la fixait.

- C'est à toi qu'il faudrait poser la question, répondit-il en passant d'elle au verre.

- Pourquoi ?

- Quelle idée de boire quelque chose d'aussi fort si brusquement ?

Il avait resserré sa main sur sa hanche, comme s'il craignait de la voir tomber. La Probabilité feula comme si elle avait vu le Destin ; la jeune femme, elle, regarda le verre, interdite.

Fort, ça ?

Il fallait dire que Lorelei était l'héritière de deux glorieuses nations de boit-sans-soifs : elle tenait de sa mère une constitution étonnante pour sa corpulence, et de son père un goût prononcé pour le whisky. A ses yeux, même du cidre aurait été plus fort.

La réaction de Dessler ranima la braise de colère qu'elle avait bien cru noyer dans ce verre :

- Et vous buvez en décidant du sort de ma planète ? lui reprocha-t-elle.

- Y ai-je bu ? répliqua-t-il, joueur.

Quand elle réalisa que non, ses lèvres tremblèrent. Quel intérêt y avait-il à se faire servir une liqueur trop forte pour la boire, à part pour l'agacer ? Si elle ne l'avait pas déjà bu, elle aurait renversé le verre sur son beau pardessus blanc.

Un sourire émergea pourtant sur le visage de la jeune femme, et Dessler aurait sauté au cou de la Probabilité lorsqu'elle énonça des mots qu'il avait passé une vie entière à attendre :

- Dans ce cas, j'ai un jeu à vous soumettre.

La Probabilité cracha en sautant des genoux de Dessler et tourbillonna comme une bête enragée. Elle flairait que ce qui se profilait ne disait rien qui vaille. La terrienne pipait les dés …

On fit apporter une table, deux chaises, et une bouteille entière de ce que buvait l'empereur. Le regard brillant d'une détermination nouvelle, Lorelei s'assit d'un côté et fit face à Zoellick, l'imposant officier qui s'était porté volontaire en fanfaronnant lorsque l'empereur avait demandé qu'un gamilien rivalise contre la terrienne dans ce concours de beuveries.

Quoiqu'il adviendrait de cette petite aventure, Dessler en sortirait gagnant : si elle perdait, il la gardait près de lui en espérant qu'elle lui propose un autre de ces jeux pour tuer le temps. Si elle gagnait, il se débarrassait d'un importun : Zoellick glissait dangereusement vers l'organisation d'un coup d'état. Mais il perdrait Lorelei.

Il avait une chance sur deux, après tout.

On avait sorti de la vaisselle impériale des récipients qui ressemblaient à s'y méprendre avec des verres à shots, qu'on avait posé devant chacun des participants. Dessler présidait, tandis que la main neutre de Hiss remplissait les verres. Abasourdi, le pauvre Ministre n'avait même pas relevé combien la situation était invraisemblable.

Quand l'empereur lança le duel, le fauve n'était plus à ses côtés : écœurée, la Probabilité se terrait dans un coin de la salle. Elle avait en horreur les anomalies statistiques et ce spectacle y ressemblait à s'y méprendre.

Lorelei but un verre. Zoellick un autre. L'assistance était suspendue à l'alcool mordoré qui franchissait leurs lèvres.

- C'est une tradition terronnienne ? s'enquit Dessler comme elle vidait un autre verre.

- On peut dire ça …

- Gharle Gamilon, trinqua Zoellick qui devenait gris au fur et à mesure qu'ils buvaient.

Au sixième verre, son adversaire s'enfonçait dans une ivresse sombre, tandis qu'elle sirotait tranquillement le liquide. Celui-ci n'était heureusement pas assez sucré pour être écœurant.

Si les gamiliens n'avaient aucune résistance face à l'alcool, elle tenait un sacré atout dans sa manche. Elle jeta un regard à l'empereur, qui avait saisi non sans amusement qu'elle l'avait bien eu. Lorsqu'elle rentrerait sur Terre, elle lui offrirait une bouteille de parfum pour qu'il s'envoie au tapis d'une simple vaporisation, tiens …

Zoellick vacilla sur sa chaise lorsque Hiss le resservit.

- Pour … Gamilas … hoqueta-t-il, les joues mauves d'avoir trop bu.

Mais avant que l'on puisse déclarer une vainqueure, les verres volèrent.

D'un coup de crocs, la Probabilité projeta les coupes sur le sol. Elle déchiqueta cette réalité absurde. Elle était impitoyable avec les anomalies : d'un élan hargneux, elle hurla, feula et lacéra cette aberration. Des éclats de verre flottèrent lorsque le temps s'étira. Ils reflétèrent l'œil de Lorelei, où brilla une lueur d'inquiétude lorsqu'elle revint à elle.

Une domestique servit une coupe à Dessler. Saisie par un doute tenace, la jeune femme fixa le liquide sombre, taraudée par une seule question :

Que contenait ce verre ?

De l'alcool ? Ou pas. Une chance sur deux. Enfin … C'était le problème, avec la métaphysique, il n'y avait jamais de réponses simples. Même si le sort d'une planète entière en dépendait.

Surtout quand c'était le cas, d'ailleurs.

Dessler manipulait cette coupe au gré de ses paroles, la portant parfois vers lui sans y tremper les lèvres. Tout au long de la séance, il joua avec le verre d'un geste assuré, s'appuyant sur la finesse de cet objet pour se donner la contenance princière qui devait établir son autorité.

Ce doute abyssal tétanisa Lorelei : son corps était dans la pièce, mais rien ne l'atteignait plus. Absorbée par sa crainte de voir sa planète disparaître, la jeune femme passa en revue toutes les options possibles. Mais lorsqu'elle avança la main pour arracher la coupe des siennes, elle croisa les yeux de la Probabilité.

Le fauve se pourlécha les babines, et la lumière dorée qui étouffait la pièce d'intrigues et de terreur fit reluire dans sa pupille une moquerie à peine dissimulée.

Au moindre faux pas, il la tuerait. Voulait-elle vraiment donner une occasion au destin, au diable ou à la Probabilité de précipiter sa perte ? Elle voulait une réponse, évidemment, mais cette réponse valait-elle de mettre sa propre vie en jeu ?

- Ma vie a moins de valeur que la survie de ma planète, murmura-t-elle à la Probabilité.

- Mais qu'est-ce que ce verre va y changer ?

- Si c'est de l'alcool, c'est qu'il n'y a plus rien à faire pour le raisonner, s'expliqua-t-elle. Si ce n'en est pas, j'ai peut-être encore une chance de le convaincre de les épargner.

- Ce n'est pas si simple. Tu n'as pas une chance sur deux.

La Probabilité ronronna lorsque Dessler la gratouilla derrière les oreilles. Distraite par ses caresses, elle oublia d'élaborer.

Le monde se liquéfia. Lorelei trembla de désespoir. Elle était une otage politique à des millions d'années-lumière de sa planète, forcée à jouer les ambassadrices pour légitimer la guerre dont elle était victime. En effet, elle n'avait pas une chance sur deux.

L'impuissance était peut-être la pire des prisons, réalisa-t-elle.

Puis le fauve descendit du trône pour réclamer son attention. Lorelei s'exécuta, livide.

La conversation n'avait plus d'importance, désormais. Le sort de la Terre était scellé ; la seule donnée statistique à mesurer restait le temps dont Gamilas aurait besoin pour vaincre les forces terrestres. Lorelei craignait de s'effondrer, d'enrouler ses bras sur le cou de la Probabilité, de s'abandonner dans sa fourrure et de pleurer.

Quand Dessler la ramena enfin dans sa cellule, il vit bien que quelque chose n'allait pas. Une main jouant distraitement dans la fourrure de la Probabilité, il menait la marche. Il cajolait le fauve pour que la possibilité que la terrienne lui fasse un reproche ne se confirme pas.

Il mesurait sa chance de l'avoir eue près de lui toute la journée, et quoique son caprice ait mis les nerfs de Lorelei en pelote, l'homme n'était pas prêt à assumer la dispute légitime qui s'ensuivrait. Il s'en voulait suffisamment de lui faire subir ça, et s'efforçait de ne pas voir combien les efforts qu'il lui demandait minait le moral de la jeune femme.

La terrienne serrait les dents pour réfréner la rage qui sourdait dans son ventre. Ils étaient enfin seuls. Et si Dessler prenait toutes les précautions du monde pour ne pas s'attirer ses foudres, Lorelei s'arrêta :

- Qu'y avait-il dans votre verre ? questionna-t-elle, amère.

L'homme se retourna, étonné.

- Quelle importance ?

Sa colère faisait vibrer les atomes du couloir.

- N'avez-vous donc aucun respect envers les miens pour boire tandis que vous signez leur arrêt de mort ?

C'était un monstre. C'était un monstre sans cœur et elle pleurait de rage. L'impuissance qu'elle contenait désespérément aurait pu se boire à ses lèvres.

La Probabilité s'enroula autour des jambes de l'empereur. Il n'eut pas la force de lui mentir.

- Même si on m'a servi, m'as-tu vu boire ?

L'univers s'était scindé en deux sous ses yeux ; elle n'en avait aucune idée. L'homme prit sa main et inspira :

- Le verre est un outil rhétorique. Je m'en sers pour garder contenance. Surtout … des jours comme aujourd'hui.

Sa voix se fissura imperceptiblement. Cette mince fissure, Lorelei la connaissait par cœur : c'était dans des moments comme celui-ci qu'il perdait son sourire composé et qu'il se faisait vraiment sincère.

Mais il dût sentir sa voix trembler car il se reprit, et poursuivit d'un ton plus grave :

- Oublie ce verre et dis-moi comment je peux te remercier pour ton aide ?

Elle détourna les yeux. Il ne l'achèterait pas, même avec des livres. Et il le comprit, car repassant son masque et son sourire un brin moqueur, il posa un baiser sur sa main.

La Probabilité lui réclama une caresse ; c'était rare qu'il soit aussi aimable. Lorelei ne put se garder d'un sourire et se laissa envahir par le ronronnement du fauve.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle trouva ceux de l'assistance, de tous ces ministres qui écoutaient sans ciller le plan d'invasion et de migration qu'avait élaboré leur empereur.

La salle en alvéoles, son architecture aux arabesques dorée. Lorelei eut un vertige. Elle avait l'impression d'être ici et ailleurs en même temps …

Mais si elle eut un instant d'inattention, Dessler n'aurait pas pu manquer le murmure que Zoellick glissa au subordonné qui l'accompagnait et qui disparut aussitôt. Il savait reconnaître entre mille ces regards anxieux et pressés, ceux des intrigants de cour, des assassins et des empoisonneurs.

Une domestique lui servit à boire ; mais trop occupé à suivre Zoellick tout en parlant, il ne vit pas le regard effaré de Lorelei. S'il tentait de comprendre quelles étaient ses manigances, Lorelei n'avait plus qu'une seule question en tête :

Que contenait ce verre ?

De longues secondes s'écoulèrent sans que Dessler ne lâche l'officier du regard. Cela ne lui disait rien qui vaille, et il sursauta presque lorsque Lorelei s'assit sur l'accoudoir de son trône en le coupant dans sa phrase.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle en désignant sa coupe.

- Du gruzka. C'est ce qu'il y a de meilleur, je t'en ferai porter à l'occasion.

- Mais vous ne buvez pas.

- Ce serait dommage de me faire empoisonner en pleine allo …

D'un geste doux malgré son autorité, elle lui prit le verre des mains ; Dessler écarquilla les yeux lorsqu'elle le but d'une traite. Affolée par son aplomb, la Probabilité poussa un miaulement craintif et s'enfuit à toutes pattes.

L'anxiété vibra dans la pièce, chaque ministre paralysé par la crainte de voir l'ambassadrice s'effondrer. Celle-ci baissa lentement le verre, une expression indéchiffrable sur le visage.

- Comment te sens-tu ? osa finalement Dessler au terme d'un long silence.

Lorelei fit rouler le verre entre ses doigts.

- Vivante …

La Probabilité la fixa, terrorisée. Cette femme était-elle suicidaire pour affronter ainsi les statistiques ? Combien de chances avait-elle que cette coupe ne contienne aucun poison ? Une sur deux ? Sur cinquante ? Sur cent ?

Dessler dut se faire violence pour ne pas serrer cette idiote dans ses bras. Elle lui avait fait tellement peur …

- … Et sobre, ajouta-t-elle avec un soupir.

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Merci beaucoup d'avoir lu jusqu'ici ! D'après-vous, que contient le verre ? Personnellement, je penche pour le jus de fruit.
J'espère que ça vous a plu, et que vous avez aussi envie que moi de faire des papouilles à la Probabilité. Se laissera-t-elle faire ? Je ne sais pas. Mais après tout, on a une chance sur deux ... ;)