Playlist: Merry-go-round of life, de Joe Hisaishi, dans Le chateau ambulant


Joseph travaillait chez lui quand on vint lui dire que ses frères étaient venus et désiraient le voir. Il soupira. Que pouvaient bien avoir ses frères de si urgent à lui dire qui ne puisse attendre ? Il avait beaucoup de travail à rattraper, et peu de temps à perdre.

Plus de dix-sept ans s'étaient écoulés depuis que Jacob et ses fils étaient venus s'établir, dix-sept ans qui avaient été doux-amer pour Joseph. Il avait retrouvé son père bien sûr, mais jamais leur relation n'avait retrouvé l'éclat d'avant son départ : il avait trop changé pour cela, et Jacob, pas assez. Comme Joseph l'avait anticipé, il n'était jamais parvenu non plus à atteindre une véritable complicité avec ses frères. Leur relation était cordiale, mais ils n'avaient pas souvent affaire les uns aux autres, et c'était pour le mieux. Benjamin était une exception notable : seul épargné par les sombres histoires de ses frères, il était seul capable de faire le lien entre tous, et si ses aînés tombaient d'accord sur un point, c'était que Benjamin était le meilleur d'entre eux. Joseph avait toujours ressenti une immense affection pour ce jeune frère. Leur relation avait fleuri et c'était avec fierté qu'il l'avait vu devenir un homme assuré et fiable, qu'il l'avait vu se marier et devenir père à son tour de nombreux enfants.

La jeune génération était heureusement épargnée par les turpitudes de leurs pères. Bien que fort différents, et destinés par leur naissance à hériter des domaines de leurs parents et à servir Pharaon comme leur père, Manassé et Ephraïm s'entendaient très bien avec leurs nombreux cousins. Joseph était particulièrement fier des hommes qu'ils devenaient.

Jacob était tombé malade l'année précédente, et il avait fait promettre à Joseph de l'enterrer en Canaan, aux côtés de ses défuntes épouses. Joseph avait promis. Quand Jacob s'était endormi dans le sein du Seigneur, Joseph l'avait longuement pleuré avec ses frères. Il avait ensuite fait embaumer le corps de son père à la mode égyptienne, puis avait prié Pharaon de le laisser aller enterrer son père dans leur pays. Amenhotep l'avait laissé partir : en plus de 25 ans d'amitié, Joseph ne lui avait jamais fait défaut, et Egypte était prospère et en paix avec ses voisins. L'absence du vice-roi serait regrettée, bien sûr, mais il y avait si longtemps qu'il servait sans se préoccuper de ses propres besoins. Joseph avait promis de revenir bientôt. Il avait soigneusement préparé son voyage. Il espérait bien revenir avant qu'une année ne soit écoulée, mais la caravane qui les accompagneraient, ses frères et lui, serait imposante, et sa vie était la preuve que l'on ne peut jamais savoir ce qui va arriver. Avec l'accord de Pharaon, il avait délégué toutes ses responsabilités à Hotep, qui lui servait de second depuis sa nomination comme vice-roi.

Il avait revu son testament, et donné sa bénédiction à ses petits-enfants, et à sa fille. Néheteni, qui s'était mariée deux ans plus tôt, resterait avec son mari et son fils. Joseph avait eu bien du mal à laisser partir sa fille chérie, mais il devait reconnaître qu'elle avait bien choisi son mari. Enfin, après bien des préparatifs, une longue caravane s'était mise en route vers le pays de Canaan. Ce voyage avait été un pèlerinage pour Joseph. L'aller avait été supportable. Faire découvrir la terre de son enfance à son épouse et à leurs fils l'avait ému aux larmes, et revoir les collines et les rivières de son enfance, si semblables et pourtant si différentes de son souvenir, l'avait certes bouleversé, mais la présence fidèle d'Asenath à ses côtés l'avait rasséréné. Elle aurait bientôt 50 ans, et elle lui paraissait toujours aussi belle, sinon plus, que la délicate jeune fille qu'il avait embrassée en secret un jour au bord du Nil, que la jeune femme solide qui l'avait visité en prison et l'avait tiré de sa mélancolie, que l'épouse chérie qui avait mis au monde leurs enfants. Ils avaient traversé bien des tempêtes ensemble, mais il semblait à Joseph que leur amour en était chaque fois ressorti plus fort. Tant qu'elle l'aimait, tant qu'elle était à ses côtés, il était à sa place.

Joseph, ses frères et ceux de leurs fils qui avaient fait le déplacement avaient enterré leur père selon le rituel de leur peuple, puis avaient observé un deuil de sept jours qui avait beaucoup impressionné les locaux, avant de reprendre la route pour retrouver leurs familles restées en Egypte. Ils étaient revenus seulement deux jours plus tôt, après un voyage de retour qui avait beaucoup éprouvé Joseph. Le jeune esclave terrifié et affamé qui avait traversé le désert contre son gré près de 40 ans plus tôt était bien loin désormais, mais une fois de plus, il quittait le pays qui l'avait vu naître, laissant derrière lui son père sans espoir de le revoir. Ephraïm, dont le caractère ressemblait beaucoup à celui de son père, avait été un soutien précieux, tout comme Benjamin, qui, de tous ses frères, était celui dont il était le plus proche.

Après un jour de repos – il avait 55 ans, et il sentait dans ses articulations le poids de ses épreuves – il s'était rendu au palais dès le matin pour présenter ses hommages à son souverain et ami, et se remettre dans le bain des affaires du royaume. Amenhotep lui avait semblé épuisé, diminué même, et l'avait pris à part pour lui révéler ce que peu de gens savaient : il était malade, et n'avait probablement plus très longtemps à vivre. Son deuxième fils, également nommé Amenhotep, dont Manassé et Ephraïm avaient été les camarades de jeu, lui succèderait – l'aîné était mort emporté par une maladie quelques années plus tôt. Charge reviendrait à Safnath-Panéah d'épauler le futur Pharaon dans ses devoirs. Joseph, sincèrement peiné, avait gravement acquiescé, et avait demandé à son ami ce qu'il avait déjà entrepris pour préparer sa succession.

A présent, il était rentré chez lui, et s'occupait à lire les divers rapports qu'on avait préparés à son intention au long des mois écoulés. S'il devait accompagner la succession, il se devait de reprendre incessamment ses fonctions. Plus vite il saurait ce que ses frères voulaient, songea-t-il, plus vite il pourrait se remettre au travail. En soupirant, il descendit les marches. Il trouva ses frères assemblés et anxieux dans la même pièce où il les avait reçus, 17 ans plus tôt. Seul Benjamin, dans un coin, semblait détendu, et arborait une expression résignée.

Sitôt que Joseph entra et les salua, ses dix aînés se prosternèrent à ses pieds. Il les regarda sans comprendre. Juda, que Jacob avait désigné comme chef de famille, prit alors la parole :

- Avant de mourir, notre père nous a donné ce message pour toi : « De grâce, pardonne à tes frères leur crime et leur péché. Oui, ils t'ont fait du mal, mais toi, maintenant, pardonne donc le crime des serviteurs du Dieu de ton père ! ».

Joseph resta coi de stupéfaction et d'émotion à ce message. Jacob avait-il vraiment douté de la réconciliation de ses fils ? Mais déjà Juda continuait.

- Mais nous savons bien combien nous avons pêché contre toi, que tu ne nous as accueilli que par pitié pour notre père, et nous ne méritons pas ta miséricorde. Nous sommes tes esclaves. Fais de nous ce qu'il te plaira.

Joseph regarda ses frères, désolé, et même blessé. Avaient-ils vraiment une si mauvaise opinion de lui ? Pensaient-ils vraiment qu'il était toujours assoiffé de vengeance? Il se souvenait avoir dit à Putiphar qu'il craignait que ses frères n'implorent son pardon que parce qu'il était puissant. Ses craintes avaient-elles été fondées ? Il repoussa fermement l'idée : il les avait testés, et même si Siméon, bien des années après, lui avait avoué qu'il avait commencé à se poser sérieusement des questions après la visite que Joseph lui avait faite en prison, c'était ignorants de sa véritable identité que ses frères avaient avoué leurs regrets de l'avoir vendu, leur désespoir d'avoir causé sa perte. Il poussa un profond soupir avant de répondre enfin.

- Vous m'avez fait beaucoup de mal, c'est vrai, reconnut-il, un mal qui je pourrai jamais complètement oublier tant il a marqué ma vie entière.

Ses frères tressaillirent, et se recroquevillèrent davantage.

- Mais je vous l'ai dit il y a dix-sept ans : même si j'ai beaucoup souffert, je n'ai pas que souffert. Alors je vous répète ce que je vous ai dit ce jour-là : je vous pardonne. J'ai promis de prendre soin de vous et de vos enfants, et je tiendrai ma promesse.

- Mais nous t'avons fait tant de mal, souffla Juda, toujours prosterné. Comment peux-tu nous pardonner ?

- Parce que vous êtes mes frères, rétorqua Joseph. Que vous m'ayez fait du mal et que notre père soit mort n'y changent rien. De toute façon, si j'avais voulu me venger, j'aurais trouvé un moyen de le faire il y a longtemps. Et le mal que vous m'avez fait, Dieu a voulu le changer en bien, pour que notre peuple vive. Vais-je prendre Sa place et vous refuser le pardon qu'Il vous a accordé ? J'ignorais que vous me pensiez encore en colère contre vous, autrement, je vous aurais rassuré plus tôt.

- Mais tu parles si souvent de ces années de servitude, commença Siméon.

- Je sais que j'en parle souvent, le coupa Joseph, mais ce n'est pas pour vous en faire le reproche : l'homme que je suis aujourd'hui s'est forgé dans les souffrances de ces années-là, et j'y ai aussi vécu de grandes joies. Je vous en prie, ne laissons pas les vieilles blessures nous séparer davantage ! Ce qui est fait est fait, nous ne reviendrons pas en arrière. Je sais que nous ne nous sommes jamais bien entendus, vous et moi, et nous sommes sans doute trop vieux pour changer cela. Mais nous ne sommes pas trop vieux pour arrêter de penser que nous voulons nécessairement du mal les uns aux autres.

- Je vous avais dit qu'il ne vous en voulait plus, siffla Benjamin, le seul qui était resté debout.

- Et comme vous le savez, nous devrions toujours écouter Benjamin, ajouta Joseph. Allons, reprenez-vous et relevez-vous, maintenant. Vous êtes ridicules à vous prosterner devant votre propre frère.

Les aînés se relevèrent, toujours hésitants, et c'est en pleurant qu'ils s'étreignirent les uns les autres avant que Joseph ne les renvoie : il avait beaucoup de travail.

C'est un peu nostalgique et songeant au nom du monde qu'il regarda ses frères partir, la douce main d'Asenath posée sur son bras. Il y avait longtemps qu'il n'y avait pas songé. Depuis ce jour terrible où ses frères l'avaient dépouillé et vendu, il s'était persuadé que le nom du monde, ce qui lui donne son sens, est « souffrance ». Mais alors qu'il regardait ses frères soulagés et heureux quitter son domaine, qu'il les observait saluer avec joie et bienveillance ses fils qui étaient partis inspecter ensemble les domaines de leurs parents selon l'exemple que Joseph avait lui-même appris aux pieds de Putiphar, alors qu'il entendait ses brus bavarder en tissant, et ses petits-fils jouer dans la cour, alors qu'il sentait la tête de sa tendre épouse dans le creux de son cou, et une brise légère danser autour d'eux, il lui vint une révélation.

Le nom du monde n'est pas souffrance.

Le nom du monde est pardon.


Le nom du monde, c'est fini! Cette histoire, c'est environ 14 mois d'écriture, 6 mois de parution à un rythme hebdomadaire, 183 pages Word en Time New Roman taille 11, environ 110000 mots, deux cahiers de brouillon noircis, trois styles de narration essayés, un tableur pour tenter de faire une chronologie cohérente, beaucoup trop de recherches comprenant l'expression "Egypte antique" sur Google, des centaines d'heures d'écriture, et au moins le double en relecture. Et soudain, c'est fini.

En vrai, non, ce n'est pas tout à fait fini. Deux chapitres bonus paraitront bientôt à part, et peut-être même un troisième, un jour, si j'arrive à agencer tout ce que je veux dire dans une histoire cohérente.
Maintenant, place à mon nouveau grand projet: traduire toute cette histoire vers l'anglais. Je n'ai pas de bêta, donc cela va me prendre un peu de temps: j'ai parfois de la peine à traduire ce que je sais que j'ai voulu dire, mais c'est un très bon exercice, à la fois d'anglais et de narratologie (je me rends compte de pleins de petites fautes de continuité dans le récit).

Merci de m'avoir suivie dans cette aventure, et à bientôt!