Chapitre 38


Chambre de Chesca - 4h01


La nuit est bien avancée. Mais je n'arrive pas à trouver le sommeil. Mes pensées sont tournées vers le futur, l'avenir et surtout vers L. Depuis maintenant 5 ans, je subis un internement dans de nombreux hôtels, pour une enquête qui piétine depuis le début. Il n'a aucune preuve qui me relie directement à Kira. Que des circonstances inattendues, suspectes… Mais rien qui m'accuse formellement. Ils n'ont même pas une petite idée de la manière dont j'ai tué quand j'avais le Death Note dans les mains. Ils ont les principaux éléments: avoir le visage et le nom complet pour pouvoir assassiner la cible.

Et ça s'arrête là.

Je suspecte L de détenir plus d'informations. J'ai entendu des brides de conversations au détour d'un couloir. Un deuxième Kira est en marche et tue à tour-de-bras de nombreux criminels sur GrandLine mais dans un périmètre beaucoup plus restreint.

Grossière erreur.

Le détenteur du Cahier a signé sa localisation et ce n'est qu'une question de jours avant qu'il ne soit repéré et arrêté. Je n'ai pas été mise au fait des noms des personnes assassinés pour le moment, mais cela ne devrait pus tarder. Je crois qu'une réunion va avoir lieu dans les prochains jours et j'aurais le plaisir de revoir celui que j'apprécie le moins sur cette tête: Sakazuki. Il sera sûrement accompagné par le singe jaune, Borsalino toujours aussi fidèle malgré leur vision de la Justice toujours plus différente et éloignée. Parfois, je ne les comprends pas. Comment ces deux là peuvent se piffrer sans en venir aux mains? Bref. Je vais les revoir en présence de L pour qu'il puisse jauger mes réactions…

Alors que je soupire une énième fois, essayant de trouver le sommeil… Je tourne la tête pour écouter le doux bruit blanc à l'extérieur. La pluie tambourine doucement à l'extérieur, contre les volets fermés. Une pluie fine, rafraichissante, presque invisible, mais constante, comme un murmure venu du ciel. Dans ma chambre plongée dans la pénombre, j'entends encore le chuintement des rideaux automatiques que j'ai fermé pour essayer d'obtenir une nuit tranquille. La lumière est tamisée, irréelle. Le monde extérieur n'existe plus, il a disparu derrière un mur de verre et de silence.

L'ombre de Watari est là, bien sûr. Il ne se montre jamais, mais je le sens. Je sais quand il bouge dans la salle d'observation, quand il recadre une caméra, quand il note quelque chose dans son carnet en cuir noir. Il est mon geôlier fantôme. Mon public unique. Ryuk n'a pas tenu longtemps et il a décidé de revenir, sans le Death Note. Il l'a sûrement mis en sécurité, tant que je ne le réclame pas. De toute façon, j'ai discrètement récupéré une feuille, caché sur moi en cas d'urgence uniquement. De son coin, Ryuk me détaille calmement les gestes de l'espion à chaque heure pour essayer de me déstabiliser… Parfois je me demande de quel côté il est.

Je suis allongée sur le lit, droite, calme. Une couverture repliée sur moi comme un drap de morgue. Je ne dors pas. Je n'ai pas besoin de sommeil. Je n'ai besoin que d'un instant de silence et je ne l'aurai pas. Pas tant qu'il y aura des yeux sur moi. Pas tant qu'ils continueront à croire que je suis un monstre en cage.

Un cliquetis retentit dans la pièce, me figeant sur l'instant. Léger, hésitant.

Je me redresse à peine, les draps glissent de mon épaule. Mes sourcils se froncent alors que je me tourne vers la porte, tendue. A cette heure, une visite? La poignée tourne.

C'est elle. Tasi. Ma vieille amie. Ma seule alliée dans ce lieu hostile et sombre.

Elle entre, sans prévenir, comme elle le faisait souvent… avant. Sauf qu'il y a quelque chose de différent, ce soir. Quelque chose dans sa posture, sa gestuelle, dans sa façon de fermer la porte derrière elle, sans un mot. Elle n'annonce rien alors que je continue de l'observer, étonnée. Pas de "je passais", pas de "je m'inquiétais". Elle reste là, debout, à me regarder, et je ne bouge pas non plus. Une tension naissante…

Le silence est tranchant, glacial.

Tasi finit par s'approcher, lentement. Elle porte un gilet de laine gris sur son uniforme, les épaules plus basses qu'à l'ordinaire. Ses traits sont tirés. Son regard est doux. Trop doux.

— Tu ne dors pas, dit-elle dans un souffle. Toujours ces problèmes d'insomnie…

Je me contente d'un hochement de tête. Elle me connaît, elle sait que je ne dors presque jamais. Mais ce soir, la phrase sonne comme un test et non une inquiétude d'une amie. Mais comme une note sur une partition invisible que je n'entends pas encore. Elle s'assoit au bord du lit, sans me demander. Son regard glisse sur moi puis s'échappe, s'accroche à un coin de la pièce.

— Tu te souviens, murmure-t-elle, de notre premier jour à Marineford ? La pluie tombait exactement comme ça. On pensait que c'était un signe. Tu m'avais dit que les cieux pleuraient parce qu'ils savaient qu'on allait leur botter le cul. Je crois que je n'ai jamais autant rit depuis que je suis entrée dans la Marine.

Je souris, malgré moi. Un vieux souvenir qui me pique la poitrine. Et pourtant, il a un goût amer ce soir.

— Et toi, tu avais ramené un parapluie cassé, répliquais-je. Il s'est retourné dès la première bourrasque. Tu m'as dit que c'était la Marine qui te l'avait donné. Pas très encourageant comme premier matériel hein? On s'était demandé comment on allait se battre si leurs armes étaient en carton…

Un sourire. Bref. Trop bref. Elle détourne les yeux. Il y a quelque chose. Je le sens.

Et soudain… Un ricanement. Faible. Lointain. Mais distinct.

— Hin… hin…

Ryuk. Tapie dans l'ombre, dans un recoin de la chambre que personne ne regarde jamais. Lui seul parle encore franchement. Puisque je suis la seule à l'entendre, lui et sa voix moqueuse, rocailleuse.

— Elle ment, glousse-t-il. Regarde-la. Elle veut savoir si tu lui fais encore confiance… Ou si tu vas la faire disparaître.

Je serre les dents.


Non pas elle, pensais-je. Je ne veux pas te faire de mal. Pas à toi.


Tasi baisse les yeux, ses mains jointes entre ses genoux. Elle inspire doucement. Puis elle parle, d'un ton plus neutre, presque administratif. Un ton que je ne lui connais qu'à Marineford. Pas ici. Ce n'est pas elle qui parle d'elle-même. Elle a été briefée pour venir me voir, me donner ces informations. Ce n'est pas une visite anodine, c'est le début de la confrontation. Il est là aussi, derrière la vitre, L. Mes mains triturent légèrement la couverture alors que Tasi reprend la parole.

— L a convoqué une réunion demain. Akainu, Kizaru, toi, moi. À huis clos.

Je ne réponds pas. Je n'ai pas besoin. Je sens l'accélération de mon rythme cardiaque. Une réunion. Avec eux. Quand on voit comment ce sont passés les dernières, c'est crispant. A quoi vais-je avoir le droit cette fois?

— Il pense que quelque chose a changé, ajoute-t-elle en pesant chaque mot. Que tu n'es plus la même. Et…

Elle s'interrompt. Un battement trop long. Je la fixe. Mon cœur bat à mes tempes.

— … il croit que tu as récupéré quelque chose. Watari dit qu'il a perçu des choses… Mais je n'en sais pas plus.

Mon sang se glace, mais mon visage reste impassible. Watari n'a pas pu voir quelque chose. Ryuk est invisible et sa présence ne provoque aucun changement dans l'atmosphère. Nous avons été très discret. A moins que le cahier ait été vu. Dans ce cas, je vais devoir composer avec. Je fais mine d'être anxieuse et je regarde Tasi avec toute la peine que j'ai pour nous deux dans cette épreuve.

— Et toi ? Tu le crois ? Alors que ça fait cinq ans qu'il cherche à me coincer pour quelque chose que je n'ai pas fait…?

Elle lève les yeux vers moi. Un souffle. Un silence. Puis ces mots.

— Je… ne sais plus Chesca…

Je suis figée dans l'instant, mon visage se décompose alors que j'encaisse en silence. C'est pire qu'un "oui". Pire qu'un "non". C'est l'abandon. L'abandon du doute. Et ça, c'est le début d'une trahison. Je veux parler. Je veux la supplier. La prendre par la main et lui dire que je ne suis pas un monstre. Que je suis toujours là. Que j'ai besoin d'elle. Mais je ne dis rien.

Parce que je n'ai plus ce luxe. Mon cerveau essaie d'imaginer tout ce que je pourrais lui dire. Tous ces gestes et ces rires que nous avons eus et qui ont marqué notre amitié et l'ont consolité.. Mais je sens que le doute l'a assailli plus fortement et que notre amitié vacille. Elle se lève doucement, rajuste son gilet, et se dirige vers la porte.

— Désolé de t'avoir dérangé… Bonne nuit, Chesca.

Je reste immobile. Elle ouvre. Watari est derrière comme s'il attendait. Mon corps se fige alors que je comprends que le piège était réel ce soir. J'ai baissé la garde ce soir. Je n'ai pas senti Watari s'en aller. Mais je sens toujours une présence derrière la vitre: c'est donc L qui a pris la relève pour observer notre échange. Il a vu mon manque de réactivité… Mais après tant de temps à hurler corps et âme que je suis innocente, ça ne devrait plus l'étonner que je sois épuisée par cette affaire. Alors que je suis figé, je garde Tasi et Watari qui s'échangent un regard, puis elle referme la porte derrière elle. Pas un mot, pas un signe vers moi, comme si j'étais déjà un fantôme du passé… Elle a disparu sans un regard, sans son sourire de soutien qu'elle me faisait. Elle disparaît simplement ce soir.

Et Ryuk rit doucement dans mon dos.

— Elle a presque pitié de toi. Hin hin… Tu comptes la laisser te poignarder pendant que tu dors ? Tu n'es plus si prudente, Kira.

Je reste là. Le regard vide, le cœur lourd. Je ne sais plus si c'est la douleur ou la colère qui serre mes entrailles. Demain, je saurai. Demain, je saurai si Tasi est encore mon alliée.

Ou une menace de plus à éliminer.