Chapitre 3. L'épreuve inattendue
Le petit déjeuner battait son plein dans la Grande Salle. Harry aurait aimé avoir le temps de se reposer. La première épreuve avait laissé la place à une soirée mémorable dans la tour des Gryffondor au cours de laquelle il avait été mis à l'honneur. Ils avaient mangé, bu, et beaucoup ri. Il avait de l'énergie à revendre, et même si ce n'est pas ainsi qu'il aurait aimé l'évacuer, ça avait fait l'affaire. Il avait dansé, avec Hermione, Ginny, Parvati, Seamus, Dean, Neville… Il avait l'impression que tous les membres de la maison Gryffondor étaient passés entre ses bras.
Tous, sauf celui qui comptait vraiment.
Sauf Ron.
Ils n'avaient pas reparlé de leur dispute ni de ses excuses. La façon dont Ron avait eu de le prendre dans les bras dans la tente de l'infirmerie ou ce qu'ils avaient pu se dire dans le couloir était restée dans un coin de son esprit pendant toute la soirée, mais il n'avait jamais trouvé le bon moment pour aborder le sujet. Des gens étaient toujours avec lui. Lorsqu'il avait compris que l'alcool faisait déjà trop bien son effet, il s'était lui-même empêché d'aller vers Ron.
Ils allaient devoir discuter, oui. Mais il voulait que cela ait lieu dans de bonnes conditions. Sans l'agitation de la victoire et sans la désinhibition de l'alcool. S'ils devaient être honnêtes l'un envers l'autre, ils devraient le faire en étant en pleine possession de leurs moyens.
Une partie de lui redoutait ce moment. Il avait peur de mal interpréter les gestes que Ron avait pu avoir envers lui. À l'époque de leur quatrième année, il y avait cru et il avait été déçu. Il ne voulait pas revivre ça.
— Tu as une idée pour résoudre l'énigme de la prochaine épreuve? demanda Hermione, le tirant brutalement de ses pensées.
La veille, il avait ouvert l'œuf pendant la soirée et un son abominable en était sorti. Un hurlement qui vrillait les tympans et venait meurtrir le cerveau. Ce son lui faisait peur. Lorsqu'il l'avait entendu, il s'était mis à trembler alors que tous les autres se bouchaient les oreilles.
Ce n'était pas bon signe.
– Non, aucune. Mais je vais trouver, la rassura Harry.
Le regard que Ron posa sur lui reflétait son inquiétude, mais il se tut. Leur réconciliation était trop récente pour qu'il exprime ses doutes sur la capacité d'Harry à résoudre ce problème devant tout le monde.
L'ombre de Dumbledore apparut devant les tables. Autour de lui, plusieurs élèves retinrent leurs souffles. Ses venues n'étaient jamais agréables.
— Cette première épreuve fut un véritable régal pour les yeux! Je tiens encore une fois à féliciter nos trois champions. Ils ont chacun fait preuve d'ingéniosité et d'un courage sans failles. Je suis fier de pouvoir compter ces grands sorciers parmi les rangs de mes élèves.
À ses côtés, il entendit Ron grogner et il ne put se retenir de sourire. Harry hésita un instant avant de passer une main dans son dos. Juste pour lui rappeler qu'il était là et qu'il avait réussi. Ron lui lança un sourire timide et Harry sentit la tension qui habitait ses muscles s'envoler à son contact.
— La deuxième épreuve se déroulera samedi de la semaine prochaine. Mais avant ça, il est une tradition lors du tournoi des trois sorciers que nous nous devons de respecter. Un bal de Noël va être organisé. Il aura lieu ce dimanche. Chacun d'entre vous devra venir accompagné.
Un murmure parcourut la salle. Il y eut des regards, des sourires entendus et des clins d'œil. Des couples mariés se faisaient des signes d'une table à l'autre, des amants occasionnels se lançaient des œillades aguicheuses alors que des amis s'échangeaient des regards gênés. À la table des Gryffondor, une étrange ambiance s'installa entre les trois amis.
Hermione lança un regard chargé de colère à Ron alors que ce dernier tentait de se noyer dans son bol de porridge. Involontairement, il tourna la tête vers Harry avant de se mettre à rougir et de retourner à son petit déjeuner.
Inviter Ron?
En avait-il le droit?
Un rire franc s'éleva de l'estrade des professeurs. Tous les regards se portèrent de nouveau sur Dumbledore et le silence se fit.
— Même si je comprends votre envie de pouvoir choisir vous-même vos partenaires d'une soirée, ce n'est pas ainsi que les choses vont se dérouler. Demain, au dîner, vous recevrez un indice qui vous aidera à identifier le cavalier qu'ont désigné pour vous nos organisateurs. Et croyez-moi, nous avons fait ces choix avec beaucoup de précautions afin de vous permettre de passer une soirée mémorable.
Des protestations s'élevèrent de partout dans la Grande Salle.
— Je suis marié moi! s'écria une voix à la table des Serdaigle.
— Hors de question d'y aller avec n'importe qui, s'énerva Dean en claquant son verre un peu trop fort sur la table.
— Je refuse d'approcher certaines personnes, lâcha un Serpentard dégouté avec un regard en direction des autres tables.
— On n'est plus des gosses!
Mais l'ombre de Dumbledore ne sembla pas s'offusquer de cette levée de boucliers. Au contraire, sa silhouette brumeuse leva les bras dans un geste d'apaisement.
— Les traditions du Tournoi sont anciennes, parfois étranges, mais toujours empreintes de sagesse. Vous pourriez être surpris du soin apporté à ces associations. Laissez-vous porter.
Puis, il disparut dans une volute de fumée, comme s'il n'avait rien dit d'absurde.
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Jusqu'au lendemain, Harry tâcha du mieux possible d'éviter le sujet du bal. C'était trop. Trop de questions, de doutes et d'appréhension. Qui allait-on lui imposer?
Il semblait cependant être le seul à refuser d'y penser. Le bal était devenu le seul sujet de discussion. Les conversations tournaient toutes autour des futurs couples, des hypothèses plus ou moins farfelues, des incompatibilités redoutées. Certains avaient décidé d'en rire — Angelina et Alicia faisaient même des paris — tandis que d'autres, comme Neville, avaient l'air de vivre un cauchemar éveillé.
Le soir venu, ils reçurent tous une enveloppe. À l'intérieur, une simple pièce de tissu noir. Tous la même.
— C'est une blague? demanda Ron. Ça veut dire quoi ça encore?
— Peut-être que c'est à nous de choisir finalement, répondit Harry.
C'était le moment. Il devait lui dire. Il devait lui poser la question fatidique, avant qu'autre chose vienne chambouler ses plans. Ce n'était pas l'idéal, du monde se trouvait partout et ils n'avaient pas encore discuté de ces derniers jours. Mais s'il ne le faisait pas tout de suite, il avait peur que le courage ne revienne jamais.
Hermione coupa court à ses tergiversations.
— Il y a un mot avec. Il est noté qu'on doit épingler ça sur notre robe le soir du bal et qu'il changera seulement à ce moment-là pour devenir identique à celui de notre partenaire.
— C'est ridicule, grogna Ron.
— Il y a autre chose d'inscrit : «la magie ne se trompe jamais».
— La magie ne se trompe jamais, répéta Harry avec une grimace.
Qu'est-ce que ça voulait dire? Qu'il allait être assorti avec la «bonne personne»? Qu'il devrait se plier au choix des spectres?
Ron ne releva et se contenta de fourrer son badge dans une de ses poches. Il s'adossa contre le dossier de sa chaise, les bras croisés, son expression boudeuse sur le visage. Celle qu'il arborait quand les évènements le dépassaient. Lorsque Ron était ainsi, il avait juste envie de l'embêter jusqu'à le faire sourire.
Le faire rire.
Si la magie ne se trompait jamais, il serait vite fixé.
— Luna dit que l'air est plein de joncheruines.
— Et donc? demanda Harry.
— D'après elle, ils nous embrouillent, mais on ne doit pas s'inquiéter. Elle semblait plutôt sereine avec cette histoire de badge. Elle pense qu'il y a trop de ces machins dans les aires pour que ce soit mauvais signe.
— Depuis quand prends-tu au sérieux ce qu'elle raconte?
Ron ricana, mais ne fit aucun commentaire.
— Le plus important, c'est que ces badges ne vont peut-être pas forcément agir comme on se l'imagine, reprit Hermione comme si elle n'avait rien remarqué. On ne va pas forcément être assigné avec la personne qu'on espère, mais ça sera pour le mieux, si on reste ouvert d'esprit.
— Ouvert d'esprit, hein? railla Harry. Et si je me retrouve avec un type comme Malfoy?
— Alors je le pousserais dans le lac, répliqua Ron qui se mit immédiatement à rougir.
Ron avait parlé trop vite et ne s'était rendu compte de ce qu'il avait dit qu'une fois les mots sortis. Lorsqu'Harry avait émis l'idée d'aller au bal avec Malfoy, il avait repensé à la scène du couloir. L'idée de les revoir si proche l'avait scandalisé. Il ne pourrait supporter de les voir ouvrir le bal ensemble.
— C'est une promesse? ne put s'empêcher de le taquiner Harry.
L'ambiance s'était détendue et le poids des badges était moins lourd. Ron se décala sur le banc. Pas beaucoup, juste un peu plus proche d'Harry. Comme pour ne pas le laisser partir avec n'importe qui.
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L'agitation régnait dans le dortoir. Ils avaient tous trouvé une tenue de soirée dans leur malle. Taillée sur mesure, elle mettait chacun d'entre eux en valeur et leur donnait une allure folle.
Ron avait grimacé en découvrant sa robe verte. Porter du vert dans cette école revenait à prêter allégeance à l'ennemi. Harry avait tant insisté pour qu'il l'essaye qu'il avait fini par capituler et l'enfiler. Ce soir, il n'avait pas son mot à dire. Ni sur sa tenue ni sur l'identité de la personne qui allait lui tenir compagnie.
Ron lança un coup d'œil vers Harry et son badge noir comme la nuit.
Aurait-il le droit de se montrer jaloux s'ils n'étaient pas ensemble?
Harry se tourna vers lui et le regarda.
Intense.
Toujours trop intense depuis l'annonce du bal. Comme s'il voulait lui dire quelque chose, mais se retenait.
— Ton col est de travers, lui fit remarquer Harry pour briser le silence.
— Je n'ai jamais été très doué avec ça, maugréa Ron en tentant de le remettre droit.
Harry se mit à rire. Un rire léger, qui tranchait avec ces derniers jours.
— Attends, je vais t'aider.
Harry s'approcha sans un mot et remit le morceau de tissu récalcitrant à sa place, les doigts tremblants. Il laissa ses mains reposer sur le torse de Ron. Il pouvait sentir son coeur battre beaucoup trop vite sous les couches de tissus.
— À ton avis, tu vas y aller avec qui? demanda Ron d'une voix rauque.
— Je n'en sais rien, répondit Harry.
— Il y a… quelqu'un avec qui tu voudrais y aller en particulier?
— C'est vraiment le moment?
Comme pour appuyer son propos, leurs badges s'allumèrent. Harry poussa un soupir et se recula en retirant ses mains. Ron sentit son poid le quitter sans rien pour les remplacer. Un sentiment de solitude l'envahit alors que la chaleur de sa main flottait encore sur son torse. Après avoir rassemblé le peu de courage qui lui restait, il fixa son badge.
Un lion rouge et or pour Harry. Il était le champion de sa maison après tout.
Avec appréhension, Ron porta son regard sur le sien. Une rose fanée.
La magie avait décidé de leur sort, et ce n'était pas d'être réunis.
Harry et Ron quittèrent le dortoir alors que Seamus tombait dans les bras de Dean, soulagés d'avoir son époux comme cavalier. Dans la salle commune, c'était l'effervescence. Chacun cherchait le double de son symbole sur le torse des autres. Certains partaient ensemble alors que d'autres continuaient d'espérer.
— Je vais descendre, lui annonça Harry. On se verra au bal?
Ron acquiesça et se mit en quête d'une fleur fanée.
Lorsqu'il trouva enfin son propriétaire, son cœur manqua un battement. C'était à la fois ironique et terriblement cruel. Il n'avait pas été avec elle au bal à l'époque. Il s'en était voulu, pendant longtemps. Pourquoi devait-il le faire aujourd'hui et laisser partir celui avec qui il avait vraiment envie d'être?
— Hermione?
La jeune femme leva un regard surpris vers son partenaire imposé.
— Ce n'est pas… ce n'est pas ce à quoi je m'attendais.
— Moi non plus.
Le silence s'éternisa. Autour d'eux, les autres élèves continuaient de s'agiter et, pourtant, ils avaient l'impression d'être seuls dans leur bulle. Depuis deux ans, ils ne s'étaient plus retrouvés aussi proches.
La rupture n'avait pas été propre. Brutale. Avec des non-dits et des reproches des deux côtés. Elle l'accusait de ne pas prendre les devants, de se montrer trop passif dans leur relation. De son côté, il n'avait plus envie de faire des efforts. Pas pour elle, pas pour eux. Progressivement, leurs sentiments s'étaient éteints. Mais ils étaient têtus, l'un comme l'autre, et donc ils avaient continué.
Ils avaient commis une erreur.
— Viens, lui proposa Ron.
Hermione hésita avant de poser sa main sur le bras qu'il lui tendait. Ensemble, ils sortirent de la salle commune pour se diriger vers le hall. Le couloir était étonnement calme. Les couples se laissaient de l'espace, les discussions se faisaient à voix basse.
— C'est presque poétique, commenta Hermione.
— Quoi donc?
— La rose fanée. Comme nous.
Ron les arrêta et conduisit Hermione vers une alcôve dans le mur. Loin des autres.
— Tu m'en veux toujours? lui demanda-t-il lorsqu'ils ne furent plus qu'à deux.
— De quoi?
— La façon dont ça s'est terminé. J'aurais peut-être dû… Être moins lâche, sans doute. Je t'ai laissé endosser le rôle de la méchante. Ce n'était pas juste.
— Je t'en ai voulu oui. Mais plus maintenant.
Ron revoyait le feu alimenté par la poudre de cheminette dans lequel il jetait ses affaires pour les envoyer vers le Terrier. Il criait alors qu'elle restait en retrait. Il venait de découvrir des échanges de messages entre Hermione et une autre personne. Ça avait été le déclic, ou peut-être l'excuse, pour partir.
— Tu n'avais rien fait de mal, reprit Ron. Tu avais le droit de parler avec qui tu voulais. Mais ça m'arrangeait bien. Si j'avais été honnête, on n'en serait pas là.
— Moi aussi, j'aurais pu être honnête et te dire que je ne voulais plus de ça.
— Plus de nous?
— Oui.
Ron hésita un instant avant de lui prendre la main.
— Je ne regrette pas notre histoire, mais je regrette comment elle s'est terminée. Et je regrette de t'avoir perdu à ce moment-là.
— Tu ne m'as pas perdu, s'alarma Hermione.
— Si. J'ai perdu ma meilleure amie ce jour-là.
Hermione serra sa main un peu plus fort.
— Alors peut-être que, ce soir, on peut recommencer.
— Être amis?
— Oui. Justes amis. Et cette fois, sans se mentir.
Ron hocha la tête. Il sentit un vieux tiraillement au niveau du cœur revenir le hanter. Mais ce n'était plus qu'une ombre. Un lointain souvenir de ce qu'il avait ressenti lorsqu'il était adolescent et qu'il l'avait vu apparaître au bras de Krum.
— Tu es magnifique ce soir, souffla Ron.
Hermione s'empourpra et accepta le compliment d'un sourire. Pour la première fois depuis longtemps, elle avait l'impression que ses propos ne contenaient pas de sous-entendus. Pas d'insulte cachée, de reproche à demi formulé.
Sans se lâcher la main, les anciens amants sortirent de leur cachette et reprirent le chemin du bal.
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Harry attendait devant les portes de la Grande Salle avec les autres champions. Neville avait déjà retrouvé Luna et Cho se tenait aux côtés de Zacharias. Lorsqu'il l'avait vu marcher dans leur direction, Harry avait eu l'espoir pendant un instant qu'elle soit venue pour lui. S'il ne pouvait pas être avec Ron, on aurait au moins pu lui offrir la chance de réparer son premier bal. Mais il avait vu son badge, un blaireau, et avait grincé des dents. Cho, avec un Poufsouffle, bien sûr. Comme c'était original.
Seuls Malfoy et lui attendaient encore leur partenaire pour la soirée.
— Je suis surpris que tu ne sois pas avec ta belette apprivoisée, fit remarquer le Serpentard.
Harry le fusilla du regard. Inutile de venir remuer le couteau dans la plaie.
— Pourtant, la magie est censée ne pas se tromper, fit-il mine de réfléchir. Vos petits gestes déplacés seraient-ils une erreur?
— Tais-toi Malfoy. Tu es juste toujours vexé que je n'aie pas couché avec toi l'autre jour.
Draco se rembrunit à ce souvenir. Harry avait tapé juste et l'autre ne semblait pas avoir digéré l'affront.
Blaise traversa la masse des élèves qui attendaient de pénétrer dans la salle pour s'approcher d'eux. Draco sourit à l'approche de son meilleur ami avant de se figer en découvrant le badge qu'il arborait. Un lion rouge et or.
— La magie ne se trompe jamais, commenta Harry avec un sourire en coin.
Le regard de Draco alterna entre les deux hommes. On aurait dit qu'il était plongé en plein cauchemar, et cela ne fit que s'accentuer lorsqu'il vit Blaise se pencher vers Harry et lui prendre la main.
— Tu viens?
Harry hésita. Il connaissait Blaise, le trouvait terriblement attirant, mais n'avait jamais eu l'occasion d'aller plus loin avec lui. Sentir son souffle chaud sur sa joue lui fit pendant quelques instants oublier son amertume de ne pas être avec Ron. Voir la tête déconfite de Malfoy n'était qu'un bonus non négligeable. Il acquiesça enfin et se laissa entraîner vers le bal.
La Grande Salle avait été métamorphosée pour l'occasion. En un simulacre de Noël, les murs étaient recouverts de givre. Des sapins immenses bordaient la pièce. Leurs branches, enneigées artificiellement, étaient garnies de boules de verre enchantées : certaines contenaient des flocons en mouvement, d'autres de petites scènes miniatures qui s'animaient comme des souvenirs piégés dans le cristal. Des stalactites de glaces pendaient du plafond magique, suspendues au-dessus d'eux. Harry frissonna à leur vue : il avait l'impression qu'elles pouvaient leur tomber n'importe quand sur la tête.
Les quatre tables des maisons avaient disparu pour laisser la place à des tables rondes sur lesquelles la plupart des élèves s'étaient déjà installées. Les champions et leurs cavaliers se dirigèrent vers la table d'honneur, au centre de toutes les attentions, juste devant la piste de danse.
Tous les regards étaient braqués sur eux. Harry avait l'habitude d'être observé, mais, ce soir, il se sentait particulièrement mis à nu. On chuchotait sur son passage et on montrait Blaise du doigt. La faute aux badges qu'ils portaient tous les deux et qui les désignaient à la vue de tous comme étant correctement assortis.
Ses yeux balayaient la foule à la recherche d'un point d'ancrage.
Son point d'ancrage.
Et enfin, il le vit.
Assis à une table un peu à l'écart de la piste de danse avec Hermione, Dean, Seamus, George et Alicia. Tous étaient tournés dans leur direction pour voir les champions s'installer.
Mais seul comptait Ron.
Leurs regards se croisèrent et ce fut comme si une des stalactites s'était effondrée entre eux. Ses yeux bleus étaient sombres, difficiles à lire. Il ne souriait pas. Il ne se détourna pas non plus. Il regardait Harry comme on regarde quelque chose qu'on a perdu.
Harry sentit sa gorge se serrer. Il avait envie de traverser la salle, de le prendre à part, de dire qu'il n'avait rien choisi. Que la magie avait décidé. Il aurait dû lui dire dans le dortoir. Ne pas le laisser se faire des films.
C'est alors qu'il vit la main d'Hermione dans la sienne. Son expression dut changer, car Ron détourna les yeux comme si Harry venait de le surprendre en train de faire une bêtise.
Blaise lui pressa doucement les doigts.
— Ignore-les, murmura-t-il. On aura tout le temps pour ça après.
Harry ne répondit pas.
Blaise lui fit un clin d'œil et désigna d'un signe de tête Draco, installé à leur table avec une cavalière silencieuse. Le Serpentard avait toujours l'air aussi choqué — et furieux — que dans le hall.
— Certains ont besoin de plus de temps que les autres pour comprendre, ajouta Blaise, un sourire en coin aux lèvres.
Le repas ne fut pas aussi pénible qu'Harry l'avait craint. Si Draco refusa de parler tout du long, la discussion animée par Blaise avec les autres champions et leurs invités compensa largement son silence. Les plats s'enchaînèrent sans qu'il voie le temps passer.
Quand les premières notes de musique s'élevèrent et que le désert disparut des tables, une boule d'angoisse naquit dans son ventre. Ils allaient devoir danser. Devant tout le monde. Blaise dut se lever le premier et lui prendre le bras pour qu'il parvienne à se décoller de son siège.
— C'est à nous, lui souffla-t-il.
Harry hocha la tête et se laissa entraîner au milieu de la piste avec les autres champions. Toutes les lumières braquées sur eux l'empêchaient de voir au-delà de la piste de danse. C'était comme être coupé du monde.
Harry prit le temps d'observer son partenaire. Blaise était beau. Il le savait, il l'avait souvent regardé. Danser avec lui était loin d'être une punition.
— Je ne mords pas, murmura Blaise en l'approchant de lui.
— Pas sans invitation d'après ce qu'on m'a dit, se moqua Harry.
Blaise rit. Doucement. Puis la musique changea et ils commencèrent à danser.
Les premiers pas furent hésitants. Harry n'avait jamais aimé ça. Mais Blaise guidait avec une facilité déconcertante, les doigts posés sur sa hanche, ses pas précis et légers. Ils tournaient, lentement d'abord, puis plus vite, à mesure que le rythme s'envolait.
Pendant un instant, il se surprit à oublier la présence des autres élèves. Malgré les yeux de Malfoy qui ne les quittait pas un seul instant, et les picotements qu'il sentait dans sa nuque lorsqu'ils passaient non loin de la table de Ron, il était bien.
— Ça aurait pu être simple, souffla Harry.
— Quoi?
— Nous deux. On n'a jamais eu l'occasion de danser avant.
— Et si tout se passe bien, on n'aura plus à le faire à l'avenir, lui répondit Blaise sur le ton de la confidence.
— Vraiment? Draco et toi?
— Il est têtu. Je n'allais pas rater une occasion de le faire enrager. Réussir à ouvrir les yeux à son meilleur ami n'est pas facile. Tu en sais quelque chose.
— J'ai l'impression de devoir réécrire toute notre histoire. Sans savoir si lui veut la même chose.
— Alors c'est que tu es aussi aveugle que Draco. Ron n'arrête pas de te dévorer du regard.
Blaise se pencha plus en avant et resserra sa prise sur sa taille.
— Je pense qu'actuellement il veut ma mort, lui murmura-t-il à l'oreille.
Harry ne put s'empêcher de rire et se laissa emporter. Rapidement, la piste fut envahie par d'autres couples et ils ne furent plus seuls à tourner. Mais Harry et Blaise ne se lâchèrent pas. Pour le moment, c'était facile, et ils souhaitaient tous les deux prolonger le moment.
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Depuis sa table, Ron assista à la danse des champions sans rien pouvoir dire ni faire. Il aurait voulu reprocher à Harry d'avoir dansé avec Zabini, mais qui était-il pour le faire alors qu'il venait de passer un repas parfait avec son ex-petite amie? Lorsque d'autres couples rejoignirent la piste, il fut du lot. Il avait promis à Hermione une vraie soirée et il comptait tenir sa promesse.
Les musiques s'enchaînèrent, les styles changèrent, mais la piste ne désemplissait pas. Après plus d'une heure de danse, une fée se dirigea vers eux. Le pas léger, elle se déhanchait sur la musique comme si personne n'était là pour la regarder.
Luna se plaça devant Hermione et tendit une main vers elle.
Après leur rupture, Hermione avait tiré un trait sur l'histoire qui aurait pu naître avec sa correspondante. Il n'avait jamais vraiment compris pourquoi. Culpabilité? Gêne? Doute? Mais ce soir, une nouvelle chance s'offrait à elle, et Ron n'avait aucune envie d'être celui qui viendrait tout gâcher.
Ron porta la main d'Hermione à ses lèvres et se recula, enfin serein avec tout ça. Il était plus que temps de refermer cette partie de leur histoire et les laisser tous aller de l'avant.
Son regard se reporta sur la piste où Harry dansait toujours avec Blaise. Il hésita à le rejoindre, mais se retint. Harry avait l'air heureux, il ne voulait pas lui voler ces instants de répit avant le retour à la réalité et au tournoi.
Les mains enfoncées dans les poches de sa robe de sorcier, il sortit de la Grande Salle et prit la direction du parc. Des haies étaient apparues devant le château, formant un mini labyrinthe dans lequel il s'amusa à se perdre. Des amoureux étaient venus y chercher le calme et il dut détourner plusieurs fois les yeux. Il finit par se trouver un petit coin à l'écart, sans personne. Il s'allongea sur un banc de pierre et leva le nez vers le ciel pour profiter de l'air frais de cette fin de soirée de juillet après l'ambiance étouffante du bal.
— Enfin, tu es là!
Ron se redressa d'un bond et se tourna vers l'origine de la voix. Harry se tenait devant lui, un verre dans chaque main. Il dut se rendre compte que Ron ne s'attendait pas à le voir, car il se mit à se dandiner d'un pied sur l'autre, mal à l'aise.
— Je te dérange? demanda aussitôt Harry.
Ron secoua la tête, un peu trop vite.
— Non. Non, pas du tout. Je voulais juste… prendre l'air.
Harry s'approcha en silence et s'installa à ses côtés sur le banc. Il lui tendit un verre et laissa ses doigts effleurer les siens.
— Tu aurais pu venir me chercher.
— Tu dansais avec Blaise. Je ne voulais pas te déranger.
— Et toi aussi tu dansais. Avec Hermione.
— Au début, ouais. Puis Luna est arrivée.
Harry avait l'air vraiment surpris. Ainsi donc, Hermione ne lui avait jamais parlé de cette histoire. C'était donc la culpabilité qui l'avait empêché d'avancer. Et lui, sa colère.
— Luna? demanda Harry.
— Oui, ça fait un moment que ça aurait dû se faire, mais… On a été un peu con elle et moi.
— Vous aviez l'air proche ce soir pourtant.
Harry détourna le regard, comme s'il semblait soudain gêné d'aborder ce sujet. Avait-il été jaloux? Avait-il vraiment cru qu'Hermione et lui remettaient ça?
— On avait juste besoin de mettre certaines choses à plat, je pense, avoua Ron. On n'a jamais pris le temps de parler depuis, tu sais, notre rupture.
— Et c'est bon?
— Oui, tu n'auras plus à choisir entre nous, promis.
Harry soupira de soulagement et s'autorisa même à rire. Si cette soirée avait au moins pu leur amener ça, c'était déjà un cadeau magnifique.
— Oh putain, merci Merlin! J'en avais assez!
— Toi aussi, tu avais l'air de passer une bonne soirée. Avec Zabini,
— Je crois qu'il voulait rendre Malfoy jaloux. Quand je suis parti, je l'ai vu traverser la piste pour rejoindre Blaise. Ça a eu l'air de fonctionner.
Cette fois, ce fut au tour de Ron de le regarder avec surprise.
— Tu as vraiment censé que Blaise et moi…? Enfin! Non! Tu sais bien que ce n'est pas ce que je veux.
Ron pinça les lèvres.
— Et qu'est-ce que tu veux, alors?
L'un d'entre eux devait le dire. C'était la seule issue possible. Prendre le risque. C'était une amitié vieille de plus de dix ans qui était en jeu.
— J'aimerais que tu me le dises d'abord, répondit Harry.
Ron se mit à rire, un son bref, nerveux. Et s'il avait mal interprété les signes?
— C'est injuste. C'est moi qui suis venu me cacher dans un labyrinthe.
— Et c'est moi qui t'ai retrouvé.
Ron se leva et s'éloigna de quelques pas. Pas pour fuir, mais pour respirer.
— L'autre jour, après avoir récupéré ton œuf d'or, tu m'as dit que, si on couchait ensemble, ça serait un coup à faire trembler les fondations du château.
— Je m'en rappel, admit Harry alors que le rouge lui colorait les joues à ce souvenir.
— Et moi je… Je flippe que, si on fait trembler les fondations, tout le reste s'écroule.
— Pas si elles sont suffisamment solides. Et ce château en a vu d'autres.
— Et si c'est nos fondations qui n'étaient pas assez solides? demanda Ron.
Harry se leva à son tour et s'approcha de lui. Il restait une distance entre eux. Quelques pas qu'il faudrait encore franchir. Mais déjà Ron pouvait voir une lueur d'envie dans ses yeux verts et son ventre se tordit par anticipation.
— Alors, on les renforcera. Ron, on a traversé bien d'autres choses, même si actuellement c'est un peu flou. Je pense que ça tiendra.
— Moi aussi.
Et Ron combla la distance.
Ce fut maladroit. Pas comme dans les films. Pas comme des adultes expérimentés. Plutôt comme deux adolescents qui dépassaient une limite dont ils avaient toujours refusé de s'approcher. Leurs dents se cognèrent. Leurs nez se heurtèrent. Leurs mains hésitèrent, ne sachant où se poser.
C'était un premier baiser dans tous les sens du terme. En cet instant, ils ne se souvenaient pas avoir déjà embrassé qui que ce soit avant ce soir.
Les sensations les envahirent. C'était étrange. Désordonné. Un peu brouillon. À la fois humide et doux, brusque et tendre.
Ron monta une main vers sa joue, laissa ses doigts glisser le long de sa mâchoire, avant de venir se refermer sur sa nuque. Il prit le contrôle et approfondit leur baiser. Il entendit Harry gémir contre lui lorsque leurs langues se trouvèrent enfin.
De sa main libre, il appuya dans le creux de ses reins pour l'attirer contre lui. Alors que sa langue caressait sa jumelle, Ron fit se rencontrer leur bassin. Le son que fit Harry était une invitation à la luxure, à un plus qu'il avait envie de découvrir avec lui. Mais pas ici au milieu du parc.
Ils se séparèrent, mais demeurèrent front contre front pour reprendre leur souffle. Harry garda ses mains glissées autour de sa taille, comme s'il en avait besoin pour rester debout. Les yeux clos, il semblait vouloir faire durer le moment.
— Tu viens vraiment de faire ça? demanda-t-il d'un ton qui reflétait tant la surprise que l'envie.
— Je crois, ouais, répondit Ron, la voix légèrement rauque. Et je crois que j'ai envie de recommencer.
Harry rouvrit enfin les yeux. Deux émeraudes brillantes.
— Si un baiser fait cet effet-là, je n'ose imaginer la suite.
Ron acquiesça. Une partie de lui était stupidement fière d'avoir réussi à faire ressentir une telle sensation à Harry.
Empli d'une confiance qu'il ignorait avoir, il pencha sa tête pour s'approcher de son oreille.
— Et tu l'imagines souvent, la suite? murmura-t-il.
Harry frissonna et il s'enorgueillit un peu plus. Harry avait eu raison. Ron le connaissait par cœur et il savait quoi faire pour faire vibrer chacun de ses nerfs.
— Trop souvent, avoua Harry avec un rire gêné. Tous les soirs depuis qu'on est revenu ici.
Ron sourit contre la peau de son cou avant de venir y poser ses lèvres.
— On devrait rentrer, réussit à articuler Harry.
— Tout ce que tu veux.
Ron lui prit la main et l'entraîna à sa suite. Ils ne croisèrent personne sur le chemin du retour. Tous les autres étaient encore dans la Grande Salle à profiter de la fête.
Mais pas eux.
Ils avaient des années à rattraper et les deux adolescents qu'ils étaient redevenus pour la soirée avaient beaucoup de choses à expérimenter.
