Semper Eadem

« Toujours les mêmes choses »

Erika enrageait, fulminait, tempêtait. Des volutes d'une aura noire suintaient de la jeune femme, ondoyant à la surface de sa peau et s'étirant. Elles envahissaient la pièce, lents tentacules menaçants ou cruels fouets imparables. Les affaires volaient de côté et d'autre, crayons, livres, dossiers, ordinateur. De terribles ondes faisaient parfois vibrer la porte et ses vociférations résonnaient dans tout le manoir.

-Je suis un démon, moi ! Je ne fais pas de miracle ! Pourtant, obtenir des titanides qu'elles permettent le passage de navires sur des routes maritimes précises afin de ne pas ruiner totalement le commerce, ça, j'y ai réussi ! Oh, je savais qu'elles en couleraient un de temps en temps, mais pas tout de suite ! Elles sont trop occupées à remettre de l'ordre sur leur territoire ! Mais elles ne voulaient pas entendre parler de carburant, et comment le leur reprocher ?! Alors quoi ?! J'ai rappelé que l'homme avait longtemps su naviguer à la voile et à la rame, que nous pouvions bien recommencer ! J'ai fait adapter nos chantiers navals et même gagné l'aide de faeries dont c'était le métier sur Eldarya ! Mes excuses si un vaisseau ne se construit pas en claquant des doigts ! Et, oui, la traversée prend plus de temps, avec des cargaisons plus légères ! Le rendement s'en ressent ! Mais c'est encore mieux que rien ou qu'une guerre ! Ils me bassinent avec l'inflation des prix des produits de la mer ou de l'import-export, avec les faiblesses de ces bâtiments plus vulnérables aux orages ! Ils me harcèlent avec la réduction « scandaleuse » des zones de pêche et m'accusent d'être obsédée par une exploitation « respectueusement respectueuse » de l'environnement ! J'emmerde leurs sarcasmes ! Ils croient que la crise écologique est résolue ! Ah, mais oui, messieurs, bien sûr ! Évidemment ! Le maana fait cicatriser la couche d'ozone, les sols regorgent de vie, alors n'hésitons pas un instant ! Refaisons exactement les mêmes erreurs que lors de notre industrialisation aveugle ! Profitons ! Gavons-nous ! Comment ça, le brusque retour massif du maana a perturbé les écosystèmes, provoqué l'apparition de nouvelles plantes et la mutation d'autres ? Bah, ça ne peut pas être bien méchant ! Ne changeons surtout rien à nos habitudes ! L'activité volcanique a explosé, les plaques tectoniques ont Parkinson, mais il n'y a vraiment aucune raison de s'inquiéter ! Je leur dis de patienter, que nous devons nous concentrer sur les spasmes de notre foutue planète et comprendre ce qui se passe ! Je leur dis de laisser les scientifiques et les alchimistes travailler, qu'il faut déterminer ce que nous pouvons faire afin d'aider notre monde et protéger les populations, mais ces trous du cul des gouvernements me répondent que les compagnies de croisière sont en faillite, que je ne me rends pas compte de ce que rapporte cette forme de tourisme ! Ah, les finances ! Ils n'ont que ce mot à la bouche ! Mais qu'est-ce qui les gêne vraiment ? Les indemnités à verser pour les reconversions et le chômage dans le secteur maritime, ou juste de n'être plus au sommet de la chaîne alimentaire ? Merde, alors ! L'homme a des prédateurs ! Mille excuses, mais avez-vous jamais pleuré sur le sort du lapin en sauce dans votre assiette ? Alors pourquoi les titanides, pour ne prendre que cet exemple, devraient-elles s'émouvoir de vos jérémiades ? Elles sont chez elles ! Nous n'avons ni branchies, ni nageoires, ni palmes ! La mer, c'est leur territoire ! Alors si elles ne veulent pas de vos saloperies de navires dans leurs eaux, vous baissez la tête avec un humble « oui, mesdames » et ensuite vous négociez comme je l'ai fait ! « Bouh, bouh ! Nous sommes si malheureux ! Elles ont détruit nos jolis sous-marins et mangé nos hommes, et maintenant on n'a même plus le droit de sortir nos poubelles flottantes ! Réalisez-vous que nos plages sont devenues infréquentables ? » Pardon, m'expliquez-vous que les titanides font que ce que toutes les pauvres bêtes de la faune marine n'ont pas pu faire jusqu'à présent, c'est-à-dire nous rendre nos déchets ? Ah, on s'aperçoit qu'on a drôlement merdé quand nos ordures s'entassent sur notre palier plutôt que dans le jardin du voisin ! Et qu'est-ce que vous attendez de moi ? Que je leur demande de bien vouloir continuer à nous servir de dépotoir ? Les titanides sont loin d'être des diplomates, mais leur position est parfaitement légitime ! Ça ne vous plaît pas ? Et bien vous n'avez qu'à nucléariser des zones au pif, à défaut de pouvoir les affronter sur leur propre terrain ! En matière de connerie, on n'est plus à ça près !

Sur quoi elle rit. Ce fut d'abord un ricanement, genre de grincement amer, puis cela vira à l'hystérie. Une hilarité dépourvue de toute joie la secoua longuement. Enfin, elle hurla. C'était un cri d'une telle rage qu'il en sembla animal. Son aura se densifia subitement, tournoya, claqua, réduisant les meubles en copeaux et entaillant profondément les murs. La porte vola bien sûr en éclats propulsés dans le couloir. Après quelques minutes d'un silence de mort, Mathieu passa prudemment la tête dans l'encadrement.

-Ma 'Rika ? L'appela-t-il timidement.

Roulée en boule au centre de la pièce ravagée, la jeune femme répondit par un petit reniflement. Le brun s'osa plus en évidence sur le seuil. La démone lui tournait le dos, se protégeant la tête de ses bras. Il approcha à pas mesurés et s'agenouilla près de la forme recroquevillée qui se cachait le visage.

-Ma 'Rika, l'appela-t-il doucement en lui caressant l'épaule.

Il savait ce qu'elle pensait. Qu'elle n'avait pas les épaules, ne les avait jamais eues, et qu'elle ne pouvait plus endurer le poids de telles responsabilités. Personne n'était pourtant mieux placé qu'elle pour les assumer… Il savait qu'elle s'estimait à bout de forces et de ressources, qu'elle ne pourrait pas empêcher la déclaration de conflits majeurs.

Malgré les pertes dues à l'Effondrement dans l'instabilité de la brèche ayant englouti leur désert, les Kharnaciens avaient déchiqueté des troupeaux entiers, en Asie où ils s'étaient retrouvés. Si leurs ancêtres avaient hanté les forêts terriennes, ces nouvelles générations étaient par trop habituées à leurs précieux sables eldaryens et en avaient cherché un équivalent, semant la mort et la désolation sur leur passage. Les interventions d'armées coalisées, opérations désordonnées dans une panique généralisée, s'étaient soldées par des désastres. Devant l'efficacité de l'armement humain, les loups-garous avaient changé de tactique. Ayant un moment voyagé à distance des hommes, n'attaquant que ponctuellement ville ou élevage, ils s'étaient très vite rapprochés des cités, tuant ainsi davantage tout en profitant de la masse des populations civiles afin de se garder des attaques les plus dévastatrices de leurs adversaires. Leurs proies comme boucliers, ils étaient parvenus à gagner le Sahara, où ils s'étaient volatilisés. De là, échappant à tout engin de détection, ils menaient depuis des raids abominables partout en Afrique.

En prévision de la fin de leur monde, les fées avaient réalisé des boutures d'arbres d'hamadryades, espérant que ces dernières pourraient tisser un lien avec ces extensions d'elles, y migrer et les suivre jusque sur Terre, où elles seraient replantées. La plupart avaient péri avec leur arbre d'origine dans la désintégration d'Eldarya, mais quelques-unes s'agrippaient à leur arbre nouveau, gémissant et se lamentant continûment comme elles sentaient le danger qu'elles couraient dans le monde des hommes. Elles étaient assez peu nombreuses pour que les fées aient accepté d'arranger un bosquet dans leur forêt, endroit sinistre où les hamadryades restaient blotties contre les jeunes troncs fragiles, refusant de rien entendre au sujet des humains. Il n'était pas question pour elles de devenir les gardiennes de bois condamnés. Dans le même temps, alors qu'on croyait ces hamadryades sauvées par les fées les dernières de leur race, d'autres s'étaient réveillées dans les quelques grandes forêts du globe. Il semblait qu'elles avaient comme fusionné avec leur arbre lors du Sacrifice Bleu, dans un genre de pétrification causée par la fuite du maana. Son retour soudain les avait violemment tirées de leur long sommeil et, horrifiées par l'état de leurs bois, elles étaient aussitôt passées à l'offensive. La forêt amazonienne, par exemple, était devenue inaccessible : tout être humain s'y aventurant pouvait être certain de n'en jamais ressortir. Et si ces hamadryades en pleine possession de leurs moyens percevaient comme leurs homologues eldaryennes l'état des bois du monde entier, elles ne pouvaient que couver de plus violentes représailles encore. Les arbres disposaient à nouveau de bergères… Ces « Ents » partiraient-ils en guerre ?

Enfin, il y avait les licornes. Dégénérées en de disgracieux bipèdes timides et serviles sur Eldarya, elles avaient en retrouvant la Terre recouvré leur forme d'origine ; de puissants chevaux à la corne meurtrière. En contrepartie de leur beauté et de leur fierté rendues, elles avaient perdu en humanité. Uniquement préoccupées de se nourrir d'herbe verte et de fruits mûrs, elles ne se regroupaient pas, ne cherchaient ni le contact des hommes, ni celui des faeries. Elles évitaient les routes, les habitations, ne s'approchant à la rigueur que des bourgs les plus tranquilles. Elles se rendaient invisibles et fuyaient au moindre signe de péril. Bientôt traquées par des chasseurs ou des braconniers, elles pouvaient, une fois dos au mur, s'avérer de féroces combattantes. Lorsque l'on découvrait le cadavre de l'une de ces sublimes créatures, ceux de chiens brisés par ses sabots et de leur maître transpercé par sa corne n'étaient jamais bien loin.

En d'autres termes, si l'écrasante majorité des populations terriennes et eldaryennes se montraient raisonnables, les griefs allaient malgré tout s'accumulant. Combien de temps cela pourrait-il encore durer ? Et comment redonner espoir à Erika dans ces conditions ? Mathieu lui caressait toujours l'épaule, cherchant ses mots. Il ne lui vint que du Baudelaire, un quatrain issu des Fleurs du Mal, recueil dont il n'ignorait pas que la jeune femme en lisait souvent l'un ou l'autre poème.

« De Satan ou de Dieu, qu'importe ? Ange ou Sirène,

Qu'importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,

Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –

L'univers moins hideux et les instants moins lourds ? »