Clarke frotta ses mains l'une contre l'autre et souffla un long filet de vapeur blanche. Son cheval suivait celui de Roan et se retournant, elle adressa un sourire à Derek, emmitouflé dans son manteau en fourrure.

— Ça va ? lui demanda-t-elle.

— Je ne sens plus mes cuisses, mais ça va...

Clarke hocha la tête. Malgré les couvertures sur les genoux et les épais pantalons de peaux qu'ils portaient, ils souffraient tous les deux du froid, contrairement à Roan, habitué à des températures bien plus basses que ça.

— Roan, on s'arrête un moment ? demanda alors la blonde. Je ne sens plus mes jambes, il faut que je marche un peu.

— Si tu veux.

Le Terrien lui jeta un coup d'œil puis regarda les alentours et fit un signe du bras. Il quitta la route et descendit un talus couvert d'une épaisseur de neige non négligeable, mais qui avait déjà été piétinée. Les trois voyageurs rejoignirent alors un sentier large comme deux chevaux et débouchèrent, au bout d'une centaine de mètres, sur une grande maison en bois aux cheminées fumantes.

— Une auberge, mais c'est parfait ! s'exclama Clarke.

Heya, Soujona ! Faut vous aider ? demanda alors un homme en approchant vivement. Oh ! Wanheda ! Quel honneur de vous voir ici, Rijant. Qu'est-ce qui vous amène ?

Clarke inclina la tête puis descendit de cheval et expliqua rapidement à l'homme qu'ils se rendaient chez les Floukrus. Le Terrien regarda alors Roan, puis Clarke, soudain étrange.

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Roan.

— Eh bien... Apparemment, vous ne le savez pas, mais les Floukrus ne sont plus. Enfin si, mais ils se sont dispersés, ils...

— Qu'est-ce que tu dis ? répondit Clarke en fronçant les sourcils. Comment ça, les Floukrus se sont dispersés ? Où est Luna ?

Le Terrien secoua la tête. Roan grogna, lui confia les trois chevaux, puis ils entrèrent dans l'auberge et le silence se fit aussitôt. Clarke repoussa sa capuche et des chuchotements montèrent.

Rijant ! s'exclama une femme avec un tablier. Par les Ancêtres...

— Reprends-toi, dit Roan en passant près de la femme. Et sers-nous quelque chose de chaud, tu veux ?

— Oh, oui... Oui, tout de suite !

Poussant Derek devant lui, Roan se dirigea vers la cheminée et les occupants de la table embarquèrent leurs assiettes et libérèrent aussitôt la place pour s'asseoir ailleurs. Clarke regarda la scène avec stupéfaction.

— Par ici, Rijant, dit alors un homme. Donnez-moi votre manteau...

— Ça ira, merci, répondit Clarke en rejoignant Roan et Derek. Dites-moi, je suis en chemin pour rejoindre les Floukrus, mais votre palefrenier vient de nous dire une chose assez étrange... ajouta-t-elle.

— Les Floukrus ? Ah... Hm, asseyez-vous, réchauffez-vous, nous en parlerons tout à l'heure, ce... Asseyez-vous.

Surprise, Clarke obéit. Elle croisa le regard de Roan et grimaça.

— Ça ne me dit rien qui vaille, ça, dit-elle.

— Moi non plus... Pourquoi personne n'est venu te prévenir ? Leur Ambassadeur est à Polis, pourtant... dit Derek.

La femme au tablier s'approcha alors et déposa deux assiettes de soupe, une devant Derek, une devant Clarke, puis retourna chercher celle de Roan. L'homme qui avait accompagné Clarke revint alors, posa quatre chopes de bière sur la table, prit une chaise et se posa près de Derek.

— Maintenant, parle, dit Roan en plongeant la cuillère en bois dans sa soupe. Qu'est-ce qui se passe avec les Floukrus. Nous cherchons à contacter Luna, sais-tu où elle est ?

— Je ne vais pas vous mentir, répondit l'homme. Non, je ne sais pas où est Luna kom Floukru, cependant, je peux vous dire ce qu'il s'est passé.

— On t'écoute, répondit Clarke.

Elle plongea du pain dans sa soupe et le Terrien l'observa un moment avant de recevoir un coup de pied sous la table. Il fusilla Derek du regard puis grogna.

— Il y a... quatre mois environ, une vingtaine de voyageurs a débarqué chez moi, à pied. Ils ont logé en haut pendant trois jours, puis ils sont partis. Ils n'ont pas lâché un mot de tout leur séjour, sauf pour demander à manger, le minimum quoi.

— Des Floukrus ? dit Clarke en mâchonnant son pain.

— Je ne l'ai su qu'après, quand un Marchand a fait escale chez moi, la semaine suivante. Il revenait du débarcadère et comme d'habitude, il avait allumé le feu vert pour prévenir qu'il était là, mais personne n'est venu. Il est resté deux jours et il n'a vu aucun Floukru, alors il est parti en pensant qu'ils n'avaient pas besoin de ses services, même si cela restait très rare.

— Laisser passer un marchand est rare en effet, admit Roan. Ils ne sont pas nombreux et ne viennent pas de façon rapprochée, alors...

Clarke hocha la tête. Depuis qu'Arkadia était une ville en elle-même malgré son emplacement sur les terres des Trikrus, les marchands s'arrêtaient régulièrement devant le portail et les Skaikrus étaient toujours ravis de les voir arriver.

— Peu après, reprit l'aubergiste. Des Trikrus sont arrivés, ils se rendaient à Polis et ils m'ont demandé si j'avais croisé des gens bizarres récemment. Je leur ai dit que j'avais eu une vingtaine de personnes très silencieuses, un mois plus tôt, et l'homme et la femme m'ont dit qu'ils n'avaient vus que trois personnes, une famille, apparemment, qui prenaient la direction de l'ouest et qui avaient un comportement très étrange, presque sauvage.

— Mais c'est quoi cette histoire ? dit Clarke. Pourquoi les Floukrus, si ce sont bien eux, auraient quitté la plate-forme pour se disperser sur la terre ?

Elle soupira par le nez, regarda sa soupe, puis Roan.

— On continue quand même, dit-elle alors. Je dois tirer cette histoire au clair. J'ai besoin de Luna, mais il est hors de question que je lui courre après sur tout le continent.

— Jagger sera ravi de vous servir de guide, dit alors l'aubergiste. C'est un Sangedakru, il connaît la forêt comme sa poche.

Clarke haussa un sourcil et regarda l'homme assis au comptoir. Sa cape noire balayait le sol et il avait le nez dans sa soupe. La jeune femme grimaça alors puis l'aubergiste les laissa continuer leur repas en paix.

— Je sais qu'ils ont été décimés par les radiations quand ALIE est devenue plus forte, dit alors Clarke. Mais je pensais que les survivants étaient retournés sur la plate-forme...

— Apparemment, c'est le cas, mais quelque chose les a poussés à se réfugier dans les bois et à se disperser... Et je ne pense pas que Luna ait été avec eux.

— Qu'est-ce qui te fais dire ça ? demanda Derek en regardant Roan.

— Une petite femelle rousse comme elle ne passe pas inaperçu, fiston, répondit l'Azgeda.

Clarke hocha la tête et se mordit la joue. Elle reprit sa cuillère et termina son repas en silence. Ils décidèrent de reprendre la route dans la foulée et alors qu'ils récupéraient leurs chevaux, le Sangedakru désigné par l'aubergiste s'approcha d'eux.

— On m'a signalé que vous pourriez avoir besoin d'aide, Rijant ? demanda-t-il en guise de salutations.

— Salutations à toi aussi, répliqua Clarke.

L'homme se contenta de baisser la tête un instant et la blonde se redressa ensuite.

— L'aubergiste nous a dit que tu pourrais peut-être nous aider à savoir ce qu'il se passe avec les Floukrus, reprit-elle. Nous sommes en chemin pour nous rendre sur le débarcadère, mais apparemment, ils ne seraient plus chez eux. Sais-tu pourquoi ?

— Pas spécifiquement, mais je suis un chasseur de tête, je peux vous conduire à eux, ou du moins à l'un d'entre eux.

Clarke croisa le regard de Roan puis se détourna et se hissa sur sa monture.

— Nous allons nous rendre au débarcadère pour commencer, dit-elle. Je dois voir par moi-même si aucun Floukru ne va répondre au signal.

— Comme vous voudrez Wanheda, mais c'est du temps perdu, répondit le Sangedakru. Si vous changez d'avis, je reste ici encore quelques jours le temps que mon cheval se repose.

La blonde hocha la tête et tourna bride. Roan et Derek la suivirent dans un mot et le Terrien les observa partir. C'était la première fois qu'il voyait la Régente des Terriens et mis à part qu'il la trouvait plutôt petite, elle semblait avoir un sacré caractère et une aisance naturelle pour se faire obéir sans mots, car il n'avait pas éprouvé le besoin d'insister...

.

Le trio parcourut le reste du chemin jusqu'à la mer en une après-midi, puis une matinée, après avoir dormi quelques heures sur place au bord de la route. À midi le lendemain de leur départ, ils étaient donc sur la plage où il fallait enflammer une branche d'arbre d'une race spécifique pour provoquer des flammes vertes et prévenir les Floukrus qu'ils avaient de la visite. La dernière fois qu'ils y avaient été, Clarke était avec Bellamy, Lincoln et Octavia et elle n'avait pas particulièrement apprécié d'être plongée dans le sommeil pour accéder à la plate-forme pétrolière...

— On y est.

— On ne voit pas la plate-forme depuis la rive ? demanda Derek.

— Non, mais eux nous voient, répondit Clarke.

Elle s'approcha d'un cercle de pierres et entreprit de l'arranger pour pouvoir faire un feu. Roan s'occupa des chevaux pendant que Derek ramassait des branches sèches. Le feu prit rapidement malgré l'humidité ambiante et quand il eut bien flambé plusieurs minutes, Clarke se mit en quête d'un buisson bien spécifique parmi tous ceux qui poussaient autour de la zone. Elle revint rapidement avec une branche garnie de feuilles et se planta devant le feu.

— Advienne que pourra, lâcha-t-elle.

La branche tomba dans les flammes et prit feu presque aussitôt. Les flammes orange devinrent vertes et s'élevèrent vers le ciel. Roan s'approcha alors avec les sacoches de selle et s'assit sur le sable.

— Poses-toi, dit-il. Ils ne vont pas apparaître comme ça dans la seconde.

Clarke le regarda puis hocha la tête et s'assit en soupirant. À présent, il n'y avait plus qu'à patienter, en espérant que des Floukrus vivaient encore sur la plate-forme pétrolière et l'idéal serait que ce soit Luna, ainsi ils n'auraient pas à passer la forêt des Trikrus au peigne fin pour la retrouver...

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— Il va bientôt faire nuit.

Allongé sur le dos, sa tête sur les jambes de Clarke, Derek soupira. Clarke posa le morceau de viande qu'elle mastiquait et Roan se leva soudain.

— J'ai besoin de marcher un peu moi, dit-il en réponse à la question muette de Clarke. Et de satisfaire un appel de la nature.

— Va pas trop loin, on ne sait jamais, répondit la blonde.

— Oui, Régente ! se moqua l'Azgeda.

Clarke lui tira la langue. Derek se redressa alors et pivota sur son séant pour faire face à Clarke, croisant ses jambes en tailleur.

— Tu as attendu longtemps la première fois ? demanda-t-il.

— Je ne me souviens plus, mais un bon moment, je crois... J'ai du mal à croire que les Floukrus aient abandonné la plate-forme comme ça, sans que personne n'ait eu l'idée de me prévenir...

— Est-ce que... ils auraient pu se mutiner ?

— Contre Luna ? s'étonna Clarke. Je ne vois pas pourquoi ils auraient fait ça, mais ça reste une possibilité. Ils ont souffert d'ALIE eux aussi et Luna est venue jusqu'à Arkadia avec quelques membres de son peuple qui sont tombés malades à cause des radiations quand ALIE a rallié tout le monde pour atteindre Polis. Luna a survécu grâce au sang noir, mais ceux qui étaient avec elle sont morts. Je n'ai pas eu de nouvelles d'elle après ça.

Derek opina lentement. Il prit un gobelet de tisane près du feu et observa le contenu un moment. Soudain, il tourna la tête et se leva.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda aussitôt Clarke en posant la main sur la courte épée à sa ceinture.

— Là, dit alors Derek. Une embarcation.

Clarke se leva et plissa les yeux pour voir ce que voyait le jeune garçon. Elle distingua rapidement une tache noire sur l'eau et chercha Roan des yeux. Le Terrien apparut une seconde plus tard en ajustant ses fourrures et il s'approcha.

— C'est Luna ? demanda-t-il.

— Aucun moyen de le savoir, ils sont trop loin, répondit Clarke.

Elle s'approcha du feu et secoua la branche qui brûlait. Les flammes étaient toujours vertes et donnaient aux environs un aspect lugubre plutôt gênant, mais les trois voyageurs étaient concentrés sur l'embarcation qui arrivait sans un bruit. Il ne fallut pas longtemps avant qu'elle ne s'enfonce dans le sable de la berge. Deux personnes se trouvaient dedans, une accroupie, l'autre debout, maniant la longue pagaie. La personne accroupie sauta alors sur le sable et s'approcha des visiteurs.

— Luna, dit Clarke en reconnaissant le visage pointu de la chef des Floukrus.

— Wanheda, répondit la rouquine en repoussant le grand capuchon de son manteau. Tu es donc vivante...

— Parle pour toi, siffla aussitôt Derek.

Luna le regarda et releva le menton avant de l'ignorer pour regarder Roan.

— Toi aussi ? dit-elle effrontément. Eh bien, je pensais qu'ALIE avait eu raison de vous...

— Cesse d'être aussi insolente ! siffla alors l'Azgeda. Et montre un peu de respect envers la Régente des Terriens !

Luna haussa un sourcil en regardant Clarke. Elle serra ensuite les mâchoires et inspira.

— Tu as fait du chemin... dit-elle. Qui as-tu mis dans ton lit, cette fois-ci pour...

La rouquine ne termina pas sa phrase. Derek venait de la bousculer et elle recula de deux pas, surprise. Lorsque sa main jaillit de sa cape, Clarke la retint en lui saisissant le poignet.

— Touche-le, dit-elle, mauvaise. Et tu auras à faire à moi, Luna kom Floukru.

Celle-ci regarda Clarke, puis Derek, avant de serrer la main. Clarke la relâcha ensuite puis Luna se redonna une contenance.

— Trêve de joyeusetés, dit-elle. Qu'est-ce qui vous amène ici ?

— Toi, annonça Clarke. Mais visiblement, j'ai fait une erreur de jugement. Tu as changé, Luna... et pas en bien.

La rousse baissa le nez et jeta un regard dans son dos.

— Je dois protéger ce qui reste de mon clan, dit-elle alors. ALIE nous a décimés, Clarke, nous ne sommes plus qu'une poignée à vivre sur la plate-forme, les autres ont fui comme des lâches.

— Ce sont ceux que l'aubergiste a vu, dit alors Roan.

— Possible... souffla Luna en se détournant.

— Où vas-tu ? demanda Clarke.

— Vous m'avez fait venir pour rien, je constate, alors je rentre. J'ai des choses qui m'attendent.

— Luna, je ne suis pas venue de Polis pour rien, dit alors Clarke. J'ai quelque chose à te demander, un service.

Luna se figea et tourna la tête pour regarder la blonde du coin de l'œil. Elle eut un rire aigre puis pivota.

— Un « service » ? Comme la dernière fois, quand tu m'as demandé de prendre la Flamme ?

Son ton était amer et Clarke serra les mâchoires. Elle se détourna et alla se rasseoir près du feu. Elle sortit un gobelet d'un sac et le rempli de tisane. Luna n'eut pas le choix. Clarke l'invitait à partager sa tisane, elle n'avait pas le droit de refuser, c'était une coutume chez les Terriens et la blonde savait tout ça. Avec un soupir, elle s'assit près de Clarke et prit le gobelet qu'elle lui tendait. Roan et Derek s'assirent de l'autre côté du feu et Clarke entreprit d'expliquer à la rousse pourquoi elle avait voyagé pendant deux jours jusqu'ici, exprès pour la voir elle.