Chapitre 8 : Pas un serpent

L'inquiétude de Severus Rogue monta d'un cran lorsqu'il vit son élève s'évanouir. Que pouvait-il faire ? Le diagnostic était à nouveau négatif, ne montrant que l'anémie. L'amener à l'infirmerie ne changerait rien, car le jeune Potter n'avait aucune blessure physique à soigner. De plus, cela révélerait la nouvelle nature du survivant et exposerait leur lien aux yeux de tous. Et cela, Severus ne le désirait pas. Non pas parce qu'il avait peur de ce que le monde pourrait penser, mais bien parce qu'il éprouvait un nouveau sentiment d'appartenance envers son élève et ne pouvait compromettre sa confiance si fraîchement acquise.

Severus se pencha alors et noua la cape d'invisibilité autour de ses épaules. Il prit le corps inanimé de son élève dans ses bras et le couvrit aussi bien qu'il le pouvait avant de rabattre le capuchon sur son visage.

Ainsi camouflé, Severus rejoignit son bureau et ses appartements sans éveiller aucun soupçon, ni se faire arrêter par un autre professeur lui demandant la raison pour laquelle il avait écourté son dernier cours.

Sans douceur, Severus ouvrit la porte de son bureau puis de sa chambre et allongea le corps toujours inanimé du jeune Potter. Comme la dernière fois, il l'enveloppa de ses couvertures, lui apportant chaleur et réconfort.

Debout à côté de son lit défait, les mains sur les hanches, Severus reprenait son souffle. Le jeune Potter était plus lourd que ce dont il se rappelait. Il n'avait pas fini d'en voir avec cet aimant à problème.

Severus retira ses robes qui, malgré ses efforts, étaient couvertes de sang. Accrochant son reflet dans le miroir de la petite salle d'eau, il observa les traces de morsures qui dénaturaient sa peau blanche. Il retira le sang séché à l'aide d'une serviette humide puis passa une simple chemise blanche à haut col dont il retroussa les manches, comme celles qu'il portait sous ses robes de sorcier.

Severus revint dans la chambre, une serviette propre et chaude à la main pour nettoyer le menton souillé de son élève. Mais à la place du corps évanoui du jeune Potter, le maître des potions trouva un immense serpent aux écailles vertes et noires. Lâchant la serviette sur le sol, Severus se saisit de sa baguette qu'il pointa immédiatement sur le reptile qui s'animait lentement. Sa tête triangulaire se relevait en zigzaguant dans l'air, sa langue fendue sortant de sa gueule immense par à-coups.

Entremêlé dans la couverture du professeur de potion, le serpent désespéré de se mouvoir se tortilla de toutes ses forces et tomba au sol dans un bruit sourd.

Severus, reculé autant qu'il le pouvait à l'entrée de la chambre, regardait son lit, s'attendant à apercevoir l'immense reptile glisser sous le sommier et jaillir pour l'attaquer.

Au lieu de cela, ce fut le jeune Potter qui se redressa, ses lunettes de travers sur son nez, encore plus échevelé qu'à son habitude. Il tirait la langue en louchant dans la plus comique des expressions alors qu'il faisait un geste maladroit pour écarter ses bras et ses jambes dans de petits sauts pathétiques.

Pris en flagrant délit, remarquant la baguette de son professeur toujours pointée sur lui, Harry s'immobilisa puis essaya de reprendre constance en remettant ses lunettes sur son nez et lissant dans un geste bien inutile sa robe de sorcier.

– Potter, confirmez-moi que vous n'avez pas réussi, avec vos pitoyables capacités en métamorphose, l'exploit de devenir un animagus à quinze ans ?

Harry dénia de la tête, n'osant toujours pas bouger, tant que son professeur le tenait en joue.

– Ce n'est pas impossible, déclara finalement le maître des potions alors qu'il sortait de la chambre pour rejoindre le salon.

Harry le rejoignit, alors qu'il fourrageait dans ses notes et les grimoires qui n'avaient pas bougés depuis sa dernière visite. Les notes étaient beaucoup plus nombreuses cependant et cette constatation fit sourire le jeune sorcier : son professeur n'avait pas arrêté de penser à lui.

– Vous avez peut-être été mordu par un maledictus. Normalement, leurs morsures n'affectent que les femmes et sont le plus souvent mortelles pour les hommes, car en plus du venin les plaies ne cicatrisent pas. Cependant, au lieu de vous tuer, la malédiction de sang a changé votre métabolisme d'une manière sans précédent. Cela explique que je n'ai rien trouvé qui correspondait à votre cas.

Le sentiment que Harry perçut en premier à travers le lien fut le soulagement. Son professeur était profondément satisfait d'avoir enfin trouvé une explication. Puis l'inquiétude fut rapide à dominer tout le reste.

– Vous devez savoir que, généralement, un maledictus finit par se transformer définitivement. Mais vous êtes un cas spécial. Vous êtes de sexe masculin et vous buvez du sang. Peut-être que, en combinaison avec autre chose, comme vous êtes un fourchelang, un héritage magique peut-être ou encore une tolérance au venin de serpent magique, cela ne vous affectera pas de la même manière également.

Harry posa une main sur l'épaule de son professeur qui se perdait en explication, pour se rassurer de la soudaine peur qu'il avait de perdre son compagnon magique.

– Je ne vais pas mourir, professeur.

Severus leva un regard peu convaincu sur son élève. Pas un seul malédictus n'avait résisté à la malédiction de sang.

– Promettez-moi juste de ne pas vous amuser à vous transformer, cela ne ferait qu'accélérer le… la fin.

– Je vous le promets, répondit sérieusement Harry. Car serpent ou non, je ne vais nulle part.

Severus se détourna du regard de son élève, voulant lui cacher qu'il était heureux de l'entendre affirmer une nouvelle fois son désir de rester, il ne voulait plus revivre les dernières semaines.

– Qu'est-ce que c'est ? demanda soudain Harry qui pointait quelque chose sur la gauche de son professeur.

Severus eut beau regarder dans ses notes et grimoires, rien ne sortait de l'ordinaire. Il comprit quand le jeune Potter, d'un geste rapide et aussi vif qu'un serpent lui saisit l'avant bras gauche, révélant la marque la plus honteuse de son existence.

– J'aurais préféré que vous ne découvriez jamais cela, maugréa le maître des potions en essayant de soustraire son bras à son élève dont la force était devenue exponentielle.

– Laissez-moi regarder, dit Harry d'une voix dure et sans appel qui lui était étrangère.

Son jeune élève passa un doigt sur les lignes fines et presque effacées du tatouage qu'il se rappelait avoir vu durant le tournoi des trois sorciers.

– Avec la mort du seigneur des ténèbres, elle aurait dû pleinement disparaître, mais la magie noire laisse des traces. Ça s'appelle la marque des ténèbres, expliqua le maître des potions, c'était le signe de ralliement à sa cause. À cause d'elle, comme des chiens, nous lui étions soumis, appelables à n'importe quelle heure, pour mener des raids, tuer et torturer des innocents. Lorsque j'ai compris que votre mère ne s'en sortirait pas vivante, je suis allé voir Albus et je suis devenu un agent double. Un bien piètre espion, vu la fin en queue de poisson de la dernière épreuve du tournoi. Je ne savais même pas qu'ils avaient placé une taupe au sein de l'école…

– Vous n'aviez pas le droit ! s'exclama soudainement Harry dont la poigne de fer s'était soudée à son avant bras gauche.

– Tout le monde, enfin ceux qui voulaient suivre le seigneur des ténèbres, devaient la porter. Je ne pouvais pas savoir que je changerais d'allégeance et qu'il serait vaincu.

– Je me fout de tout ça ! Vous êtes à moi. Vous n'avez pas le droit de porter la marque d'un autre.

– Je ne pouvais pas savoir, Monsieur Potter, désirant qu'il se calme avant de continuer la conversation.

Severus Rogue voulut résister lorsque Harry porta son poignet à sa bouche, mais les pupilles fendues, similaires à celles des reptiles, l'en dissuadèrent.

– C'est de la magie noire, Potter, pas du jus de citrouille. Vous ne pourrez pas la faire disparaître en la buvant.

– À qui appartenez-vous ? demanda Harry alors qu'il était si proche que la pointe de ses canines éraflait la peau sensible.

Severus ne répondit pas, n'offrant que son regard le plus noir à la question des plus possessives. Son regard se fit encore plus sombre lorsqu'il vit un sourire carnassier s'étirer sur les lèvres de son élève, dévoilant ses canines acérées. Il savait pourquoi le jeune Potter semblait soudain prêt à le dévorer, autant qu'il voulait se blâmer et se libérer de la poigne puissante qui enserrait toujours son poignet. Aussitôt la question avait-elle été posée que sa réponse, bien que silencieuse, lui avait traversé l'esprit, évidente et sans équivoque : "Je suis à vous".

Alors que le maître des potions se renfrognait, sa part logique s'opposant de toutes ses forces à ce nouvel état de fait, son élève s'enhardissait, satisfait d'avoir à nouveau affirmé son ascendance sur le lien.

Le jeune Potter, posant à nouveau son regard sur la marque grise qui dénaturait l'avant-bras de celui qui lui était lié par la magie, se mit alors à mordre la peau de la plus désagréable manière qui soit. Il créait des trous pour le plaisir d'en faire et ne buvait même pas le sang qui s'était mis à couler. Par Salazar, pensa Severus alors qu'il se laissait faire et acceptait son châtiment, allait-il survivre à cette journée ?

Enfin satisfait, Harry lécha les plaies pour ne plus en gaspiller le sang si précieux et dont il manquait toujours cruellement, découvrant par ailleurs que sa salive agissait avec des propriétés cicatrisantes. Puis, il tendit le bras vers Severus pour qu'il prenne conscience de ce qu'il avait fait.

Les marques de morsures et les sortes de liens qui les reliaient les unes entre elles n'avaient pas été faites au hasard, comme l'avait pensé le professeur de potions. Non, elles représentaient la constellation du serpent, chaque point de morsure représentant une étoile. Au moins, son cornichon de Gryffondor semblait porter un minimum d'attention au cours d'astronomie.

Harry passa un doigt satisfait sur l'avant-bras. La marque des ténèbres n'était pas complètement cachée, mais elle était définitivement supplantée par la nouvelle.

– Vous avez toujours été à moi, même avant que vous le sachiez.

– Même avant que vous ne soyez né ? demanda le maître des potions avec sarcasme, auquel Harry répondit avec un rictus montrant bien clairement ses crocs. Cela ne change rien à ce que je vous ai dit. Vous le savez, n'est-ce pas ? confirma les maître des potions.

Harry hocha la tête. Oui, il le savait, mais il n'en avait que faire à présent. Le lien de son côté s'était renforcé lorsqu'il l'avait accepté et il savait que son professeur avait déjà préparé une place pour lui dans son cœur. Le maître des potions pouvait se mentir à lui-même, mais Harry savait qu'il lui était devenu aussi indispensable à sa survie que le sang l'était devenu pour lui.

– La nuit est tombée, remarqua Harry en regardant par la grande fenêtre qui donnait sur les profondeurs du lac Noir. Je devrais rentrer, sinon Ron et Hermione risquent de s'inquiéter. Il faut dire que j'ai raté tous les cours de la journée, avoua Harry avec un sourire contrit.

– Vous avez raison, vous devriez y aller.

Harry acquiesça à regret. Pour le peu, ses amis avaient peut-être déjà prévenu McGonagall, la professeure responsable de la maison Gryffondor.

Harry fit un premier pas vers la porte, ses pieds lui faisant étrangement mal. Il tira sur le col de sa chemise, essayant de le desserrer en défaisant le premier bouton.

– Attendez, s'exclama le maître des potions.

Severus s'était levé pour rejoindre la chambre puis la salle d'eau. Il en ressortit avec une serviette imbibée d'eau chaude et savonneuse. Il la tendit à Harry qui resta immobile. Comprenant ce que son élève attendait, Severus s'approcha et commença à essuyer le sang séché qui avait coulé le long de son menton et dans son cou.

Harry suivait chacun de ses gestes avec une attention toute prédatrice, découvrant la trace fraiche de ses crocs sur le cou blanc de son professeur.

Ce ne fut que lorsqu'il eut fini qu'ils réalisèrent qu'ils se regardaient dans les yeux à la même hauteur.

– Vous… avez grandi, remarqua Severus, interloqué. Votre visage aussi est différent.

Harry qui ne pouvait se voir, appréciait juste que son professeur ne le fuie pas et se tienne si près de lui. Il n'était pas aussi grand que lui, mais l'écart qui les séparait avait drastiquement diminué.

Puis, comme une lumière s'allumant dans son cerveau, Harry se baissa pour retirer ses chaussures et soupira de soulagement lorsqu'il en extirpa ses pieds compressés. Il étendit ensuite ses bras devant lui, constatant que son uniforme était lui aussi devenu trop petit de plusieurs tailles.

– Je suis plus grand.

– Je ne suis pas aveugle, Potter. Ce n'est pas ma faute si vous n'êtes pas venu me voir pendant des semaines alors que vous aviez une poussée de croissance.

– Non, dénia Harry en montrant les manches de sa robe de sorcier qui lui arrivait au milieu des avant-bras. Je suis plus grand que ce matin.

– Oh, répondit le professeur, ne sachant que répondre, puis constata pour le jeune Potter qui ne pouvait se voir : vous avez un peu de barbe.

– Ce matin, quand je me suis réveillé, c'était comme si un troupeau d'hippogriffes m'était passé dessus. J'avais tellement mal que j'ai décidé de sécher les cours, confessa Harry qui jeta un regard contrit à son professeur. J'ai pris la cape et je me suis enfui du dortoir. J'ai trouvé une salle qui n'était pas sur… Bref où je pourrais être seul le temps que ça passe, mais vous m'avez trouvé.

– C'est à cause du lien. Il y avait quelque chose de différent aujourd'hui. C'était donc ça, désigna le maître des potions en désignant le corps à présent élancé de son élève.

– Pourquoi est-ce que ça m'arrive ? Je pensais que, comme les vampires, je risquais de ne plus grandir beaucoup.

– Je crois que, commença Severus en se passant une main sur son visage soudain blanc comme un linge, c'est votre instinct de survie. En luttant contre le lien jusqu'à sa limite, cela a dû enclencher une réaction de dernier ressort pour nous forcer à …

Severus ne trouva pas les derniers mots, couvé par le regard brûlant que Harry posait à présent sur lui. Jamais on ne l'avait regardé ainsi, comme s'il était la personne la plus précieuse au monde, l'être central de son existence. Et c'était probablement le cas.

– Dites-le. La raison pour laquelle j'ai grandi, la raison pour laquelle mon visage a changé pour que j'aie l'air plus âgé. Dites-le.

Harry s'était rapproché, prenant avantage de sa taille nouvellement acquise. Il prit la main de son professeur crispée sur la serviette blanche imbibée d'eau savonneuse et de sang.

– Pour me plaire, répondit Severus d'une voix rauque.

Et il ne pouvait plus le nier à présent : Harry Potter lui plaisait. Au-delà de toute raison.


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