Chapitre 56 : Un piège à séduire
En retournant rapidement dans sa chambre, Lise croisa le regard de Miss Goldenweek, postée dans le couloir avec son éternel air impassible. Mais cette fois, une lueur d'inquiétude brillait dans ses yeux. Elle n'eut pas besoin de parler — son regard parlait pour elle. Qu'est-ce qu'il veut, celui-là ? semblait-elle dire, sourcils légèrement froncés.
Lise, sans ralentir, lui lança d'un ton calme, presque fuyant :
— Ne m'attends pas ce soir. Il m'invite à manger.
Goldenweek cligna des yeux. Son cœur rata un battement.
Hein ? Qu'est-ce qu'elle a dit ?
Ses pensées se bousculaient comme des pingouins sous anxiolytiques. Inquiétude ? Surprise ? Peur ? Ou… un soupçon de soulagement ? Elle n'arrivait pas à décider si elle devait s'alarmer de voir sa capitaine partir seule avec ce type louche au regard trop ardent, ou se réjouir d'éviter la cuisine catastrophique de Lise ce soir-là.
Mais… pourquoi ce dîner ? À moins que… c'était un rendez-vous ?!
Goldenweek secoua la tête. Non, absurde. Elle les avait vus s'envoyer des piques à la vitesse d'un échange de balles sous amphétamines. Rien chez eux ne respirait la romance. Elle connaissait encore peu Lise, c'est vrai… mais assez pour être certaine d'une chose : tant qu'elle gardait le silence, elle frôlait la majesté.
Mais après…
C'était comme voir une maison élégante s'effondrer lentement, poutre après poutre. Qui pouvait tomber amoureux d'un tel caractère ? Enfin… en théorie.
Elle ne niait pas que Lise avait du charme. De temps en temps, des éclats de douceur, d'humour, presque de grâce… Mais l'idée de la voir dîner aux chandelles lui semblait aussi crédible qu'un poisson faisant de la couture.
Puis soudain, elle la vit ressortir de la chambre, l'air neutre, les mains dans les poches.
Goldenweek resta bouche bée une demi-seconde avant de s'écrier, paniquée :
— Tu comptes vraiment y aller comme ça ?!
Lise s'arrêta net. Elle tourna lentement la tête vers elle, haussant un sourcil comme si elle avait été interrompue en pleine opération à cœur ouvert.
— Il y a un problème ?
— Un problème ?! Tu portes… ton uniforme ! Et tes bottes de travail ! Et… ta blouse ?!
Lise baissa les yeux vers elle-même, comme si elle découvrait sa tenue à l'instant.
— C'est propre. C'est fonctionnel. Il n'a pas précisé de dress code.
— Justement ! C'est un dîner, pas une autopsie ! Enfin… j'espère !
Elle s'approcha d'elle, les bras gesticulants comme un chef d'orchestre en panique.
— Il va croire que tu viens l'assassiner entre le dessert et le café !
Lise la fixa un instant, bouche légèrement entrouverte, puis lâcha :
— Honnêtement, je doute que ce soit sa première tentative de meurtre par rendez-vous.
Goldenweek poussa un soupir exaspéré.
— Très rassurant. Et tu comptes faire quoi ? Le distraire avec tes instruments chirurgicaux pendant qu'il t'offre un verre ?
— Je bois rarement en présence d'ennemis potentiels.
— Oh pitié, capitaine ! Tu vas dîner. Avec ce monsieur Lucci ! Tu pourrais au moins… je sais pas… faire un effort ?
Lise cligna lentement des yeux.
— Pour te faire plaisir ou pour le surprendre ?
Goldenweek planta ses poings sur ses hanches.
— Je suis peut-être une gamine, mais je vois bien que tu vas te jeter dans la gueule du loup sans même te recoiffer. Et tu ne fais même pas semblant de vouloir être présentable.
Lise soupira, visiblement agacée, mais pas tout à fait insensible.
— Tu sais qu'un scalpel bien aiguisé est toujours présentable, non ?
— Et toi, tu sais qu'un sourire peut tuer plus sûrement qu'un bistouri bien placé ? Ce soir, tu pourrais avoir besoin des deux.
Lise se fit pousser jusqu'à la salle de bain sans opposer de vraie résistance. Goldenweek, en véritable tornade miniature, la sermonnait d'un ton sans appel. Devant le miroir, Lise s'arrêta un instant, observant son reflet avec un demi-sourire en coin. Cette gamine… Elle était infernale, mais elle la faisait rire. Aucun regret de l'avoir embarquée dans cette drôle d'aventure.
Derrière la porte, un remue-ménage débuta : affaires déplacées, boîtes ouvertes, cintres raclant le bois… puis un cri triomphant.
— Ah ! Je savais bien que je l'avais vu traîner, celle-là, quand j'ai rangé ce foutoir !
Un petit silence, puis :
— Pardon, je veux dire... ce dortoir. Haha.
La poignée s'abaissa, et une main glissa une robe noire courte, sobre mais élégante, accompagnée d'une paire d'escarpins.
— Finalement, t'as quelques bonnes pièces ! Je croyais ne trouver que des trucs atroces, couverts de sang ou de médocs…
Sous le bruit de l'eau, la voix de Lise répliqua, moqueuse :
— C'est la robe qu'Albedo m'a forcée à enfiler au bal de Galley-la, le mois dernier.
Silence. Puis :
— Elle est trop courte. Et elle dévoile beaucoup trop de choses…
Goldenweek se redressa brusquement, choquée.
— Albedo ?! Notre Albedo ? Capitaine… il faut vraiment vous prendre en main ! Vous pouvez pas laisser votre patron vous choisir une robe ! Ça ne se fait pas !
Un éclat de rire étouffé s'échappa de la salle de bain, suivi d'une remarque lancée comme une provocation :
— Mais Lucius, lui, a toujours eu meilleur goût...
Goldenweek bondit presque de son siège, les joues rouges d'indignation.
— Je ne veux pas savoir ce que votre bras droit faisait avec vos vêtements quand vous aviez le dos tourné !
Elle croisa les bras, outrée, avant de marmonner :
— Non mais vraiment... Quelle image on va donner si vous commencez à vous balader dans des robes choisies par des hommes bizarres…
La porte de la salle de bain s'ouvrit dans un léger grincement. Un nuage de vapeur s'en échappa doucement, auréolant la silhouette de Lise. Goldenweek leva les yeux… et resta figée.
Lise apparut, cheveux encore humides, une serviette posée négligemment sur les épaules, et la fameuse robe noire parfaitement ajustée.
Elle n'avait rien fait d'extraordinaire, pas de maquillage, pas de bijoux, juste elle… et pourtant, il y avait dans sa posture une élégance presque involontaire.
Goldenweek ouvrit la bouche, la referma. Puis la rouvrit.
— ...Capitaine ?
Lise arqua un sourcil.
— Trop court, je sais.
— Non… non. Enfin si ! Mais… wow. T'as changé de dimension, ou quoi ?!
Lise esquissa un demi-sourire en se tournant vers un miroir.
— On va dire que je passe en mode "non-mortelle ce soir".
Goldenweek secoua la tête, mi-émerveillée, mi-désespérée.
- Bonne chance capitaine... revenez en un seul morceau...
Lise attrapa sa veste, qu'elle ne prit même pas la peine d'enfiler, se contentant de la jeter sur son épaule. Elle s'arrêta un instant sur le pas de la porte, jeta un dernier coup d'œil à Goldenweek, puis souffla avec un sourire un peu moqueur :
— Si je ne reviens pas... tu hérites de tout le rhum.
Goldenweek cligna des yeux.
— Capitaine... c'est censé me rassurer ou m'inquiéter encore plus ?
Lise lui adressa un clin d'œil avant de disparaître dans le couloir, ses talons claquant doucement sur le sol.
Goldenweek se laissa tomber en arrière sur le canapé, bras en croix, les yeux fixés au plafond.
— Non mais sérieusement… Je suis encore une enfant, moi… Pourquoi faut que je gère ce genre de trucs ?!
Elle roula sur le côté, la tête enfouie dans un coussin.
— Rob Lucci, si tu la blesses... je jure que je peindrai ta tombe dans les couleurs les plus ridicules du monde.
...
La nuit s'était posée sur Water Seven comme une vague silencieuse, enveloppant les canaux d'un calme presque irréel. Dans le quartier de Flore, réputé pour ses places colorées et ses marchés diurnes pleins de cris joyeux, le tumulte s'était dissipé depuis longtemps. Il ne restait plus que le murmure de l'eau, quelques lanternes accrochées aux balcons, et cette lumière chaude qui s'échappait discrètement du dernier étage d'un immeuble ancien, sur la place des Fêtes.
Là-haut, dans un appartement perché entre ciel et tuiles, Rob Lucci attendait.
Il était seul dans un vaste salon aux boiseries sombres, au parquet brillant comme la coque d'un navire verni. Les fenêtres — hautes et arquées — donnaient sur la place en contrebas, mais les rideaux avaient été tirés. Le feu crépitait dans l'âtre, doux et tranquille, jetant des reflets d'ambre sur les murs couleur ivoire.
Un disque de jazz tournait sur un vieux gramophone, diffusant les notes enveloppantes d'un saxophone qui semblait soupirer des souvenirs. La voix d'une chanteuse grave, presque paresseuse, flottait dans la pièce comme un souffle parfumé. Pas trop fort. Juste assez pour suspendre le temps.
La table, dressée avec une minutie redoutable, trônait près de la cheminée. Une nappe blanche parfaitement repassée, des assiettes de porcelaine, un chandelier en argent aux bougies hautes et fines, dont la lueur vacillante dansait sur les reflets du cristal. L'argenterie — ancienne, brillante, un brin ostentatoire — reposait de chaque côté des assiettes, comme des armes de cérémonie.
Lucci portait une chemise noire impeccable, à col ouvert, révélant la base d'une clavicule et une part de tension contenue. Ni cravate, ni veste. Rien d'inutile. Son regard, tranquille mais acéré, passait lentement sur la pièce, comme s'il évaluait l'ensemble d'une scène de crime avant que quoi que ce soit ne s'y produise.
Sur une commode, non loin de la table, une bouteille de vin rouge, plongée dans un seau à glace discret, attendait. L'étiquette était écrite en italien ancien — un vin corsé, rare, choisi non pour plaire mais pour marquer. Il ne buvait pas vraiment, lui. Mais il savait créer l'impression qu'on se souviendrait.
Dans un coin de la pièce, Hattori, son pigeon, somnolait sur un petit perchoir en bois verni, un œil entrouvert, l'autre enfoui sous son aile dodue. Il avait eu droit à des graines de luxe ce soir-là, et semblait comprendre que quelque chose d'inhabituel se préparait. Il ne roucoulait pas. Il attendait, lui aussi.
Lucci, debout près de la fenêtre entrouverte, laissait le vent tiède de la soirée agiter doucement un pan de rideau.
Il ne regardait pas l'heure.
Il n'avait pas besoin de le faire.
Il connaissait la ponctualité de Lise, cette précision qui lui collait à la peau. Mais ce soir, il s'autorisait à la devancer. À créer le cadre. À poser la scène. Comme s'il orchestrait une pièce dont il ne maîtrisait pas encore tous les dialogues, mais où chaque accessoire devait être à sa place.
Un bruit léger dans la cage d'escalier.
Un pas mesuré, presque hésitant. Le claquement discret de talons sur la pierre.
Lucci recula d'un demi-pas, juste ce qu'il fallait pour être vu en ouvrant la porte. Il jeta un dernier regard à la table, à la lueur du feu, à la silhouette floue de Hattori qui s'ébrouait dans son coin.
Puis il se figea dans une posture délibérément neutre.
Il n'était pas nerveux.
Mais il attendait Lise.
Et dans cette pièce suspendue hors du temps — entre chandeliers, musique, argenterie et pigeon royalement stoïque — tout semblait prêt à basculer.
Un cliquetis feutré, à peine audible.
La poignée tourna doucement, comme si elle hésitait à trahir l'instant. La porte s'ouvrit d'un souffle, révélant d'abord une ombre. Puis une silhouette.
Lise.
Elle resta là, sur le seuil, une main posée contre le chambranle, les yeux levés vers lui. Un souffle de vent nocturne fit frissonner les pans de sa robe, soulevant une mèche humide collée à sa tempe. Elle n'avait ni bijou, ni artifice, juste cette robe noire qui dessinait ses courbes avec une austérité troublante. Sur son épaule, sa veste était négligemment jetée, comme un contrepoint à sa tenue trop bien choisie.
Lucci ne bougea pas.
Il se contenta de croiser son regard, calmement. Longuement.
Silence.
Pas un mot. Pas un froncement de sourcil. Mais quelque chose dans l'air venait de changer. Un infime déplacement dans l'équilibre de la pièce. Comme si la température avait légèrement baissé. Ou augmenté. Impossible à dire.
Elle resta là, dans l'encadrement de la porte, les yeux plantés dans ceux de Lucci.
Puis lentement, très lentement, elle laissa son regard descendre, l'observant comme on évalue un adversaire. Ou dans son cas un assassin.
Il portait une chemise noire impeccable, à col ouvert, révélant la base d'une clavicule et une part de tension contenue. Ni cravate, ni veste. Rien d'inutile. Rien qui ne serve pas un mouvement rapide ou un effet maîtrisé. Le tissu, parfaitement taillé, épousait la ligne de ses épaules avec une précision presque agaçante.
Elle plissa légèrement les yeux, évaluant silencieusement combien d'armes il pouvait dissimuler même dans cette sobriété apparente. Son regard glissa sur ses flancs, s'attarda une fraction de seconde à la ceinture. Instinct de survie ? Vieux réflexe professionnel ? Ou simple curiosité ? Difficile à dire.
Lucci le sentit. Il savait qu'elle examinait chaque pli, chaque creux. Il ne bougea pas, mais un coin de sa bouche se releva, imperceptiblement. Elle le scrutait, et ça l'amusait. Elle ne s'en cachait même pas. Elle l'avait sous les yeux et prenait son temps.
Mais lui… lui faisait tout pour rester de marbre. Pour ne rien trahir. Pas même la légère tension dans sa mâchoire. Ni celle, plus embarrassante, un peu plus bas. Car non, il ne s'attendait pas à ce qu'elle vienne aussi… présentable. Il l'avait vue souvent en blouse, en uniforme, en sang, en sueur. Mais là…
Cette robe. Ce port de tête. Ce calme insolent.
Elle l'avait habitué à pire. Et là, d'un coup, elle ressemblait à une version létale d'un rêve un peu trop réel.
Il inspira légèrement, croisant de nouveau son regard quand elle releva les yeux vers lui.
Elle esquissa un très léger sourire, l'ombre d'une provocation dans le coin des lèvres. Comme si elle venait de remporter un round, sans avoir prononcé un mot.
— Alors… murmura-t-elle, sans bouger, c'est une embuscade ou un dîner ?
Lucci ne répondit pas tout de suite. Il la regarda encore un instant, puis fit un pas de côté, l'invitant d'un geste fluide à entrer.
— Ça dépendra de ton appétit.
...
L'ambiance était presque irréelle. La pièce était silencieuse, à peine troublée par le léger crépitement du feu dans l'âtre. Les bougies sur la table tremblaient, projetant des ombres floues sur les murs, et un disque de jazz, doux et presque langoureux, s'épanouissait dans l'air. Le vin, comme un défi lancé à la sobriété de la situation, attendait d'être servi dans les verres.
Lise se sentait plus qu'un peu déplacée, presque étrangère à cet endroit où chaque détail semblait soigneusement calculé. Elle avait beau être la maîtresse de sa propre conduite, ce soir-là, tout en elle criait l'inconfort. La robe noire qui moulait ses courbes était une contrainte, un piège, un vêtement trop élégant pour elle, trop différent de ce qu'elle portait habituellement. Elle ne savait pas comment bouger, comment s'asseoir. Son corps était tendu, mal à l'aise dans ce tissu trop soigné. Elle se sentait observée comme une proie, même si elle savait qu'elle ne l'était pas vraiment. C'était juste que cette situation, cette attente silencieuse, la mettait mal à l'aise.
Elle avait été forcée à venir ici. Lucci n'avait pas demandé son avis, il l'avait simplement invitée d'une manière implacable, comme il savait si bien le faire. Et, bien sûr, il avait trouvé le moyen de la faire céder. Elle était là contre sa volonté, une sensation étrange au fond du ventre, mêlant frustration et réticence. Elle n'aimait pas ce genre de soirée, pas ce genre de... mise en scène.
Mais ce qui la déstabilisait encore plus, c'était qu'elle savait qu'il le faisait exprès. Chaque détail dans la pièce semblait être pensé pour la mettre mal à l'aise. La table dressée avec une perfection glacée, l'argenterie qui semblait figée dans un autre temps, le vin qui attendait d'être dégusté ... et lui, là, dans son calme implacable, presque trop prévisible.
— Qui devrais-je chaleureusement remercier pour t'avoir fait mettre une telle robe ? dit-il en la scrutant avec un air de fausse admiration. Elle te va à merveille.
Lise roula des yeux, agacée par le commentaire. Elle se tortillait légèrement dans sa tenue, comme si chaque mouvement lui était un peu trop étranger, trop contraignant. Un soupir échappa de ses lèvres, et elle se renfrogna.
— Golden... Je veux dire ma nièce, Yuki, répondit-elle en bafouillant. Elle a dit que je ne pouvais pas me montrer en blouse à un rendez-vous galant...
Elle se stoppa un instant, puis, d'un ton plus bas, plus intime, elle ajouta :
— Mais ça n'en est pas un, n'est-ce pas ?
Lucci se contenta de la regarder quelques secondes, son regard amusé se baladant autour de la pièce avec une nonchalance calculée, comme s'il prenait le temps de se préparer à la prochaine étape. Puis il tourna les yeux vers elle, le sourire en coin, et répondit sur le même ton :
— Devine ?
A suivre...
