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Août 1992 - Bella a quatre ans

Edward

Il s'est passé quelque chose.

Je restai immobile un moment de plus, pas tout à fait prêt à ouvrir les yeux et à détruire l'illusion.

L'air était différent. Une légère brise caressait mon visage, apportant avec elle l'odeur douce et humide de la forêt. Les doux bruits de respiration et la pluie contre la fenêtre avaient disparu. A la place, il y avait les légers bruits d'animaux qui couraient et le vent qui se déplaçait entre les arbres.

J'avais peur d'ouvrir les yeux et de détruire l'illusion mais si je n'avais pas le courage d'ouvrir les yeux, je ne connaîtrais jamais la vérité.

Elle a toujours été si courageuse. Si c'était elle ici, et non moi, elle serait déjà en train de fouiller les alentours. Elle toucherait les arbres, saisirait les feuilles que je sentirais craquer sous mes pieds. Elle voudrait vivre tout cela. Maintenant. Ne rien laisser au hasard.

Elle serait déjà à ma recherche.

C'est cette constatation qui me fit ouvrir les yeux et me coupa le souffle.

Elle pourrait être ici !

Mes pieds se déplaçaient d'eux-mêmes. C'était comme si mon corps savait où je devais être et se chargeait de m'y conduire, du moins jusqu'à ce que mon esprit confus et lâche puisse le rattraper.

Mes pas étaient d'abord lents et réguliers, se déplaçant infailliblement à travers les arbres, augmentant progressivement la vitesse au fur et à mesure que l'anticipation grandissait. Bientôt, j'étais en train de sprinter, de courir à travers les arbres, attiré par la possibilité de la voir.

Je me figeai sur place en voyant une structure se dessiner à l'orée de la forêt. Lorsque je compris, mes jambes se dérobèrent et je tombai à genoux.

C'était la petite maison blanche que je connaissais mais elle était différente. Le bardage en bois, qui avait besoin d'une couche de peinture la dernière fois que je l'avais vu, étaient maintenant d'un blanc frais. Les parterres de fleurs que j'avais travaillés de mes propres mains n'étaient plus qu'une simple étendue de pelouse.

J'étais au moins arrivé au bon endroit, même si je ne savais pas encore si j'étais arrivé au bon moment.

Je fermai les yeux et fixai son visage dans mon esprit.

Je pouvais la voir si clairement. Je pouvais l'imaginer en train de lever les yeux au ciel.

"A moins que tu n'aies fait tout ça pour revoir ma maison, tu devrais te rapprocher un peu plus," dit-elle d'un ton taquin. "Mais c'est entièrement ton choix."

Oh, comme elle me manquait ! Son absence était une douleur physique brûlante qui menaçait de m'envahir à tout moment.

Elle se pencha vers moi et me prit la joue. Je pouvais presque sentir la chaleur de sa main contre ma peau froide.

"C'est bon, mon amour," murmura-t-elle en montrant la maison. "Regarde seulement."

Consciencieusement, je fixai mon regard sur la maison. La porte arrière s'ouvrit et une petite silhouette en sortit. Elle était jeune, pas plus de quatre ans, mais son identité ne faisait aucun doute.

"Me voilà," soupira Bella dans mon esprit. "Je savais que tu me trouverais."

Je la regardai avec avidité, la buvant des yeux.

"Tu pourrais aller lui dire bonjour," suggéra la Bella de mon imagination. "Te présenter."

"Ce n'est pas comme ça que ça se passe," dis-je. "Tu ne me rencontres pas quand tu as quatre ans dans le jardin de Charlie."

Elle soupira de façon dramatique. "D'accord, mais tu ne peux pas me reprocher d'essayer d'accélérer ton pas réticent, n'est-ce pas ?"

Je souris. "Non, je ne peux pas mais tu l'as dit toi-même, il faut que ça se passe de la bonne manière. Qui suis-je pour interférer avec le destin ?"

"Ne me demande pas ça. Je ne suis que le fruit de ton imagination, après tout. Mais cette fille là-bas vit, respire et se sent seule. Elle pourrait avoir besoin d'un ami."

Je reportai mon attention sur la Bella du présent. Elle était vêtue d'une salopette en jeans et d'un t-shirt rouge manifestement neufs. Ses tresses étaient de travers et il y avait des traces de moustache de lait sur sa lèvre. Elle était négligée et adorable.

"Tu n'as pas l'air de te sentir seule," fis-je observer.

"Très bien. Reste planté là et continue à parler à mon moi imaginaire. Plus longtemps tu le feras, plus longtemps tu pourras te parler à toi-même."

"Qu'est-ce que tu veux dire ?" demandai-je anxieusement.

"Tu n'as besoin que d'une seule Bella," dit-elle d'un ton énigmatique.

Ce n'était pas vrai. J'avais besoin de toutes les Bella possibles.

Bella attira à nouveau mon attention lorsqu'elle se mit à genoux et commença à examiner un brin d'herbe avec toute la concentration d'un artiste examinant l'œuvre d'un maître.

Je m'approchai un peu, en m'assurant d'être caché par les arbres et j'essayai de voir ce qu'elle regardait.

Elle tendit sa petite main puis l'approcha de son visage. C'était une coccinelle. Elle la regarda avec fascination se frayer un chemin sur ses articulations potelées, un sourire enchanté sur le visage.

Puis elle parla et je constatai une fois de plus à quel point elle était jeune. Sa voix était calme et douce, définitivement celle d'une enfant. "Bonjour, je suis Bella. Comment t'appelles-tu ?"

Ma Bella imaginaire ricana délicatement. "Waouh, je suis vraiment spéciale, n'est-ce pas ?"

Bien qu'elle l'ait clairement voulu comme une critique, je fis semblant de l'entendre comme une observation de ses qualités. "Tu es merveilleusement spéciale."

Mes pieds s'agitèrent, je voulais courir à ses côtés. Je savais que je ne pouvais pas aller vers elle. Je connaissais les règles mais elle m'attirait comme un aimant.

Elle essayait encore d'engager la conversation avec l'insecte lorsque la porte arrière s'ouvrit à nouveau et qu'apparut un Charlie Swan beaucoup plus jeune.

C'est pour cela qu'il y avait des règles.

Charlie Swan me rencontrerait en 2003, lorsque nous emménagerions dans la région. Il ne pouvait pas me rencontrer maintenant. Je ne connaissais pas les conséquences exactes s'il m'avait vu mais je ne voulais pas les découvrir.

"Qu'est-ce que tu as là, Bells ?" demanda-t-il en s'accroupissant à côté d'elle.

"C'est une coccinelle." Elle tendit la main pour la lui montrer. "Elle s'appelle Lady."

Ses lèvres se contractèrent. "C'est un bon nom pour une coccinelle. C'est toi qui l'as choisi ?" demanda-t-il.

"Ne sois pas bête," dit-elle avec un adorable froncement de sourcils. "Elle me l'a dit."

"Eh bien, tu dois remettre Lady là où tu l'as trouvée," dit-il. "Nous allons voir Billy et Sarah, et les coccinelles n'aiment pas être dans les voitures."

"D'accord." Elle posa sa main à plat sur le sol et regarda l'insecte retourner dans l'herbe. "A plus tard, Lady."

Elle prit la main tendue de Charlie et ils disparurent sur le côté de la maison. Moins d'une minute plus tard, j'entendis le bruit d'une voiture qui démarrait et le crissement des roues contre le gravier alors qu'elle s'engageait sur la route.

"Alors, que veux-tu faire maintenant ?"

Je voulais rentrer chez moi, auprès de ma famille. Je voulais apaiser leur anxiété. Qui savait à quoi je ressemblais à leur époque ? Etais-je toujours assis sur le canapé, soutenu par Esmée et Alice, insensible à leurs paroles ? Etais-je là du tout ? Mon corps aurait-il pu être transporté avec ma conscience ?

Je me penchai et ramassai une poignée de terre paillée à mes pieds. J'étais capable de la toucher, de ressentir, ce qui signifiait que je pouvais affecter les choses physiquement. C'était rassurant.

"Tu pourras revenir," promit-elle.

Les arbres autour de moi et la maison devant moi semblaient scintiller comme dans une brume thermique. Pendant un instant, je pus entendre à la fois les bruits ambiants de la forêt et les voix douces de ma famille. La forêt avait disparu lorsque mes yeux s'ouvrirent et j'étais de retour dans le salon de notre maison.

J'entendis des exclamations de surprise et des voix qui me lançaient des questions mais je fus incapable d'y répondre. Un sanglot monta dans ma gorge et je cachai mon visage dans mes mains humides et sales.

C'était un soulagement extrême de savoir que j'étais à la maison avec ma famille et que je n'étais pas coincé dans le passé comme je le craignais. Mais avec ce soulagement venait le fait de savoir que j'avais laissé derrière moi l'endroit où Bella, âgée de quatre ans, parlait aux coccinelles, et que j'étais revenu à l'endroit où il n'y avait plus de Bella.

"Que s'est-il passé, fils ?" demanda Carlisle.

"Ça a fonctionné." Ma voix n'était qu'un murmure. "Je l'ai vue."

Des pensées mêlées de soulagement, de tristesse, de jalousie et de gratitude balayèrent la pièce. Ils étaient heureux que je l'aie vue mais envieux que ce ne soit pas eux.

"A quoi ressemblait-elle ? Qu'a-t-elle dit ?" demanda Alice avec impatience.

Je souris, heureux d'avoir eu l'occasion de partager cela avec eux, de parler de chaque détail à voix haute et de créer une nouvelle série de souvenirs pour eux tous.

"Eh bien, elle était dans le jardin de Charlie, et elle s'est fait une amie…"


Mes craintes que mon apparition dans le passé de Bella soit unique étaient inutiles. Après avoir fini de raconter l'histoire de ma première rencontre, je me tournai vers Makenna.

"Peux-tu réessayer?" demandai-je.

Elle sourit sereinement et hocha la tête. Je fermai les yeux et fixai mon esprit sur l'heure et l'endroit où je voulais être. Une fois de plus, je ressentis la sensation vertigineuse d'être à deux endroits à la fois avant que mes pieds ne trouvent la terre ferme et que je lève les yeux vers l'ancienne version de la maison de Charlie.

Cette fois, je restai plus longtemps. Je la regardai dans l'ombre pendant qu'elle menait sa vie. Charlie était un père dévoué quoique un peu incompétent. Il faisait tout ce qu'il pouvait mais Bella n'avait que quelques mois lorsque Renée l'avait quitté, emmenant Bella avec elle, et il avait du mal à assumer son rôle de père.

A la fin de l'été, mon temps passé avec la jeune Bella s'acheva. Elle m'avait dit qu'elle ne me voyait que pendant ses étés à Forks. De toute façon, je serais trop visible sous le soleil californien. Je savais, lors d'une visite en ville un jour, en suivant Bella et Charlie alors qu'ils faisaient leurs courses, que j'étais visible par tous et une journée ensoleillée avait prouvé que ma présence ténue à cette période n'empêchait pas ma peau de réagir au soleil.

Il ne semblait y avoir aucune corrélation entre le temps passé dans le passé et le temps passé dans le présent. J'espérais pouvoir revenir à sa prochaine visite estivale. L'idée de devoir attendre onze mois avant de pouvoir la revoir était plus que je ne pouvais supporter.

Bella passa son dernier jour à Forks à jouer dans la cour avec les filles jumelles de Billy Black : Rachel et Rebecca. Elles formaient un trio exceptionnellement calme, ne parlant qu'occasionnellement mais aucune d'elles ne semblait s'en soucier. Elles s'amusaient joyeusement, comme seuls les enfants semblent capables de le faire.

"Je rentre à la maison demain," me prévint Bella dans mon esprit. "Est-ce que tu vas me parler maintenant ?"

"Je ne sais pas, n'est-ce pas ?"

"Oui. Tu vas te présenter dans une minute et nous jouerons au pat-a-cake ensemble."

Je ris doucement. Mon attention était partagée entre elle et Bella qui essayait de faire une guirlande sur l'herbe.

"Je ne te crois pas."

Elle n'eut pas le temps de répondre avant qu'un Billy Black plus jeune et valide vienne chercher ses filles et Charlie l'appela pour le dîner.

Je la regardai partir, mon cœur me serrant à l'idée de la suivre. Mon environnement prit ce miroitement brumeux qui annonçait toujours un retour à mon présent et je murmurai au revoir à la jeune Bella alors qu'elle disparaissait dans la maison.


L'auteur : Alors… Vous avez des questions ? Je serais surprise si vous n'en aviez pas. Tout sera un peu plus clair avec le prochain chapitre, espérons-le.

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Voilà une nouvelle histoire, pas de rythme précis de publication.

Nous espérons qu'elle vous plaira autant qu'à nous.