Chapitre 3 : Eprouvette

« Appel de source anonyme. Bien évidemment. »

May posa le dossier ouvert bien en face de Coulson, assis à son bureau. Celui-ci se pencha dessus, puis leva les yeux vers son agent avec un air las.

‒ Daisy n'a pas pu l'identifier?

‒ Pas pour le moment, mais elle est dessus. Ça prendra du temps d'éplucher tous les appels, trouver le bon, et remonter jusqu'à un nom. Mais elle y arrivera, éventuellement.

Coulson hocha la tête, referma le dossier et lui tendit, et elle le reprit sans rien dire. Cependant, elle ne s'en alla pas. Il le remarqua et se renfonça dans son fauteuil avec les sourcils levés.

‒ Phil, tu as pris la bonne décision. Tu le sais, n'est-ce-pas? Demanda May avec un ton maternel.

‒ Je n'en suis pas si sûr, confia le Directeur avec un haussement d'épaules. Je suis tellement habitué à dissimuler tous ces secrets qu'au final, j'en ai perdu le discernement. C'était une jeune femme sans histoires, et même s'il s'avère qu'elle est inhumaine, personne d'autre que nous ne le savait. J'aurais pu faire autrement, et elle n'aurait pas été obligée de vivre la vie d'un mort, comme moi.

‒ Elle aurait fait du mal autour d'elle, tu as bien fait de privilégier la sécurité des autres. Tu ne peux pas avoir le poids de toutes les conséquences sur tes épaules.

‒ Mais ça ne veut pas dire qu'elle n'a pas le droit à une vie. Et si on avait été plus humains, on aurait prévenu sa famille, on aurait trouvé un autre scénario.

Le visage de May resta fermé, mais contrarié. Elle reposa le dossier sur le bureau.

‒ Ça ne veut pas dire que ce n'est pas réparable, Phil.

Et sur ces mots, elle sortit.

Réparable, pensa Coulson, peut-être, mais seulement jusqu'à un certain point. Il fixa son reflet dans l'écran de son ordinateur et contempla un homme mort. Après tout, c'était ce qu'il était, un homme mort. Pas de famille, pas de vie sentimentale, pas de place dans le monde à part celle de directeur. Mais ce qu'il avait, c'était une tombe. Une tombe vide, quelque part près de Washington, avec une pierre à son nom et des dates factices de naissance et de mort et peut-être même une gerbe de fleurs posées par une violoniste qu'il avait connue autrefois. Et puis il avait un certificat de décès et un dossier entier sur les expériences qu'ils avaient effectué pour le ramener à la vie. Voilà ce à quoi il avait condamné Reese Guerin, sans plus de réflexion. Il l'avait condamnée à n'être plus qu'un souvenir douloureux pour sa famille, une tombe vide avec une pierre, et en plus de ça, il devait maintenant vivre avec la culpabilité d'avoir sali sa réputation par ses actions irréfléchies.

C'est réparable, pensa-t-il encore. Attrapant le dossier de nouveau, il se promit de mettre fin à cette histoire pour pouvoir laver le nom de la jeune femme, car lui était déjà perdu, mais pas elle.


Le whisky avait été plus facile à trouver que prévu. Il avait suffit à Reese de passer par dessus le comptoir de la cantine le soir venu, de malmener un peu la serrure du cellier avec un couteau qui traînait, et elle avait pu se servir. Après tout, elle l'avait déjà fait pour du gâteau au chocolat.

Elle s'imaginait trouver des bières, des crackers et de quoi survivre une semaine au moins dans sa chambre sans avoir à sortir, et puis elle était tombée sur les bouteilles de whisky, et elle s'était dit que finalement elle n'aurait besoin que de ça. Elle avait pris deux bouteilles, était remontée dans la pièce qu'on lui avait attribué pour y vivre, et n'en était pas sortie depuis. Elle n'était pas sûre, mais cela faisait bien deux jours et demi. Elle avait été trop ivre pour se rappeler des détails, mais quelqu'un avait pris sur lui de lui déposer à manger devant sa porte, et à présent, quatre plateaux sales étaient empilés par terre, contre le mur. Assise sur le tapis, dos à son lit, la bouteille entre les jambes et la main enroulée autour du goulot, elle fixait la porte d'un œil vide. Elle essayait de se concentrer sur la poignée, mais ses paupières pesaient trois tonnes et la forçaient à cligner des yeux trop souvent pour rester fixée sur un point de fuite.

Elle porta la bouteille à ses lèvres et prit une nouvelle gorgée, bien qu'elle n'en eût plus vraiment le besoin. La bouteille tinta quand elle la reposa un peu trop fort sur le sol à côté d'elle.

J'ai l'impression d'avoir quinze ans et d'avoir comme punition de rester enfermée dans ma piaule. Sauf que c'est moi qui m'enferme et que mes parents m'ont pas puni, mes parents me croient morte.

Des pas passèrent près de la porte de sa chambre, et elle se raidit, mais ils ne s'arrêtèrent pas.

Mes parents pensent que je suis morte. Et que je suis une terroriste. Une terroriste morte.

Reese avait regardé les infos plusieurs fois par jour, et comme l'avait prévu l'agent Barnes, son sujet avait fini par être relégué en fond de trame. Pas de nouvelles. Pas de boîte noire. Pas de quoi prouver son innocence ou faire avancer l'enquête. Aucun membre de sa famille n'avait été interrogé devant les caméras, c'était déjà ça de gagné. Elle n'aurait peut-être pas supporté de voir la déception dans leurs yeux ou la tristesse et le chagrin marquant leurs visages.

Ce connard de Barnes a sans doute raison, il vaut mieux qu'ils te croient morte et qu'ils te haïssent pour un mensonge. Ils t'auraient haï de toute façon.

Elle attrapa le bouchon de la bouteille, et le lança mollement sur les plateaux sales. Le tintement soudain de l'aluminium sur le verre résonna dans la pièce, comme le ding d'une cloche annonçant la fin d'un round sur le ring.

T'aurais mieux fait de jamais te barrer. T'aurais mieux fait de pas lâcher prise, comme ça t'aurais pas passé le brevet de pilote, et t'aurais pas piloté ce putain d'avion avec ces putains d'agents et leurs putains de cristaux. Tu serais encore normale, pas une foldingue façon Carrie au sang de porc. Ou cette gonzesse dans l'Exorciste.

Elle posa le flanc de la bouteille sur son front et regarda la porte à travers le liquide ambré, les yeux flous de l'alcool, de la fatigue et des larmes qui s'apprêtaient à tomber de ses yeux.

À ce moment, elle entendit de nouveau des pas près de sa porte, et vit l'ombre s'arrêter devant un instant. Elle se précipita sur elle et l'ouvrit à la volée, et le jeune homme qui tenait encore le plateau dans ses mains, les genoux fléchis, la fixa d'un air surpris.

‒ ...Fitz. C'est ça, non?

‒ Euh, ouais, oui, c'est... Mon nom, répondit-il maladroitement.

‒ Qui t'a demandé de m'apporter ça? Demanda-t-elle sèchement.

‒ Moi. Enfin, je veux dire, personne, personne ne m'a demandé de... C'était juste... Puisque tu ne veux pas sortir et que tu ne veux pas qu'on entre...

‒ J'ai jamais dit ça.

‒ La dernière fois que j'ai toqué, tu m'as dit de, d'aller me, enfin...me faire...

‒ OK, peut-être, admit-elle en hochant la tête. Désolée, ajouta-t-elle après un temps d'arrêt.

Il secoua la tête, les lèvres pincées, puis posa les yeux sur son plateau, basculant d'avant en arrière sur ses talons. Il finit par lever les yeux de nouveau et s'apprêtait à dire quelque chose, mais s'arrêta un instant.

‒ T'as pleuré?

‒ Quoi? Non, démentit-elle.

‒ Tu es saoule, non?

‒ C'est... Juste, un peu, un petit peu.

Il décida alors de la pousser du chemin avec son plateau et de rentrer dans sa chambre, et elle tituba en se tenant au chambranle.

‒ J'ai pas dit que tu pouvais entrer, Fritz.

Il fit mine de n'avoir rien entendu et posa le nouveau plateau sur le bureau, puis ramassa les vieux et les rangea, empilant la vaisselle. Il jeta un œil vers la bouteille de whisky vide dans la poubelle et celle qui traînait par terre, entamée, et la prit et la referma.

‒ Tu dois manger si tu veux reprendre tes esprits, je vais te chercher de l'eau, celle qu'on a dans la salle de bain est potable..., marmonna-t-il en attrapant le verre vide sur le plateau neuf.

‒ Le but du whisky, c'était pas de reprendre mes esprits.

Encore une fois, il eut envie de dire quelque chose, puis se ravisa et alla dans la salle de bain. Reese s'assit au fond de son lit, dos au mur, jambes tendues devant elle. Il revint avec le verre et lui tendit, mais voyant qu'elle ne faisait aucun mouvement pour le prendre, il finit par le poser sur le plateau, et s'assit sur la chaise du bureau, face à elle. Ils restèrent ainsi une minute, dans le silence, puis Fitz parla.

‒ J'ai la phobie de l'eau.

Reese leva un sourcil vers lui, et il se gratta l'arrière de la tête.

‒ Il y a quelques temps, Jemma... Simmons et moi, on s'est retrouvés coincés dans une cellule de confinement au fond de la mer. On a réussi à s'en sortir mais... Il n'y avait pas assez d'oxygène pour deux, et j'ai manqué d'air trop longtemps. J'ai eu du mal à retrouver mes capacités mentales et je n'ai pas encore tout récupéré, et depuis ce temps là, je ne supporte pas les étendues d'eau. Je ne vais jamais voir le lac. Quand j'ai vu ta vidéo, j'ai eu la nausée.

Reese hocha la tête lentement, s'imaginant confrontée à sa phobie. Elle serait probablement morte d'une crise cardiaque si elle était tombée dans une mer d'araignées. Heureusement pour elle, c'était juste l'Atlantique.

‒ Mais je me dis que si j'avais eu tes pouvoirs... J'aurais pu nous sortir plus vite de là, et je n'aurais pas eu à... à...

Incapable de trouver les mots, Fitz pointa sa tête d'un doigt hésitant, et laissa sa main retomber.

‒ Et toi, aussi, tu peux faire des choses bien. Tu pourrais aider les gens avec... L'eau.

Elle était trop saoule pour réfléchir longuement sur son cas de conscience, mais elle comprenait où il voulait en venir. Il n'était pas là pour lui faire la morale, ou pour la juger, ou encore pour laver l'honneur de ses amis qui l'avaient condamné à être morte aux yeux du monde. Il était là pour la réconforter dans sa peur d'elle-même, de ce qu'elle était devenue.

‒ Vous n'êtes pas des monstres, tu sais, vous êtes... mieux.

‒ J'ai l'impression que tu l'as déjà fait, ce speech, non? Remarqua Reese au bout d'un moment.

‒ C'est difficile de s'accepter du premier coup. Les seuls inhumains qui n'ont pas eu de crise existentielle dès le début étaient des psychopathes... - cette réflexion la fit rire, et il sourit lui aussi - Tu devrais boire, et euh, manger.

‒ Pourquoi je peux rendre l'eau solide sans qu'elle se change en glace? Demanda-t-elle soudain, et il attrapa le plateau et le posa sur le lit, où il s'assit en indien.

‒ Bonne question. Avec Jemma on a recherché les raisons, mais il faudrait qu'on étudie le phénomène en direct pour être capable de déterminer le fonctionnement. Peut-être que tu créées une réaction chimique qui force les molécules à s'immobiliser, à se lier les unes aux autres sans liberté de mouvement. Tes cellules ont montré que ton propre corps diffuse des espèces de cristaux qui pourraient former une couche protectrice, c'est aussi pour ça que l'eau de ton corps ne sort pas de toi quand tu l'utilises...

‒ Parce que l'eau pourrait sortir de moi? Comment?

‒ Tu sais, le corps c'est soixante dix pour cent d'eau, dix pour cent rien que dans le sang, et principalement dans le cœur et le cerveau. Il faut perdre au moins la moitié de ce volume en eau pour souffrir de déshydratation grave, mais techniquement, si tu perds rien que vingt pour cent de sang, tu passes en choc hypovolémique, alors...

‒ Fritz, c'est quoi mon deuxième prénom? Coupa-t-elle.

‒ C'est Fitz, et euh...Quoi?

‒ Tu sais comment fonctionnent mes cellules et quels genres de cristaux mon corps fabrique, et tu connais sans doute même pas ma date de naissance. C'est barré, comme situation.

Fitz eut un air grave qui fit rire Reese. Il finit par sourire également, car à travers ses lèvres souriantes, elle avait fait passer un bout du gâteau au chocolat qu'il lui avait trouvé à la cantine.


«Vous n'avez pas l'air en paix, James.»

Bucky leva les yeux du sol et regarda le psychiatre, deux secondes, avant de se détourner de nouveau.

‒ J'en ai déjà eu l'air? Demanda-t-il, la pointe de sarcasme dans sa voix pas assez forte à son goût.

‒ Bien sûr. Accablé, énervé, perdu, oui, mais jamais nerveux. Quelque chose s'est passé?

‒ Vous le savez.

‒ Oui. Mais je ne suis pas là pour savoir, je suis là pour écouter.

Le regard dénué de patience du soldat tira un demi sourire à son aîné.

‒ Voulez-vous que je vous lance sur le sujet? Très bien. Le Directeur est venu à moi pour me faire part d'un incident entre Mademoiselle Guerin et vous-même. Un incident lié à la mauvaise surprise qu'aurait eu ladite à la vue de nouvelles choquantes. Vous me suivez?

‒ N'importe qui aurait été choqué que le monde entier la croit morte, marmonna Bucky.

‒ Tout comme vous l'avez été, en apprenant votre identité, je présume?

‒ Oui. Et j'ai mal réagi, et j'aurais bien aimé avoir des explications, mais il a fallu que je me démerde, et je m'en suis sorti parce que je suis...Moi. Mais Guerin...

‒ Mademoiselle Guerin est une jeune femme perturbée, qui doit s'adapter à un nouveau monde, avec l'aide de l'entourage présent dans la base.

La langue de Bucky claqua. Il savait où il venait en venir. Il n'était pas aveugle au point de ne pas voir la similitude entre Guerin et lui, mais en l'instant présent, ce n'était pas le problème. Le problème était cette décision qu'il avait prise, celle de la blesser pour éviter un drame, en prenant en considération toutes les conséquences de ses mots. Il connaissait cette fille depuis peu, il avait été celui qui l'avait sauvée, sa première bonne action depuis des décennies, et il se sentait concerné, sinon responsable, de son bien-être. Jusqu'alors, il avait été le flou de métal peu bavard, plus bon que mauvais, estompé dans le paysage pour ne pas être mal interprété, pour ne pas être interprété du tout. Mais tout avait changé lorsqu'il avait décidé de prendre position et il l'avait sacrifiée sur l'autel de la sécurité de la base.

‒ J'ai analysé le risque d'un incident et je l'ai anéantie pour la sécurité des autres, dit-il suffisamment bas pour que sa voix ne soit que la vibration de sa corde la plus basse.

‒ James, je ne dis pas que vous n'avez pas été dur avec elle, mais... Anéantie? Vous êtes bien trop dur envers vous-même, contredit Rosenberg avec un léger secouement de la tête. Mademoiselle Guerin est bien moins fragile que ce que vous la croyez être. Je l'ai vu en privé deux ou trois fois, au cours de sa réhabilitation. C'est une jeune femme avec le potentiel de survie d'un rhinocéros blessé.

Rosenberg sourit à sa comparaison devant un Bucky indécis. Sa base de données personnelle à propos de Reese ne contenait rien qui laissait paraître une quelconque force majeure. Elle était une victime, une jeune femme perdue, apeurée, prompte aux crises d'angoisse, hystérique. Faible.

Mais elle était restée en vie après un crash d'avion, et elle avait accepté d'être enfermée pour apprivoiser un pouvoir destructeur. Elle s'était blessée en tentant de sauver trois hommes de la noyade. Elle avait tenu tête à Mack. Et elle lui avait dit d'aller se faire foutre, appuyant là où elle savait qu'il aurait mal.

Elle n'était peut-être pas le petit oiseau perdu qu'il avait cru qu'elle serait.

‒ De mon point de vue, vous avez pris les bonnes décisions, James.

‒ Là est tout le souci, Doc. J'ai pris la décision de blesser quelqu'un, et cette fois-ci, il n'y a personne d'autre à blâmer.

‒ Vous vous sentez coupable?

Il leva les sourcils et inspira longuement. Rosenberg prit cela pour un oui. Il hocha la tête d'un air entendu, jeta un œil à l'heure tardive, puis soupira.

‒ James, je ne vous ai pas seulement appelé pour cet incident. Le directeur m'a demandé il y a quelques jours si vous seriez apte à prendre un agent novice sous votre aile pour l'entraîner, et je lui ai répondu que oui.

‒ Coulson veut que j'entraîne un bleu?

‒ Le directeur Coulson veut que vous inculquiez une discipline à Mademoiselle Guerin. Il vous nomme responsable de son entraînement à la place de l'agent Jonhson. Alors si je peux vous donner un conseil, avant que tout cela ne devienne officiel... Tâchez de régler votre différend avec elle. Il sera bien plus simple pour vous deux de travailler ensemble sans ressentiment.

Bucky resta de marbre, mais un seul mot fit écho dans son crâne, capturant l'essence de tout ce à quoi il pensait à l'instant.

Merde.


Melinda May était fatiguée. Fatiguée de courir à droite, à gauche, de jouer au flic avec les agents les plus laxistes, de prendre des décisions à la place de son Directeur, d'avoir trop de responsabilités, alors qu'elle n'était revenue au SHIELD que pour piloter un satané avion. Elle était fatiguée d'avoir à faire toujours plus d'efforts pour parvenir à comprendre le monde tel qu'il était à présent, bizarre, imprévisible, de plus en plus compliqué. Les inhumains, les extra-terrestres, les politiques anti-héros, les faux alibis et les arrières pensées. Elle aspirait à une vie et un travail plus tranquilles, plus faciles.

Alors lorsque Daisy la bipa pour faire avancer l'enquête sur la fuite journalistique du crash, elle ne put s'empêcher, pour une fois depuis longtemps, de fermer les yeux et de se permettre un gémissement plein de pitié pour soi. L'espace d'un instant, elle s'imagina enfermée dans une chambre de confinement pour au moins une semaine, et cette perspective était bien loin de lui faire peur ou de la gêner.

Elle se dirigea vers la salle des opérations où Daisy triturait les touches de son clavier sans fil, les pieds négligemment posés sur la console au milieu de la pièce. Mâchouillant les derniers morceaux d'un Donut qui avait laissé énormément de sucre glace sur le haut de son T-Shirt.

‒ Eh, ça coûte cher, ça, gronda-t-elle et la jeune femme pinça les lèvres en signe d'excuses, avant de retirer ses pieds.

‒ Désolée. J'ai réussi à retracer le parcours de cette info sur le crash, annonça Daisy en avalant la fin de son quatre heures, et apparemment le coup de fil n'était pas donné directement à la chaîne de télévision. En fait, le journaliste de la chaîne a reçu l'info d'un ami, un journaliste local qui vit à Philadelphie, qui a lui-même reçu un coup de téléphone d'une femme qui n'a pas voulu donner son nom. Ce qu'on a de bien, c'est que ce même journaliste local se la joue Nixon et enregistre tous les appels de numéros inconnus qu'il reçoit. Ils me transmettent la bande et le numéro dès la clôture de leur journal, dans une demie-heure.

‒ Très bien. Avec un peu de chance, on arrivera quelque part, cette fois, soupira May. Je vais chercher Guerin, il serait temps de la dessoûler et de la briefer sur cette histoire.

‒ En fait, Barnes s'en occupe déjà. Avec Fitz.

Le regard inquisiteur et impatient de l'agent n'avait plus cet effet effrayant sur Daisy Johnson, mais elle se sentit tout de même forcée de ressentir l'urgence du danger que représenterait la colère de Melinda May. Alors elle s'empressa de déblatérer les plateaux repas, la nomination future de l'ex assassin au poste d'officier superviseur de Reese, et l'air profondément concentré avec lequel elle l'avait vu avancer dans les quartiers habités de la base, en direction de sa future élève. May sembla envisager tout ce qui pourrait mal se passer, puis finalement, sa conscience lui intima de lâcher prise. Malgré ce qu'elle pensait de James Barnes, et ce n'était pas reluisant, elle se devait d'avouer qu'il était bel et bien le mieux placé pour ce genre de job. Elle ne pensait pas qu'il leur amènerai Guerin, fraîche et docile, jusqu'à la salle des opérations, mais si elle était consciente et décidée à les écouter sur le fond de l'affaire, alors il remonterait certainement dans son estime.

On frappa à la porte, et Reese tourna un regard las vers l'ombre qu'elle discernait sous l'interstice. Fitz était partit tout juste une demie-heure avant, avec une fiole de sang pour des analyses. Chose ridicule, car il aurait pu tout aussi bien planter sa seringue dans le bouchon d'une bouteille d'eau de vie, remarqua-t-elle, mais comme il le lui répondit, elle n'était «pas la scientifique dans cette pièce».

Visiblement, il avait dû oublier un litre ou deux de plus pour la recherche. Elle reposa le livre de biologie qu'il lui avait prêté et soupira.

‒ C'est ouvert Fitz. Cela dit, il va venir un moment où je vais devoir dire non, et ça va être vraiment vexant!

La porte s'ouvrit, mais au lieu du jeune intello un peu coincé aux mains agitées, James Barnes se présenta, faisant un pas dans l'entrebâillement de la porte. Le peu d'humour que Reese avait en réserve se volatilisa, et elle se leva du sol.

Il n'avait pas l'air à l'aise, et même s'il en était de même pour elle, cela lui fit plaisir de voir le parfait petit soldat craquer sous la pression.

‒ Il faut qu'on parle, dit-il sans plus de cérémonie, et Reese ne put s'empêcher de lâcher un ricanement narquois.

‒ Et moi qui te prenait pour le type le moins bavard du siècle.

Bucky leva les sourcils, visiblement loin d'être impressionné par ce coup bas. Il ferma la porte derrière lui et posa les yeux sur le livre, par terre, avant de fixer de nouveau la jeune femme. Il luttait pour ne pas montrer son inconfort, desserrant les poings, gardant un semblant d'attitude détendue. Plus facile à dire qu'à faire, cela dit, car il aurait préféré courir en ligne droite sous le feu d'une demi-douzaine de mitraillettes. Dieu seul savait pourquoi il se sentait si intimidé par une fille, aussi bien le soldat que le Casanova des temps passées. Il n'y avait pas une seule version de lui pour lequel cela était logique.

Malgré tout, il avait survécu à une chute de plusieurs centaines de mètres, il devait pouvoir ressortir de cette chambre en entier.

‒ C'est à propos de notre altercation, il y a quelques jours..., se lança-t-il avec un élan bien vite perdu.

‒ Parce que t'en as pas eu assez la dernière fois? Interrompit-elle avec véhémence, et Bucky serra les dents.

‒ Je suis venu m'expliquer, d'accord? Ce que j'ai dit ce jour-là, c'était juste pour désamorcer la situation.

Alors là mon pote, c'est trop facile, cria la voix dans la tête de Reese, et son visage se contorsionna en une grimace hargneuse.

‒ En te servant de mes doutes pour appuyer là où ça fait mal? Ça avait l'air vachement honnête !

‒ Je suis justement là pour te dire que non.

‒ Et donc, je fais quoi? Oh, Reese, sois pas conne, espèce de faiblarde, fais confiance au bonhomme de métal, il t'a récupérée dans la mer, il est gentil! C'est ça?

‒ J'ai fait mon travail le jour de ton crash, tout comme je l'ai fait la dernière fois. Tu ne comprendras peut-être pas.

‒ Non, je ne pige pas! Je ne pige absolument pas pourquoi tu peux te repentir sous le signe du devoir, parce qu'aussi naze que ça puisse sonner, tes réflexions ont fait du mal, Barnes!

‒ Parce que je suis comme ça. Je sais comment faire du mal à quelqu'un si j'en ai besoin, j'ai été calibré de cette façon.

Ses paroles réduisirent Reese au silence, à nouveau. Elle aurait aimé déverser un flot d'insultes, mais elle réalisa qu'en plus d'être écrasée par lui à chaque fois qu'il parlait, ses mots avaient la capacité de faire naître en elle une culpabilité aussi virulente que sa pitié. À chaque fois qu'elle pensait à Barnes, à l'agent, à l'éclair scintillant tombé d'un hélicoptère, au salaud qui avait utilisé ses peurs contre elle, Reese se cognait à un mur d'empathie qu'elle ne pouvait pas franchir. Elle voyait le soldat, conditionné à utiliser toutes les méthodes pour parvenir à achever ses missions. Celui qui n'avait pas d'autre utilité à la parole que celle de réclamer des réponses ‒ et Dieu seul savait que la seule force physique lui facilitait le plus souvent la tâche. Calibré. Calibré. Comme un vulgaire pistolet, qu'on huile pour qu'il ne s'enraye pas.

‒ Je ne le pensais pas. Je me fous d'avoir ton pardon, ou d'entrer dans tes bonnes grâces, je voulais juste remettre les compteurs à zéro. Je suis mal placé pour juger qui que ce soit, et tu le sais. Tout le monde le sait.

Il frotta son avant-bras gauche par réflexe. Elle s'était repassée la scène d'une possible dispute pendant trois jours. Rien ne se passait comme ça dans son esprit imbibé de whisky. Elle n'avait pas pris en compte la compassion qu'elle aurait pu ressentir pour l'homme qui, malgré tout, lui avait sauvé la vie. L'homme qui, malgré tout, était un héros de guerre avec énormément de cicatrices. Et qui lui avait dit de se poser des barrières et de couler du béton autour, qui parlait de lui-même comme d'une «anomalie». Qui avait décidé de lui faire du mal, pour éviter qu'elle noie la dizaine de personnes qui se trouvait dans la salle de repos au moment où elle avait appris qu'elle était à présent une terroriste morte.

‒ Je comprend pourquoi, finit-elle par lâcher comme si cela lui brûlait la langue, mais ça n'excuse pas tout. À ce moment là, je préfère carrément la décharge électrique, plutôt que ce genre de discours.

‒ J'étais un peu à court d'armes. C'est aussi la première fois que j'ai vu Mack paniquer. Mais la prochaine fois, j'essayerai de t'assommer, plutôt que de blesser ton ego.

‒ Tu me cherches, Barnes?

Il hésita, puis vit le petit sourire de la jeune femme, et se détendit. Juste un peu. Mieux valait ne pas tarder.

‒ Je suis ton nouveau superviseur. Ce n'est pas officiel, mais je voulais te le dire en personne. Si tu n'es pas d'accord avec ça, j'irai voir Coulson...

‒ Non, ça tombe sous le sens. Je suppose. Apparemment, à part toi, personne n'a l'air d'être capable de me contenir. Mais tes méthodes sont à chier.

Il sourit à son tour, puis posa le regard sur la chambre. Deux bouteilles de Whisky vides, un plateau repas, le lit défait. Il n'était pas encore si tard, mais elle n'avait pas l'air de s'être inquiétée de son hygiène de vie. Il ressentit son téléphone vibrer dans sa poche, et décrocha au nom de Daisy. Reese tendit l'oreille, les bras croisés sur sa poitrine, l'air toujours renfrognée. Il marmonna quelques oui et quelques non, puis raccrocha et soupira.

‒ Il faut que je t'amène là-haut, on a du nouveau sur ton affaire. J'imagine que tu voudrais être informée de l'avancée du problème, dit-il. Allons-y.

‒ Attends, Barnes. Il me faut dix minutes.

Il fronça les sourcils, puis la vit se gratter la tête, et prêta finalement attention à son apparence. Visiblement, elle n'avait pas changé de vêtements depuis plusieurs jours, et elle n'avait pas non plus passé une tête sous la douche. Elle avait l'air gênée, mais ce genre de détail était loin d'être d'une quelconque importance pour Bucky. Il avait passé des jours et des nuits plein de sang, d'urine et de boue. Être un sniper signifiait parfois ne pas bouger pendant plusieurs heures, et il fallait bien qu'il pisse. Il était devenu complètement insensible à la saleté.

‒ J'ai pas mal picolé et... Enfin... Je ne voulais pas me servir de l'eau dans cet état. Mais je suis pas encore réellement sobre, alors, si ça ne te dérange pas...

Elle attrapa quelques vêtements dans l'un des placards de la chambre. Tenues réglementaires du SHIELD. Elle n'avait pas un seul vêtement lui appartenant. Il hocha la tête et s'assit, droit comme un piquet sur le bord du lit, face à la porte de la salle de bain.

‒ Je reste là, au cas où.

Elle hocha la tête, et sans plus de cérémonie, entra dans la salle de bain et poussa la porte sans la claquer.


Le silence n'était pas confortable.

Les agents May, Johnson, Barnes, ainsi que Reese étaient debout dans la salle des opérations, en attente de l'arrivée de Coulson pour commencer le meeting. Ils étaient peu, et cela était pensé d'avance : Il leur fallait une petite équipe qui se chargerait uniquement de cette affaire, et la logique voulait qu'en plus du binôme ayant sauvé Reese, un superviseur se charge de faire le lien avec le Directeur. Le seul problème de l'équation était que tous étaient plus ou moins remontés contre les autres. Et bien que May et Daisy aient été agréablement surprises de voir Bucky réussir à sortir Reese de sa transe, tout n'était pas encore gagné pour créer une cohésion d'équipe.

Coulson arriva finalement de sa démarche pressée, ferma la porte derrière lui et fit un hochement de tête et un sourire à Reese, qui lui répondit de même.

‒ Merci à tous de vous être présentés aussi rapidement. Daisy a récupéré des informations sur la source de la fuite qui a conduit à se fiasco télévisé. Mais avant de nous y mettre, je tiens à vous dire, Guerin, que je n'aurais jamais imaginé vous blesser en cachant votre situation à votre famille. J'ai fait un choix et je l'avoue, avec mon expérience, il me paraissait être le plus judicieux, mais pas le plus compatissant. Je m'en excuse.

Reese cligna des yeux, réalisant qu'elle avait reçu des excuses de la part du patron de l'une des organisations les plus secrètes au monde, pour l'avoir accusé de garder des secrets. Elle se sentit formidablement privilégiée, et complètement stupide. Elle hocha la tête, marmonnant un «merci».

À côté d'elle, Bucky croisa les bras sur son torse. Les discussions lui donnaient encore un vif sentiment d'inconfort.

‒ Daisy, qu'est-ce que tu as? Demanda Coulson, et la gêne du moment fut oubliée.

‒ J'ai l'enregistrement du coup de téléphone, et si vous pensiez qu'on résoudrait ça vite, je crois que vous pouvez déjà tirer une croix sur vos week-ends. Je vous le passe.

Elle tripota sa tablette, et appuya sur «play».

«Philadelphia Herald, J'écoute?

Je... Je dois parler à Kevin Weller.

On n'a pas de secrétaire, alors vous lui parlez. Que puis-je faire pour vous?

Il y a eu un crash, il y a quelques jours, un avion qui s'est crashé... Dans l'Atlantique, au départ de Johannesbourg...

Euh, Madame, les infos internationales, c'est pas moi. Et puis, on est un petit journal, vous êtes sûre que...

C'était des terroristes américains, ils ont... Ils ont volé des artefacts extra-terrestres pour les transformer en armes.

Quoi? Attendez, Madame, d'où vous tenez ça?

Trouvez Ahmad Morris, il est journaliste au South African Times. Il connaît tous les d-détails. Euh.. Les coordonnées du crash sont... Euh, latitude moins 3,316018 et longitude moins 14,710693. Il y avait... Onze personnes dans l'avion. Le pilote s'appelait.. R...Reese Guerin.

Madame, quel est votre nom? Cette histoire, c'est... Si je veux l'exploiter, un appel anonyme ne suffira pas...

Il... Il dit que ce n'est pas nécessaire.

Qui, il?

Contactez Ahmad Morris, il vous donnera les détails.

Madame?... Madame?»

La tonalité s'interrompit et Daisy se retourna vers le groupe.

‒ C'est tout ce qu'on a.

‒ Elle n'avait pas l'air à l'aise, remarqua Barnes. En douleur, même.

‒ Elle a mentionné quelqu'un d'autre, elle n'avait pas l'air d'être seule, ajouta Coulson. Daisy?

‒ J'ai augmenté les sons ambiants, et j'ai bien l'impression d'entendre des chuchotements en arrière-plan, mais ça pourrait aussi être la télévision ou la radio.

Reese n'osait pas parler. C'était bien loin de ses compétences, et elle ne savait pas quoi penser de la femme au téléphone. Elle aurait bien voulu la détester, mais Barnes avait raison. Elle avait l'air mal en point.

‒ C'est tout? On n'a rien d'autre que cet enregistrement? Demanda May.

‒ Non, et c'est là que ça se complique. Le numéro de téléphone était facile à tracer, un téléphone fixe dans un quartier en périphérie de Philadelphie. Seulement, lorsque j'ai placé une alerte sur la propriétaire, j'ai appris qu'elle avait été retrouvée morte il y a un mois. J'ai contacté la police locale, apparemment, ça date d'il y a plus longtemps.

‒ Suicide? La culpabilité? Suggéra Bucky, mais Daisy secoua la tête.

‒ Elle a été tuée. Poignardée, plus précisément. Et mon petit doigt me dit que ce «Il» en est à l'origine.

Le cœur de Reese prit cent kilos de plus, d'un coup. C'était tout autre chose si la pauvre femme était morte. Le vrai coupable était donc dans la nature? Ce «Il» inconnu? Et qu'est-ce qu'il pouvait bien avoir contre elle, contre le SHIELD, pour en arriver là?

‒ Et elle n'avait pas d'antécédents avec nous, ou n'importe quelle forme de force de l'ordre?

‒ Non, son casier est vierge. Regardez. Genevieve Adler, soixante-deux ans. Pas d'enfants à charge. Nom de jeune fille...

‒ Nicholson.

Les regards se tournèrent vers Reese, dont les yeux étaient rivés sur l'écran. Les sourcils froncés, la bouche entrouverte, elle avait l'air de chercher la réponse à une question qui n'en avait pas. Melinda scruta le nom de la femme dont le permis de conduire était affiché à l'écran, mais Nicholson n'était pas affiché. Pourtant, Reese avait bien prononcer le même nom, au moment même ou Daisy l'avait dit.

‒ Comment...? S'étonna Daisy, et Reese pointa un doigt vers l'écran.

‒ Cette femme, c'est ma mère. Ma mère biologique.

Daisy regarda Reese, puis sa tablette, puis de nouveau la jeune femme, avant de regarder Coulson. Celui-ci, ayant l'air de savoir de quoi Reese parlait, examinait son visage pour tout signe de panique, mais elle restait étrangement stoïque.

‒ Je ne veux pas te brusquer, mais... Vous n'étiez pas...Proches? Finit par dire Daisy.

‒ Je ne l'ai vue que deux fois dans ma vie. Mes parents sont homosexuels, je suis un bébé éprouvette. Personne n'a lu mon dossier?

‒ J'ai l'impression que Coulson s'est réservé le plaisir, reprocha May.

‒ Attendez, tes parents ne sont pas tes parents? Répéta Daisy. Mais dans ce cas... Est-ce qu'il y aurait une chance que ta.. Qu'Adler ait été...

‒ Inhumaine? Termina Bucky avec, sans se l'avouer, la même pointe de curiosité dans la tête.

‒ J'ai l'impression qu'il n'y a qu'une façon de le savoir, trancha Coulson. On va à Philadelphie. Départ dans une heure, tout le monde.

Reese garda les yeux rivés sur la photo de permis de conduire de sa mère. Seule la main de chair de Bucky sur son épaule la sortit de sa torpeur.

‒ Je suis désolé.

‒ ...Moi aussi.