[samedi 9 novembre 2002, Remus]
Les petits sont sur mon lit à l'aube. Une fois qu'ils ont constaté l'absence de leur mère, ils veulent des câlins. Ils veulent des céréales et des œufs. Ils veulent savoir quand on part. S'ils verront Paul et Diane. Si on ira à la Fondation. Bref, ils ne sont pas hostiles à mon plan.
Avant de partir, je n'arrive pas à m'empêcher de passer voir Severus et Susan.
"M. le directeur, cette école va supporter que tu prennes un week-end", soupire le premier. "Nous aussi."
"Il ne faut pas t'inquiéter, Remus. J'ai des mémoires d'étudiants à lire, un parc pour aller me promener, des elfes pour répondre à mes besoins matériels, un mari et un fils", liste plus concrètement la seconde. "Poppy voulait aussi que je passe prendre le thé."
"S'il se passe quoi que ce soit", je répète inutilement.
"Tu seras prévenu."
Comme Linky a fini les bagages pendant cet intermède, je n'ai plus d'excuse pour repousser notre départ. Nous prenons le carrosse pour Pré-au-lard, puis une cheminée pour Londres, puis un taxi pour notre appartement afin de poser nos bagages. L'ordre parfait de l'appartement dit bien que Dora n'y a même pas dormi. C'est assez triste de le constater.
Nous sonnons chez les Thomson qui semblent absents ou sortis pour le plus grand chagrin des jumeaux à qui je rappelle que nous sommes attendus à la Fondation. Alors qu'un second taxi nous rapproche de Square Grimmaurt et que les petits commentent la circulation par les fenêtres, je me demande ce que Dora peut être en train de faire. Interroger cette fratrie de sorciers qui a voulu, certes, venger la perte de leur fortune, mais aussi porter un combat de justice qui les dépasse et les honore, à mon humble avis ? Négocier avec le Ministre ? Je ne sais ni ce que je dois espérer ni ce que je dois craindre.
Quand il nous ouvre la porte, Michael se réjouit de notre présence de manière touchante. Lui, qui a eu tant de mal à ne pas envier Harry et Cyrus, a développé une affection simple et sincère pour les jumeaux, sans doute parce qu'ils les voient côtoyer sans peur les enfants garous qui viennent à la Fondation. D'ailleurs, il leur fait immédiatement la liste des présents et eux ne retiennent que ceux qui ont leur âge : Rosabel, Virgil et le benjamin, Silas. Je donne mon accord pour qu'ils aillent immédiatement les rejoindre et ils s'éloignent tous les trois, mes enfants tenant chacun une main de Michael, en l'abreuvant de nouvelles que je ne peux qu'imaginer. Je me dis que rien que cette image méritait que je vienne à Londres.
Je rejoins mon bureau, certain d'y trouver des courriers bien classés à signer ou auxquels répondre. Je m'y attelle avec patience et sérieux jusqu'à ce qu'on frappe à ma porte. Sans réellement attendre ma réponse, Merwyna entre. Elle est suivie à une distance respectueuse par le couple Trey, les parents de cette fratrie mordue lors de leurs seules vacances en dehors de l'Angleterre. L'aîné Gabriel a une magie assez erratique même si ça tend à s'améliorer. Il fait des petits boulots d'entretien et de décoration dans le réseau de la Fondation. L'année dernière, son frère Edwin a échoué au test ajoutant sans doute encore à la tragédie familiale. Pourtant, je pensais qu'il pouvait réussir et devenir avec Haydée Loneman et Baldric Tanner un des premiers élèves garous officiels de l'histoire de Poudlard, Il reste Virgil de l'âge des jumeaux. Trois frères dont l'entrée dans le monde magique reste compliquée et douloureuse - un peu comme celle des frères Groves, je mesure alors qu'ils pénètrent dans mon bureau.
"Michael m'a dit que tu étais là", explique mon éducatrice en chef. "M. et Mme Trey... aimeraient te parler, Remus."
"Avec plaisir", je promets en me levant et en me dirigeant vers les parents de Virgile, la main tendue.
"Nous ne voulons pas vous déranger, professeur", commente la mère.
"Je suis ici pour être dérangé. On peut dire qu'être directeur d'une institution comme cette fondation va avec le fait d'être dérangé. S'il n'y avait aucun intérêt ou possibilité de le faire, je me dirais que je ne suis pas à ma place", je leur assure en les guidant vers la partie salon de mon bureau. "Asseyez-vous, je vous en prie. Comment vont les garçons ?"
"Ils sont toujours heureux de venir ici", répond sa mère avec un regard en biais pour son mari.
"C'est sans doute l'endroit où ils sont le mieux", il acquiesce.
"C'est notre honneur", je décide de commenter.
Il y a un bref silence que je ne fais rien pour briser, mais la mère, comme souvent, prend l'initiative.
"Nous venons de discuter avec Merwyna... Elle a reparlé du test… pour Virgil..."
"Il pourrait entrer la même année que les jumeaux", je souligne. Un peu moins de trois années, je mesure silencieusement, affolé malgré moi de me dire que mes "petits" ne sont plus si loin de ce grand passage ritualisé.
"Eux n'auront pas à passer le test", souligne le père sombrement, sans que je sache s'il s'en félicite ou s'en offusque.
"Non, malgré leur généalogie", je souligne parce que le message est que tous leurs petits-enfants, s'ils ont des aptitudes magiques, seront exemptés.
Je vois bien qu'ils entendent, mais qu'ils restent sur leur position préalable — que je ne connais pas vraiment, bien que je la devine. Je pourrais de nouveau attendre, mais ce serait leur faire violence. Faire attendre est une tactique que j'emploie avec des élèves récalcitrants, des professeurs qui essaient de me prendre pour un imbécile ou des officiels du Ministère qui me prennent pour un crétin. Pas avec les parents de jeunes garous qui s'inquiètent pour l'avenir.
"Vous ne souhaitez pas que Virgil se prépare pour le test", je postule donc.
"Merwyna - et ce n'est pas un reproche - lui a redit qu'il fallait qu'il n'oublie pas que le test était dans trois ans et qu'il fallait qu'il soit prêt", commence la mère.
"Est-ce qu'il peut même être prêt ?", ponctue le père en soutien.
"Baldric et Haydée ont réussi", rappelle Merwyna.
"Le père de Baldric est au Ministère", souligne le père, sans que de nouveau je sache bien quel est le fond de son message.
"Mais les Loneman n'ont aucune connexion au Ministère", je réponds choisissant une interprétation probable à laquelle j'ai un début de réponse. "Le test est difficile, injuste, ce que vous voulez, mais son évaluation est équitable, sans passe-droit. Je participe au jury. La grille est transparente."
"Pourquoi Edwin...", n'arrive pas à se retenir de demander la mère.
"Parce que la magie d'Edwin est trop fluctuante, surtout en situation de stress", je rappelle. J'ai été là toutes les fois où Susan lui a déjà expliqué. "Dans une moindre mesure que celle de Gabriel, mais c'est un trait commun. Le corps médical pense que c'est une forme d'immaturité temporaire, mais le jury dans sa majorité n'a pas voulu en tenir compte. Je peux vous répéter que des tas d'autres enfants entrent à Poudlard avec une magie en partie immature. C'est l'injustice des critères retenus, je peux en convenir. Nous savons tous dans cette pièce que, de fait, la magie de Gabriel tend à se stabiliser et on peut espérer que celle d'Edwin suivra la même tendance."
"Mais Virgil...", insiste la mère.
"Notre évaluation est que la magie de Virgil est plus stable, mais si ça peut vous rassurer, nous pouvons organiser une évaluation de son aura pour le faire confirmer."
"Et toutes les pratiques avancées ne pourront que la stabiliser", rajoute Merwyna. "La pratique plus longue d'Edwin a joué".
"Est-ce que vous êtes d'accord pour cet examen médical ?" je reprends en regardant les parents Trey.
"Est-ce que... si les médicomages pensent que le problème sera le même, vous accepterez de... le préparer au fait que passer le test est sans doute une mauvaise idée ?", formule la mère avec courage et obstination.
"Je m'engage à évaluer avec vous ce qui sera le mieux pour Virgil", je précise à mon tour.
"Merci, Professeur", cède la mère après un regard à son mari qui n'a rien dit.
oo
Sur le chemin de retour vers l'appartement, nous faisons des courses d'épicerie. Comme à chaque fois, et comme leurs grands frères avant eux, les jumeaux prennent le petit supermarché comme une sorte de parc à thème plus que comme une corvée domestique. Plus exotique que fastidieux, quels que soient la foule, le temps passé, le bruit ou l'étrangeté des actes à réaliser.
Sans doute parce que nous n'avons aucune nouvelle de Dora, je me laisse entraîner vers le département des jouets et convaincre d'acheter des boîtes de Playmobil qu'ils n'ont pas encore en leur possession. Nous emmenons donc avec nous, outre des céréales, des yaourts, du fromage à tartiner et les ingrédients d'une soupe, un viking et son monstre marin - "qui ne ressemble vraiment pas au poulpe, Papa, mais qui est cool quand même" - et des cambrioleurs avec leur butin et un coffre-fort - "parce que ça, on n'a vraiment pas".
J'obtiens qu'ils n'ouvrent pas les boîtes avant qu'on ait coupé les légumes et mis la soupe à cuire. En voulant ensuite ranger les aliments à conserver dans notre réfrigérateur moldu, je me rends compte qu'il n'est pas aussi froid que d'habitude. Voire aussi chaud que l'air de la pièce. Je me sens étrangement démuni et agacé de l'être. Quand j'étais jeune, quand je me suis réfugié dans le monde moldu à la mort de mes amis, je n'avais pas d'argent. Les problèmes matériels étaient constants. La faim fréquente. Le confort, un luxe. Je crois avoir toujours eu des réfrigérateurs dans les meublés que j'ai occupés. Aucun n'a jamais été aussi chaud que la pièce dans laquelle ils se trouvaient.
"Il faut faire quoi, Papa ?", questionne Kane.
"Je n'en ai aucune idée", je reconnais avec dépit.
Comme s'il avait entendu mon invocation, Drew Thomson et ses enfants sonnent à ce moment-là à notre porte.
"Paul et Diana pensaient que vous étiez là. Ils avaient raison", est son introduction pendant que nos progénitures se réjouissent de se retrouver.
"Nous sommes là pour le week-end", je confirme. "On est passés ce matin, mais vous n'étiez pas là."
"Nous étions à la fête de l'école", explique Drew.
"On a gagné des poissons rouges", précise Paul pour les jumeaux.
Nous établissons ensuite que sa femme Olivia est en déplacement parce qu'elle aménage des bureaux à Berlin pour des clients réguliers et que ma propre épouse est, elle aussi, prise par son travail — consultante de sécurité est le terme utilisé, pendant ce week-end. Nous concluons logiquement que nous devons faire des choses ensemble. Je lui avoue juste après que je crois avoir un problème avec mon frigidaire.
Drew évalue que c'est un problème de dégivrage et en tient pour preuve l'épaisseur de la glace qui recouvre les parois de la partie congélateur. Il nous conseille donc de l'arrêter et de placer des bassines pour recueillir l'eau de la glace qui va fondre. Comme il s'avère que nous n'avons pas tant de bassines, on prend le bac à légumes comme récipient principal.
"Ça prendra toute la nuit. Il faudra vérifier, ça pourrait déborder", précise Drew. "Si le problème persiste, il sera toujours temps d'appeler un réparateur."
De fil en aiguille, nous emportons notre soupe et les nouveaux Playmobil chez nos voisins pour un repas partagé. Sur le tapis de leur salon, les quatre enfants inventent une histoire dans laquelle le monstre marin défend le coffre-fort contre les efforts conjugués des cambrioleurs et du viking. D'autres personnages apparaissent venant des stocks des Thomson et de notre appartement — les enfants circulant plusieurs fois entre les deux alors que Drew Thomson m'explique leurs prochains projets d'achat d'une maison dans le sud de la France et que je peux briller en leur parlant du domaine viticole de la famille de ma belle-fille près de Carcassonne.
Quand on se décide à mettre nos enfants au lit, il est finalement assez tard. Les jumeaux se laissent notoirement faire une fois qu'ils sont assurés de revoir leurs copains demain. Une fois seul dans ma chambre, je vois que Severus et Dora m'ont appelé sur mon miroir. Je prends d'abord le message de mon adjoint qui est un rapport expliquant qu'il ne se passe rien de nouveau et que je ne dois pas m'inquiéter. Il me promet un autre rapport demain matin et je décide de ne pas le déranger davantage en le rappelant.
Dora m'a appelé plusieurs fois, mais elle n'a enregistré qu'un seul message. Il dit qu'elle arrive et qu'elle espère que je ne dormirai pas parce qu'elle a plein de choses à me raconter. Je rappelle. Elle ne répond pas. Je lui laisse comme message que je l'attends.
[samedi 9 novembre 2002, Dora]
Sans surprise, Kingsley est là à l'aube et il veut tout savoir. J'imagine que, toute la nuit, il s'est empêché de venir mener lui-même les interrogatoires, commentant certainement seul dans son appartement mes compte-rendus réguliers. J'imagine parce que si j'avais été sa place, c'est ce qui se serait passé. Sauf que, peut-être, j'aurais pris Remus à partie. Or, je sais que le compagnon secret de Kingsley n'a pas la patience de mon époux pour ce genre d'épanchements. Donc soit mon ancien mentor était seul et éventuellement tenté par le soliloque, soit il était accompagné et il n'a rien dit.
Peut-être que c'est parce qu'il était accompagné qu'il n'est pas venu. À moins que ce soit par révérence pour moi. Pour affirmer mon autorité et sa confiance. Mais il est là maintenant, attentif, formidable, intimidant. Même pour moi.
"Ils nous ont suivis sans réelle protestation", je prends la peine de rappeler dans mon introduction factuelle. "Oliver a ramené l'aîné, Nathan, sans problème. Mon équipe a exfiltré le second, Liam, de son université de droit moldue sans qu'on se fasse remarquer. Dawn a convaincu le jeune Matty de la suivre. Nous avons maintenu les trois séparés."
"Ils ne se sont pas inquiétés les uns des autres ?"
"Pas dans un premier temps. Le plus jeune est celui qui l'a fait le premier, mais peut-être veux-tu un résumé des différents interrogatoires ?" Kingsley opine et je fais un geste de la main pour Oliver Forrest qui se redresse pour enchaîner sans trop de retard.
"Comme l'a dit Dora, Nathan Groves nous a suivis sans problème. Quand Runeson et moi nous sommes présentés à son atelier, il a blagué pour ses coéquipiers que la Justice n'avait pas trop de souci à se faire si c'est lui qu'on interrogeait. Ils ont tous ri de bon cœur", raconte Oliver, assez détendu. "Il s'est penché sur les photos — n'a reconnu personne. A essayé de nous sonder sur si on était sérieux sur les gens qu'on lui montrait. Il s'est tendu pour la première fois quand on lui a parlé d'Amina Haz, une des victimes de Hamnet, avec qui il aurait eu une relation. Il n'a pas confirmé, mais il a été sur ses gardes à partir de là. Quand on a insisté, il a demandé si on l'accuserait au fond d'être la Justice bafouée, je cite. Je lui ai demandé s'il n'aurait pas des motifs d'être fier si c'était le cas et il n'a plus rien dit, à part qu'il devait rentrer parce que son petit frère n'allait pas tarder à revenir. Je lui ai dit que nous nous occupions de Matty et, là, il a pété les plombs suffisamment pour que ce soit assez simple et sûr de l'arrêter pour outrage, insultes et menaces, armé d'une baguette", précise Oliver. "Il a passé la nuit en cellule sans dormir et rien dire, d'après les policiers."
"Et le second ?", relance Kingsley qui n'a pris que quelques notes durant cet exposé.
"Lui aussi a rapidement accepté de nous suivre quand nous l'avons coincé dans les toilettes de l'université", je réponds en faisant un signe de tête à Dikkie que je veux charger de ce rapport. "Ici, je me suis mise en retrait. Dikkie a mené l'interrogatoire avec Ron."
"Quelque part, Commandant, on a la même séquence. À son arrivée, Liam Groves s'est montré proactif pour regarder les photos, ne reconnaître personne, écouter nos questions et répéter qu'il n'avait malheureusement pas les réponses. C'est aussi au moment où on a parlé des victimes de Hamnet qu'il s'est objectivement tendu. Il a reconnu que son frère aîné avait fréquenté une des filles. "Un petit quartier. Une jolie fille", elle rajoute. Ron opine comme s'il y avait besoin de confirmer.
"C'est tout ce qu'il a reconnu ?", s'enquiert Kingsley.
"Effectivement, Commandant. À toutes nos autres questions, il a répondu par ses propres interrogations sur la procédure : est-ce qu'on avait le droit de l'interroger aussi longuement sans un conseil juridique, par exemple", soupire Dikkie. Elle croise mon regard et se ressaisit davantage pour raconter la suite : "On a joué assez longtemps au chat et à la souris, mais notre lieutenante nous ayant donné le feu vert, on a fini par lui révéler que nous avions plusieurs dénonciations le concernant comme faisant partie d'une bande appelée La justice bafouée. Il n'a pas protesté, mais s'est tenu silencieux depuis. Lui aussi a passé la nuit en cellule. Il n'aurait que peu dormi d'après les policiers."
"On va finir avec le petit frère", j'embraye quand je vois que Kingsley n'a pas de questions directes à ce stade pour Dikkie. "Dawn", j'invite sobrement.
Je sais que ce qu'elle va raconter ne va pas obligatoirement plaire à Kingsley. On a eu largement le temps dans la soirée de le mesurer toutes les deux. Mais ne pas la laisser faire ce rapport, c'est la désavouer. Parce qu'elle a, de fait, géré une situation complexe et que je ne pense pas qu'elle doive en rougir au final. C'est ce que j'ai répété et j'espère bien qu'elle va s'en souvenir.
"Matty Groves quand nous sommes arrivés à l'atelier où il est apprenti, Finnigan et moi, a été plutôt excité de nous voir", se lance Dawn sur le ton qu'elle emploierait au tribunal. Je me demande si Kingsley la connaît assez pour se poser immédiatement des questions sur ses intentions. "Il a eu plusieurs commentaires sur les Aurors : le métier le plus cool du monde ; si on n'était pas là, jamais les policiers ne se seraient penchés sur ce qui se passe dans le quartier...", elle rajoute. Il y a des sourires autour de la table, même Kingsley. Finnigan, qui fait de son mieux pour cacher sa nervosité, a brusquement l'air de mesurer l'intérêt du détour qu'elle prend pour raconter les faits. Autant que ça serve à l'édification des petits jeunes, je me dis. Surtout pourvu que ça passe.
"Bref, ça aurait pu sembler très simple, mais nous nous sommes heurtés à la méfiance du contremaître qui ne voulait pas le laisser partir avec nous sans l'accord de ses frères aînés", reprend Dawn, toujours dans une formulation pesée pour un jury. "Nous... J'ai fini par dire que les frères étaient déjà au Ministère, que l'idée était justement qu'ils soient là tous les trois pour identifier des personnes pouvant témoigner des conditions dans lesquelles leur mère avait été spoliée de ses biens", elle formule courageusement, sans regarder frontalement Kingsley, mais sans éviter son regard non plus.
Est-ce que la décision de Dawn de divulguer l'information peut être critiquée ? Toute la question est là. Est-ce que ça peut même me retomber dessus, comme Dawn le craint ? Je veux croire que non, mais je n'ai pas pu lui jurer qu'elle avait tout à fait tort de s'inquiéter. Trop de dimensions politiques pour que la justice soit totalement aveugle, je dirais.
"Le contremaître a fini par accepter, mais j'ai bien crû qu'il allait exiger de nous accompagner pour vérifier", termine ma copine. Cette fois, Dawn fait une pause dramatique et regarde Kingsley qui finit par acquiescer un prudent encouragement à continuer. "Quand nous sommes arrivés ici, logiquement, le jeune Matty s'est attendu à être réuni avec ses frères. Quand on lui a dit que ce n'était pas possible, que chacun devait témoigner seul... il a bien compris la nature de nos soupçons et il s'est liquéfié. Il nous a supplié de comprendre combien ses frères voulaient juste rendre un peu de justice… répétant que sans leur action, rien n'aurait été fait pour les victimes de Hamnet ou Manta..."
"Bref, il a tout raconté", lâche Finnigan, sans doute arrivé au bout de sa capacité à ne pas intervenir. Quand tous les regards se tournent vers lui, il balbutie : "Vraiment tout ! Et à chaque fois qu'il comprenait qu'il ne faisait que confirmer quelque chose qu'on savait, il disait que les Aurors étaient trop forts..."
"Il n'a pas eu l'impression de charger ses frères ?", vérifie Kingsley s'intéressant clairement plus au fond qu'à la forme de l'intervention de Finnigan.
"Non, d'expliquer leur action, de rationaliser leurs choix, de les justifier... Je pense qu'il a beaucoup répété, sans doute, ce que ses frères lui ont dit pour se justifier eux-mêmes, Commandant", répond Dawn.
"Et ce petit, vous en avez fait quoi ?"
"On ne voulait pas être accusés de l'avoir malmené. On l'a mis à l'infirmerie de la Brigade et on a dit aux policiers de garde de faire bien attention à lui. A priori, il a posé des questions sur ses frères, puis il a fini par s'endormir", raconte Finnigan.
"Il faut que tout ce petit monde bénéficie d'un avocat", j'interviens pour la première fois. Ce n'est pas le moment de laisser la conversation suivre son cours sans chercher à l'encadrer. "On a de quoi les interroger de nouveau, mais il faut qu'ils soient assistés. On ne veut pas en faire des martyrs."
"J'entends", ponctue Kingsley après un silence qui m'a un peu tordu l'estomac. Il regarde sa montre et ajoute. "Mais avant, il faut que toi et moi, on appelle le Ministre."
Le silence poli de nos collègues et subordonnés suffit comme commentaire, sans doute.
"Bien sûr, Commandant", je décide de répondre.
"Allons faire ça dans mon bureau", il annonce en se levant. "Consolidez les dossiers, vous autres. Il faut que vous soyez prêts et solides quand on va attaquer la finalisation de cette affaire pour le Magenmagot. Dawn, tu relis l'ensemble."
Si on prend la peine de l'analyser, ce dernier ordre dit plutôt la confiance de Kingsley sur l'accueil du dossier. Une confiance prudente, mais une confiance réelle, je me dis en le suivant. Je ne peux qu'imaginer derrière que tout le monde va se féliciter pour Dawn. Est-ce que je ne l'envie pas un peu de ne pas avoir à se coltiner le Ministre ? Je n'ai pas le temps de réellement me poser la question parce que Fallon, la tante de l'Agent Horacio Belcher, nous saute dessus dès qu'elle me reconnaît dans le couloir. Aonghus Giles, Rang Quatre de l'équipe de Robards, qui a l'astreinte, a l'air un peu dépassé par la situation.
"Madame Lieutenant Lupin !", m'interpelle Fallon Belcher. La formulation plaît à Kingsley autant que vous pouvez le penser. "Il faut me laisser leur parler !"
"Ce n'est pas réellement possible, Madame Belcher", je lui oppose en me demandant comment expliquer la situation à mon supérieur.
"Ils ont reconnu les faits ?", elle tente de savoir. "Nathan et Liam", elle rajoute utilement finalement pour mon chef.
"Je ne peux pas vous répondre."
"Vous étiez d'accord avec moi pour les aider à limiter les dégâts, Madame Lieutenante", elle rappelle avec obstination.
"J'aurais dit exactement l'inverse", je souris malgré moi. Il suffirait de se demander ce que mes ennemis feraient de cette affirmation pour perdre le sommeil, par exemple.
"Est-ce que vous allez pouvoir les limiter, les dégâts ?", elle m'oppose. "Quand vous êtes venue, vous aviez dit que la meilleure protection pour eux était qu'ils se rendent, qu'ils reconnaissent les faits. Ensuite, vous les avez arrêtés." Le reproche n'est pas loin dans sa voix.
Je pourrais lui opposer que, formellement, ils sont encore des témoins venus de leur propre gré. Mais, je me dis qu'elle n'est pas là que pour s'inquiéter de leur santé. "Combien de personnes savent qu'ils sont là ?"
"Un certain nombre", elle reconnaît sobrement.
Je cherche et trouve le regard de Kingsley. Insondable. Évidemment.
"J'ai besoin d'un moment avec mon Commandant, Madame Belcher", je décide. "Aonghus, offre donc une tasse de thé à Madame Belcher."
Il est à noter que Giles trouve opportun de vérifier que Kingsley ne s'oppose pas à cet ordre direct.
"Aonghus, occupe-toi bien de Madame Belcher. Nous ne serons pas longs", confirme Kingsley de sa voix de baryton. "Tu veux qu'elle leur parle", il pose sans chercher à louvoyer dès que nous sommes seuls. "Tu espères quoi ?"
"C'est une des victimes du racket que la police a démonté", je commence, parce qu'il me semble qu'il n'est pas superflu de mettre un peu de contexte. "C'est aussi la tante de Horacio Belcher". Kingsley signale qu'il a compris le lien. "Elle a dit dans sa déposition qu'elle attendait que la Justice Bafouée agisse. Oliver, qui assistait, me l'a signalé. Je suis allée l'interroger avec Horacio et elle a assez facilement reconnu qu'elle connaissait leurs identités et qu'elle s'inquiétait pour eux. Je lui ai demandé si elle pourrait leur parler et les amener à avouer. Mais les choses ont accéléré juste derrière et ils n'ont pas avoué de leur propre fait."
"Dommage pour eux" est l'avis sec de Kingsley.
"Pour nous aussi, il me semble", j'argumente. "On n'a pas besoin de martyrs. On a besoin de démontrer la limite de leur mode d'intervention, pas de paraitre se venger à notre tour. Si on avait des aveux, on pourrait leur chercher un bon défenseur et commencer à négocier. J'espérais qu'ils y viendraient ce matin, après une nuit, mais si Fallon Belcher est venue, c'est qu'elle pense pouvoir leur parler. Qu'est-ce qu'on risque ?"
La question prend tout l'espace entre nous. L'évaluation des risques politiques est après tout exactement ce que Kingsley et moi devons faire. J'attends patiemment qu'il se décide à donner son avis.
"On a peut-être effectivement plus à gagner qu'à perdre à son intervention", il admet lentement. "On est hors de toute procédure, mais en termes de communication politique, le jeu peut en valoir la chandelle. Néanmoins, si elle reste ici, le comité de soutien va attendre ou il va croire qu'elle a été à son tour arrêtée et prendre le Ministère d'assaut ?"
"Merlin, il faudrait qu'elle nous achète aussi du temps de ce côté-là", je reconnais, saisie par cette nouvelle dimension.
"Oui, il faudra s'en assurer. On va parier sur elle. Tu ne diras pas, Madame Lieutenante, que je ne t'écoute pas", souligne Kingsley avec plus de décision dans la voix.
"J'espère vraiment que..."
"Ton truc se tient, Dora", il m'interrompt. "Je t'ai mise à cette place, ce n'est pas pour me désolidariser alors que tu as trouvé qui ils sont." Je suis certaine que je dois avoir l'air tellement soulagée qu'il ne peut s'empêcher de me faire un clin d'œil. "Si ta Madame Belcher ne les convainc pas, c'est qu'ils sont plus bêtes qu'ils ne l'ont montré jusqu'à présent."
"Je vais aller les chercher", je propose.
"Moi, je vais m'assurer dans l'intervalle qu'elle rassure ses soutiens", il propose. "Tu nous trouveras dans mon bureau. Tu veux que je parle à Giles ?", il rajoute alors que je m'étais tournée pour exécuter mon plan. On se regarde tous les deux.
"Je trouverai le temps de lire en détail son rapport d'astreinte", je réponds.
"Bonne idée, ils sont trop souvent bâclés. Ce serait justice de faire un exemple" est son assentiment.
J'espère que vous avez aimé les playmobils - ça faisait longtemps et Kingsley en chef.
Le prochain s'intitule pour l'instant Les frais de la négociation. On sera toujours le samedi 09 novembre 2002. Il se passe trop de choses.
