Chapitre 2 : Aquarium

«Rapport et débriefing dans 20 minutes!»

L'agent Barnes hocha la tête et déposa le sac d'armes et d'équipements au sol, devant le Quinjet.

Cela faisait un mois qu'il était officiellement un agent, et contrairement à ce qu'il pensait, il s'était vu attribué un certain nombre de missions. On lui prêtait occasionnellement des armes de poing, mais la plupart n'en nécessitait pas.

Personne, y compris lui, n'oublierait qu'il était lui-même une arme.

‒ Alors, c'était comment, la Birmanie?

Il reconnut la voix de Daisy et se tourna, avant de la rejoindre à la sortie du hangar, en direction des bureaux.

‒ Chaud. Pas très intéressant.

‒ Tant mieux, je préfère largement le peu de moments où on n'est pas en alerte rouge.

‒ Disons que maintenant, tout se passe à couvert. Ce n'est pas beaucoup plus rassurant, ajouta-t-il.

‒ Tu es terriblement pessimiste, remarqua la jeune femme en souriant.

‒ Plutôt réaliste, contredit-il tout en posant les yeux sur les vitres de l'infirmerie devant laquelle ils passaient. Il fut alerté et ralentit sa marche.

Reese Guerin était assise sur un lit, la bouche tuméfiée, la manche gauche relevée pour qu'une aide soignante lui pose un bandage. La mine sombre, le regard fixé sur le carrelage, l'oeil et l'âme vide. Trois autres lits étaient occupés par des hommes inconscients et il lui semblait ressentir d'ici l'appréhension de l'aide soignante à être si près d'elle.

‒ Qu'est-ce qui s'est passé? Demanda Bucky, ne la lâchant des yeux que lorsqu'ils tournèrent l'angle.

‒ Reese est encore... Enfin, elle n'a pas encore compris comment fonctionnent ses pouvoirs. Elle peut se servir de l'eau comme d'une barrière, en rendant sa surface... dure, comme la pierre. C'est comme ça qu'elle arrivait à flotter sur l'eau quand on l'a retrouvé. Seulement, puisqu'elle ne comprend pas encore comment ça se déclenche, des accidents arrivent.

‒ Des accidents?

‒ Elle a failli noyer trois agents pendant un exercice en bassin. La surface s'est solidifiée alors qu'ils étaient en dessous. Elle a essayé de plonger pour les aider, mais elle s'est écrasée sur la surface, on a dû l'assommer pour sauver les autres.

‒ Et maintenant, tout le monde a peur d'elle, conclut Bucky avec un soupir.

‒ On ne peut pas empêcher les gens de se méfier, mais j'ai bon espoir de la voir se maîtriser et regagner confiance en elle, dit Daisy tout en ouvrant la porte de l'armurerie. En tout cas, ravie de voir que tu t'en sors bien, Agent Barnes.

Il pinça les lèvres et hocha la tête, puis continua son chemin.


Un don.

Partie de toi.

Un miracle.

Tu as failli tuer trois personnes, bon Dieu de merde!

Non. Ce sont les risques, ça fait partie de l'entraînement.

TROIS PERSONNES. Et maintenant on te regarde comme un monstre!

Je pourrais être un héros. Je pourrais faire de grandes choses.

Et en attendant tu t'es vautrée sur l'eau comme une mouche sur un pare-brise, chapeau l'artiste!

Je peux le maîtriser, j'en suis capable.

Tu n'as jamais rien maîtrisé, ni ta vie, ni tes études, ni même ce foutu avion et maintenant tu es un monstre!

Non, je suis quelqu'un de bien, je suis quelqu'un de...

Monstre monstre monstre monstre monstre MONSTRE MONSTRE MONSTRE MONSTRE MONSTRE MONSTRE...

«Je ne suis pas un monstre!»

La pochette de sérum physiologique explosa comme un ballon de baudruche, éclaboussant le bras de Reese au passage. Il lui sembla avoir entendu l'infirmière au loin pousser un petit cri.

‒ Personne n'a dit que tu en étais un.

Reese sursauta et tourna la tête vers la voix qui venait de mettre brutalement fin à son combat intérieur.

‒ Personne n'a besoin de le dire. Qu'est-ce que vous faites là?

‒ Rien de particulier, répondit Bucky d'une voix monotone.

‒ Vous n'êtes toujours pas très loquace.

L'écho de la voix – ou était-ce sa conscience? – sonnait encore dans ses oreilles, et l'aiguille de la perfusion explosée était toujours dans son bras droit. Elle l'ôta à l'aide de sa main gauche, lentement, puis se leva de son lit d'hôpital pour attraper un coton dans un pot. Au passage, son regard se posa de nouveau sur la prothèse de l'agent qui lui avait sauvé la vie deux fois. Il portait un T-Shirt cette fois ci, et elle put constater jusqu'où son bras était actuellement absent.

‒ Vous êtes le gars dont tout le monde parlait il y a quelques mois, non? L'ami de Captain America?

‒ Ce qu'il en reste, en tout cas, répondit-il avec un petit haussement de sourcils et la trace infime d'un sourire sardonique.

‒ Vous avez l'air de vous en sortir ici, au moins.

Un couple de scientifiques passa devant les parois vitrées, œillant les hommes dans leurs lits, puis elle, et détournèrent le regard. Elle les suivit des yeux, l'air las. Bucky s'en aperçut et, les yeux fixés sur la vitre lui aussi, il s'efforça de trouver les mots pour réduire la tension et la tristesse dans la pièce.

‒ Au bout d'un moment, ça passera, finit-il par dire.

‒ Vraiment? Parce qu'il n'ont pas l'air d'être prêts à me faire des câlins, railla Reese, le coton appuyé contre l'intérieur de son avant bras.

‒ Eux ne changeront pas, c'est sûr. C'est à nous de nous y faire. C'est nous, les anomalies.

Reese détourna le regard et fixa celui de l'agent Barnes, un mélange de résolution et de chagrin.

‒ Je pensais savoir qui j'étais et ce que je pouvais et ne pouvais pas faire mais..., commença Reese, maintenant, je suis incapable d'évaluer mes limites. Et pas les bonnes.

‒ Ne les évalue pas, soupira Bucky en croisant son regard. Ne prends pas en compte tes changements pour te fixer une morale. Pose-toi des barrières à ne pas franchir et coule du béton autour.

‒ Est-ce que ça a marché, pour vous?

La porte vitrée s'ouvrit et un homme d'âge mur, muni de lunettes et d'une blouse blanche dotée d'une poche remplie de stylos, entra dans la pièce en saluant Bucky et Reese d'un bonjour tintant. Il lui répondit par un sourire et suivit l'homme jusqu'à la porte de son bureau.

‒ C'est encore en phase d'essai, mais je m'y efforce, répondit-il à Reese avant de disparaître dans le bureau. La plaque indiquait «Dr. Rosenberg, Psychiatrie».

Elle expira un petit «pouf» d'air, tandis que l'ironie de l'échange prenait place dans son cerveau. Elle avait demandé des conseils à un ancien assassin centenaire avec l'intérieur du crâne en bouillie. Sans oublier qu'elle lui avait demandé avec énormément de dédain ce qu'il pouvait bien faire à l'infirmerie, lui, le Soldat de l'Hiver, le type qu'on effaçait comme une clé USB à chaque fin de mission.

Et il fallait que ce soit lui qui lui parle de morale et de barrières mentales bétonnées pour qu'elle se rende compte qu'elle n'avait même pas réellement essayé de comprendre ses nouvelles capacités.

C'est le crash qui t'a rendu conne comme tes pieds, ou alors tu essayes d'écraser un record ?

Elle soupira et regarda l'étendue des dégâts qu'avait causée sa crise mineure sur la perfusion de sérum physiologique, puis jeta les bras en l'air et s'avança vers le premier bureau, à la recherche d'un stylo.


«Vous avez l'air de vous socialiser, c'est bien, c'est une avancée conséquente par rapport à vos premières semaines ici.»

Bucky leva les yeux du bloc notes sur le bureau du psychiatre pour voir l'air plein de malice du vieil homme. Il décroisa ses mains et les frotta sur son Jeans, bien qu'une seule d'entre elle puisse effectivement devenir moite.

‒ Je m'efforce de parler aux gens avec qui je travaille, mais il y aura toujours un blocage puisque les trois quarts de cette base longent les murs quand ils me voient, argumenta Bucky.

‒ Mademoiselle Guerin n'avait pas l'air de vouloir longer les murs, elle. Si seules trois ou quatre personnes dans cette base acceptent de communiquer avec vous, alors très bien. Il faut bien que vous compreniez qu'ici, la plupart des agents ne se connaissent même pas! Personne ne fait l'effort de se lier avec personne de nos jours, de toute façon. On préfère observer et juger. Le genre de fraternité que vous avez connu dans votre jeunesse n'existe plus tellement.

‒ Vous êtes plutôt pessimiste pour quelqu'un qui est censé me remettre d'aplomb, Doc, remarqua Bucky avec un demi-sourire.

‒ Ce que je veux dire, monsieur Barnes, c'est qu'un quart, c'est déjà beaucoup. Dressons une petite liste, voulez vous? Vous m'avez déjà fait part de vos conversations avec l'agent Johnson, l'agent Fitz, et il me semble que le directeur ne vous évite pas non plus...

‒ C'est mon patron, je ne pense pas que ça compte. Et Fitz sursaute toujours. À part ça, il y a... Mack, principalement parce que je suis toujours dans la salle de sport quand il y vient...

‒ Et Mademoiselle Guerin que vous avez...- Le docteur Rosenberg feuilleta ses notes rapidement - ...Sauvé après un crash d'avion, n'est-ce-pas?

‒ Elle avait juste besoin de parler à...

Un autre monstre, pensa-t-il, et incapable de trouver un groupe de mots pouvant remplacer cette idée, il préféra se taire. Le docteur Rosenberg écrivit quelques mots sur son calepin, puis ôta ses lunettes et les posa sur la table d'une main. Après un long silence observateur, il s'exclama enfin:

‒ C'est une bonne nouvelle, James! Pourquoi n'êtes-vous pas content de faire des progrès? Vous avez un travail dans lequel vous excellez, vous avez des relations cordiales avec vos collègues les plus proches, vous rétablissez des réflexes socioculturels... Pourquoi êtes-vous si mal à l'aise avec votre réussite?

‒ Le moi d'avant était membre d'une équipe à part entière, lâcha finalement Bucky en secouant la tête, il parlait à tout le monde, il était marrant, il savait probablement dire les mots justes quand il le fallait... Moi, je suis... Un homme des cavernes qui vient juste de maîtriser le feu. S'il n'y avait que le fait d'avoir au moins soixante dix ans de plus que tout le monde dans cette base, y compris vous, mais ce n'est pas que ça. Je suis incapable de regarder quelqu'un dans les yeux plus de trois secondes.

‒ James, la culpabilité vous retient, encore et toujours. Il faut que vous arrêtiez de vous voir comme une arme ou une relique d'un temps passé. L'ancien vous n'est plus là? Que le vent l'emporte! Vous avez la chance de pouvoir recommencer votre vie à partir de presque rien, alors soyez qui vous voulez et arrêtez d'avoir peur de ne pas être à la hauteur des espérances de tout le monde. Vous pensez trop. Agissez.

Que répondre à ça? Bien sûr, c'était logique, et c'était ce que toute personne normale aurait fait si elle s'était vue accorder une nouvelle vie, huit décennies après avoir perdu la première. Mais il était toujours difficile pour Bucky de s'accorder ce luxe, après avoir détruit autant de vies. Il avait passé un cap le jour où il avait accepté que ce n'était pas lui qui avait choisi de commettre tous ces crimes. De là à tout envoyer paître et se dire, avec un grand sourire, qu'il avait le droit de faire tout ce qu'il voulait... Rosenberg avait l'art et la manière de dire les choses, comme si leur application était simple. Trouve toi un ami, James. Un autre ami. Tout le monde a besoin de gens autour de soi. Sois fier de toi, James, après tout, tu as retrouvé une vie à peu près normale, tu peux te permettre de sourire, de faire des blagues, de sortir boire un verre et de flirter, vis ta vie, James.

Le problème était qu'il avait déjà vécu suffisamment de vies, et qu'il ne se sentait pas la force d'en reconstruire une. Il était bien plus aisé de se laisser emporter par chaque jour sans faire d'effort. Inutile de s'obliger à discuter, à compatir, à ressentir quoi que ce soit. L'armée lui avait appris à analyser, et à agir en conséquence, et c'était bien la seule chose qu'il ait appris pendant toutes ces années de vie. Et c'était assez. Ça lui suffisait. En tout cas jusqu'à maintenant.

Il finit sa consultation et le docteur le raccompagna à la porte, qu'il ouvrit avant de lui serrer la main droite, comme à son habitude. C'est là qu'ils entendirent le faible tintement de rires dans l'infirmerie, et ils firent quelques pas, poussés par la curiosité, pour comprendre ce qui se passait.

Les trois hommes que Reese avait failli noyer étaient réveillés, assis dans leurs lits, et ressentaient visiblement les effets à long terme d'une bonne blague, les épaules tressautant de rire. L'un d'eux s'aperçut de leur présence et souleva d'une main une petite boîte de plastique mou dans laquelle on pouvait très clairement y voir une part de gâteau au chocolat. Celles qu'on vendait à la cantine de la base, celles qui partaient toujours trop vite pour que tout le monde en ait. Bucky constata qu'ils en avaient tous une, et celui du milieu montra un petit post-it jaune sur lequel était écrit «Désolée», ainsi qu'un très mauvais dessin d'un bonhomme malheureux. Signé . Avec un rire à la limite du contrôlable, il présenta la part de gâteau comme un trophée.

‒ Elle a... Elle a trouvé trois parts de ce putain de gâteau! À six heures du soir! Ça fait deux mois que j'en ai pas mangé et il faut que je manque de mourir noyé pour avoir du gâteau au chocolat! S'esclaffa-t-il, entraînant les deux autres dans un nouvel élan de rires.

‒ Tu crois qu'elle a soudoyé le chef?

‒ Elle a dû menacer de le noyer dans son putain de potage à la con! Ricana l'autre, et ils rirent de plus belle.

‒ Il le mériterait, il est dégueulasse, ce potage, intervint Rosenberg avec un sourire, et leurs rires s'intensifièrent.

Bucky venait d'entrer dans la quatrième dimension. Interdit, il analysa la situation: La jeune femme avait probablement décidé de s'excuser en leur offrant les parts de gâteau les plus rares de la base, et ils parlaient à présent d'elle comme d'un petit dernier de fratrie ayant accompli un adorable exploit. Ils l'aimaient bien, c'était ce qui transpirait derrière tout cela. Elle était un danger public, une inhumaine, une menace, et pourtant tout s'était arrangé grâce à trois stupides parts de gâteau au chocolat.

Il remarqua qu'un post-it avec le même message avait été collé à la perfusion qu'elle avait fait exploser. Il croisa le regard de Rosenberg, qui souriait toujours. Il leva un sourcil évocateur et lui donna une tape sur l'épaule. Bucky comprit où il voulait en venir, et partit après un hochement de tête vers les agents hilares.

Ce n'était pas les post-it ou le stupide gâteau. Elle avait fait un effort. Elle avait fait un pas vers eux, quand lui en faisait trois en arrière.


«Tu m'as dit que tu voulais un environnement moins exposé aux dommages collatéraux, alors...voila!»

Daisy leva les mains en direction du lac près duquel elle avait conduit Reese, quelques centaines de mètres derrière la base. C'était le milieu du mois d'Avril, et bien que la température soit suffisamment froide pour qu'aucun moustique ne traîne dans les environs, l'humidité ambiante était tout de même à la limite de l'acceptable.

Elle jeta un œil sur le paysage boisé et se demanda pour la première fois où elle se cachait depuis deux mois. Assez loin de toute sorte de civilisation, sans nul doute.

Reese hocha la tête, considéra l'étendue du lac et souffla. Il devait faire à peu près deux stades de football. Beaucoup d'eau. Trop d'eau? Elle avait failli noyer trois personnes dans une piscine standard. Cela dit, Simmons lui avait un jour dit qu'il suffisait d'un grand verre d'eau pour noyer quelqu'un. Elle avait encore énormément de recherches à faire pour comprendre l'élément qu'elle apprenait dorénavant à maîtriser, et Fitz était sa prochaine étape. Pour l'instant, Daisy allait l'aider.

‒ OK, montre-moi ce que tu as appris pendant ces deux mois de dur labeur, invita Daisy, qui croisa les bras sur sa poitrine, une main sortie tenant une petite caméra tout terrain, pour des raisons scientifiques.

‒ D'accord, j'ai remarqué comme tout le monde que c'était lié à mes émotions, bien évidemment. Ça ne pouvait pas avoir de rapport avec la digestion, ou une merde comme ça...

‒ Guerin.

‒ Désolée. Maintenant que je sais que la colère, la tristesse et la panique sont des éléments déclencheurs, il faut que je trouve comment faire apparaître le phénomène en étant totalement calme. May m'a donné ce bracelet, qui capte actuellement mon rythme cardiaque... - Elle tapota du doigt le bracelet, qui indiqua soixante quinze battements par minute - … Et visiblement, je suis dans les bonnes conditions pour l'expérience.

‒ Et tu as une idée de ce que tu recherches? Je veux dire, expliqua Daisy, quand j'ai eu mes pouvoirs pour la première fois, j'ai ressenti des fourmis, des vibrations dans les bras, les jambes, et j'ai compris plus tard que c'était ma façon à moi de percevoir les fréquences. Toi, tu ressens quoi?

‒ Je n'en ai foutrement aucune idée pour l'instant, mais on va le savoir.

Elle remonta les manches de son pull noir et frotta ses paumes l'une contre l'autre, avant de s'accroupir près de la rive. Fermant les yeux, elle tenta de se rappeler la première fois, quand elle avait manipulé le contenu de son verre d'eau rien qu'à la pensée d'avoir soif, et se concentra sur les détails. C'était la seule fois, assez brève d'ailleurs, où elle n'avait pas agi sur le coup de l'émotion. Elle se souvint vouloir attirer l'eau à elle, la manipuler ensuite, la faire réagir au son de sa voix...

‒ Dis moi que tu fais ça exprès, s'éleva soudain la voix de Daisy, et Reese ouvrit les yeux.

‒ ...Non, mais ne paniquons pas, répondit-elle doucement, les yeux écarquillés devant la forme floue qui sortait à présent du lac, comme un chien tendant le cou, pour s'approcher de la main maintenant tendue de la jeune femme.

‒ Est-ce que tu ressens quelque chose de particulier?

Elle se concentra sur son corps, pendant que la masse d'eau se détachait du reste du lac pour former une sphère au dessus de la surface. Ce fut à cet instant qu'elle la sentit: L'eau dans son propre corps remuait. Elle entendit le grondement caractéristique des remous dans son estomac, et le léger son que produisait le liquide dans son corps lorsqu'il bougeait. Elle ne faisait pas qu'appeler l'eau à elle. Comme deux aimants, les deux sources aspiraient à se rencontrer. C'était pour cela qu'elle pouvait la contrôler, parce que l'eau l'acceptait comme faisant partie d'un tout.

‒ On est connectés, dit-elle suffisamment fort pour que Daisy l'entende. Comme si l'eau faisait partie de moi. L'eau de mon corps réagit à la présence de l'eau à l'extérieur!

La sphère vibra, et Reese voulut en voir plus. Daisy émit un son réprobateur, mais elle n'en eut que faire. Elle comprenait enfin le comment du pourquoi, et elle n'était pas prête à lâcher son emprise et s'en aller comme ça. Elle bougea le bras de droite à gauche et comprit que le mouvement influait sur la sphère. Peut-être était-ce simplement l'idée de ce que ce mouvement signifiait pour elle? Peut-être que si elle joignait les mains et écartait ensuite les bras...

Et comme elle le pensa, elle fit le mouvement et la sphère s'agrandit, créant un trou d'air au milieu. Elle laissa tomber ses bras et l'eau percuta la surface du lac pour y disparaître.

‒ Oh mon Dieu, j'ai compris! S'exclama-t-elle en se tournant vers Daisy.

‒ C'était... C'était génial, répondit la jeune femme avec appréhension. Mais vas-y doucement, on ne sait pas encore comment ton pouvoir réagit avec tes émotions...

Elle leva les bras en l'air en signe de victoire, et soudain une énorme masse d'eau se leva du lac plusieurs mètres dans les airs, et retomba comme le ferait une baleine, avec fracas. Le remous créa une vague qui s'éleva vers la rive, prête à les tremper. Daisy avait déjà amené ses bras devant son visage pour se protéger, mais lorsque Reese en fit de même, fermant les yeux par la même occasion, elle entendit un «boum» sourd et rien d'autre. Elle et Daisy ouvrirent les yeux pour voir une fine pellicule d'eau solide s'étendre devant elles comme une paroi de verre. Le remous avait simplement cogné dessus et coulait avec le reste de la paroi aqueuse, pour retourner dans le lac.

Les deux jeunes femmes se regardèrent silencieusement pendant quelques secondes, puis Daisy hocha la tête lentement.

‒ C'était vraiment cool, mais arrêtons nous là pour aujourd'hui.

Reese jeta un œil à son bracelet connecté: quatre vingt dix battements par minute. L'excitation avait causé la dernière vague. Il fallait vraiment qu'elle maîtrise ses émotions.


«C'est plus impressionnant que prévu.»

Daisy hocha la tête aux mots du Directeur Coulson et s'adossa au bureau, les bras croisés et le regard fixé sur l'enregistrement de la prestation de Reese.

‒ Ce n'est pas rien de contrôler un élément. C'est plus complexe que mes pouvoirs.

‒ Tu crois pouvoir l'aider à comprendre ses capacités aussi bien que tu l'as fait? Demanda Melinda May, debout contre la porte.

‒ Honnêtement? Je ne pense pas être très bonne pédagogue. Je veux dire, j'avais Jia Ying et toi pour me guider, mais...

‒ Mais tu avais aussi une raison de le faire, finit Coulson. Tu voulais te servir de tes pouvoirs pour faire le bien, et tu étais déjà un agent du SHIELD, mais Guerin n'a aucune motivation autre que de les faire disparaître et ne plus jamais les utiliser.

‒ Sauf que les réprimer est plus dangereux que de ne pas savoir les utiliser... Et je parle d'expérience, soupira Daisy. Il lui faut quelqu'un de plus compétent que moi, de plus composé.

‒ May? Demanda Coulson avec un demi-sourire, je crois qu'il n'y aurait personne de mieux placé que toi pour l'entraîner.

‒ Peut-être, mais si elle fait un écart ou qu'elle perd le contrôle, je ne sais pas si elle sera celle qui aura le plus mal. Ne te méprends pas, Phil, je pourrais l'entraîner, mais pas dans cet état. Je serai incapable de la contenir si ça dérape.

May n'avait pas l'air enthousiasmé par ses propres propos, mais tous devaient se rendre à l'évidence que même la Cavalerie ne pourrait se battre contre un mur d'eau. Un inhumain pouvait être contenu uniquement par un ou plusieurs autres inhumains, ils l'avaient démontré plus d'une fois. Si Reese était une menace évidente, elle n'aurait certainement pas de remords à la neutraliser, mais là était le problème: La jeune femme n'était pas une menace, juste la victime de circonstances malheureuses qui s'était vue devenir surhumaine du jour au lendemain. Le fait que le SHIELD en soit la cause ajoutait un autre poids sur leurs épaules qu'elle n'était pas prête à assumer.

‒ Il y a toujours quelqu'un d'autre... Quelqu'un de très capable d'entraîner Reese.

‒ Daisy..., menaça May, sachant très bien où elle voulait en venir.

‒ C'est le calme incarné! Et vous avez bien vu la rapidité avec laquelle il a agi la première fois qu'elle a manifesté ses capacités! Barnes serait parfait pour ça, insista la jeune femme.

‒ Certes, mais nous ne savons pas s'il sera capable de gérer une personne en plus de lui-même. Ça reste tout de même à creuser. J'irai parler à Rosenberg pour évaluer la possibilité d'en faire le superviseur de Reese, négocia Coulson. En attendant, autant ne pas faire plus d'expériences avec ses pouvoirs. Fitzsimmons avaient dans l'idée de lui inculquer tout ce qu'ils savaient sur l'eau, je trouve que c'est une bonne idée. Elle doit savoir ce qu'elle manipule, tout comme tu as appris toi-même.

Daisy hocha la tête. Elle se souvenait encore des heures passées les yeux rivés sur tous les articles qu'elle pouvait trouver sur les ondes et les fréquences, sur les tremblements de terre, sur les battements de cœur et tous les détails concernant le corps humain et sa relation aux fréquences. Elle savait à présent doser son pouvoir selon ce qu'elle voulait faire, mais ça avait demandé beaucoup d'échecs et de douleurs, et heureusement, beaucoup d'aide de la part de ses amis scientifiques. Voler, briser des os, faire battre un cœur à l'arrêt, tout ça n'était qu'une partie de la multitude de tours qu'elle avait appris à faire grâce aux fréquences, et elle espérait que Reese ait la volonté d'en découvrir autant sur ses capacités.

Cela étant, si elle ne voulait pas devenir un membre du SHIELD, elle ne pouvait pas l'en blâmer - Il avait fallu du temps à Daisy pour se rendre compte qu'agent ou non, aider son prochain et protéger les populations étaient sa vocation. Mais sauver des vies n'était peut-être pas la vocation de tout le monde.


«Bière?»

Reese leva les yeux de la télévision et sentit une goutte d'eau tomber sur son épaule. Elle tendit la main vers la bouteille et soupira d'aise.

‒ Dieu soit loué.

Mack rit de son rire grave et vint tomber dans le canapé à côté d'elle, une bière déjà entamée dans sa propre main. La télévision diffusait un épisode de Happy Days, qu'elle regardait d'un œil morne. La télévision n'avait jamais été son truc, mais il y avait peu de choses à faire lorsqu'on était enfermé en quarantaine dans une base secrète. Elle aurait pu s'entraîner, rentabiliser son temps entre quatre murs pour maîtriser ses capacités et pouvoir en finir plus rapidement, mais bien évidemment, alors qu'elle faisait des progrès, Daisy Johnson avait décidé de la lâcher. Par crainte, contrainte ou simplement un manque total d'intérêt, elle n'en avait que faire. Tout ce qu'elle savait, c'était que tous ses beaux discours sur les inhumains et la nécessité de créer une cohésion étaient uniquement bons à jeter pour Reese. Elle ne s'était pas cachée pour montrer son mécontentement, et elle était sûre que ses hurlements indignés avaient été entendus au delà des murs du bureau du Directeur Coulson. Mais y aurait-il réellement quelqu'un pour la blâmer? Sans entraînement, elle n'était vraiment qu'une prisonnière et non une rescapée.

‒ J'ai appris que Daisy avait décidé de se retirer de ton entraînement, commença Mack, les yeux sympathisants. Mais ne le prend pas personnellement. Tu sais, il y a peu de temps encore, elle était aussi perdue que toi, et même si elle s'est faite aidée par des experts en la matière, elle est encore indécise sur son droit à enseigner...

‒ Je me fiche de ses raisons. Elle ne veut plus le faire, OK, ça me passe au dessus de la tête... Mais rester enfermée ici sans rien faire? Je peux pas. Happy Days va me pousser au suicide.

‒ C'est pas si mal ici. On a un Babyfoot, tu sais?

Elle lui jeta un regard désespéré et il rit. Mack était conscient de l'ennui qu'on pouvait ressentir à ne rien faire dans la base. Il avait vu ses amis enfermés dans les chambres d'isolation, faire les cent pas et tourner en rond sans savoir quoi faire. Le seul bonus de Reese était son droit de voguer dans la base, mais là encore, il y avait peu à faire.

‒ Tu es pilote, non? Tu sais faire les révisions, mettre tes mains dans le cambouis? Demanda-t-il soudain.

‒ Je sais, oui, répondit-elle avec sarcasme et il se douta que ces deux mots étaient un euphémisme.

‒ Tu peux toujours aider les mécanos, à l'occasion. Je le faisais avant, mais le boulot d'agent est plus prenant que celui d'ingénieur.

Reese dévisagea l'homme assis à côté d'elle en buvant d'une traite la moitié de sa bouteille de bière. C'était le genre de type avec lequel on ne voudrait que de bonnes relations. Il était certain que si elle le pouvait, elle se tiendrait pour toujours hors de portée de ses poings et de ses énormes biceps. Et il était ingénieur? L'habit ne faisait vraiment pas le moine.

Il était l'un des rares agents à bord dont le physique ne dévoilait pas le statut. Coulson, Fitz, Simmons, même May avaient leur CV écrit à l'encre rouge sur le front, mais si l'on avait dit à Reese que la casquette principale de Mack était «ingénieur», elle aurait certainement perdu son pari.

Pour ce qui était de James Barnes, le bras de métal ne laissait pas la place au doute, malheureusement pour lui. Si elle ne devait se concerter que sur le reste de sa personne, elle n'aurait absolument aucune idée de ce qu'il aurait pu être. Il était imposant, avait une forte carrure, certes, mais il ne se tenait pas trop droit, n'avait pas cet aspect de conformité et de discipline qu'ont les autres militaires. Il était incroyablement silencieux. Elle ne comptait plus les moments où elle l'entendait parler sans l'avoir vu arriver au préalable. Ça devait certainement faire partie du pack du Super Espion. D'ailleurs...

Elle se tourna et jeta un œil au reste de la grande salle de repos, et il était là, assis à une table ronde les coudes sur la surface, en face de Fitz, observant la tablette qu'il avait dans les mains. Il devait également être muni d'un radar car au moment où elle fixa ses yeux sur lui, il leva les siens vers elle, juste assez longtemps pour prendre note de sa présence, et il repartit dans la contemplation de la tablette du technicien.

‒ Un radar...Et un balai dans le cul..., marmonna-t-elle pour elle-même, mais Mack l'avait entendue.

‒ C'est un type bien, précisa-t-il au vu de l'échange visuel. Il ne parle pas des masses, mais il essaye. Tu le verrais discuter avec le Captain... C'est pas le même homme.

‒ Tu l'as déjà vu toi? L'un d'entre eux? Les Avengers, ou ce qu'il en reste? Demanda Reese après un temps d'attente, les yeux fixés sur la télévision où l'épisode d'Happy Days avait disparu pour laisser place aux nouvelles du jour.

‒ J'ai déjà croisé la route de l'agent Barton, mais tout ce que j'ai jamais vu de Rogers était son image en téléconférence. Ils sont pas mal occupés, tu sais?

‒ Tu veux dire, à ne plus être des super-héros et à essayer de réformer les... Attends, quoi? C'est quoi, ça?

Mack tourna la tête vers la télévision que Reese regardait à présent avec de grands yeux et les sourcils froncés, et y vit une photo de la même jeune femme, datant visiblement de quelques années plus tôt. Le bulletin d'informations diffusait son visage au dessus d'une banderole jaune sur laquelle, en grosses lettre noires, on pouvait lire «CRASH DANS L'ATLANTIQUE: AUCUN CORPS RETROUVE JUSQU'A PRESENT». Il posa sa bouteille et attrapa la télécommande pour monter le son, et ordonna de sa grosse voix aux plus bruyants de «la fermer». La présentatrice récitait avec précision son nom et prénom, d'où elle venait, et d'où partait l'avion avant le crash. La banderole changea et défilèrent sous la présentatrice des mots qui firent lever Reese du canapé.

«Les corps des membres d'un groupe terroriste indépendant s'étant crashé dans l'atlantique n'ont toujours pas été retrouvés. Les passagers ont été vus pour la dernière fois quittant une installation gouvernementale sud-africaine avec le butin d'un vol avec effraction dont la composition est encore inconnue. La boîte noire n'a pas été récupérée dans la carcasse de l'appareil. Le pilote , ainsi que les autres membres sont présumés morts dans l'accident.»

Le silence le plus religieux s'était fait dans la pièce, et Fitz et Barnes s'étaient approchés pour mieux entendre ce que la présentatrice racontait. Mack vit le super soldat se faufiler entre les agents pour se rapprocher lentement d'eux.

‒ Pourquoi est-ce qu'elle dit que je suis une terroriste? Attends, depuis quand je suis morte?

‒ Reese, on n'est absolument pas au courant non plus. Mais ne t'en fais pas, OK? Il doit y avoir une explication à...

‒ Elle vient juste de dire que le fait que je sois morte m'évite des poursuites pour terrorisme, Mack! On me traite d'ennemi de l'État! Cria-t-elle en pointant la télévision.

Mack tenta de parler, mais Reese posa ses mains de chaque côté de son crâne, la bouche grande ouverte dans une expression de réalisation.

‒ Mes parents me croient morte. Ma famille me croit morte-POURQUOI?! Personne n'est au courant que je suis là, que je suis en vie?!

‒ Reese...

‒ Vous m'avez dit que c'était une mission de récupération! Que vous deviez reprendre les cristaux à des marchands d'armes, pas... pas à les voler au Gouvernement!

Tout le monde avait les yeux rivés sur elle, et elle n'avait sans doute pas remarqué que certains avaient déjà porté la main à leur arme, mais Barnes l'avait vu, lui. Et à la moindre goutte d'eau volante, SHIELD ou pas, tout pourrait partir en vrille.

‒ Reese, c'est sans doute une manœuvre pour nous découvrir, les gens à qui on a repris cette cargaison ont plus d'un tour dans leur sac. Ne tombe pas dans leur piège, tu es du bon côté de la balance! Argua Mack d'une voix plus ferme et plus tranchante, sans doute pour la ramener sur Terre.

‒ Je suis déjà un monstre mais ça ne suffit pas, il faut que je sois une criminelle!Cria Reese, l'esprit d'un sanglot dans la voix, cédant à la panique et à la peur.

Et à ces mots, quelque chose cliqua chez Barnes, et il alla éteindre la télévision, attirant toute l'attention sur lui. Mack semblait espérer qu'il lui vienne en aide, et il remarqua que la montagne de muscles avec lequel il s'entraînait avait les mains en l'air en signe de désarmement, et les yeux un peu trop vifs. Il ne savait pas ce qu'il devrait faire si elle décidait de craquer. Le soldat s'avança pour être plus près de la jeune femme que Mack, pour lui donner l'occasion de se détendre tout en portant l'attention de Reese sur lui.

‒ Les infos peuvent dire ce qu'elles veulent, tu es vivante. Dans une semaine, tu seras du passé pour tout le monde en dehors de cette base. Tu préfères te montrer maintenant dans ton état, laver ton nom? N'espère pas qu'ils t'accepteront avec ce que tu sais faire.

‒ Barnes, interjeta Mack, mais il n'arrêta pas.

‒ Choisis. Tu veux être un monstre? Vas-y. Tu veux qu'on sache que tu es en vie? Vas-y. Mais tant qu'on te croit morte, tu es hors de danger, et tu ne devrais pas négliger l'importance que ça a, d'être hors de danger.

Reese, soufflée par la plus longue tirade jamais prononcée devant elle par l'agent Barnes, n'osa pas parler pendant quelques secondes, puis elle reprit sa voix.

‒ Je veux voir mes parents, et leur expliquer que tout ça, c'est des mensonges!

‒ Et la vérité, elle est mieux?

Le ton cassant de James était voulu. Il savait que pour la sécurité de tout le monde, il devait désamorcer la bombe. Mais la gentillesse n'aurait pas marché, par avec son tempérament. Et le soldat calculateur en lui savait que la meilleure façon de démonter une menace, c'était de l'écraser. Alors il prit sur lui et il brisa le peu de confiance qu'elle avait retrouvé en elle-même. Il appuya là où ça faisait mal, sur ses doutes, son dégoût de soi. La méthode n'était pas bien difficile à trouver: Il s'imagina ce qui lui ferait le plus mal à entendre, s'il était à sa place.

Cela avait marché. Elle le regarda avec dégoût et un arrière-goût de trahison, le souffle rauque et les larmes au coin des yeux.

‒ Va te faire foutre.

Elle lui jeta les mots à la figure, puis le poussa pour passer avec la main qui tenait encore la bouteille de bière. Elle tapa dans l'épaule gauche, et le bruit du métal contre le verre résonna; Elle avait dû se faire mal en le poussant de la sorte, mais la douleur des mots devait être plus forte. Elle avait cependant réussi à lui rappeler ce que tout le monde pensait probablement.

Elle n'était pas le seul monstre.