Chapitre 45
Brittany referma la porte derrière elle, chassant du bout des doigts les quelques flocons qui s'étaient accrochés à ses épaules. La chaleur de leurs appartements lui fit immédiatement du bien, contrastant agréablement avec l'air glacé de Pré-au-Lard. Elle posa ses paquets sur la table, se débarrassa de sa cape et se tourna vers Severus.
Il était déjà installé dans son fauteuil, un verre de vin à la main, un livre dans l'autre, et il leva à peine les yeux vers elle lorsqu'elle s'approcha. Pourtant, un léger sourire flottait sur ses lèvres. Il n'avait pas besoin de parler pour qu'elle sache qu'il était satisfait de la voir rentrer.
— Tu as trouvé ce que tu cherchais? demanda-t-il finalement.
— Oui, répondit-elle en prenant place en face de lui. Une robe et quelques cadeaux.
— Hm.
— C'est tout ce que ça t'inspire ? lui demanda t-elle avec un sourire.
— Je suppose que je pourrais faire semblant de m'y intéresser davantage, mais je préfère garder un peu de suspens. Albus va probablement te bombarder de questions.
Brittany roula des yeux en souriant. Elle le connaissait bien maintenant pour ne pas prendre ombrage de toutes ses répliques cinglantes. Son regard se posa sur son visage concentré, sur la manière dont il tournait distraitement son verre entre ses doigts longs et fins. Elle se mordit la lèvre. Elle adorait ces mains. Elle voulut alors s'approcher, poser une main sur la sienne, effleurer son bras. Juste un geste. Mais son corps se figea brusquement, ses doigts hésitèrent. Ses doutes revenaient. Elle s'était avoué qu'elle éprouvait quelque chose pour lui, qu'elle voulait être près de lui. Mais voulait-il la même chose ? Il lui avait clairement dit, plus tôt, qu'il n'était pas friand des démonstrations affectives. Et si elle lui faisait peur en se montrant trop pressante ?
Rogue, lui, se débattait avec un chaos intérieur qu'il peinait à contenir. Il percevait son hésitation, son trouble. Devait-il prendre l'initiative ? Mais pour faire quoi ? La dernière femme qu'il avait réellement aimée était Lily, et penser à elle à cet instant lui donna l'impression de commettre une trahison. Il aurait voulu balayer ce sentiment, se convaincre qu'il pouvait avancer, mais les souvenirs étaient tenaces. Et Brittany… qu'attendait-elle de lui ? Était-elle seulement prête à le voir autrement que comme l'homme qu'elle avait été forcée d'épouser ? Il n'avait aucune confiance en lui sur le terrain des sentiments. Son assurance naturelle et son cynisme n'étaient qu'une façade derrière laquelle il se cachait. L'idée du rejet l'effrayait plus qu'il ne voulait l'admettre.
Un silence s'installa, chargé d'incertitudes et de non-dits. Chacun essayait de trouver sa place dans cette relation naissante. Chacun tentait de déchiffrer les attentes de l'autre sans oser briser la quiétude apparente de leur soirée. Finalement, il se leva et se dirigea vers le meuble où reposait la carafe de vin. Il servit un verre et le tendit à Brittany. Lorsqu'elle prit la coupe, leurs doigts s'effleurèrent. Un frisson parcourut ses épaules, et elle leva les yeux vers lui. Il soutint son regard, et pour la première fois, elle y lut une hésitation sincère, une vulnérabilité qu'il n'exposait jamais.
Ils n'avaient pas besoin de mots. L'instant s'étira, les secondes semblèrent se suspendre dans un équilibre fragile entre peur et désir. Le poids de leurs doutes était encore là, mais quelque chose les poussait l'un vers l'autre malgré tout. Ils se rapprochèrent, Brittany s'appuya légèrement contre lui, et il baissa la tête vers elle. Leurs lèvres se frôlèrent avant de se chercher véritablement. Le baiser était à la fois doux et hésitant, maladroit et sincère. Une manière pour eux de se dire ce qu'ils n'avaient pas encore osé formuler. Au fil des minutes, leurs échanges se firent plus légers, dépourvus de la retenue qui les freinait encore quelques instants plus tôt. Les doutes, les interrogations, tout cela pouvait bien attendre. Ce soir, ils n'avaient pas besoin de réponses. Juste de ce moment, à eux, sans calculs ni regrets.
Le lendemain matin, Brittany se réveilla avec la même sensation de bien-être qu'elle avait expérimenté le matin précédent. Elle s'étira lentement avant de sentir un mouvement à côté d'elle. Son mari s'était déjà levé, et elle l'aperçut en train de boutonner sa robe de sorcier avec une efficacité méthodique. Il tourna la tête vers elle et, dans un geste presque inconscient, lui caressa doucement la joue avant de s'éloigner vers une commode où quelques livres et notes traînaient.
— Je dois travailler sur des potions. J'en ai pour plusieurs heures, dit-il en ajustant ses manches. Essaie de ne pas mettre l'appartement sens dessus dessous en mon absence.
Brittany haussa un sourcil, amusée.
— Seulement si Albus vient me voir. Pour bien lui montrer à quel point je te déteste.
Rogue lui lança un regard sceptique, l'ombre d'un sourire effleurant ses lèvres.
— Va plutôt saccager son bureau.
Brittany plissa les yeux, mais son sourire trahissait son amusement.
— Pourquoi pas. Allez, va faire tes potions.
Il lui jeta un regard entendu, un rictus amusé effleurant ses lèvres. Puis, sans un mot de plus, il se pencha vers elle et l'embrassa doucement, un baiser léger mais empreint d'une tendresse sincère. Brittany sentit son cœur s'emballer légèrement alors qu'il se redressait, esquissant un dernier regard avant de disparaître de la chambre. Elle resta quelques instants immobile, effleurant du bout des doigts ses lèvres encore brûlantes de son baiser, savourant l'étrange sensation de normalité qui s'installait entre eux. Quelque chose avait changé, il semblait moins hésitant dans ses gestes. Pouvait-elle espérer …?
Brittany sourit avant de s'installer près de la fenêtre du salon, un livre à la main, un café dans l'autre. Mais à peine avait-elle ouvert la première page qu'un bruit sec attira son attention. Un hibou tapait contre la vitre. Elle se leva pour lui ouvrir et détacha le message attaché à sa patte.
Brittany, J'espère ne pas vous déranger, mais je souhaitais vous proposer de reprendre notre conversation là où nous l'avions laissée il y a quelques semaines. Cette fois, dans de meilleures conditions et sans interruption. Seriez-vous disposée à partager une tasse de thé avec moi ? Avec toute mon amitié, Joshua.
Elle haussa un sourcil. L'idée de le voir ne la dérangeait pas vraiment, même si elle ne comprenait pas vraiment ce qu'il pouvait lui vouloir. Elle posa le mot sur une petite console devant la fenêtre et alla chercher quelques graines pour le hibou. Lorsqu'elle revint, une bourrasque s'engouffra soudainement dans la pièce, soulevant quelques papiers disposés avec soin sur le meuble. L'un d'eux s'échappa et vint se poser à ses pieds. Elle se baissa pour le ramasser, pensant d'abord qu'il s'agissait de sa lettre. Mais en le dépliant, elle remarqua immédiatement quelque chose d'étrange. C'était bien l'écriture de Carrick. Pourtant, ce message-là était différent.
Ses yeux parcoururent rapidement les premières lignes, un rendez-vous y était mentionné. Rien d'anormal jusque-là. Puis, en bas, la signature attira son regard comme un aimant. Joshua Carrick, coach en séduction.
Son cœur rata un battement. Elle resta figée un instant, incapable de comprendre. Carrick… un coach en séduction ? Pourquoi Rogue aurait-il un tel contact ? Et surtout… pourquoi ne le lui avait-il jamais dit ?
Les souvenirs remontèrent brutalement. Leur première rencontre à Spinner's End. Le livre qu'il avait fait tomber. L'expression de Severus lorsqu'il avait découvert Carrick dans son salon. Sa colère froide lorsqu'il l'avait trouvée en train de discuter avec lui. Il ne voulait pas qu'ils parlent. Parce qu'il avait quelque chose à cacher.
Brittany sentit une colère sourde monter en elle. Elle avait cru que Carrick était un collègue de son mari. Peut-être même un Mangemort infiltré, qui savait. Mais jamais elle n'aurait imaginé cela. Elle serra le parchemin dans sa main et se dirigea d'un pas sec vers la porte, qu'elle claqua en sortant.
Dans son laboratoire, Rogue releva la tête en entendant le bruit. Il fronça les sourcils et sortit voir ce qu'il se passait… mais Brittany n'était plus là.
oOoOo
Elle marcha longtemps dans les couloirs du château, le parchemin toujours serré entre ses doigts. Elle avait besoin d'air, de comprendre ce qu'elle venait de découvrir, et surtout de comprendre pourquoi elle se sentait à ce point trahie.
Jusqu'ici, Rogue était maladroit dans leur relation, mais elle le croyait sincère dans ses efforts pour s'ouvrir à elle. Chaque geste, chaque attention, même les plus infimes, lui avaient semblé être le fruit d'une évolution naturelle. Mais cette révélation… Elle réalisait maintenant que tout cela pouvait être le résultat de leçons orchestrées par Carrick. Un simple jeu auquel elle s'était prêtée sans le savoir. Était-il vraiment sincère avec elle ou jouait-il un rôle ? Une pointe d'amertume lui serra la gorge. Elle n'avait jamais été dupe sur la nature de son mariage, ni sur l'homme qu'elle avait épousé. Severus Rogue n'était pas tendre, pas démonstratif, et certainement pas un séducteur. Et pourtant, ces derniers temps, il avait changé. Il s'était montré plus attentif, plus présent… plus humain. Elle s'était laissée prendre au piège de cette illusion, croyant naïvement que tout venait de lui.
Mais non. Ce n'était pas lui.
Il avait suivi des cours. Pris des conseils. Pour quoi faire ? Elle avait déjà accepté de l'aider. Elle ne comprenait pas bien le but de la manœuvre. Etait-ce pour la rendre plus docile et faciliter leur cohabitation ? Pour s'assurer qu'elle continue de l'accompagner aux côtés des Mangemorts ? Pour la manipuler émotionnellement, jouer sur ses sentiments et la garder sous contrôle ?
Elle s'arrêta net dans un couloir désert, fixant le parchemin comme s'il allait lui donner des réponses.
Et elle, qu'avait-elle fait ? Elle s'était persuadée qu'il pouvait réellement tenir à elle. Elle s'était laissée toucher par ses attentions, par ses regards qui semblaient parfois s'attarder un peu trop, par sa manière presque maladroite de se montrer proche d'elle. Elle avait cru voir derrière ses sarcasmes une sincérité naissante. Un goût amer lui envahit la bouche.
Elle ne savait plus ce qui était vrai et ce qui était faux. Quand il la regardait, était-ce un véritable intérêt ou un exercice ? Quand il lui parlait avec douceur – à sa manière, toujours teintée de cette rudesse qui lui était propre – était-ce spontané ou soigneusement calculé ? Et pire encore… Quand il l'avait embrassée, était-ce un vrai désir ou une simple application de ce qu'on lui avait conseillé de faire ? L'image de Rogue, attablé avec Carrick, évoquant avec détachement leur relation, lui donnant l'impression qu'elle était un simple projet, lui retourna l'estomac. Elle imaginait déjà ce qu'il pouvait raconter : "Elle commence à baisser sa garde, il suffit d'être patient.", "La flatterie fonctionne." "Elle a l'air de s'attacher, ça marche."
Son cœur se serra sous l'effet d'une colère sourde. Elle passa en trombe devant Minerva, sans prendre la peine de la saluer.
— Brittany ? Tout va bien ?
Elle ne répondit pas. Son regard restait fixé droit devant elle, sa mâchoire crispée sous l'effet d'une colère qu'elle peinait à contenir. Minerva, qui n'était pas dupe, accéléra le pas et l'attrapa doucement par le bras, l'obligeant à ralentir.
— Qu'a-t-il fait ?
Brittany se raidit. Si elle ouvrait la bouche maintenant, elle risquait d'exploser. Et si elle explosait, sa magie risquait de suivre. Mieux valait se taire.
— Brittany, insista-t-elle d'un ton plus ferme.
Elle resta silencieuse encore un instant, son souffle court, puis, sans un mot, elle tendit le parchemin froissé que Carrick avait adressé à son mari, qu'elle serrait toujours entre ses doigts. Minerva le déplia et parcourut les quelques lignes rédigées d'une écriture nette et assurée. Lorsqu'elle releva la tête, son regard s'attarda sur Brittany, une lueur d'interrogation dans les yeux. Elle garda le silence un instant, attendant manifestement une explication.
— Mon mari a un coach en séduction, expliqua t-elle froidement. Depuis des semaines, il agit différemment avec moi. Il semblait moins hostile, un peu plus… ouvert. Et moi, j'ai cru que c'était sincère. Mais en réalité, il suivait des conseils. Il n'a rien fait de lui-même. Que Severus apprenne des techniques pour m'amadouer, c'est… humiliant.
Elle serra les poings, luttant contre la colère qui menaçait de refaire surface.
Minerva la fixa un instant, avant de pousser un profond soupir.
— Je vois…
Alors Minerva lui expliqua tout ce qu'elle savait. Comment Dumbledore avait introduit Carrick dans leur vie, comment il avait voulu que Severus la séduise pour qu'elle accepte de l'accompagner à la fête de Voldemort, ce qui n'avait pas marché puisque Severus avait fini par tout lui avouer, et récemment comment Dumbledore avait voulu l'aider à ouvrir les yeux sur ses sentiments en le rendant jaloux. Severus n'avait jamais voulu manipuler Brittany. Il avait simplement subi les jeux du directeur, tout comme elle.
La révélation fit redescendre une partie de sa colère, mais la blessure restait vive. Elle s'était sentie trahie, et même si Rogue n'était pas responsable, elle n'arrivait pas à chasser complètement ce sentiment.
Minerva croisa les bras, son regard brillant d'une lueur dangereuse.
— J'en ai assez de ses petits jeux. Il s'accroche à l'illusion que vous réussirez à former un vrai couple un jour, et il oublie tout le reste. Je crois qu'il y a plus important en ce moment que de vouloir jouer les entremetteurs, surtout quand la cause est autant perdue d'avance.
Brittany releva la tête, surprise par le ton tranchant de la directrice adjointe.
— J'apprécie Severus, reprit Minerva, c'est un homme loyal, brillant, capable de se battre jusqu'au bout pour ce en quoi il croit… mais on ne peut pas dire qu'il soit la personne la plus facile à vivre. Vous devez déjà le supporter au quotidien, alors je vous promets de vous aider à vous débarrasser d'Albus et de ses manigances.
Brittany assimila lentement ses paroles. Pour Minerva, l'idée même d'un véritable rapprochement entre eux était absurde. Une cause perdue d'avance. Une boule d'incertitude lui noua l'estomac. Se pouvait-il que Minerva ait raison ? Que tout cela ne mène à rien ?
Elle baissa les yeux sur le parchemin que Minerva tenait encore. Quelques semaines plus tôt, elle aurait peut-être été d'accord avec elle. Mais maintenant… Elle ne savait pas ce qui l'attendait en retournant auprès de Severus, mais une seule pensée lui noua l'estomac : pourvu qu'il n'ait pas changé d'avis et ne redevienne pas aussi distant qu'avant.
