En plein hiver, avec un peu plus de deux mètres de neige partout, le campement des Skaikrus ne ressemblait à rien et personne ne travaillait dehors, sauf quelques courageux pour déneiger de temps en temps. Frottant ses mains l'une contre l'autre, Marcus Kane piétinait devant la station. L'aube se levait à peine et lui aussi et il aimait bien prendre l'air avant le petit-déjeuner. En hiver, avec la neige, tout était silencieux, même les chevaux qui se serraient les uns contre les autres sous un appentis en tôle installé exprès pour eux. Ils avaient même des couvertures sur le dos pour ne pas risquer d'avoir trop froid.
— Ça caille ce matin, hein ? dit Kane quand l'un des animaux tourna la tête vers lui en soufflant un long filet de vapeur blanche.
L'homme sourit ensuite puis observa un autre homme sortir du garage avec des seaux et les apporter aux chevaux. L'avoine du matin. Arkadia comptait onze chevaux à présent, treize avec celui de Clarke et celui de Bellamy, quatorze avec la jument d'Octavia, mais ces trois-là étaient bien loin d'Arkadia actuellement. Avec un soupir, Kane pensa à la jeune fille qui n'avait même pas eu le droit de naître sur l'Arche. Aujourd'hui, elle était pressentie pour devenir le chef d'un des clans de Terriens les plus puissants, les Trikrus et le Chancelier songea qu'Octavia Blake avait bien tiré son épingle du jeu. Cette pensée amena Clarke à son esprit et il sourit. La jeune femme qu'il considérait comme sa fille aujourd'hui, était, elle, la femme la plus puissante du pays et il avait du mal à l'admettre. La petite blonde d'un mètre soixante aux joues rebondies qu'il avait toujours connue comme sage et obéissante donnait désormais des ordres à des hommes deux fois comme elle. Il n'était pas le seul à avoir du mal à y croire, d'ailleurs, car la majorité des Skaikrus n'en croyaient pas un mot, mais les faits étaient là et les courriers régulièrement envoyés par Raven faisaient office de journal de Polis.
— Bonjour, Marcus, déjà levé ? dit soudain un homme.
Kane tourna la tête et salua Jaha. Enroulé dans une doudoune et une épaisse écharpe de laine usée, le grand échalas à la peau noire revenait du garage.
— Je te retourne la question, Thelonius, répondit Kane. Il est sept heures...
— Hm, j'avais des tâches à faire très tôt ce matin, répondit Jaha. Nourrir les chevaux, par exemple...
— Ah, c'était toi, je ne t'ai pas reconnu avec ce bonnet informe...
Des corvées avaient été attribuées à chaque Skaikru depuis la fin de la guerre, après un petit temps de repos et ce afin que personne ne se tourne les pouces. Bien entendu, les adultes ayant été élevés dans la mentalité de l'Arche « travailler pour vivre », personne ne rechignait à faire ce qu'il y avait à faire, pas même Emori, avec sa fille sanglée dans son dos. Les ados, eux par contre, étaient beaucoup moins productifs...
— Laisse ça, dit soudain Jaha en prenant un seau d'eau des mains de la jeune femme en question qui approchait. Tu n'as même pas le droit de sortir, Emori, qu'est-ce que tu fais là ?
— Arrêtez les reproches, Jaha, répondit la jeune femme en fronçant les sourcils. J'ai besoin de marcher, d'accord ? Je ne suis pas une de vos poupées fragiles, je suis une Wastelander et chez moi, si on ne bouge pas, on est mort.
Kane grimaça.
— Raven n'a pas dit quand John allait rentrer, dans son dernier courrier ? demanda alors Emori.
— Non, ma chérie, je suis désolé... se désola le Chancelier. Mais tu n'es pas toute seule, nous sommes là et nous faisons de notre mieux pour t'aider avec le bébé...
— Je sais, mais ce n'est pas pareil... Elle va avoir trois mois et son père ne l'a encore jamais vue...
Elle inspira et baissa le nez. Jaha passa son bras autour de ses épaules et la raccompagna à l'intérieur. Kane soupira par le nez. Emori avait grandi dans un environnement tellement dangereux et malsain qu'elle craignait en permanence de perdre les personnes à qui elle tenait et en particulier John Murphy. Vivre avec les Skaikrus avait été compliqué au début pour la jeune Terrienne, puis elle s'y était faite et les Skaikrus s'étaient faits à sa présence et désormais, elle faisait partie de leur peuple. Le fait qu'elle ait été enceinte avait aussi été également une sorte de divertissement, car même si elle ne venait pas de l'Arche, la moitié de son bébé était Skaikru et l'enfant avait été le premier bébé de l'Arche à voir le jour sur Terre et ce n'était pas rien, surtout pour tous ceux qui avaient sacrifié leurs enfants lors de la descente de la station...
En entendant un bruit d'oiseau, Kane leva la tête et fronça les sourcils en suivant un point noir dans le ciel.
—Tiens, du courrier, dit-il en s'avançant au centre de l'esplanade centrale.
L'oiseau tourna au-dessus du camp un moment, cherchant sans doute un destinataire et quand Kane leva le bras droit, comme les Triges le lui avaient appris, l'oiseau fondit dessus et se posa lourdement sur son poing serré.
— Polis, dit le Chancelier en voyant le symbole de la Coalition qu'on avait peint sur les plumes ventrales de l'animal. Merci, dit-il ensuite à l'oiseau en prenant le rouleau à sa patte.
L'oiseau, un faucon, cria, puis s'envola et Kane l'observa repartir. C'était devenu tellement normal de recevoir des lettres par la voie des airs que plus personne ou presque n'avait peur de lever le poing pour réceptionner un faucon d'environ un kilo au bec et aux serres tranchants comme des rasoirs... alors que la majorité des Skaikrus n'osaient pas approcher un cheval.
Dépliant le rouleau, Kane haussa les sourcils et rentra aussitôt dans la station. Il se rendit à l'infirmerie, où il savait qu'il allait y trouver Abby et lui présenta le papier.
— Elle rentre ? C'est vrai ?! s'exclama la femme. Mais alors... Elle doit être en route ! Il faut lui faire préparer sa chambre et une pour Roan aussi.
— Oui, ne t'en fais pas, je vais m'en occuper et j'enverrais du monde les escorter. Ce qui m'intrigue le plus, c'est pourquoi, elle rentre...
— Je m'en fiche de ça, Marcus, tout ce que je sais c'est que je vais revoir ma fille après des mois de séparation !
— Tu l'as vue il y a quelques semaines, dit Kane en plissant le nez. D'ailleurs, je ne sais toujours pas pourquoi tu n'es pas restée là-bas...
— Peut-être parce que mes compatriotes sont des incapables et qu'il ne se passe pas une journée sans que quelqu'un ne se blesse stupidement ?
Le ton était amer et Kane préféra ne pas répliquer. Jackson lui fit signe de laisser tomber et le Chancelier tourna les talons. Il arrêta deux femmes qui transportaient des paniers de linge propre et leur demanda de préparer la cabine de Clarke et une dans le quartier Terrien.
— Clarke rentre à la maison ? demanda l'une des deux femmes. Pour quelle raison ?
— Je l'ignore encore, répondit Kane. Et je ne sais pas non plus quand ils arrivent, alors essayez de faire les deux cabines pour ce soir, one n sait jamais. Il faut plus de dix jours pour venir de Polis, mais je ne sais pas combien de temps met un oiseau pour faire le même trajet...
— Bien, Monsieur, répondit la femme.
Kane les remercia puis gagna la cantine pour manger quelque chose de bien chaud.
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Le froid ralentissait Roan et Clarke à mesure qu'ils s'éloignaient de l'océan et des vents tièdes pour s'enfoncer dans les terres humides ; ils marchaient moins longtemps la journée, mais faisaient des pauses beaucoup plus courtes, juste histoire de boire un peu de tisane et la nuit, ils dormaient du coucher du soleil jusqu'à l'aube, le plus à l'abri possible.
Il leur fallut un peu plus de dix jours pour rejoindre TonDC en suivant la route marchande et Indra fut très contente de recevoir la Régente des Terriens chez elle, surtout de façon si imprévue.
— Je ne suis pas une personnalité, pas la peine d'en fait des caisses, dit Clarke, amusée.
— Non, tu es juste notre grand chef, répondit Indra avec ironie. Allez, venez au chaud, tous les deux, me raconter un peu ce qui se passe en ville.
— Octavia est là ? demanda alors Clarke.
— Non, elle est chez toi, avec son frère, depuis environ deux mois, répondit la chef de TonDC. Apparemment, elle adore vivre dans ta maison, mais je n'ai pas besoin d'elle pour le moment, donc autant qu'elle profite de sa liberté.
Clarke rigola. Peut-être qu'elle irait, pendant son séjour à Arkadia, voire sans doute, car elle avait hâte de revoir le frère et la sœur Blake, mais elle avait surtout hâte de rentrer à Arkadia, même si on pouvait difficilement qualifier le camp défoncé de « maison ».
— Allez, venez au chaud.
Indra tourna les talons et Roan et Clarke la suivirent chez elle où elle leur proposa de quoi se restaurer un peu. Elle proposa également à Clarke une chambre à l'étage de la maison en pierre reconstruite après le bombardement par Mount Weather et Clarke s'étonna qu'ils soient passés de cabanes en tôles à des maisons en pierre.
— Nous avons su tirer profit des montagnes de roches que le missile a retournées, expliqua Indra. Ma maison a été la première à voir le jour, elle est petite, mais confortable, je ne lui en demande pas plus. D'autres ont été construites dans la foulée et les arbres détruits par le souffle ont également servit à construire des maisons, une écurie et d'autres bâtiments. Octavia a été d'une grande aide pour tout ça, elle s'est servie de ses maigres compétences tirées du Camp de la Navette où vous avez su utiliser les arbres abîmés par l'atterrissage pour en faire une palissade solide.
Clarke hocha lentement la tête, les souvenirs de ces jours plus ou moins paisibles refaisant surface après quatre ans d'archivage. Elle sourit ensuite et fit mine d'être fatiguée. Indra lui indiqua un escalier en bois un peu plus loin.
Roan observa la jeune femme disparaître à l'étage puis se tourna vers Indra qui buvait silencieusement son thé.
— Tu ne dis rien quant à ma présence avec Wanheda ? demanda-t-il.
— Qu'y a-t-il à dire ? répondit la chef de TonDC. Ici, tout le monde se doute bien que tu n'es pas près d'elle pour faire joli, je me trompe ?
Roan serra les mâchoires. Indra se pencha alors vers lui.
— Si tu la veux, Roan, tu vas devoir te décider rapidement, car une fois le nouveau Heda intronisé, Clarke rentrera chez elle comme si de rien n'était, tu comprends ? Elle ne voulait pas de tout ça, mais elle l'a fait parce qu'elle se sentait redevable envers nous, parce qu'elle t'avait mis sur ce trône visiblement trop grand pour toi.
L'Azgeda resta silencieux. Il termina sa tisane puis soupira et s'appuya contre son dossier.
— Clarke est le type de femme que je recherche, avoua-t-il alors. Elle est forte, mais en même temps, humble et toujours honnête. Cela fait deux ans, Indra, qu'elle a répondu à mon appel à l'aide et même si ce qu'elle a entreprit ne sera pas visible tout de suite, notre vie va changer grâce à elle. Fini les bébés Natblidas arrachés à leurs parents pour être entraînés à mourir avec le sourire, fini les Conclaves organisés par de vieux fossiles qui pensent que le sang appelle toujours le sang. Nous vivons sur cette planète depuis un siècle et personne n'a jamais eu l'idée de monter une école pour apprendre aux Sheidjus à grandir !
Indra serra les lèvres. C'était vrai. Il y avait eu une dizaine de Commandants depuis Becca et pourtant, personne n'avait jamais eu l'idée d'enseigner aux Natblidas à devenir des chefs sans utiliser la force...
— Nos enfants au sang rouge vont à l'école, dit-elle alors. Mais ceux au sang noir sont jetés dans l'arène, comme des animaux, alors que Becca Pramheda était venue pour nous sauver et rien d'autre. Nous avons fait tout le contraire de ce qu'elle voulait nous enseigner et Clarke est en train de rattraper tout ça et le pire, Roan, c'est que ça marche. Personne ne se rebelle contre ce qu'elle dit, non pas parce qu'elle est Wanheda, mais parce qu'elle est elle et que sans les décisions qu'elle a dû prendre pendant la guerre, au mépris de son intégrité physique et psychologique d'enfant de dix-huit ans, nous ne serions plus là pour en parler.
Le Roi d'Azgeda se contenta d'acquiescer puis s'excusa et Indra le laissa partir, non sans réaliser qu'il avait éludé la question de Clarke et de ses intentions envers elle. Elle leva alors les yeux vers l'escalier et se demanda si elle avait le droit de discuter de ça avec la concernée. Peut-être que Abby serait la mieux placée ?
À l'étage, cependant, Clarke baissa le nez. Elle était restée en haut des marches pour écouter Roan et son aveu la concernant la laissait toute bizarre. Pas bizarre dans le sens elle allait se jeter sur lui dès le lendemain, non, mais dans le sens où elle ne savait pas quoi faire. Dans sa tête, la Clarke du passé lui disait de foncer, qu'elle avait tout à gagner avec Roan comme compagnon, puis Wanheda s'en mêlait et arguait que ce n'était pas une alliance judicieuse, que les Terriens risquaient de prendre peur et de haïr encore plus Azgeda et Rijant se pointait ensuite en mettant tout le monde d'accord en disant qu'elle n'avait ni le temps ni le droit de s'encombrer d'un homme qui allait la détourner de ses devoirs envers les Triges...
Avec un soupir, Clarke gagna la chambre indiquée par Indra et s'allongea sur le lit en maugréant. Elle allait avoir au moins trois mois pour réfléchir à tout ça et elle comptait bien en profiter pour avoir les avis de tout le monde.
