TOMBER v.i. [auxil. être] (lat. pop. tumbare).

I. Choses.


5. S'affaisser sous son propre poids ; s'abattre, crouler, s'écrouler.


ENCORE quelques mètres jusqu'au point de rendez-vous. Il pouvait le faire.

Quelques dizaines de centaines de mètres.

Une fois rendu, il déclencherait le signal en toute sécurité et attendrait les renforts.

Ce futur proche se déroulait dans un monde idéal, bien loin de la réalité de Mycroft Holmes, agent du MI5. Un monde dans lequel il était pourvu d'un corps au meilleur de sa forme, grâce auquel il courrait aussi vite que son petit frère piqué par l'une ou l'autre de ses lubies - à sept pour cent, la lubie, pas moins.

Damnation.

Comment une tâche aussi basique avait-elle pu dégénérer à ce point ? L'ennui d'une routine établie ne lui faisait aucun bien. L'agent se surprenait à devenir négligent. On le chargeait de récupérer certaine clé de sauvegarde lors d'une grande réception chez une espèce d'aventurier, un oligarque courtisé par toute la bonne société pour l'exotisme de sa compagnie.

Mycroft avait soigneusement étudié son futur hôte. En fait de baroudeur, le fiston n'était jamais allé plus loin que trois pas derrière son père, ambassadeur. On voyait du pays. C'était là l'occasion de nouer des amitiés qui s'avèreraient d'un précieux secours par la suite.

Le jeune prodige profitait largement du statut de ses parents et de la propriété à la campagne mise à sa disposition pour passer l'été avec les compagnons que la bonne fortune attirait immanquablement. Tous ces jeunes gens l'aidaient joyeusement à manger son bien, réglant leurs opinions sur les siennes et ses goûts sur les leurs, le poussant dans les bras de leurs sœurs, nourrissant l'espoir d'une alliance entre leurs familles.

C'est à qui proposerait le divertissement le plus délicatement scandaleux. Chacune et chacun espérait conserver pour soi-même les faveurs qui rejaillissent sur la troupe de fats aux cœurs vains.

Bien trop épris par les flatteuses attentions dont il était entouré, l'hôte n'avait aucune raison de défendre l'accès au bureau de son père à un invité qui se serait, dirions-nous, égaré.

Prévisible. Vraiment, tout devait se passer le plus simplement du monde.

Sauf que Mycroft Holmes s'ennuyait prodigieusement, sa mission accomplie et rangée au fond de sa pochette.

Plus il restait au contact des invités, plus son intelligence dégoulinait hors de lui par lentes vagues. Il traînait à travers la salle illuminée le vaisseau de son corps, l'esprit assourdi par le brouhaha, les pensées embourbées. La recette d'un désastre.

Apparemment, quitter la soirée trop tôt et par les jardins n'était pas la meilleure des idées. Son frère déteignait sur lui. Gâcher un sans-faute par pur ennui était bon pour le plus stupide des deux frères. Pas pour lui, qui savait mieux.

Il aurait pu très bien rester un couple d'heures de plus, à échanger des fadaises avec le gratin présent. Sa fausse identité était en béton armé. Personne ne se souciait d'un petit nouveau-riche, fils d'industriel, tâchant de dissimuler ses complexes d'infériorité et d'enjoliver son prestige en se frottant au beau monde.

La voiture attendue pour l'extraire n'était pas au rendez-vous. Là, faisant preuve d'impatience, était sa première erreur.

C'est en voulant se rendre à un autre portail qu'il avait commis sa deuxième erreur et fait la connaissance du système de sécurité. Un système de soixante-dix kilos, plus les crocs imposants, peu impressionné par les dénégations de l'intrus sur son territoire.

Toute tentative de négociation, voire de corruption, se soldait par un profond grognement rageur. À son grand dommage, il n'était pas un sportif et ledit canidé n'avait eu aucun mal à tester sa dentition sur son mollet.

Maigre consolation, personne chez ses hôtes ne l'avait vu aux prises avec le mastiff de garde. Tout au plus fut-il gratifié de quelques huées par ceux qui s'attardaient sur la terrasse, croyant deviner un couple à l'écart, en quête d'un endroit plus intime peut-être, et qui serait surpris par les chiens dans leur petite promenade.

Lui, l'invité, confondu avec un vulgaire cambrioleur !... Ce qu'il était réellement ce soir-là, en quelque sorte.

Et le voilà par les grands chemins, obligé de traîner la jambe, finissant de ruiner son pantalon sur cette affreuse route bourbeuse.

Ce n'était pas à lui de se salir les mains sur le terrain ! C'était là la place de ses hommes ; ou à la rigueur le rôle de son frère, homme de paille de bien des opérations du plus âgé.

Il s'efforça de se maintenir sur sa jambe tremblante. N'avait guère le temps d'évaluer l'intensité des dégâts. Le sang poisseux assombrissait sensiblement le tissu fin de son costume.

Il savait que la douleur l'incommodait ; qu'il ne devrait pas s'appuyer sur sa cheville. Mais quel autre choix avait-il ? Contrairement à ce que son frère semblait croire, il ne pouvait pas simplement claquer des doigts et invoquer un hélicoptère prêt à le sortir de là. Pas encore.

En pestant silencieusement, Mycroft continua à avancer péniblement le long du fossé, s'immobilisant chaque fois que les phares d'une voiture tardive balayaient la zone.

Quelle horreur. Tout était humide, vert et gluant. Les hautes herbes fanées, piétinées, ruinaient sans aucun doute son costume de manière irrémédiable. Il détestait la campagne, peuplée de sordides hiboux chouinant ici et là, sous un ciel obscur chargé, décidément, de beaucoup trop d'insectes nocturnes pour son taux de tolérance.

L'homme du gouvernement jeta l'éponge. Il ne progressait pas. Il se laissa crouler sur son bon genou, s'autorisant un arrêt pour souffler. Il n'était plus en forme, avait passé l'âge pour ces bêtises.

Mycroft tira un mouchoir de batiste de sa poche et s'essuya le front.

Il ne lui restait plus qu'à prendre son mal en patience.