XIII La question capitale de la sympathie
Vendredi 8 novembre Remus
J'ai été libéré de ma surveillance par Minerva, mais je n'arrive pas réellement à me mettre à lire ou à envisager des actions. Et il est encore trop tôt pour aller chercher les jumeaux. Mes pensées restent figées dans cette nouvelle opposition entre les mobiles possibles et les capacités nécessaires pour s'emparer des bijoux. Alors que je joue avec l'idée d'appeler Dora pour quémander son expertise — pour me l'interdire — mon miroir vibre en affichant l'image de mon fils puîné, Cyrus.
"Quelle belle surprise", je commente en prenant l'appel.
"Je ne donne pas si peu de mes nouvelles", il se défend avant toute chose.
"Je n'ai jamais dit cela", j'admets patiemment. Peut-être faudra-t-il qu'il devienne lui-même père pour dépasser cette impression qu'il est en dessous de mes attentes. "C'est juste que je devais t'appeler et que tu viens à moi." Je vois que sa suspicion est entière. "Harry et Brunissande viennent bientôt, après le mariage auquel ils sont invités en Égypte - mais tu es certainement au courant."
"On va les rejoindre", il admet presque gêné. "Comme dit Gin, visiter les pyramides avec des briseurs de sorts, ça ne se refuse pas."
"C'est une belle opportunité", je confirme. "J'imagine que toute la bande sera là."
"Tiziano et Fiametta en tout cas. Des briseurs de sorts à la pelle", il confirme. "C'est cool qu'on ait le temps. J'ai rendu deux articles — dont un avec Harry et Tizzi — et Gin n'a pas de cours", il prend la peine de préciser. Toujours ce besoin de se justifier.
"Profitez-en", je prends la peine de l'encourager. Je suis assez convaincu qu'il ne pourrait pas avoir la réputation universitaire qu'il est en train d'acquérir sans un travail conséquent. Dans tous les cas, sans un travail qui dépasse les capacités de sa trop grande mémoire. Mais j'ai sans doute longtemps mis toute mon influence paternelle à le pousser à travailler. "Je serai content de lire", je prends la peine de rajouter.
"Les statuettes ou la symbolique végétale dans les initiations amazoniennes ?" il fait mine de vérifier.
"Tout", je prends la peine de confirmer. "Même ce que je ne comprends pas totalement". Ça nous fait sourire tous les deux. Peut-être parce qu'il se souvient que Sirius pouvait me dire un truc qui ressemblait à ça quand il me demandait des conseils de lecture. Sauf qu'aujourd'hui le meilleur théoricien, ce n'est pas moi.
"Harry m'a dit que vous ne pouviez pas venir", regrette Cyrus sur un ton qui me paraît sincère. "Enfin, j'aurais pu deviner tout seul, vu ce qu'on lit dans les journaux sur Mãe. Elle avance ?"
"Je n'ai aucune nouvelle très fraîche. Ça a l'air compliqué", je soupire en me sentant assez égoïste de regretter qu'elle ne soit pas disponible pour m'aider à démêler mes questionnements sur les mobiles et les moyens.
"Compliqué parce que cette Justice semble plus efficace que le Ministère ?", il ironise.
"Notamment", je décide de reconnaître.
Je sens bien qu'il hésite à pousser l'avantage, mais il décide de son propre chef de déplacer la conversation.
"Et il paraît que tu mènes ta propre enquête ?", s'enquiert Cyrus, sans que je puisse qualifier le ton sur lequel il dit cela. Peut-être est-ce parce que ce qui se passe à Poudlard l'interpelle qu'il m'appelle.
"On essaie de trouver qui vole des bijoux aux élèves nés Moldus ou de famille mixte", je reconnais. "Je ne sais pas si on peut appeler ce que je fais une enquête. Plutôt vaguement un piège pour lequel j'utilise la Carte du Philosophe, d'ailleurs." Je m'attends à ce qu'il proteste sur ce point, mais il a plutôt l'air songeur.
"Harry m'a dit. J'espère qu'il va marcher ton piège. C'est un truc qui dépasse la blague. Si ce sont des élèves, franchement, ils méritent que tu les choppes."
"Je leur dirai", je m'amuse, et puis je vois combien il est sérieux. "Je suis d'accord avec toi sur le fond. Et tous les autres directeurs sont comme moi. On ne croit pas à des elfes. On n'imagine pas que ce soit un professeur. Ça laisse un ou plusieurs élèves et toutes les motivations pour faire ça - l'appât du gain, la volonté de nuire, le mépris, l'envie... sont assez méprisables."
"Complètement", il abonde sombrement. Ça me fait frissonner à mon insu.
"Sauf que j'avoue que je suis curieux de comment ils arrivent à mener leur vol sans que personne ne remarque rien", je lui avoue.
"Une raison de plus d'en faire un truc personnel", il mesure moins taquin qu'il ne pourrait.
"Ta mère adoptive peut tenir des soirées entières sur le fait que la justice doit être le moins possible personnelle", je lui indique.
"Pourtant, je suis la preuve du contraire", il estime en haussant les épaules. "Parfois les apparences ne sont pas la vérité. Et il faut des raisons personnelles pour les dépasser." J'ouvre la bouche, mais il est plus rapide. "Oublie ma comparaison, elle va nous emmener trop loin. Tu as dit que tu ne croyais ni aux elfes ni aux professeurs, pourtant les deux groupes ont davantage de capacités d'action dans cette école que la plupart des élèves. Clairement, vous avez affaire à quelque chose qui se joue des apparences. Je parie que si ton piège marche, le résultat vous surprendra."
"Faut-il encore qu'il marche."
"Bah, tu sais bien que tant qu'on ne s'est pas fait prendre, on pense qu'on peut se jouer des limites", il se marre. "Pars pas défaitiste. Tu vas le chopper ton voleur. Je te fais confiance."
"Moi ou un autre. Tous les directeurs de maison sont mobilisés et certains élèves mènent leur propre enquête", je lui raconte.
"Je suis certain que j'aurais adoré y mettre mon nez", il avoue. "J'aurais passé mon temps sur la carte et Patmol aurait flairé dans tous les coins !"
"Le pire est que je l'imagine très bien", j'admets.
"Mes notes auraient baissé et, vu ce que tu m'as dit sur la position de Mãe, j'en aurais entendu parler pendant des mois !"
"Tout dépend de si tu avais trouvé."
"J'aurais trouvé."
Je décide de rire de son imagination comme de sa prétention.
"Je dois me féliciter que ton présent t'emmène en Égypte, loin de toutes ces tentations de mener l'enquête à ma place."
"Faudra que je me rafraichisse la mémoire, mais je crois me rappeler que la mythologie égyptienne attache pas mal d'importance à la notion de justice", il commente pensif.
"La pesée de l'âme qui doit rester aussi légère qu'une plume", je me souviens à mon tour.*
Cyrus secoue la tête.
"Il y a une déesse... non, décidément, j'ai oublié. Je te ferai un cours à mon retour, promis."
"On sera contents de vous voir et de vous écouter", je promets. "Tous les quatre."
"Tenez bien la boutique", m'enjoint Cyrus avant de couper l'appel.
Une grande heure plus tard, je suis en chemin pour aller chercher les jumeaux quand je croise dans l'aile des professeurs, mon adjoint, accompagné de sa femme, le docteur Smiley-Rogue. Je m'émeus de voir le petit Siorus dans les bras de son père. De voir l'étreinte précautionneuse de Severus sur ce si petit être qui ouvre des yeux curieux et confiants sur son environnement.
J'ai si longtemps pensé que la paternité et la vie de famille me seraient inaccessibles. Interdits. Je l'ai pensé à peine moins longtemps que Severus. Non, j'exagère. J'ai fait ce chemin une bonne décennie avant lui. Parce que les yeux verts de Harry m'ont interdit de pleurer sur mon sort. Parce que Dora a su forcer ma porte avec la fougue de sa jeunesse et la tentation de son visage en forme de cœur.
"Remus !", m'accueille Susan avec un grand sourire. "Nous nous voyons trop peu souvent !"
"C'est malheureusement très vrai."
Je retiens que, paradoxalement, je la voyais sans doute plus souvent quand elle n'était pas mariée à mon premier adjoint. Elle a été la médecin des garçons - et être la médecin de Cyrus demandait de ma part une confiance absolue. Elle a été celle qui a essayé de relever le défi posé par Nero Malefoy. C'est à son chevet qu'elle s'est rapprochée de Severus. Susan fait partie de ceux qui connaissent tous nos secrets ou presque. Des secrets sombres et lourds, qu'elle porte avec une droiture et une lumière intérieure éblouissante.
"Comment vont les jumeaux ?", elle veut savoir.
"Bien", je promets. "Ils vont regretter de ne pas avoir vu Siorus."
"Oh, nous sommes là ce soir. Severus veut passer le week-end ici pour participer pleinement à la surveillance", m'apprend Susan. "Je suis d'astreinte moi aussi. Alors Poudlard ou ailleurs. C'est l'occasion."
"C'est Dora alors qui va être déçue de ne pas vous voir", je commente.
"Une affaire compliquée, cette Justice", commente Susan, pensivement. "Pas facile de dire où est la vraie Justice."
"Dora te dirait que la Justice Bafouée se venge et qu'elle ajoute au mal fait", je répète loyalement. "Qu'elle n'a rien à voir avec la vraie justice, pour faire court."
"Mais il y a l'injustice de ne pas être défendu", remarque Susan. "Comme si tous les membres de notre communauté ne devaient pas être protégés au même titre. Je professe à mes internes que tout le monde doit être soigné de la même façon. J'imagine que c'est un peu du même ordre."
"Je crois qu'elle serait d'accord avec toi sur le fait que tout le monde doit être traité équitablement", je concède. Je me souviens après tout que son éloignement avec la Division s'était aussi expliquée par une volonté de se distancier d'une justice qui était à plusieurs vitesses.
"J'en suis certaine", estime Susan. Severus n'a pas dit un mot, juste tapoté le dos de Siorus quand celui-ci s'est agacé de notre immobilité. Un geste patient et calme. Un geste de père accompli. "Et je suis certaine qu'elle a besoin de vous, de toi et des jumeaux, pour avoir la force de garder le cap. C'est ce que je dis souvent à mes internes : vous avez de la chance, je suis mariée et j'ai un enfant. Ça ne me rend pas moins exigeante, mais plus patiente avec l'avenir."
"C'est joliment dit, Susan."
"N'hésitez pas, Remus. Soyez là pour elle."
"Je fais de mon mieux", je promets. J'ai entendu combien elle estime que Dora a déjà été là pour moi dans sa vie. Je pense tellement comme elle.
"Et ne t'inquiète pas, Remus", rajoute mon adjoint avec ce ton si rare, moins rare dans l'entourage de Susan, dans lequel il n'y a ni mépris ni suffisance. "Je suis là, je m'occupe de Poudlard. C'est mon tour et mon honneur."
"Ça aussi, c'est bien dit, non ?", estime Susan Smiley si ouvertement fière de son époux que je ne peux que sourire et lui donner raison.
[Dora]
"Il s'agit d'un racket qui se serait développé sur presque dix années", m'explique Pickettham. Il y a des sandwiches et du café entre nous, et mon estomac est content de cette prise en compte de ses besoins biologiques. "Une protection et une extorsion auprès des nombreux ateliers d'artisans du quartier. Ceux qui ont résisté ont connu des dégâts — des incendies, des effondrements, des accidents... Derrière tout ça, deux hommes — des amis d'enfance — qui ont pour façade un pub fréquenté par les artisans justement. Leurs victimes comme paravent. Rien n'avait jamais filtré !"
Je ne dis rien, mais je n'en ai pas besoin.
"Je sais ce que vous pensez, lieutenante. On a l'air de cloches moldues une fois encore dans cette histoire."
"Sauf que vous les avez arrêtés, de vous-même, en flagrant-délit", j'analyse.
"Deux au moins ont dit qu'ils attendaient que la Justice intervienne, qu'ils étaient sûrs que ce serait la prochaine affaire", me livre Pickettham.
Oliver a un geste de la main comme pour être certain que je n'ai pas raté l'information. Alec Pickettham se rend compte de notre échange silencieux et en tire ses propres conclusions.
"Vous voulez leur parler, Lieutenante ?"
Il y a du fatalisme dans sa voix. Pour lui, je peux débarquer et faire la pluie et le beau temps dans son arrestation. Si ça ne suffisait pas, j'ai encore bien en tête le briefing stratégique de Kingsley. Ne pas trop laisser la place à la Brigade. Une question de justice qu'on peut trouver naïve. Une question politique qu'on peut trouver détestable. À moins d'ignorer les deux et de choisir de ne se concentrer que sur l'efficacité.
"On a besoin que ces personnes parlent, Alec. Qu'elles parlent parce qu'elles se sentent en confiance, redevables... pas impressionnées par mon athamé", je formule donc.
Pickettham médite mes paroles et souffle : "Horacio Belcher est cousin par alliance avec la couturière indienne... Quand elle est venue porter plainte, elle n'a voulu parler qu'à lui."
"Et elle avait l'air d'en savoir long", estime Oliver.
"Belcher", j'approuve avec un demi-sourire. C'est un policier très expérimenté, pas très gradé, fonctionnant à l'ancienne, mais avec qui j'ai de bonnes relations de travail remontant à mon aspiranat. "Parlons à Belcher, alors."
Oliver et moi suivons Alec dans les bureaux de la Brigade. On ne passe pas inaperçus. Curiosité. Méfiance. Voire soulagement quand nous nous éloignons. Sans surprise, Horacio Belcher se tend un peu en voyant son chef, Oliver et moi se diriger vers lui.
"La lieutenante Tonks-Lupin voudrait te parler", annonce Pickettham en désignant une salle de réunion au fond de l'espace commun. Belcher opine sobrement et nous précède. Alec ferme la porte et je m'assois en faisant signer aux autres de m'imiter. Belcher s'exécute en ne me quittant jamais des yeux.
"On se connaît depuis longtemps, Belcher", je me lance donc quand tout le monde est installé. Il acquiesce prudemment. "J'espère que tu sais que je suis plutôt une amie de la Brigade", je rajoute, en espérant qu'il se souvienne autant des fois où je l'ai félicité que de celles où je l'ai engueulé parce qu'il tirait au flanc.
"Plutôt, Lieutenante Tonks-Lupin", il admet avec un éclat d'amusement totalement maîtrisé dans les yeux. Je m'accroche à cette réaction, positive de mon point de vue.
"On m'a dit que tu avais mis en confiance une des témoins à charge dans cette histoire de racket et qu'elle avait dit qu'elle avait attendu que la Justice Bafouée s'en empare." De nouveau, je lis dans ses yeux qu'il pense savoir où je vais. Du coup, je décide de lui laisser cette place. Il met du temps à la prendre.
"Vous pensez qu'elle sait qui se cache derrière cette Justice, Lieutenante Tonks-Lupin ?", il se risque.
"Je suis curieuse de le vérifier", je formule.
"Je ne comprends pas exactement ce que vous attendez de moi", il affirme et pour la première fois, son regard interroge aussi Pickettham.
"Que tu utilises ton aura auprès d'elle pour lui faire raconter ce qu'elle sait, ce qu'elle croit... on fera le tri plus tard", je réponds avec entrain. Alec appuie d'un signe martial de la tête.
"Moi ?"
"Toi, un homme qu'elle connaît, un membre de l'équipe qui a répondu à ses attentes... oui, je pense qu'il faut au moins ça pour qu'elle s'ouvre à nous."
"C'est un boulot d'Auror, ça, lieutenante Tonks-Lupin."
"Pas obligatoirement, Agent Belcher. Mais si tu préfères, l'Auror Forrest ici présent peut t'accompagner." Horacio Belcher grimace en réponse.
"Je ne crois pas que ce soit ce qu'espérait entendre Belcher", commente Oliver.
"Tu voudrais que ce soit moi qui vienne ?", je vérifie. "Tu ne crois pas que ça dirait que la Brigade est sous tutelle dans cette histoire et que ta pauvre cousine aurait un peu peur de mon pedigree, Belcher ?"
Il secoue la tête avec force. "Je ne crois pas, lieutenante Tonks-Lupin. Au contraire. Ça lui dirait que ce qu'elle sait est important, que les gens tout en haut du Ministère s'intéressent à ses histoires. Elle sait bien que vous êtes en responsabilité de cette enquête. Elle sera flattée", il prédit.
Comme l'idée me saisit, je regarde Pickettham qui hausse les épaules : "Honnêtement, lieutenante Tonks-Lupin, je pense que Belcher a plutôt raison. Vous êtes sympathique à pas mal de monde, dans différents milieux. Et pour les gens de la rue, vous êtes celle que Scrimgeour et Shacklebolt ont saisie d'une enquête un peu perdue d'avance. Un fusible désigné. Ça leur donne plutôt envie de vous aider."
"On va continuer d'écouter ce qui se passe ici, Dora", propose Oliver avec une certaine forme de proactivité.
"Oui, allons voir cette femme", je décide en espérant que je ne me laisse pas trop impliquer dans l'action au risque de perdre la hauteur de vue censée aller avec mon poste.
"Fallon Belcher est la femme de mon oncle", m'explique Horacio alors que nous nous enfonçons dans le quartier. Des gens nous saluent, d'autres nous observent, mais je sens plus de curiosité positive que d'animosité. "Elle a un atelier de broderie. De bonne réputation." J'opine. "Ils n'ont jamais eu d'enfants et leur porte nous a toujours été ouverte."
Mais elle ne t'a pas dit qu'elle se faisait racketter, je me retiens de commenter. J'ai l'impression que ce serait jeter du sel sur la plaie.
"Et elle est venue porter plainte", je formule plutôt.
"Oui, quand elle a su qu'on les avait arrêtés, elle est venue dire qu'elle... avait subi les mêmes menaces depuis quelques années", il admet en grimaçant. "Elle a spécifiquement demandé à me le raconter et s'est excusée de s'être tue autant de temps... Elle pensait que même si elle me le disait, il ne se passerait rien de concret... c'est fou, non, lieutenante Tonks-Lupin ?"
"Je dirais plutôt révélateur."
"Oui", il s'empresse d'acquiescer. "C'est pour ça que je pense important que vous soyez là."
"Je comprends", je promets.
"C'est ici", il annonce alors que nous arrivons devant un atelier vitré ou une enseigne simple, sans magie, annonce : "Fallon Belcher, broderie fine et de qualité depuis 1958". Il pousse la porte sans frapper, je le suis. Une sonnette tout à fait mécanique signale notre entrée. Une assez jeune femme se lève et reste interdite par nos uniformes. Une femme plus âgée qui lui ressemble assez pour être sa mère sort d'une arrière-boutique avec vivacité et se fige au milieu des tables de travail.
"Fallon est là, Cynthia ?", s'enquiert Horacio Belcher.
"Elle se repose... Après toutes ces histoires !... Je vais la chercher", réagit ladite Cynthia avant de disparaître. La jeune femme — une grande adolescente vue de près, qui pourrait sans doute être encore à Poudlard, si elle y avait été inscrite, n'ose pas se remettre au travail.
"C'est très joli", je décide de m'intéresser à son travail : un rosier dont les fleurs passent de bourgeons à fleurs épanouies avant de perdre leurs pétales et de réapparaitre.
"Je fais de mon mieux. Ça commence à aller", elle murmure timidement. "Madame", elle rajoute.
"Madame est la lieutenante Tonks-Lupin, Tezana", la reprend Belcher. "Le bras-droit du Commandant Shacklebolt."
"Ce qui ne m'empêche pas d'apprécier les broderies fines", je rajoute en me retenant de lever les yeux au ciel.
"Horacio, je t'ai tout dit ce matin", annonce dans notre dos une voix fatiguée.
"La Lieutenante Tonks-Lupin a eu envie de te rencontrer", répond le policer en se tournant vers sa tante. "Tu sais qui elle est ?"
"Cynthia m'a dit qu'elle pensait qu'elle était avec toi", reconnaît Fallon Belcher en me regardant avec une franche curiosité. "Vous avez l'air aussi jeune et jolie que sur les photos, Madame Lieutenante Tonks-Lupin. Je ne m'attendais pas à voir quelqu'un comme vous pousser un jour la porte de ma boutique. Vous ne venez pas m'arrêter au moins ?"
"Comme je disais à cette jeune fille, je suis capable d'apprécier de jolies broderies", je tente. "Je ne connaissais pas votre boutique, et je ne fais pas si souvent broder des choses, mais si j'en avais besoin, je serais contente de savoir où trouver des artisans."
"Le travail de Tezana n'est pas... On peut faire des choses plus complexes, nous autres", se risque Cynthia.
"La lieutenante n'est pas là pour acheter des broderies", grogne Horacio.
"Non, sans doute pas", imagine Fallon.
"Je ne suis pas venue pour arrêter quiconque", je me dépêche de préciser. "Mais je suis venue parce que votre témoignage, ce matin, m'a intéressée."
"Vous avez lu mon témoignage ?" L'idée semble folle à Fallon visiblement.
"Pas réellement", je décide de reconnaître, "mais un de mes adjoints a assisté à votre déposition et il m'en a parlé." Cette fois, Fallon attend prudemment la suite. "Je pense que vous savez sur quoi je travaille en ce moment."
"La Justice", souffle Tezana avant sa patronne.
"Je mène une équipe spéciale qui cherche à identifier qui se cache derrière cette Justice", je confirme. "Parce que même si ses accusations semblent valides, ce n'est pas comme cela que ça devrait se passer. La solution ne peut pas être d'enlever des gens et de les livrer à la vindicte populaire. La solution ne peut pas être que vous attendiez plusieurs années avant de porter plainte si vous êtes rackettée. Ce n'est pas la vision que je me fais de mon travail et du bon fonctionnement de la justice, Madame Belcher."
"Bah, vous dites ça, mais ça retombera quand vous l'aurez trouvée", estime Cynthia. "Je lui ai dit que porter plainte ne lui rendrait pas son or."
"Je ne connais pas le dossier en détails, mais ce que cette bande a accumulé sera certainement utilisé pour dédommager les plaignants. Et plus il y aura de plaintes et plus la sanction sera lourde."
Je laisse ces idées faire leur chemin.
"Dans votre déposition ce matin, vous avez dit que vous espériez que la bande de racketteurs soit sur la liste de la Justice bafouée", je me lance quand j'ai l'impression que les trois femmes en ont fini sur leurs objections de principes. "J'aimerais savoir pourquoi."
Fallon Belcher a un petit rire méprisant.
"Vous aviez l'air assez franche et honnête jusque-là, Madame Lieutenante Tonks-Lupin, mais... ce que vous voulez savoir, c'est si je sais qui ils sont."
"C'était ma question suivante", je reconnais en lui souriant et en faisant signe à Horacio de ronger son frein. J'ai bien sûr noté le pluriel utilisé, aveu indirect qu'elle a elle-même une idée assez claire de leur identité. C'est trop tôt pour le faire remarquer.
"Quel bien ça me fera de vous répondre, Madame Lieutenante ? Beaucoup pensent que la Justice, elle fait le travail que vous ne pensez pas utile de faire."
"Je sais", je lui assure calmement. "Je vais répéter, et je comprendrai que vous en doutiez, que ma vision du travail à faire n'est pas de laisser un quartier comme le vôtre se faire justice tout seul."
"Tante Fallon, la lieutenante a plaidé pour que la police en soit, pour qu'on fasse des rondes, quelque part, si on a choppé la bande hier soir, c'est grâce à elle. Elle a convaincu tous les grands chefs qu'il fallait du terrain, de la confiance..."
"Mais est-ce que ça durera, Madame Lieutenante ?"
"Oui, c'est l'occasion d'en faire un truc qui dure", je renchéris. "C'est l'occasion de poser au plein jour, les besoins et les réponses adaptées."
"Et ces petits jeunes...", elle lâche, consciente de le faire, je le vois bien. "Vous ferez quoi d'eux ?"
"Tout dépend d'eux. S'ils reconnaissent les faits, les expliquent et collaborent... je pense que leur capital sympathie est important."
"Vous pensez ça, mais les grands chefs dont parle Horacio, ils pensent quoi, eux ?"
"Ils pensent qu'il faut qu'on reprenne la main, les policiers et les Aurors. Mais ils ne veulent pas fabriquer des martyrs."
"Ils ne veulent pas de vagues", estime Fallon. "Mais la justice, parfois, c'est faire des vagues, Madame Lieutenante Lupin !"
"C'est très juste", je lui accorde avec patience. "Dénoncer les crimes est normal et important. Mais ça ne suffit pas. Il faut des jugements, il faut des peines justes, il faut...", je commence et je sens immédiatement que je fais fausse route. "Fallon, ces petits jeunes, ils ne vont pas passer leur vie à redresser des torts, tous seuls dans leur coin. Est-ce que ce ne serait pas leur rendre service que de reprendre la main ?"
Fallon Belcher garde assez longtemps le silence. Elle évite de regarder ses employées qui se sont statufiées de leur côté. Une femme forte, j'apprécie.
"Reprendre la main ? Que feraient-ils de mieux une fois jugés et punis, eux qui ont simplement cherché à rendre notre quartier un peu moins... inique - c'est le mot, non, Madame Lieutenante ?"
"À ce stade... vous avez compris que j'ai des soupçons. Si nous les démasquons, je n'aurai pas de choix..."
Je sens Belcher s'agiter, mais je ne le regarde pas.
"Vous voulez qu'ils se rendent ?"
"Ce serait l'idéal. Après, il est bien possible que ça soit déjà trop tard parce que nous ne sommes plus très loin d'eux. Comme je disais précédemment, il faudrait que quelqu'un les convainque que leur intérêt est de collaborer."
"N'êtes-vous pas mieux placés que moi pour le faire ?"
Je secoue la tête.
"Dans un monde idéal, oui, Madame Belcher. Mais vous savez comme moi que leur confiance est écornée. Je peux m'engager à m'assurer qu'ils soient bien défendus. Je ferai entendre à mes chefs que nous ne gagnerons rien à ce qu'ils soient broyés par le même système qui n'a pas su les défendre. Là sont mes pouvoirs. Pas à les convaincre de quoi que ce soit."
oooo
J'espère que vous aurez accès en moins de quinze jours à ce chapitre. Sur ma page facebook, je donne le lien direct.
Je vais de ce pas répondre à toutes vos cartes postales. Merci d'être là.
