Chapitre XXVI: La Famille

Mai 1996,

Résidence Avery.

Autour de la table, une dizaine de Mangemorts étaient réunis, tous tournés vers Lord Voldemort, qui trônait en souverain.

— Voilà toute la difficulté. La prophétie est conservée au Département des Mystères, protégée par de nombreux sortilèges puissants, destinés à empêcher quiconque de s'en saisir à l'exception de ceux qu'elle concerne. Il est évidemment hors de question que je me rende moi-même au Ministère : cela reviendrait à dévoiler prématurément mon retour et compromettrait nos efforts d'infiltration. Une telle imprudence nous contraindrait à attaquer à découvert, et à abattre Dumbledore sans plus attendre. Mais l'heure n'est pas au combat de front, mais à la consolidation de nos rangs, au renforcement de nos alliances passées. Tant que le Ministère et la Gazette du Sorcier s'obstinent à dépeindre Dumbledore comme un vieillard sénile, la situation joue en notre faveur. Cet avantage est trop précieux pour être gâché.

Il s'interrompit un court instant, son regard se faisant un peu absent.

— Harry Potter aurait dû mourir l'an dernier, reprit-il. J'en assume l'échec. Mais je ne tolérerai pas une seconde erreur. La prophétie doit être obtenue sans que mon retour ne soit soupçonné. Voilà pourquoi Harry Potter devra, de lui-même, se rendre au Département des Mystères… et s'en emparer pour moi.

Un silence épais s'installa. Tous les regards se braquèrent sur Voldemort avec une stupeur visible.

— Mais… Maître, comment cela serait-il possible ? Rogue pourrait-il l'assujettir par l'Imperium ? risqua Lucius.

— Impossible, répondit Voldemort. Potter y résiste étonnamment bien, et Rogue doit à tout prix préserver sa couverture. Il ne sera pas mis au courant des détails particuliers de cette opération. Non, Potter devra se rendre de son plein gré au Ministère.

Le silence, cette fois, se fit gêné. Les Mangemorts échangèrent des regards incrédules. Certains haussèrent les sourcils, d'autres encore réprimèrent même un sourire dubitatif.

— Pourquoi ferait-il une chose pareille, Maître ? osa demander Dolohov.

— J'ai le pouvoir de lui envoyer des visions, répondit Voldemort d'un ton placide. L'esprit de Potter et le mien sont... liés. D'une manière inattendue. Plus je m'aventure dans ses pensées misérables, plus je parviens à le comprendre. Il peut voir ce que je vois. Et il m'est arrivé de voir ce qu'il voit. Il ne s'en rend pas toujours compte. Je vous le demande donc, mes chers amis, que pourrais-je lui faire voir qui le pousserait à venir jusqu'au Département des Mystères ?

— L'attirer avec une arme surpuissante ? suggéra Corban Yaxley. Il doit en avoir désespérément besoin, s'il se sent menacé par vous, Maître.

Quelques Mangemorts ricanèrent, Bellatrix la première. Elle imaginait sans mal les terreurs nocturnes qui devaient agiter le petit Potter à l'idée que le plus grand mage noir de tous les temps le pourchassait personnellement.

— Harry Potter est un petit chevalier parfaitement dressé par Dumbledore, répondit Voldemort. L'appât du gain ne suffira pas. Il doit être investi d'une mission plus… noble, dirons-nous. Secourir quelqu'un dont il est proche, par exemple.

— Permettez-moi une suggestion, Maître, intervint alors Bellatrix, qui siégeait à sa gauche. Selon mon enquête, Harry Potter voue une profonde affection à Sirius Black. Il le considère, semble-t-il, comme un père de substitution.

Sirius Black! grogna Crabbe, le visage rougeaud, semblant penser que cette exclamation seule était porteuse de sens.

— Si Sirius Black était amené au Ministère, il serait alors facile de le blâmer quoi qu'il s'y passe, et ainsi garder secret le retour du Seigneur des Ténèbres. Nous pourrions, à cet effet, élaborer un piège...

Un éclat de rire lui coupa la parole. Quelques-uns des dix Mangemorts à table s'esclaffèrent, comme si elle avait prononcé une ineptie.

— Black est introuvable, sans doute protégé par le sortilège de Fidelitas, objecta Lucius d'un ton narquois. Il faudrait être bien naïf pour croire qu'on pourrait le localiser.

— Cela ne me paraît pas faisable, renchérit Nott, dont les favoris grisonnants frémissaient par la fantaisie même de l'idée. Je doute d'ailleurs qu'ils soient si proches. Black ne s'est échappé d'Azkaban qu'il y a deux ans. Leur relation ne saurait être devenue aussi fusionnelle en si peu de temps.

— Qu'en penses-tu, Queudver ? demanda Voldemort en se tournant vers le petit homme ratatiné au bout de la table. Après tout, tu les connais bien.

— Je crois que Bellatrix dit vrai. Ils parlaient déjà de vivre ensemble à peine réunis, susurra Pettigrow d'un ton mielleux. Je crois que Sirius et Harry ont trouvé l'un dans l'autre ce qui leur manquait cruellement. Une famille.

Bellatrix lança un regard noir au petit Mangemort qu'elle avait pris en grippe ces dernières semaines. Bien que ravie qu'il soutienne sa proposition, elle n'aimait pas beaucoup qu'il l'interpelle par son prénom. Même s'ils vivaient dans la même maison, elle ne lui avait jamais permis de l'appeler «Bellatrix» en public.

— Comme c'est attendrissant, railla Voldemort, déclenchant un nouveau rire gras de l'assemblée. Il est exactement tel que Dumbledore l'a voulu. Crédule, vulnérable, manipulable. Mais comment faire sortir l'animagus Black de sa niche ?

— Je peux tout à fait m'en charger, mon Seigneur, répondit Bellatrix aussitôt, galvanisée par l'enthousiasme, et se retenant de justesse de poser une main excitée sur le bras de son Maître. S'il croit Potter en danger, il accourra lui aussi. Et je pourrai alors l'enlever, le torturer… puis l'abandonner pour mort au Département des Mystères.

Le regard brillant, les joues rosies par l'ardeur, elle guettait la réaction de son maître.

— C'est audacieux, admit-il en l'observant, le visage légèrement incliné vers elle. Mais comment comptes-tu le contacter ?

— Par son elfe de maison, Kreattur. Il nous est loyal. Nous pourrions l'envoyer porter un message prétendument transmis par un membre de l'Ordre, l'enjoignant à rester caché pendant que d'autres iraient sauver Potter. Il désobéira, bien-sûr, et tombera dans le piège.

— Allons, tu crois vraiment que Black se laissera berner par une créature qu'il méprise ? ricana Lucius.

— Kreattur est très malin ! défendit Bellatrix.

— Et tu comptes te promener dans les couloirs du Ministère avec ton cousin sur le dos comme si de rien n'était ? poursuivit Lucius, goguenard. Charmante idée.

— Rookwood m'accompagnera. Il connaît les lieux mieux que quiconque.

— Black pourrait chercher à vérifier l'information auprès d'un autre membre de l'Ordre. Ce plan est bancal, conclut Lucius d'un ton sec.

— Tu as raison, Lucius, admit Voldemort, un sourire perfide au coin des lèvres. Mais pas pour les raisons que tu cites. Je crois que Black pourrait y croire, et accourir bêtement comme les Gryffondors sont si prompts à le faire. En revanche, l'Elfe, ne pourra pas mentir directement à son Maître.

Les Mangemorts lancèrent un regard goguenard à Bellatrix.

— L'idée générale n'est néanmoins pas dénuée d'intérêt, reprit doucement Lord Voldemort.

Il se tourna vers Bellatrix, un petit sourire ironique au coin des lèvres.

— Une autre idée, peut-être ?

Bellatrix hésita. Ces dernières semaines, elle et son Maître avaient longuement travaillé sur ses barrières mentales. Il lui avait une fois de plus démontré l'étendue de ses talents : sa maîtrise innée de la Légilimancie, qu'il utilisait sans effort depuis l'enfance. C'était chez lui une seconde nature. Ils avaient aussi longuement discuté de sa connexion avec le petit Potter.

— S'il est impossible d'amener Sirius Black au Département des Mystères… alors peut-être pourriez-vous lui envoyer une fausse vision. Une vision entièrement fabriquée, dans laquelle Sirius serait à l'agonie, précisément là-bas.

Les Mangemorts éclatèrent de rire, trouvant l'idée ridicule.

— C'est absurde ! s'exclama Jugson.

Voldemort les laissa s'écharper un instant, silencieux, tandis que Nagini approchait lentement de la table, sifflant avec insistance face aux protestations bruyantes de Rookwood et de Lucius.

— De la Légilimancie sans contact visuel ? Voyez-vous ça ! ricana Lucius.

Lucius brûlait d'envie de briller aux yeux de son Maître, n'hésitant pas à rabaisser autrui pour redorer son image écornée depuis la perte du journal. Bellatrix fulminait. S'en prendre à un membre de la famille était un coup bas, même pour Lucius. Et dire qu'elle n'avait cessé de le défendre auprès du Seigneur des Ténèbres ces dernières semaines… et voilà comment ce lâche la remerciait.

— Vous… vous ne pouvez pas faire cela, Maître… n'est-ce pas ? balbutia Avery.

— Une question pertinente, répondit Voldemort, pensif.

Un murmure d'étonnement parcourut l'assemblée.

— Jusqu'à présent, les visions que Potter et moi avons partagées étaient accidentelles. Mais elles dépassaient déjà tout ce qui relève du possible. Si je m'astreignais à les contrôler… il est fort probable que je puisse les manipuler. Les corrompre à ma guise.

Lucius en resta bouche bée.

— Mon Seigneur… même si Harry Potter était convaincu que Sirius Black agonisait au Ministère… comment s'assurer qu'il n'ira pas prévenir Dumbledore ? Ou un membre de son misérable Ordre ?

— Dumbledore a été renvoyé, comme tu le sais, Lucius. C'est précisément le moment d'agir. S'il était rétabli à son poste, je ne pourrais plus attirer Potter hors de l'école.

Il garda le silence un moment, la main gauche élégamment posée sur la table. Bellatrix approcha la sienne, presque imperceptiblement. Il sembla néanmoins le remarquer car elle perçut un voile presque amusé troubler l'impassibilité de son visage.

Il ne dit rien. Tous les Mangemorts le fixaient.

— Kreattur nous sera d'une aide précieuse, dit-il enfin, d'une voix douce, dont l'octave aigu et glacé leur parvenait sans efforts. Il devra mentir à Harry Potter ou à ses amis s'ils cherchent à parler à Sirius Black par quelconque moyen. Et, dans le même temps, il devra tenir occupé l'animagus Black. L'éloigner de toute possibilité de réponse.

Il posa les yeux sur Bellatrix. Cette tâche lui revenait.

— Oui, Maître, répondit-elle. Je m'en assurerai.

— Je préparerai le garçon peu à peu, conclut Lord Voldemort. Et je frapperai fort le moment venu. S'il croit à ma vision, il fera tout pour sauver son parrain. Il trouvera un moyen de s'y rendre. Il risquera tout pour le sauver.

La réunion s'acheva, et les Mangemorts furent invités à quitter la pièce. Mais d'un simple regard, il retint Bellatrix. Les joues rosies, elle demeura assise à sa gauche, tandis que les autres s'éloignaient en silence, non sans lui lancer quelques regards moqueurs.

Ils étaient tous furieusement jaloux d'elle. Avery, Crabbe, Yaxley, Nott, Lucius… tous ceux qui, un jour, avaient renié le Seigneur des Ténèbres. Tous s'efforçaient maintenant de regagner ses faveurs. Et ils avaient sans doute entendu, par Avery très probablement, que Voldemort passait bien plus de temps à la résidence Avery depuis que Bellatrix, Rodolphus et Rabastan y logeaient.

— Une excellente proposition, Bellatrix, dit Voldemort d'une voix douce.

— Merci, Maître.

— Je vais confier cette mission à Lucius. Il a beaucoup à se faire pardonner, et il connaît mieux Harry Potter que toi.

Bellatrix fronça les sourcils.

— Mais je suis plus efficace que lui. Et plus puissante.

— Je n'en doute pas, dit-il sans sourire. C'est pourquoi je compte sur toi pour veiller à ce que cette mission soit un succès.

— Oui, Maître.

Un silence s'installa. Voldemort la fixa un long moment, son regard acéré planté dans le sien.

— Qu'as-tu pensé de l'attitude de Lucius ce soir ? Était-il à la hauteur des nombreuses louanges que tu m'as chantées à son sujet ?

Bellatrix haussa les épaules.

— Lucius est un idiot. Je ne le défends pas pour lui, mais pour Narcissa.

— J'espère, pour son bien, et pour le tien, que tu as raison. Et qu'il ne me décevra pas.

N'y pouvant plus, Bellatrix s'autorisa enfin à glisser sa main par-dessus celle de son Maître, et entrelaça leurs doigts.

— Je vous le promets, Maître.

XxXxXxX

Juin 1996,

Résidence Avery.

C'était leur dernière séance d'Occlumancie avant la mission d'infiltration au Ministère. Les cris de bébé résonnaient en échos dans sa tête; seul souvenir dont elle ne parvenait pas à contenir les pleurs lointains. Tout le reste, pourtant, était verrouillé. Elle avait réussi à reconstituer des barrières solides, intactes, infranchissables.

Lorsqu'elle reprit contact avec la réalité, elle sentit les mains froides de Lord Voldemort encadrer son visage. Il la fixait. Les joues de Bellatrix étaient trempées de larmes.

— Tu sais, je suppose, que j'ai désormais le pouvoir de forcer le sortilège d'amnésie ?

— Oui, Maître.

— Que la seule chose qui m'en empêche… est la certitude que cela briserait ton esprit, comme celui de Bertha Jorkins ?

— Oui, Maître.

Un sanglot secoua sa poitrine.

— De tous tes secrets, Bellatrix… j'espère sincèrement que celui-là ne peut pas me nuire.

Sa voix était glacée, et parfaitement sincère.

— Maître… je n'aurais jamais rien fait qui puisse vous porter préjudice, balbutia-t-elle, la voix brisée. Et je n'ai aucun secret pour vous.

— Je l'espère, Bella. Cela me causerait tant de peine de devoir me passer de toi.

Un silence poursuivit ses mots. Bellatrix déglutit difficilement. Le contraste de la menace et de la douceur de ses mains sur elle était saisissant. Les larmes redoublèrent.

Elle aurait aimé être convaincue de ne jamais l'avoir trahi mais un doute terrible l'envahissait depuis des mois. Et si le bébé… Et si elle avait… Était-elle vraiment capable d'avoir fait une chose pareille ? À lui ? Son Maître ? Celui qu'elle aimait plus que tout ?

Si la vérité devait éclater, elle le savait : elle ne fuirait pas. Elle accepterait la mort. Elle accepterait son sort. Jamais elle ne se pardonnerait d'avoir trahi le Seigneur des Ténèbres.

XxXxXxX

Juin 1996,

Ministère de la Magie.

— TU L'AS ENCORE, POTTER, ET TU VAS ME LA DONNER ! Accio prophétie ! ACCIO PROPHÉTIE !

— Rien dans ma main ! cria l'affreux petit bonhomme à lunettes. On ne peut rien me prendre du tout ! Elle s'est cassée et personne n'a entendu ce qu'elle disait, vous pourrez raconter ça à votre patron !

Ce n'était pas possible. La prophétie ne pouvait pas être perdue. Cette mission était un désastre. Le plan était pourtant simple. Ils avaient tous répété leurs rôles. Elle avait laissé Lucius prendre la tête de l'opération. Elle n'avait quasiment pas interféré.

— Non ! s'écria Bellatrix, désespérée. Ce n'est pas vrai, tu mens !

Soudain, il apparut. Grand, mince, furieux, drapé dans sa cape sombre.

— MAÎTRE, J'AI ESSAYÉ, J'AI ESSAYÉ NE ME PUNISSEZ PAS… implora-t-elle.

— Inutile de gaspiller votre salive ! s'écria encore le sale gosse. Il ne peut pas vous entendre d'ici !

— Vraiment, Potter ? répondit Voldemort.

Bellatrix était dévastée. C'était un fiasco total. Dumbledore était là. Les Aurors allaient arriver. Il fallait qu'il s'en aille. Il allait être découvert, et tout le monde saurait qu'il était revenu. Son seul avantage serait anéanti.

— Ainsi, tu as brisé ma prophétie ? chuchota Voldemort, fixant le garçon du regard.

Bellatrix hocha la tête. Non. Elle ne pouvait pas y croire. Il mentait. Sans même lui accorder un regard, Lord Voldemort poursuivit, d'une voix faussement douce :

— Non, Bella, il ne ment pas… Je vois la vérité dans son esprit méprisable… des mois de préparation, des mois d'efforts… Et mes Mangemorts, une fois de plus, ont permis à Harry Potter de contrarier mes plans…

Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle sentait sa colère, sa déception, irradier comme un acide corrosif. Lorsqu'il s'approcha d'elle, Bellatrix se jeta à ses pieds :

— Maître, je suis désolée, je ne savais pas, je combattais Black, l'Animagus ! sanglota Bellatrix.

— Tais-toi, Bella, coupa Voldemort froidement. Je m'occuperai de toi tout à l'heure. Crois-tu donc que je suis venu au ministère de la Magie pour t'entendre pleurnicher des excuses ?

— Mais, Maître… il est ici… en dessous…

Voldemort s'était déjà tourné vers Potter. Il ne l'écoutait plus.

— Je n'ai rien de plus à te dire, Potter, reprit-il à voix basse. Tu m'as exaspéré trop souvent et trop longtemps. AVADA KEDAVRA !

La statue décapitée du sorcier s'anima soudain, et l'inévitable se produisit : Albus Dumbledore était arrivé.

Peu après son entrée, il donna vie à la statue de la sorcière dorée, qui se lança à la poursuite de Bellatrix à travers le hall. Traquée, elle fut contrainte de se jeter au sol, violemment écrasée par le poids de l'or. Elle leva un regard affolé vers son Maître. Dans ses yeux rouges fixés sur Dumbledore, il y avait plus de haine qu'elle n'en avait jamais vu.

— C'était une idiotie de venir ce soir, Tom, dit Dumbledore très calmement. Les Aurors sont en route…

C'était le pire scénario. Si les Aurors arrivaient, c'en était fini du secret. Ils avaient échoué, tous. Ils venaient peut-être de réduire à néant les plans de leur Maître… et son seul avantage depuis son retour.

— Et quand ils arriveront, je serai parti et tu seras mort ! répondit le Seigneur des Ténèbres, visiblement enragé.

Le cœur battant, Bellatrix observait le duel qui gagnait en intensité. Elle priait pour que son Maître tue enfin le vieux fou, une bonne fois pour toutes.

— Tu ne cherches pas à me tuer, Dumbledore ? Tu ne t'abaisses pas à de telles brutalités, n'est-ce pas ?

— Nous savons tous les deux qu'il existe d'autres moyens de détruire un homme, Tom. Me contenter de prendre ta vie ne me satisferait pas, je l'avoue…

Quelle enflure, jura Bellatrix. Oser répéter ce prénom honni. L'impudence de Dumbledore lui donnait des envies de meurtre incontrôlables.

— Il n'y a rien de pire que la mort, Dumbledore, gronda Voldemort avec hargne.

— Tu te trompes complètement, répliqua Dumbledore. En vérité, ton incapacité à comprendre qu'il existe des choses bien pires que la mort a toujours constitué ta plus grande faiblesse…

Leur duel faisait rage, dans un déferlement de magie à couper le souffle. Bellatrix en était presque à crier à son Maître d'en finir. De cesser ce jeu. Pourquoi cherchait-il à impressionner Dumbledore ? Il n'avait rien à prouver. Évidemment qu'il était le plus grand sorcier du monde.

Quand il fut enfermé dans une bulle d'eau, puis disparut tout à coup, laissant une vague retomber à grand bruit dans la fontaine, Bellatrix fut saisie d'une peur viscérale. Et s'il était blessé ? Et s'il avait disparu ? Et s'il était…?

— MAÎTRE ! hurla-t-elle, presque par réflexe.

Elle le chercha des yeux, terrifiée. Faites que ce ne soit pas ça, priait-elle. Qu'il soit parti. Pas blessé. Pas… Ce fut la peur de Dumbledore qui la rassura. S'il paraissait inquiet, alors son Maître était encore là.

Elle ne voyait pas Potter, mais entendit soudain ses borborygmes suffocants… puis, une voix. Sa voix, sortant de la bouche du garçon :

— Tue-moi, maintenant, Dumbledore… Si la mort n'est rien, Dumbledore, tue ce garçon…

Un frisson de délice lui parcourut l'échine. Il était vivant. Il allait bien.

La voix se tut.

Mais quelque chose clochait. Déjà, elle entendait des bruits de pas dans toutes les directions. Les cheminées s'activaient. Les Aurors arrivaient. Le Ministère s'éveillait.

Oh Merlin, merde, paniqua Bellatrix. Je vais retourner à Azkaban. C'est fini.

Mais cette pensée à peine formulée, elle sentit des bras la saisir brusquement. On la redressa, la serra contre un corps froid et squelettique, et tout autour des hoquets de surprise et d'horreur se firent entendre… Tout cela ne dura qu'une seconde, et ils disparurent.

XxXxXxX

— Ils vous ont vu, Maître, dit-elle, la voix étouffée contre le tissu de sa robe, contre lequel elle était fermement serrée.

Son cœur battait si fort qu'elle le sentait cogner contre sa bouche. Au-dessus d'elle, elle entendait sa respiration. Pas tout à fait haletante, mais sifflante, comme s'il venait d'endurer un supplice.

Elle leva les yeux vers lui.

— Vous allez bien ?

Il ne répondit pas, mais recula légèrement et plaça ses grandes mains de part et d'autre de son crâne, pressant fort contre ses tempes.

— Pourquoi êtes-vous resté, mon Seigneur ? Vous auriez dû partir… vous auriez dû me laisser…

— Montre-moi ce qu'il s'est passé, ordonna-t-il en resserrant son emprise sur sa tête.

Méthodiquement, il entra dans son esprit et balaya tout, fouillant chaque recoin. Les disputes avec Lucius. Les prophéties brisées au sol. La course effrénée à travers les salles du Département des Mystères. Les humiliations infligées par une poignée d'adolescents médiocres. Et enfin, l'instant où la prophétie était à portée de main… juste avant l'irruption des cinq membres de l'Ordre du Phénix dans la Chambre de la Mort.

Sirius, évidemment, qu'elle avait aussitôt reconnu. Amaigri, l'air vieilli, bien plus que ses trente-six ans, sans doute parce qu'il n'avait pas, comme elle, bénéficié d'un traitement de qualité après Azkaban. Et puis, elle avait identifié sans mal une autre silhouette qu'elle n'avait pourtant jamais vue. Une jeune femme dans la vingtaine, robe d'Auror sur le dos, cheveux violets, visage en cœur, yeux d'un noir profond. Il n'y avait que peu d'Andromeda en elle, si ce n'était une certaine douceur dans les traits. Mais avec les informations glanées auprès de Narcissa, elle avait su. Nymphadora.

Elle ne s'expliquait pas pourquoi, mais une rage sourde s'était emparée d'elle en voyant sa nièce. Au lieu de fondre sur Sirius, sa cible initiale, elle s'était jetée sur la jeune femme. Quelques échanges de sort lui avaient suffi pour la jauger : puissante, certes, mais inexpérimentée. Ses tactiques naïves ne tiendraient pas longtemps.

Et pourtant, au moment de l'achever, après une rafale de sortilèges sans merci, ce ne fut pas la Mort qu'elle lui lança. Pas l'Avada. Juste un simple Repulso, qui l'envoya voler à travers l'amphithéâtre, rebondissant brutalement contre les marches des gradins.

Elle ne comprenait pas ce choix. Mais elle laissa l'information remonter vers l'esprit de son Maître, sans résistance. Elle sentait déjà sa colère froide s'insinuer dans chaque repli de son cerveau. Elle se savait prise dans l'étau de sa juste fureur.

Vint ensuite son duel contre Sirius, la manière dont elle l'avait poussé à travers le voile. Rookwood leur avait expliqué ce qu'était cette arche, et tous avaient reçu l'ordre de s'en tenir éloignés. Elle savait ce qu'elle faisait. Et pourtant… lui non plus n'avait pas reçu de sort de Mort. Comme pour Nymphadora, c'était un simple sortilège de répulsion. Elle n'avait pas calculé la distance. Il était tombé à travers par hasard. Un heureux hasard, à n'en pas douter. Et elle en avait tiré un sentiment de victoire. Mais la conséquence n'en était pas moins grave. Les Black n'avaient plus d'héritier mâle.

Enfin, elle lui laissa voir son duel contre un autre Auror, dont elle ignorait le nom, puis sa fuite : un sortilège de Dumbledore dévié, la course vers la sortie, Potter sur ses talons… jusqu'à l'instant où elle avait atteint le hall du Ministère et qu'il était arrivé.

Lord Voldemort se retira de ses pensées. Ses yeux glissèrent sur son visage avec colère, et autre chose, de plus fébrile encore.

— Je n'ai jamais eu aussi honte de mes Mangemorts. Tous des moins que rien.

— J'ai tué Sirius Black… se défendit-elle.

— Ce n'était en rien notre priorité. Et ne t'imagine pas que je n'ai pas vu que ce fut, de surcroît, presque involontaire. Tu as affronté deux autres Aurors… sans les tuer. Et la prophétie, Bellatrix ? Que dois-je en dire ?

— C'est la faute de Lucius ! Il prend des décisions désastreuses, se laisse dépasser par des adolescents, et ce depuis un moment ! Macnair et Dolohov n'ont pas été fichus de prendre la prophétie à Potter, pendant que moi, je me battais contre les membres de l'Ordre ! Ce n'est pas ma faute !

Voldemort fit un pas en arrière, mettant de la distance entre eux.

— La prophétie est perdue. Mes meilleurs Mangemorts sont à Azkaban. Et mon retour est maintenant connu de tous. Je ne crois pas avoir jamais connu pareille débâcle, Bella. À croire que mes meilleurs éléments ne sont que des sorciers de bas étage.

— Maître, les Détraqueurs sont de notre côté. Il sera facile de libérer Rodolphus, et…

Un rire glacial l'interrompit.

— Tu t'imagines que je vais libérer ton cher mari après sa piètre performance ? Que je vais accourir pour sauver ton beau-frère ? Cet idiot qui m'a déjà coûté mon journal… et maintenant ma prophétie ?

— Vous allez les laisser à Azkaban ? demanda-t-elle d'une voix blanche.

— Ils ne me sont, de toute évidence, d'aucune utilité pour l'instant. Ils seront libérés lorsque j'aurai besoin d'eux.

Il appela Queudver.

— Tu dois quitter les lieux, Queudver. Avery a été arrêté. Cette maison n'est plus sûre. Je t'envoie vivre à l'impasse du Tisseur, chez Severus Rogue. Il t'y rejoindra dans quelques jours.

— Bien, Maître.

Le petit homme sortit, et Bellatrix s'attendit à recevoir des consignes similaires. Mais le silence s'installa. Dos tourné, après un moment de réflexion, il dit simplement :

— Je veux que tu prennes tes affaires et que tu ailles vivre chez ta sœur. Maintenant que son mari est à Azkaban, la réputation de leur famille est déjà compromise. Tu ne devras cependant pas sortir. Que personne ne te voie, si tu ne veux pas rejoindre ton cher mari.

— Où irez-vous, Maître ?

— Loin d'ici. J'ai besoin de réfléchir.

— Laissez-moi venir avec vous.

— Certainement pas.

Elle fit le tour pour se planter devant lui.

— Pourquoi êtes-vous venu au Ministère, Maître ?

— J'ai fait exactement ce que tu n'as pas été capable de faire… répondit-il, la voix chargée de reproche.

— Que voulez-vous dire, Maître ?

— Je t'ai privilégiée à mon propre détriment.

— Quand est-ce que je ne l'ai pas fait à votre égard, Maître ?

— Quand tu as épargné la vie de ta nièce. Quand tu as choisi ta sœur plutôt que moi.

— Maître…

— Qu'il est facile de clamer que tu es ma seule famille… et de me prouver le contraire.

— Maître… j'ai passé quatorze ans à Azkaban pour vous…

— Comme neuf autres Mangemorts… qui ne me le répètent pas tous les jours depuis six mois.

Bellatrix était outrée.

— Mais vous allez les laisser à Azkaban, eux aussi ?

Voldemort rit. Un rire moqueur, amer.

— Défendre ta famille… voilà ce que tu sais faire de mieux.

— Je vous défends aussi. Vous êtes tout pour moi. Vous essayez de me faire porter la responsabilité de votre choix de ne pas m'avoir laissée au Ministère, mais je n'ai rien fait de mal.

— À part te laisser surpasser par une poignée d'adolescents boutonneux… et ne pas tuer une Auror quand tu en avais l'occasion ? Quel exploit.

— Ne me punissez pas…

— Je ne vais pas te punir, répondit-il.

Bellatrix aurait été soulagée… si un éclat menaçant n'était pas encore logé dans l'œil rouge de son Maître.

— Mais je dois partir maintenant.

— Non… non, s'il vous plaît…

— Va chez ta sœur. Elle doit être dévastée par l'emprisonnement de son mari.

— Ne partez pas, Maître…

— Oh, ne t'en fais pas, nous allons nous revoir très vite. J'ai un plan très ambitieux pour toi… et ta famille.

XxXxXxX

1er juillet 1996,

Manoir Malefoy.

Dans le fastueux salon des Malefoy, Bellatrix et Narcissa attendaient l'arrivée imminente du Seigneur des Ténèbres. L'anxiété de Narcissa se trahissait dans ses jambes, qui battaient un tempo rapide et muet. Le son, bien que discret, agaçait Bellatrix, mais elle n'osa rien dire. Depuis son emménagement chez sa sœur, Narcissa ne cessait de la supplier d'intercéder auprès de Lord Voldemort pour faire libérer Lucius. Bellatrix lui avait pourtant expliqué qu'elle avait essayé, et que cela lui avait coûté cher. Mais Narcissa ne voulait rien entendre.

Son agitation s'était un peu apaisée avec le retour de Drago, fraîchement rentré de sa cinquième année à Poudlard. Comme sa mère, il arborait un air inquiet depuis l'arrestation de son père, et comme à Pâques, il ne cessait de marmonner des imprécations sombres à l'encontre de Potter. Plus tôt dans la journée, il avait même confié à Bellatrix quelques-unes de ses meilleures insultes, dont certaines avaient du mordant : le balafré, le binoclard ébouriffé, tête de balai à chiottes… Narcissa avait aussitôt exprimé son mécontentement, et Drago s'était interrompu, tandis que sa tante affichait un sourire satisfait.

À présent, les deux sœurs étaient silencieuses. Drago était remonté dans sa chambre. Narcissa laissa échapper un soupir angoissé.

— Ça va aller, chuchota Bellatrix.

Narcissa ne répondit pas. Sans un bruit, Lord Voldemort venait d'apparaître dans le salon par Transplanage.

— Narcissa, dit-il poliment, c'est un plaisir de vous revoir.

— Le plaisir est partagé, mon Seigneur, répondit-elle aussitôt.

— Bonjour, Maître, dit Bellatrix en bondissant sur ses pieds pour l'accueillir.

Détournant lentement les yeux vers elle, il répondit d'un ton froid et détaché :

— Va chercher ton neveu, Bellatrix.

— Oui, Maître, dit-elle en baissant la tête, tentant de dissimuler son expression peinée.

Elle se hâta à l'étage, pressant Drago de se préparer. Le garçon, déboussolé, se laissa entraîner à travers le manoir sans trop comprendre. Mais Bellatrix ne voulait pas laisser le Seigneur des Ténèbres seul trop longtemps avec sa sœur.

— Où allons-nous, tante Bellatrix ?

Elle s'arrêta net au milieu de l'escalier de marbre. L'ampleur de ce qui allait se produire lui revint en mémoire : la rencontre de taille qui attendait Drago. Elle se tourna vers lui, et prit ses mains dans les siennes.

— Mon petit Drago, tu vas rencontrer le Seigneur des Ténèbres… enfin, plutôt le revoir. Tu l'as déjà vu, mais tu étais tout petit. À peine deux ans.

Le garçon pâlit aussitôt.

— Il est ici ? Il va sauver mon père ?

— Je ne sais pas. Il veut te parler. Il vaut mieux ne pas le faire attendre. Suis-moi.

— Attends… attends, tante Bellatrix, supplia Drago, la retenant de ses deux mains.

— Quoi, mon petit Drago ?

— Qu'est-ce que je… comment dois-je le…

Il était pétrifié. Ses grands yeux gris fixaient sa tante avec une expression proche de la terreur.

Cela tira un sourire à Bellatrix.

— Appelle-le « mon Seigneur », et sois poli. Réponds à ses questions sans mentir. Le Seigneur des Ténèbres sait toujours quand on lui ment.

— D'accord, répondit Drago d'une voix tremblante.

— N'aie pas peur. C'est un honneur de faire sa connaissance.

— Oui, tante Bellatrix.

— Allons-y.

Lorsqu'ils pénétrèrent dans le salon, Lord Voldemort était assis près de Narcissa, un bras élégamment posé sur le dossier du sofa. Elle affichait le même teint livide que son fils, à l'exception de ses yeux, qui brillaient d'un éclat étrange. Elle sembla soulagée de voir Bellatrix revenir.

Drago s'avança au centre de la pièce, face à sa mère et au Seigneur des Ténèbres, tandis que Bellatrix s'installa dans le fauteuil le plus proche de son Maître.

— Bonjour, Drago, dit sobrement Lord Voldemort, détaillant le jeune homme de la tête aux pieds.

— Bonjour, mon Seigneur, répondit Drago, d'une voix presque assurée. C'est un honneur de faire votre connaissance.

— On s'est déjà vus, dit Voldemort. Mais tu étais tout petit. À peine deux ans.

Drago jeta un regard furtif à Bellatrix, trouvant presque cocasse l'exactitude avec laquelle le Seigneur des Ténèbres avait repris les mots de sa tante prononcés plus tôt.

— J'ai entendu de très belles choses à ton sujet, Drago, de la part de ton professeur, Severus Rogue, notamment. Dis-moi, as-tu de bonnes notes ?

— Oui, mon Seigneur. Je n'ai pas encore reçu le résultat de mes BUSEs, mais je suis sûr d'avoir un Optimal en potions. Le professeur Rogue me l'a assuré.

— L'art exigeant des potions requiert discipline et finesse. Et Severus Rogue n'est pas connu pour sa clémence. C'est un véritable exploit.

— Merci, mon Seigneur.

— Et dans les autres matières ?

Drago semblait maintenant plus sûr de lui, visiblement flatté par le compliment du Seigneur des Ténèbres.

— Je suis certain d'avoir obtenu un Effort Exceptionnel en sortilèges et en métamorphose.

— Très impressionnant, Drago.

Bellatrix sourit fièrement à son neveu. Narcissa, elle aussi, laissa transparaître sa fierté : un peu de couleur était revenu sur ses joues.

— Si je ne m'abuse, la dernière fois que je t'ai vu, c'était le soir d'Halloween 1981, juste avant que je ne rende visite aux Potter… et que je connaisse mon sort funeste.

Drago se raidit légèrement. Il hocha la tête, respectueux.

— Ta mère m'a confié que tu ne portes pas le jeune Potter dans ton cœur, reprit Lord Voldemort.

— Non, mon Seigneur. Je le déteste. Potter est un idiot, toujours persuadé d'être meilleur que tout le monde.

— C'est bien vrai, Drago, je le crains. Et pourtant… il montre parfois une surprenante capacité à s'échapper.

Drago déglutit. Bellatrix, elle, baissa la tête.

— Parle-moi d'Harry Potter, Drago.

— Il est toujours flanqué de deux crétins : Hermione Granger, une Sang-de-Bourbe insupportable, et Ron Weasley, pauvre et pitoyable, comme toute sa famille.

— J'ai entendu dire que tu lui avais rendu la vie difficile à l'école, quand tu le pouvais. Peux-tu m'en dire davantage ?

Drago esquissa un sourire en se remémorant certaines de ses manigances.

— L'année dernière, j'ai créé un fan club anti-Potter, avec des badges « Potter pue » que j'ai distribués dans toute l'école. Ça a bien marché. Et j'ai aussi informé Rita Skeeter pour son article sur Potter, Hagrid et Granger, publié dans la Gazette du Sorcier.

— Je l'ai lu. Il a été republié cette année, me semble-t-il. Il m'a été très utile pour discréditer les dires de Potter sur mon retour. C'était bien joué, Drago.

— Merci, mon Seigneur.

— Tu es plein de ressources. Tout comme ton père. Je vois un avenir radieux pour toi, mo garçon.

— Merci, mon Seigneur, répéta-t-il.

— Tu vois, Drago… Potter et ses misérables amis m'ont mis dans l'embarras. En révélant mon retour, ils m'empêchent de libérer ton père, comme je le souhaiterais. Dumbledore me fait obstacle. Et je suis privé de mes meilleurs éléments. Ton père, tout particulièrement – injustement enfermé par ces chiens du Ministère.

Le sourire de Drago s'était effacé. La colère déformait à présent son visage juvénile.

— Je vais avoir besoin de ton aide. D'un sorcier jeune, intelligent, capable d'agir discrètement… à Poudlard même. Penses-tu pouvoir m'aider, Drago ?

— Bien sûr, mon Seigneur. Tout ce que vous voudrez. Que dois-je faire ?

Lord Voldemort sourit. Bellatrix reconnut ce sourire. C'était celui qu'il lui avait adressé trente-et-un ans plus tôt, alors qu'elle n'avait que quatorze ans et qu'elle le rencontrait pour la première fois. Un sourire sublime, mais terrifiant.

— La mort de Dumbledore, bien sûr.

— Vous voulez que je tue Dumbledore, mon Seigneur ?

— Oui.

Drago inspira profondément.

— On dit qu'il est… puissant.

— Il l'a été, mais il a été très affaibli par notre duel de la semaine passée. Dumbledore est devenu un vieillard sénile, Drago. Tu n'as pas à le craindre. Je t'en crois capable. Je suis certain que tu trouveras le moyen de venir à bout de ce vieux fou… et de venger ton père.

Drago hocha la tête, les yeux légèrement écarquillés, comme s'il peinait à mesurer l'ampleur de la tâche. Mais déjà, une lueur s'allumait dans son regard – une envie de se montrer à la hauteur, de briller.

— Tu auras accès à mes Mangemorts si tu parviens à les faire entrer à Poudlard. Et ta tante Bellatrix pourra te transmettre quelques leçons fort utiles. N'est-ce pas, Bellatrix ?

— Bien sûr, Maître, avec plaisir. Que dois-je lui enseigner ?

— Commence par l'indispensable : les Impardonnables, l'Occlumancie. Comme je l'ai fait pour toi.

— Oui, Maître.

Un bruit de sanglots brisa le silence. Tous trois se tournèrent vers Narcissa.

— Ma chère Narcissa, vous ne vous sentez pas bien ? demanda Voldemort, d'un ton faussement inquiet.

— Mon Seigneur… mon fils est si jeune… il vient tout juste d'avoir seize ans…

— Mère, je ne suis plus un enfant, intervint Drago d'un air embarrassé.

— À seize ans, j'avais déjà accompli de grandes choses, dit Voldemort. Dommage que Lucius ait… égaré mon journal. J'y avais consigné tous ces exploits.

Un silence glacé suivit. Les regards de Narcissa et du Seigneur des Ténèbres s'accrochèrent, durs, pleins d'un non-dit menaçant.

— Mon Seigneur… supplia-t-elle dans un filet de voix, les joues baignées de larmes.

— Ayez confiance en Drago, Narcissa, trancha-t-il. Il m'a tout l'air d'être à la hauteur. Et vous n'imaginez pas à quel point je le tiendrai en haute estime… lorsqu'il tuera Dumbledore.

Il se tourna de nouveau vers Drago, se leva lentement, dominant le garçon de toute sa hauteur, et déclara :

— Tu deviendras mon favori, Drago. Mon plus valeureux Mangemort.

XxXxXxX

Depuis ce qui s'était passé à l'impasse du Tisseur, en compagnie de Rogue et Narcissa, Bellatrix n'avait pas décoléré pendant plus d'un mois. Non seulement Narcissa s'était montrée désobéissante et puérile, mais elle l'obligeait désormais à dissimuler une information cruciale à leur Maître – tout cela, une fois de plus, pour protéger sa famille. Et à cause de ce secret, Bellatrix n'était pas en mesure de révéler à son Maître que Rogue et sa sœur avaient scellé un Serment Inviolable.

Sa haine envers Severus Rogue s'en était trouvée décuplée.

Le Serment l'avait prise complètement de court. Tout, dans cette scène, semblait indiquer que Rogue disait vrai. Qu'il était sincère. Peut-être n'était-il pas un traître. Peut-être que le Seigneur des Ténèbres avait raison. Mais elle refusait cette idée jusqu'aux tripes. Quelque chose clochait. Ça ne pouvait pas être vrai.

Car si c'était vrai… alors Severus Rogue était désormais le Mangemort le plus utile, le plus talentueux, le plus précieux aux yeux de leur Maître. Et cette seule pensée suffisait à la faire pleurer de rage, chaque nuit.

Les Détraqueurs, en pleine saison de reproduction, rôdaient de plus en plus souvent autour du manoir Malefoy et n'arrangeaient rien. Privée des potions de sommeil que son Maître lui préparait – et plus encore de sa présence réconfortante – elle subissait ses cauchemars avec la même violence que si elle était sortie d'Azkaban la veille.

Sa vie, encore une fois, était un champ de ruines.

Son Maître l'ignorait. Rodolphus était retourné à Azkaban. Rogue l'avait remplacée en tant que favorite. Et même Narcissa, maintenant, cessait de la défendre. Elle entendait sans cesse les mots de Lord Voldemort. Pourquoi s'obstiner à les protéger, à les défendre quand ils ne lui rendaient jamais la pareille?

Ce fut en août, quelques jours avant la rentrée de Drago à Poudlard, que Lord Voldemort revint au manoir Malefoy.

Il s'installa au salon, comme lors de sa première visite, mais cette fois, il congédia Narcissa sans ménagement. Et à Bellatrix, il n'accorda même pas un regard.

— Assieds-toi, mon garçon, dit-il, invitant Drago d'un geste à prendre place dans le fauteuil près du sofa où il s'était installé.

Le garçon s'exécuta aussitôt et s'assit au bord du fauteuil, les mains crispées sur ses cuisses.

— Montre-moi ce que ta tante t'a appris, Drago. Montre-moi ces barrières.

Bellatrix les observait depuis un coin de la pièce. Lord Voldemort, les yeux plongés dans ceux de son neveu, sonda ses pensées en silence, pendant de longues minutes. Lorsqu'il se retira enfin, Drago laissa échapper un souffle bruyant, visiblement à bout de nerfs.

— Bien joué, Drago. Tu as été un très bon élève.

Alors que le garçon reprenait ses esprits, le regard baissé vers ses genoux, Lord Voldemort tourna brièvement les yeux vers Bellatrix, toujours postée près de la cheminée. Il y avait, dans ce regard, quelque chose qui ressemblait à de la satisfaction. Mais il ne prononça pas un mot.

— As-tu déjà réfléchi à un plan pour mener à bien ta mission, Drago ?

— Oui, mon Seigneur, répondit Drago, le souffle toujours un peu court. J'ai réfléchi à quelque chose… j'ai eu une idée.

— Merveilleux, Drago. J'ai hâte de découvrir comment tu vas t'en sortir.

Après quelques autres exercices, notamment des tentatives de sortilèges Impardonnables, Lord Voldemort le félicita une dernière fois, puis le laissa partir. Rayonnant et flatté, le jeune garçon quitta la pièce, laissant Lord Voldemort et Bellatrix seuls.

Toujours installé sur le sofa, Voldemort ne prononça pas un mot.

Bellatrix s'approcha prudemment, puis osa s'asseoir à ses côtés. Elle mourait d'envie de glisser les mains vers lui, de l'embrasser… Mais son attitude demeurait fermée, presque agacée. Elle n'osa pas bouger davantage.

— Comment avez-vous trouvé le garçon, mon Seigneur ? demanda-t-elle d'une voix un peu timide.

— Tu as fait du bon travail, répondit-il simplement.

Un silence s'étira entre eux. Bellatrix murmura d'une voix suppliante :

— Je vous en prie… je ne supporte pas que vous m'en vouliez.

— Ah, Bellatrix… j'ai bien peur que ma colère ne dépasse tout ce que j'ai jamais ressenti.

— Non, arrêtez… ça ne peut pas être aussi terrible…

— J'ai agi exactement comme je le déplore chez les faibles d'esprit. Et cela m'a déjà coûté suffisamment. Tu m'as coûté suffisamment, Bellatrix. Quelle rétribution ai-je reçue en retour ? Ta défense passionnée de ta sœur ? De ton mari ? De ton beau-frère ?

— Je n'ai fait que défendre Rodolphus… il vous a toujours été fidèle.

— Et tu as épargné la vie de ta nièce par égard pour ta sœur. De plus, je suspecte que tu n'aurais jamais tué Sirius Black s'il n'avait pas traversé le voile.

Bellatrix baissa les yeux, les sourcils froncés.

— Je suis ravie qu'il soit mort.

—Je commence à discerner ton fonctionnement… même si tu demeures, je l'admets, une énigme. Je suis convaincu que tu crois sincèrement ce que tu dis. Mais lorsqu'il faut agir, tes choix racontent une autre histoire. Et ce qui te guide alors, invariablement, c'est l'attachement que tu voues à ta famille. La loyauté que tu leur portes l'emporte sur celle que tu prétends avoir pour moi.

Bellatrix poussa un soupir las, puis releva la tête, l'air plus dur.

— Vous doutez de moi, comme d'habitude, marmonna-t-elle, le regard noir.

— Il est difficile d'avoir foi en toi… quand les cris d'un enfant inconnu hurlent dans ton esprit chaque fois que nous travaillons sur tes barrières en Occlumancie, Bellatrix.

Ils échangèrent un long regard, chargé de tension.

— Je crois de moins en moins qu'il s'agisse des échos de tes crimes passés… des restes de culpabilité envers l'enfant de Maggins, révéla-t-il. Après tout, Bellatrix Lestrange ne connaît pas le remords, n'est-ce pas ? Elle est sans pitié. Cruelle. Tout le monde le sait.

Marquant une nouvelle pause, il ne détourna pas le regard un instant alors que les yeux de Bellatrix se remplissaient de nouvelles larmes.

— As-tu seulement réfléchi à ce que ces cris pouvaient signifier ?

— Non, non, non…

Une envie absurde la prit : se boucher les oreilles, chasser sa voix, interrompre le flot des mots avant qu'ils ne s'impriment en elle.

— Il y a eu un bébé, dit-il. Vivant, mort… je l'ignore. Mais s'il est remonté à la surface à Azkaban, c'est qu'il s'agit de l'un de tes souvenirs les plus viscéraux, et un des plus douloureux. Il a échappé à un sortilège d'amnésie que je croyais pourtant infaillible… par la présence continue des Détraqueurs.

Bellatrix s'effondra, à genoux devant lui, en pleurs.

— Non… je n'aurais jamais fait cela…

— J'ai refait le calcul, reprit-il calmement. De 1972 à la fin de 1973, Rodolphus était avec Greyback, à la recherche des loups-garous égarés. Sauf si tu t'es offerte à chacun de mes Mangemorts, je dois supposer que cet enfant était le mien.

— Oh, Maître… taisez-vous… ce n'est pas possible… je n'aurais jamais…

— Jamais quoi, Bellatrix ?

— Pourquoi vous l'aurais-je caché ? sanglota-t-elle.

Il la fixait, impassible.

— J'ignore ce qui a pu motiver ton choix, Bella. Mais je dois croire à la possibilité qu'un enfant de moi existe quelque part. Un enfant… que tu as abandonné.

À ces mots, les pleurs de Bellatrix redoublèrent.

— Je n'aurais jamais abandonné votre enfant, Maître…

Ses sanglots résonnaient dans la pièce. Il ne répondit pas. Lord Voldemort demeurait silencieux, grave, les yeux posés sur elle – lourds de reproches, mais plus encore de questions.

— Je n'ai rien fait de mal… souffla-t-elle dans un sanglot étranglé. Je ne vous ai jamais trahi. Jamais.

C'était comme revenir à Azkaban. Elle se sentait à nouveau enfermée dans un cauchemar, incapable de s'éveiller. Elle était persuadée qu'une centaine de Détraqueurs s'étaient massés derrière les fenêtres du manoir Malefoy.

— Bella, sais-tu que j'ai été abandonné à ma naissance ? dit-il d'une voix calme, glacée. Laissé dans un orphelinat moldu après la mort de ma mère.

Les sanglots s'interrompirent net. La révélation claqua dans l'air. Bellatrix releva vers lui des yeux noyés de larmes, suppliants.

— Je suis désolée… je n'aurais jamais… Je vous suis fidèle. Loyale.

— Que ferais-tu si tu tombais enceinte de moi aujourd'hui ?

— C'est impossible. Je prends la potion que vous me préparez… et vous en prenez une aussi. C'est impossible. J'en prenais aussi avant Azkaban.

— Les potions sont faillibles, ce n'est pas la forme de magie la plus puissante.

Il la contempla un instant.

— Les magies anciennes prennent le pas sur beaucoup d'autres formes de magie. Comme je l'ai appris, à mes dépens.

— C'est impossible, répéta Bellatrix, obstinément.

— Dis-moi, Bellatrix. Que ferais-tu si tu tombais enceinte ?

— Je ferai tout ce que vous voudrez, Maître.

— Tu garderais cet enfant ?

— Oui… Si vous… Tout ce que vous voudrez.

— Je croyais que tu ne voulais pas d'enfants. Tu as fait détruire tes ovaires, fut un temps, dans ce but.

— Je ne veux pas d'enfants, Maître.

— Alors tu le tuerais, cet enfant, si tu tombais enceinte ?

— Je ferai ce que vous voudrez, Maître.

Elle avait les yeux levés vers lui, emplis de supplication. Lord Voldemort la fixait sans bouger, impassible. Dehors, le vent soufflait fort, et des ombres dansaient sur les fenêtres.

— Détruisez mon sort d'amnésie. Regardez ce que j'ai fait, dit finalement Bellatrix, la tête écrasée contre ses cuisses. Si je vous ai trahi… tuez-moi.

Il ne répondit pas.

— Maître, je ne peux pas vivre ainsi. Vous trahir, c'est la dernière chose que j'aurais voulu faire…

Les pleurs de Bellatrix redoublèrent. Des souvenirs honnis refirent surface; le Sanctuaire, le garage moldu. Elle entendit sa voix, lointaine, froide et inflexible, appeler quelqu'un.

Une présence glaciale se matérialisa dans la pièce. Un Détraqueur venait d'entrer, sa cape sombre flottant autour de lui malgré l'absence de vent. Bellatrix hurla de plus belle, grimpa sur les genoux de son Maître, l'enlaçant de ses bras.

— Je vous en prie… faites-les partir… supplia-t-elle, la voix étranglée de sanglots.

— Chut.

— Maître… je vous en supplie…

Un second Détraqueur fit son apparition.

Les cris du bébé envahirent son esprit, accaparèrent chaque recoin de sa conscience. Bellatrix s'accrocha désespérément au cou de son Maître, tandis que toutes les horreurs du monde s'abattaient sur elle.

— NON, NON, NON ! Je vous en supplie ! hurla-t-elle, agrippée à lui.

À travers ses hurlements, au milieu de ses pleurs, elle entendit finalement sa voix à lui, limpide, percer ses cauchemars :

— Merci pour vos services. Maintenant, partez… et dispersez-vous. Le manoir Malefoy doit être évité à plus de cent lieues.

— Entendu, Maître, répondit la voix caverneuse du Détraqueur.

Le calme retomba dans la pièce.

La tête enfouie dans son cou, reprenant doucement ses esprits, Bellatrix sentait les mains de son Maître glisser sur elle, doucement, presque machinalement, comme s'il n'en avait pas conscience.

Elle chuchota à son oreille :

— Détruisez mon sort d'amnésie. Tant pis si je deviens un légume comme Bertha Jorkins.

— Non.

Elle se redressa légèrement, plongea ses yeux dans les siens.

— Si nous ignorons la vérité, vous ne me ferez plus jamais confiance. Peu importe ce que je dirai, tout ce que j'ai sacrifié, tout l'amour que j'ai pour vous… vous ne passerez jamais au-dessus. Alors finissons-en. Vous me tuez déjà à petit feu.

Lord Voldemort soupira.

— Non.

— Alors… qu'allez-vous faire ?

Une petite pendule sonna la none, la neuvième heure, et Bellatrix, dans la quiétude revenue de l'après-midi, lui caressa doucement le visage.

— Je ne sais pas, répondit-il d'un ton qu'elle ne lui avait jamais entendu.

Il avait rejeté la tête en arrière, la nuque appuyée contre le dossier du fauteuil.

— Ce n'était pas un sort d'amnésie lancé par Dumbledore, finit-il par dire.

— Vous doutiez encore de cela ?

— J'ai tout envisagé.

— Est-ce que c'est pire ? demanda-t-elle dans un souffle.

— Si l'enfant est vivant… j'ai bien peur que ça le soit, oui.

Elle ne trouva rien à répondre. À la place, elle caressa son visage du bout des doigts, approcha ses lèvres, et l'embrassa. Il se laissa faire.

— Maître, je ne vous ai pas trahi. Je n'ai pas été manipulée.

— Pas manipulée, non, c'était de ton plein gré.

— Je vous aime, murmura-t-elle.

— C'est peut-être ça le problème, répondit-il, d'un ton presque las, tout en glissant les mains sous sa robe, jusqu'à effleurer sa peau nue.

— Vous avez dit… que je ne vous avais pas privilégié au Ministère. Mais Maître… avez-vous oublié mon sacrificium aeternum, au château de Rochebrume ? Sans ce transfert magique, vous auriez souffert encore longtemps. Et pourtant, ce transfert aurait pu me rendre cracmol. Quand j'ai choisi Azkaban plutôt que vous renier, j'ai sacrifié ma liberté pour vous…

— Cela fait partie de l'énigme. Tu te sacrifies aisément pour moi. Mais ce sont les autres que tu refuses de sacrifier. Ton époux. Tes sœurs. Ton enfant…

— Ce n'est pas vrai… souffla-t-elle, se redressant à peine pour lui offrir l'accès, tandis qu'il défaisait sa robe.

Les mains de son Maître libérèrent son sexe, et sans attendre, elle s'empala sur lui, cherchant du réconfort là où il le lui offrait.

— Oh… mon Seigneur… gémit-elle, les yeux clos, la bouche entrouverte.

— Combien de temps encore allons-nous jouer à ce jeu, Bella ? demanda-t-il, d'un ton las et fatigué.

— Tuez-moi… ou pardonnez-moi. Mais je vous en supplie : ne m'ignorez pas. Ne vous éloignez pas.

Elle ferma les yeux, incapable d'affronter la lueur qu'elle savait déjà dans les siens, celle qui disait qu'il était déjà parti. Qu'il ne lui pardonnerait pas. Qu'il ne la tuerait pas non plus.

Ils étaient dans une impasse.


À suivre,

Le prochain chapitre devrait être le dernier, sauf s'il est trop long et que je doive le couper en deux.

J'espère que ce chapitre vous a plu. Comme toujours, j'attends vos réactions avec impatience !

Merci à ElisaT2005 et Lylwenn Shadow d'avoir commenté le chapitre 25.

À bientôt,

SamaraXX