Irréparable

Que restait-il de la Garde, maintenant qu'Eel n'existait plus ? Huang Chù avait pris la relève de sa sœur, mais la relève de quoi ? L'Effondrement avait fait tant de victimes… Huang Hua n'avait pu que très imparfaitement stabiliser la faille. Le phœnix aurait sans doute pu réaliser cet exploit, mais elle en avait quitté la voie des années auparavant. Avec le recul, il était évident que cette décision avait engendré tous les drames post-résurrection. Quoiqu'en grossissant un peu le trait, n'importe qui aurait pu succéder à Miiko à la tête de la Garde. Huang Hua avait été un apprenti phœnix si proche de sa pleine expression qu'il devenait inconcevable qu'elle se soit détournée de ce noble but. Avait-elle été un bon chef ? Elle avait fait le choix très controversé de réintroduire Lance dans la Garde. Après la résurrection d'Erika, elle avait été incapable d'apaiser son amie et l'Élue de l'Oracle avait fini par les abandonner. Quant au pouvoir du phœnix, il leur avait cruellement fait défaut lors de l'Effondrement.

En tant que bras droit, Nevra avait sa part de responsabilité. Il avait accueilli l'arrivée de Huang Hua avec soulagement et s'était toujours abstenu de taper du poing sur la table. Errant, hagard, parmi les cadavres de réfugiés et de gardiens après qu'Eldarya ait vécu ces derniers instants, il le comprenait enfin. Il avait eu tort. Et ce terrible spectacle des survivants gémissant, sanglotant, hurlant auprès des dépouilles de leurs proches le hanterait à tout jamais. « Si Huang Hua était demeurée à sa place, à sa véritable place… », pensait-il. « Ces gens seraient encore en vie ». Alors que l'éclat du soleil terrien lui couvrait le visage de plaques rouges et de bubons fumants, comme il le faisait pour tous les vampires, pour sa sœur inconsciente que Chrome essayait de couvrir de son corps, des humains étaient arrivés sur les lieux. Des policiers, des journalistes, et même de simples curieux. Cette tragédie, le nombre de morts et de blessés, l'état de choc même des faeries les plus impressionnants tels que Jamon, leur avait au moins évité d'être immédiatement considérés comme une menace par les hommes.

Et à présent ? A présent Eweleïn maudissait Erika, jugeant que c'était son absence qui avait tué Huang Hua, que c'était à l'Élue de l'Oracle de les protéger et les guider tous, qu'elle les avait trahis. L'elfe refusait d'entendre que le sacrifice de la démone n'était pas un dû, et qu'il était d'autres populations en Eldarya que celle d'Eel. Nevra ne la supportait plus. A la télévision, il avait vu des images de la rencontre entre Miiko et Erika. Il s'était soudain senti usé et très seul. Sa décision avait été prise en un instant : il partirait pour Ba' ih An'da. Sa mère avait voulu l'accompagner, et Koori qui souhaitait revoir ses amis. Adalric serait aussi certainement venu s'il avait été dans le coin, mais le sylphe s'était fait nomade et n'en savait pas davantage sur la situation des survivants d'Eel qu'eux sur la sienne. Où pouvait-il être à cette heure ? C'était un mystère.

Ils furent reçus par les fées à l'orée du bois, puis menés jusqu'au riche manoir de Gisèle où commençait à loger foule. Entre les vampires d'origines, Erika, son père, Mathieu, Sissi, Leiftan, Miranda, Miiko et sa garde (Edgard était retourné auprès des siens), Vladimir ne fut pas exactement ravi de voir débarquer trois nouvelles têtes, d'autant que Koori s'en fit aussitôt une cible de prédilection de ses facéties. Nevra n'eut pas l'occasion de parler avec la démone avant plusieurs jours, soupçonnant sans s'en plaindre qu'elle le faisait attendre volontairement. Était-ce pour l'agacer ou par réel dégoût de sa présence ? De cela, il n'aurait pas gagé.

Quand enfin ils se retrouvèrent seul à seule, dans la cuisine aux volets clos et aux rideaux tirés, à la désagréable lumière des ampoules (mais c'était cet artifice ou les rayons du soleil, alors…), la jeune femme s'assit à l'autre bout de la table, jambes et bras croisés, avachie sur sa chaise mais l'œil toutefois sombre de défi. Son silence était éloquent. Qu'il crache sa requête, ses reproches, ou quoi que ce soit d'autre, et qu'il disparaisse de sa vue. Elle ne ferait aucune concession et elle avait là, dans un coin de son crâne, toute une bibliothèque de répliques acerbes. Elle le broierait s'il s'attardait. Le vampire en fut autant peiné qu'amusé. Peiné car c'était là un mécanisme de défense chez cette ex-amante qu'il avait tant pleurée et qui aujourd'hui le considérait comme un indésirable. Amusé parce que cela faisait partie de son caractère si bien trempé, de son charme. Elle avait toujours eu du mordant. Il ne la récupérerait pas, songea-t-il sans trahir une once d'émotion, et il n'était pas ici pour ça. Il se tenait droit, l'air fier et solide. Il s'assit à son tour. Calmement. Dignement. Et lâcha en la regardant droit dans les yeux ;

-Tu avais raison.

Il ne montra rien du plaisir qu'il prit à la surprendre et enchaîna sans lui laisser le temps de se méfier, de rétorquer.

-J'aurais dû te soutenir face à Huang Hua. J'ai fait passer l'unité de la Garde avant toi, alors que cette unité, Huang Hua elle-même l'avait déjà enterrée. Nous avons été aussi bornés l'un que l'autre, et nous t'avons perdue. C'était mérité. Des innocents en ont fait les frais, et c'est entièrement de notre faute. Je ne pourrai jamais réparer tout le mal que je t'ai infligé, ni sous Miiko, ni sous Huang Hua. Mais je t'ai aimée, même si cette distance que j'ai mis entre nous à ton retour et ce mépris que j'ai paru te témoigner ont pu te persuader du contraire. Et je suis désolé. Je te demande pardon. Tu avais raison.

Sur ces mots, il se leva.

-C'était tout ce que je voulais te dire.

Il avait réussi, se réjouit-il, à ne pas trembler, ne pas chevroter. Il était le chef de la Garde de l'Ombre, un espion et un comédien sans égal. Il était la mesure, le contrôle. Erika était abasourdie. « Ne souris pas. Ne souris surtout pas. »

-Merci pour cet entretien.

Il voulut prendre congé. Il atteignait tout juste la porte, saisissait la poignée, lorsque la démone répondit. Mais ce qui ébranla le plus Nevra, ce ne furent pas ses propos. Ce fut ce réflexe qu'il eut de furtivement regarder vers elle, découvrant ainsi sa mine défaite. C'était quelque chose dans la crispation de sa mâchoire, dans ses yeux baissés fixant la table.

-Je t'ai aimé, moi aussi. Et si tu avais agi différemment…

-Je sais. C'est moi que tu serais sur le point d'épouser.

-Je n'ai pas encore fait ma demande. Il pourrait refuser.

Le vampire ne put s'empêcher de ricaner.

-Non. Lui ne te brisera pas. Et s'il le faisait, je serais le dernier à m'en frotter les mains. Il t'aime. Tu l'aimes. Je vous souhaite d'être heureux.

Se retournant, il sourit malgré lui. Cela se voulait réconfortant, mais ce n'était pas sans amertume. La jeune femme leva vers lui des prunelles d'où tout ressentiment s'était évaporé. Elle semblait inquiète.

-Prolongeras-tu ton séjour ?

-Suis-je le bienvenu ?

-Le prolongeras-tu ? Bissa-t-elle, et l'espoir dans sa voix déchira le cœur de Nevra.

-Si c'est ce que tu veux.

-Je nous veux amis.

-C'est dans mes cordes.

L'était-ce vraiment ? Elle lui sourit en retour, non sans hésitation, mais c'était doux et franc. Elle en vint même à rire.

-Fais attention à mon père. Il sait ce dont je t'ai blâmé et, depuis que tu es arrivé, il fourbit une vieille carabine dégottée au grenier.