Chapitre 45 : Le Strudel de l'enfer
Le jour n'était pas encore levé.
Lise ouvrit les yeux dans la pénombre, l'air chargé de froid et d'humidité, mais son corps, lui, était en feu. Une chaleur moite collait à sa peau, celle d'un lit malmené, d'une nuit sans sommeil ou presque, d'une bataille où elle avait rendu les armes.
Une douleur sourde pulsa dans ses muscles, dans ses cuisses, jusque dans sa nuque tendue. Elle s'était endormie sans s'en rendre compte, sans s'habiller, sans même se protéger de l'air glacé qui sifflait dans les interstices de la masure. Mais le froid n'avait pas réussi à laver ce qu'elle ressentait : ce poids dans la poitrine, ce creux amer sous le sternum.
Un soupir s'échappa de ses lèvres. Court. Haché. Comme s'il ne fallait pas faire de bruit, ne pas déranger ce silence dense qui lui collait à la peau comme les mains qu'elle avait laissées l'explorer quelques heures plus tôt.
Elle se redressa lentement, le drap râpeux glissant sur sa peau nue. La moindre contraction réveillait ses nerfs à vif, comme si son corps refusait de faire l'impasse sur ce qu'il avait vécu. Son souffle s'accéléra légèrement. Elle se força à se lever, pieds nus sur le sol de bois gelé. Elle vacilla. Elle n'aimait pas se sentir faible.
Une odeur familière – cuir, sueur, feu consumé – flottait encore dans la pièce. Elle raviva, en un éclair, le souvenir de sa main plaquée contre un mur, de sa nuque attrapée, de cette voix grave dans le noir. Elle serra la mâchoire. C'était fini. C'était une erreur.
Une seule.
Elle attrapa ses vêtements, dispersés au sol comme les restes d'un combat nocturne. Elle les enfila sans élégance, chaque geste sec, presque violent. Sa peau était couverte de traces, de marques laissées par l'avidité d'un homme qu'elle n'aurait jamais dû laisser s'approcher. Des bleus comme des signatures.
Elle se fixa un instant dans le miroir terni au mur. Ses cheveux étaient en désordre, ses yeux cernés, plus sombres que d'habitude. Elle vit dans ce reflet quelque chose qui la dérangea profondément : elle n'avait pas l'air brisée, ni même en colère. Elle avait l'air... habitée.
Et ça, c'était pire.
Elle ferma les yeux une seconde, inspira longuement.
Reprends-toi.
Le vent dehors hurlait contre la maison comme un avertissement. Elle l'écouta, presque reconnaissante. Ce froid-là, elle le comprenait. Il ne mentait pas. Contrairement à ce que son propre corps lui murmurait encore, dans un frisson traître.
Elle remit ses bottes, attacha sa ceinture d'un geste brusque, rabaissa ses manches pour cacher les marques. Puis elle se redressa, droite, impassible.
Comme si rien ne s'était passé.
Comme si elle n'avait pas laissé Lucci la posséder.
Comme si elle n'avait pas aimé ça.
Elle sortit sans un mot.
...
Le vent hurlait à travers le hammeau, glissant entre les toits de bois sec accrochés à flanc de falaise. Le froid mordait, même à travers les murs. Il ne pardonnait rien.
Et pourtant, Lucci se réveilla étonnamment bien.
Il ouvrit les yeux avec une lenteur rare, le corps pesant mais calme, comme si quelque chose en lui s'était tu pour la première fois depuis longtemps.
La place à côté de lui était vide. Froide.
Mais cela ne l'étonna pas.
Il avait le sommeil léger — un réflexe forgé par des années de missions, de silence tendu, de nuits sans confiance. Il l'avait sentie quitter les draps, discrètement, comme une ombre entraînée. Il ne l'avait pas retenue. Il savait qu'elle reviendrait. Ou pas. Mais surtout qu'elle ne s'enfuirait pas.
Et dehors, il y avait du bruit.
Le vent bien sûr, toujours là, sifflant contre les vitres comme une bête affamée.
Mais aussi… autre chose.
Une lame.
Qui fendait l'air avec régularité.
Va-et-vient. Une discipline. Pas un combat.
Il reconnut sans mal le son — celui d'un sabre qu'on manie pour se réchauffer, ou pour calmer quelque chose à l'intérieur. Elle. C'était forcément elle. Il visualisa déjà la scène : Lise, seule dans la neige, sabre à la main, tranchant le silence avec une rage contenue. Un fantôme de guerre dans l'aube glaciale.
Il ne se pressa pas.
S'assit lentement au bord du lit. Prit le temps d'observer les rides du vent sur la fenêtre gelée. Puis il enfila sa chemise, ses gants, noua sa ceinture comme s'il se préparait pour une marche — pas pour une discussion.
Il savait qu'elle entendrait ses pas dans la neige.
Qu'elle le sentirait approcher.
Il savait aussi que cela ne changerait rien.
Elle continuerait à tailler l'air de ses mouvements amples, concentrée, lointaine.
Comme si cette nuit n'avait été qu'un passage.
Une faille dans le silence.
Et pourtant, dans le fond, ils savaient tous les deux :
Quelque chose avait bougé.
Il ouvrit la porte. Le bois gémit sous sa main gantée, grinçant comme une plainte oubliée.
Une bourrasque s'engouffra dans la pièce, soulevant un nuage de cendres froides, un soupir de ce qui avait brûlé autrefois.
Il ne broncha pas.
Dehors, le monde était immobile.
Le hameau, figé sous la neige, n'était plus qu'un souvenir pétrifié.
Des maisons aux toits effondrés, des volets arrachés, et les traces d'une vie éteinte, dissoute dans les hivers successifs.
Personne n'y vivait depuis des années.
Rien d'autre que le vent, les ruines, et deux âmes de passage.
Dont elle.
Lise.
Au milieu du plateau, dans un cercle de silence, elle répétait ses gestes comme un rituel.
Son sabre fendait l'air avec une précision lente, presque méditative.
Ce n'était pas un entraînement. C'était une manière de respirer. Une manière de tenir debout.
Le vent tournait autour d'elle, sans oser la frôler.
Lucci la regarda un moment sans bouger.
Elle ne portait qu'un manteau de lin, ouvert sur ses bras nus, la peau légèrement bleutée par le froid. Mais elle ne tremblait pas.
Pas cette fois.
Il descendit les marches, les bottes craquant dans la neige épaisse.
Il ne dit rien. Il savait qu'elle savait.
Elle ne s'enfuirait pas. Pas à cause de lui.
Elle s'arrêta net.
La lame basse, la respiration lente.
Le vent hurla à travers les fissures d'une cheminée en ruine.
— Tu dors moins bien quand tu n'es pas seul, dit-elle, toujours de dos.
Il s'approcha. Trois pas. Pas plus.
Un silence tendu, s'installa entre eux.
Une façon de rester honnêtes.
— Tu fais beaucoup de bruit quand tu penses, répondit-il, le ton égal.
Elle eut un sourire léger, sans tourner la tête.
Un sourire perdu dans le vent.
Il ne demanda rien.
Elle n'expliqua rien.
Lucci observa l'épée dans ses mains.
Il ne s'y connaissait pas vraiment en sabres – il n'était pas de cette école-là. Mais il n'était pas idiot.
La brillance du métal, même dans la lumière grisâtre du matin, n'avait rien d'ordinaire.
Aucun éclat superflu.
Juste une lame d'exception.
Froide. Parfaite.
Fidèle.
Il se permit de la fixer un peu plus longtemps, presque fasciné.
Elle reprit ses exercices, sans se soucier de lui, les épaules souples, la cadence régulière.
Un calme étrange émanait d'elle.
Celui de quelqu'un qui sait exactement où elle place ses pieds, même au bord du gouffre.
Elle était calme. Trop calme.
Et pourtant, elle savait qu'il était là.
Elle savait toujours.
Il croisa les bras, planta ses bottes dans la neige durcie.
— Tu comptes vraiment rentrer à Water Seven comme si rien ne s'était passé ? lança-t-il alors
Elle ne répondit pas tout de suite.
Le sabre remonta lentement, marqua une pause.
Puis elle exhala, et abaissa la lame dans un arc impeccable, tranchant l'air comme si elle ouvrait un silence trop épais.
— C'est là que je suis attendue, répondit-elle finalement.
Sa voix était neutre. Presque lasse.
Il haussa un sourcil.
Il n'allait pas la laisser fuir derrière ses demi-vérités.
— Par qui ? Les patients ? Les enfants ? Ou le souvenir rassurant de Bella, la douce médecin qui panse les plaies de la ville tout en mentant à chaque respiration ?
Elle tourna la tête, enfin.
Leurs regards se croisèrent.
Un éclat froid, piqué de brume, passait entre eux, mais aucun des deux ne le laissa les distraire.
Ils ne cherchaient pas l'attaque, ni la tendresse. Ils constataient.
Alors elle parla.
— Je resterai... tant que je le pourrai.
Sa voix était douce, mais ferme. Comme un tissu de soie tendu sur une lame.
— Jusqu'au moment où la situation ne me le permettra plus.
Elle inspira lentement, ses épaules se soulevant à peine.
Il n'y avait pas de regret dans son ton. Juste cette certitude tranquille de quelqu'un qui connaît les règles du jeu, même celles qu'on ne dit jamais à voix haute.
— Mais c'est aussi pareil pour toi, ajouta-t-elle, en détournant légèrement le regard vers l'horizon.
— Tu as dit que je n'étais pas ta cible… et que tu étais présent à Water Seven bien avant moi.
Sa voix ne tremblait pas. Pas une seule fissure dans sa diction.
C'était une énonciation, presque clinique, de ce qu'elle avait compris.
— Et en équipe.
Elle se tourna à nouveau vers lui, un pli dur au coin des lèvres.
— Vous êtes forcément là pour une mission de surveillance.
Elle le savait, bien sûr. Depuis longtemps.
Mais c'était la première fois qu'elle le disait à haute voix.
— Un jour, cette mission prendra fin.
Un battement de vent glacial fit danser les mèches de ses cheveux autour de son visage.
Elle les ignora.
— Et qui sait où vous irez, après ça ?
Elle le regarda comme si elle cherchait encore à deviner l'homme derrière les rôles.
L'assassin, le soldat, le survivant.
Et celui qui, par on ne sait quelle erreur du destin,
avait partagé avec elle cette nuit folle,
cette nuit suspendue dans le temps, hors du monde.
Dans le silence de leurs ébats,
dans la violence sourde de ces sentiments qu'ils avaient longtemps réprimés,
comme des bêtes tenues en laisse sous des regards polis.
Rien n'aurait pu survivre à la formalité qu'ils avaient bâtie à Water Seven.
Cette façade tranquille, presque anodine,
entre un médecin et son patient.
Un lien tissé de convenances, de regards trop longs et de silences pesés au milligramme.
Ce masque qui leur permettait d'exister côte à côte sans jamais se heurter…
jusqu'à ce que la nuit les oblige à tout trahir.
— Nos chemins finiront par se séparer.
Ses mots étaient simples. Dénués de toute émotion apparente.
Mais ils laissèrent un goût de cendre suspendu dans l'air.
— Aucun de nous ne sait quand.
Il y eut un silence après ses mots. Le genre de silence qui ne tombe pas, mais qui s'élève, qui remplit tout, même les interstices de l'air glacé.
Elle venait de dire l'essentiel.
Juste des faits.
Des vérités suspendues entre deux respirations.
Lucci ne broncha pas.
Mais son regard se fit plus lourd.
Pas hostile — jamais avec elle — mais marqué par ce qu'elle venait de poser là : la fin, toujours possible, toujours en approche.
Il hocha lentement la tête.
— C'est vrai, admit-il.
— Tu ne nies même pas, souffla-t-elle, une esquisse de sourire triste sur les lèvres.
— À quoi bon ? Tu l'as compris depuis longtemps. Et tu as raison. Water Seven, ce n'est pas un port d'attache. C'est juste une étape. Pour moi comme pour toi.
Lise baissa les yeux un instant, son pouce glissant distraitement contre la garde du sabre.
— Alors qu'est-ce qu'on fait ? On s'attache à un mensonge ou on joue la comédie jusqu'au bout ?
Il s'approcha d'elle, plus près maintenant, assez pour que le vent cesse d'être un mur entre eux.
Il la regarda avec cette intensité silencieuse qu'il portait toujours, mais qui semblait ce matin-là, presque humaine.
— Peut-être qu'on arrête de jouer, justement.
Il pencha la tête.
— On reste... et on attend de voir ce qui pourrira en premier : la mission ou nos raisons de rester.
Un souffle échappa à Lise.
Pas un rire. Pas une larme.
Juste ce soupir doux-amer d'une lucidité partagée.
— Poétique, dit-elle.
— Réaliste, rectifia-t-il.
Elle planta la lame dans la neige d'un geste net.
Comme un ancrage. Comme un point final à ce qui n'en était pas un.
— Alors on verra, souffla-t-elle. Jusqu'au bout.
Le vent se remit à hurler derrière eux, comme si le monde voulait leur rappeler qu'il ne s'arrêterait pas pour les attendre.
Mais ils restaient là, un instant de plus, deux silhouettes droites dans la neige d'un hameau désert, sur les hauteurs oubliées de Drum.
Deux passés impossibles à réécrire.
Deux futurs incertains.
Et une trêve, fragile mais réelle, née dans le silence du matin.
...
Lucci observa son assiette avec un air circonspect, presque offensé.
Devant lui, une matière indéterminée carbonisée gisait sur un lit de ce qui avait peut-être été de la viande, jadis.
Impossible qu'il mange ça. Même pour lui, il y avait des limites à l'ascétisme.
C'était cette étrange mixture que Lise préparait la veille, juste avant qu'il ne l'interrompe brutalement — non sans passion.
Et voilà que le fruit de ses efforts culinaires reposait, triomphalement noirci, en tranches irrégulières sur un plat de fortune.
Elle avait dressé la table comme si elle allait recevoir un diplomate. Mais les murs de la vieille maison vide, balayés par les bourrasques du matin, se fichaient bien de leur tension.
Lise le fixait sans un mot, un froid polaire dans les yeux, tout en se servant une troisième portion sans la moindre hésitation.
— Mange. fit-elle, d'un ton qui tenait davantage de l'ordre militaire que de l'invitation.
Lucci releva lentement les yeux vers elle, son éternel flegme suspendu dans l'air gelé de la pièce.
Il regarda l'assiette, puis elle. Puis l'assiette. Puis elle encore.
Et il se demanda, honnêtement, si cette chose avait le droit d'être encore qualifiée de "nourriture".
— Qu'est-ce que c'est que… ça ? demanda-t-il enfin, les yeux plissés, comme s'il interrogeait une arme chimique.
— Un strudel de Drum. répondit-elle sèchement.
— Ça aurait eu meilleur goût si ça n'avait pas cuit toute la nuit. Idem pour la viande.
Un silence s'installa. Il cligna lentement des yeux, comme pour accuser réception de l'information.
Puis, sans même froncer les sourcils, il répliqua :
— Si tu sais que c'est mauvais… alors pourquoi tu le manges ?
Elle leva les yeux vers lui, et il sentit aussitôt la morsure de son regard.
Tranchant. Sans détour. Un rappel qu'ici, il était l'étranger.
— À Drum, le gaspillage n'existe pas. dit-elle, d'un ton dur comme la pierre.
— Il y a eu des famines. Des hivers qui ont duré des mois. Des familles entières mortes de froid.
D'autres ont survécu... en mangeant leurs morts. Parfois même, leurs vivants.
Alors bon ou mauvais… tant que l'estomac est plein, ça suffit.
Il ne répondit pas tout de suite. Il observait encore la tranche noircie de strudel comme s'il attendait qu'elle bouge.
— Au passage, ajouta-t-elle sans ciller,
j'ai cuit la viande d'ours pour éviter les maladies. Mais ici, on la mange crue. C'est pour les vitamines.
Si tu la fais trop cuire, tu tiendras pas deux heures dehors.
La neige n'attend pas qu'un homme digère correctement pour le tuer.
Il planta sa fourchette dans la chose en silence.
Il n'avait pas faim, mais une partie de lui refusait de perdre ce duel.
Pas après cette nuit. Pas face à elle.
Et puis, pensa-t-il en mâchant prudemment,
c'était peut-être aussi ça, apprendre à la connaître.
...
Il mâcha lentement, très lentement, comme si chaque bouchée était un pari avec la mort.
Le goût ? Discutable. La texture ? Indécise. La température ? Inhumaine.
Mais au moins, c'était… comestible. Techniquement.
— Tu vois, ça se mange. lança-t-elle avec un petit rictus en coin, qui ressemblait presque à un sourire. Du moins, un de ceux qu'elle offrait quand elle était d'humeur à torturer quelqu'un avec élégance.
— On a pas la même définition de "manger", répondit-il, en avalant comme on avale un médicament sans eau.
Elle posa ses couverts, s'essuya la bouche avec une serviette un peu rêche — probablement cousue à la main, probablement vieille de dix ans — puis croisa les bras.
— Et pourtant t'es encore en vie. Comme quoi, t'es plus adaptable que tu veux bien le croire.
Il la regarda longuement. Elle portait une chemise de lin, un peu grande, nouée à la taille. Son épée était posée juste à côté d'elle sur la table. Comme une invitée silencieuse. Elle n'était jamais désarmée, même autour d'un petit-déjeuner criminel.
— Je suis resté vivant malgré cette chose, pas grâce à elle, dit-il enfin, en désignant le contenu de son assiette d'un geste du menton.
Elle haussa un sourcil, un sourire presque imperceptible en coin, mais n'eut pas le temps de répondre.
— Eh Lise, y'a un type bizarre qui rôde sur l'île, il est grand, avec des cheveux noirs ondulés, il disait te chercher et… ahhhhhhh !
Dalton s'était arrêté net dans l'embrasure de la porte, figé comme un cerf pris dans les phares d'un train. Ses yeux passaient de Lise à Lucci, puis à la table, puis de nouveau à Lucci.
Silence. On aurait pu entendre un ours éternuer au sommet du mont Kori.
— ...C'est lui, murmura-t-il, atterré.
Lucci haussa légèrement les épaules, l'air nonchalant, une bouchée à la main.
— Bonjour, fit-il platement.
Mais ce n'était pas la présence de Lucci qui sembla le plus troubler Dalton. Non, son regard glissa vers les plats fumants sur la table. Il s'approcha à petits pas, comme s'il observait les débris d'un crash.
— ...Mais c'est quoi cette horreur ?!
Lucci répondit avec une neutralité presque ironique, mais pas sans hésitation :
— Un strudel de Drum... ?
Il jeta un coup d'œil à Lise, incertain. À côté de lui, elle continuait de manger avec toute la concentration d'un chirurgien.
Dalton pâlit légèrement, son visage se tordant de dégoût mêlé d'un brin de terreur.
— Un strudel de Drum ? répéta-t-il, comme si le mot était une injure au patrimoine culinaire de tout le royaume.
Il se tourna brusquement vers Lucci, désignant Lise d'un doigt tremblant :
— Un strudel de Lise, tu veux dire ! Oh mon dieu… on t'a jamais dit qu'il fallait rien manger qui passe entre ses mains ?!
Lise leva calmement les yeux, la fourchette à mi-chemin de sa bouche.
— Tu en veux un peu ? fit-elle, glaciale.
— Non ! s'écria Dalton, en reculant d'un pas, horrifié. T'as sauvé la moitié de ce royaume en les opérant, mais tu vas tuer l'autre avec ta bouffe !
Un silence. Puis, contre toute attente, un très léger rictus effleura le coin des lèvres de Lucci. Pas un vrai sourire, mais un frémissement. Presque un spasme de rire.
Dalton le vit, cligna des yeux, puis leva les mains vers le ciel.
— Ça y est. Elle t'a eu. T'es fichu, mon pauvre gars. Elle commence par le strudel… ensuite, elle te fait couper du bois à 5h du mat' en plein blizzard, puis elle te parle de désalinisation et t'envoies poser des pièges pour les loups...
— Je suis déjà sur la phase du bois, répondit Lucci d'un ton neutre.
Dalton émit un petit cri étranglé.
— T'es perdu.
Lise, imperturbable, reprit une bouchée.
— Si vous avez fini votre théâtre, le bois ne va pas se couper tout seul.
Dalton se tourna vers elle, éberlué :
— Tu veux que cet homme aille te couper du bois ?
— Oui, répondit-elle simplement. Il mange, il dort, il participe.
Elle se leva. L'épée suivit. Doucement, comme une ombre.
Dalton regarda Lucci, puis elle, puis Lucci de nouveau.
— C'est... c'est pas une maison ici. C'est un piège. C'est un camp d'entraînement. C'est Drum !
Lucci se leva à son tour, attrapa son manteau. Puis, sans se retourner :
— Tu devrais rester déjeuner. Le strudel est encore tiède.
Dalton recula, paniqué.
— Je préférerais affronter un blizzard nu.
Et il disparut.
A suivre ...
Pour lexifrank221: Wow, merci beaucoup pour ces mots ! Ça me touche énormément que l'histoire ait pu t'immerger à ce point. C'est toujours un plaisir de savoir que les personnages et le monde prennent vie de cette manière pour les lecteurs. J'espère que la suite saura te captiver autant !
