« Et ça, ça sert à quoi ?
– C'est une rune de protection, s'agaça Drago. Par Morgan, vous n'étudiez pas ça dans votre formation d'Aurors ?
– Hum. Si. Il y avait un module là-dessus, mais j'en avais pas eu besoin, j'ai préféré prendre l'option de maléfices avancés. »
Les yeux de Drago roulèrent dans ses orbites tandis qu'il glissait l'amulette dans sa poche. Il avait fini par accepter – et même admirer, un peu malgré lui – la supériorité écrasante de Potter, mais sa désinvolture quand il l'évoquait avait le don de l'horripiler.
Ils se trouvaient dans le couloir du quatrième étage, à quelques pas de la fameuse pièce, et Potter avait tenu à le recouvrir des talismans de protection que Drago avait commandé pour lui, de quelques-uns de sa propre collection, et même de trois ou quatre charmes de protections de sa conception. L'objet le plus gênant était un fil d'or que Potter avait noué autour de sa main et dont il conservait une extrémité reliée à son cœur. Au-delà de la symbolique beaucoup trop évidente, il avait la désagréable sensation d'être tenu en laisse.
« Bon, je crois qu'on a tout. T'es sûr de vouloir faire ça ? »
Drago ne répondit pas et se contenta de vérifier le bon état de sa Baguette.
Non, il n'était sûr de rien, et n'avait ni envie particulière, ni curiosité démesurée, de pénétrer à nouveau l'antre d'Ekrizdis. Si s'y rendre seul lui semblait simple et presque anecdotique, le faire sous la supervision de Potter donnait à l'action un caractère démesurément dramatique. Il craignait que toute cette mise en scène ne réveille le maléfice endormi, que toutes ces préparations n'agressent les charmes séculaires qui protégeaient les lieux. Sans être réticent à l'idée d'y retourner, Drago aurait préféré que la situation n'arrive pas si rapidement ni en si grandes pompes et avec un tel risque de répercussions.
Cependant, suite à ce qui lui semblait désormais être un quiproquo un peu ridicule, Potter s'était persuadé du contraire, et puisque l'occasion d'être autorisé ne risquait pas de se représenter de sitôt, autant sauter sur l'occasion.
« Spero Patronum. »
Il était onze heures et les torches étaient allumées. Pourtant, le couloir s'éclaira agréablement quand le cerf argenté apparut et vint, de quelques pas majestueux, rejoindre Drago et hocher sa noble tête à son attention. Contrairement à son habitude, Potter avait utilisé sa Baguette en plus de prononcer le sortilège à voix haute. Drago ne fit pas de commentaire et ne posa pas de question. Peut-être le Patronus obtenu était particulièrement puissant ou obéissant. Dans tous les cas, il doutait que de telles précautions soient nécessaires.
Potter lui attrapa la main, entrelaça leurs doigts, et ouvrit la bouche pour dire quelque chose… Avant de renoncer et de faire un pas en arrière. Il revêtit ensuite son expression de combattant aguerri, se rendit d'un pas décidé devant la porte de la chambre du Mage et l'ouvrit d'un grand geste presque brutal.
Il resta ensuite immobile quelques secondes, et Drago observa avec une pointe de malaise son expression se transformer pour quelque chose qui évoquait la crainte farouche, et ses poils se dresser le long de ses avants-bras. Il se rappela de sa propre réaction, la première fois qu'il s'était approché, de sa fuite paniquée, et de la déférence inquiète avec laquelle la Major – Comment s'appelait-elle, déjà ? Mullan – avait refermé la porte tout doucement, comme si elle craignait de déranger quelque chose avec un mouvement trop brusque.
La bouche de Potter commença à s'agiter, et Drago devina que le Survivant cherchait un nouvel argument ou une nouvelle excuse pour repousser ou annuler l'expédition. Il s'avança, posa sa main sur son avant-bras, lui sourit, et sans attendre davantage, glissa entre son corps et le chambranle pour franchir l'embrasure.
Potter poussa une exclamation apeurée et surprise, et entama un babillage affolé sur le thème de la prudence, mais Drago se retourna pour lui faire face, écarter vaguement les bras dans une attitude ouverte, et le regarder avec un air calme et rassurant. Il se sentait dans cette pièce comme partout ailleurs, et aucun de ses grigris n'avait ne serait-ce que tremblé. Il remarqua toutefois que le fil d'or avait cassé et cette constatation le peina légèrement, sans pour autant l'inquiéter. Le fin courant magique scintillait encore avec délicatesse sur la poitrine de Potter, mais il se dissolvait lentement. En quelques secondes, ils disparut tout à fait, comme une poussière dans les rayons du soleil.
« Okay, je pense qu'on peut s'arrêter là pour aujourd'hui », décréta soudain Potter.
Drago tiqua.
« Pardon ?
– Reviens. »
Potter n'avait pas bougé. Il avait ce visage du héros qui n'ose pas annoncer à ses soldats à quel point la situation est périlleuse. Derrière lui, incongru, il y avait son Patronus, placide et inexpressif. Ils avaient prévu que Potter l'envoie à sa suite afin que l'animal le protège et, même de cela, Potter semblait incapable.
« Je ne vais pas ressortir tout de suite, Potter, je vais d'abord aller jeter un œil dans…
– Non. Ressors. Maintenant. »
Les trois mots avaient été prononcés d'une voix tremblante, à l'opposé de l'attitude rassurante que cherchait à avoir Potter.
« Est-ce que tu détectes quelque chose de particulier ? chercha à comprendre Drago. Est-ce-que mon image est différente de…
– Drago. Reviens. S'il te plait. »
Potter se tenait au milieu du cadre de la porte, le bout de ses souliers effleurant tout juste là démarcation entre le sol de pierres du couloir et le parquet ancien de la chambre. Il le regardait comme on regarde un enfant mort sur le plan de travail d'un boucher.
Drago hésita à obéir, mais son ressenti était si différent de ce que semblait être celui de Potter qu'il s'y refusa.
« Je vais d'abord jeter un œil à l'armoire, déclara-t-il.
– Non ! Drago, reviens !
– Attends-moi ici, je n'en ai pas pour longtemps.
– DRAGO ! »
Drago trottina à toute vitesse vers la garde-robe. Les cris de Potter étaient déchirants, mais il se refusait à faire cesser l'expérience aussi tôt, étant donné le temps qu'ils avaient mis à le préparer et à le blinder de charmes de protection. Potter ne se trouvait qu'à quelques mètres, à portée de voix, et Drago ne doutait pas que même si l'armoire contenait quelque-chose de dangereux, il parviendrait à le rejoindre.
En outre, Potter supposait que la clef de sa guérison se trouvait quelque part ici, et ça aurait été stupide d'abandonner si près du but. Il ralentit sitôt passé la seconde porte, surpris d'être parvenu à formuler cette pensée.
Quelque-chose ici, était capable de le guérir.
Il pouvait guérir.
Il s'immobilisa.
Nul douleur au crâne, nul goût de sang dans son nez et dans sa bouche. Il porta sa main à son visage et la retira aussi blanche et propre qu'il en avait l'habitude : moins qu'il ne l'aurait voulu, plus qu'il ne le méritait.
Les cris de Potter continuaient de s'élever, et Drago se secoua afin de se remettre en marche, se promettant de réfléchir à l'affaire plus tard.
La garde-robe n'avait évidemment pas changé : à droite, il y avait la penderie, avec les robes somptueuses du Mage rangées aux côtés des frusques volées à ses victimes ; et à gauche, un mur recouvert de traînées de cire, de bougies entamées avec, au centre de celui-ci, la fameuse armoire de bois massif.
Il n'hésita pas une seconde – traînasser alors que Potter s'inquiétait aurait été cruel –, se rendit directement devant celle-ci, s'empara des poignées de cuivre des doubles-portes, et ouvrit en grand d'un seul coup.
Il sursauta aussitôt en arrière et ferma les yeux avec force, à la fois plus et moins effrayé qu'il ne l'avait escompté.
Le meuble ne possédait aucun vêtement, mais simplement trois grands miroirs – un au dos de chaque porte et un sur le mur du fond – et un sortilège destiné à allumer des bougies. Le reflet auquel il venait de faire face était absolument affreux, pire que ce qu'il avait toujours imaginé et à peine moins répugnant que le dernier qu'il avait affronté, quand son visage avait été réduit en bouillie par Ackerley et ses acolytes.
Était-ce contre cela que l'albatros l'avait mis en garde ? contre sa propre image ?
Il souffla doucement en espérant calmer ainsi les battements affolés de son cœur et releva lentement les paupières, toujours poussé à l'action par les cris de Potter, qui le suppliait désormais.
Quelque chose n'allait pas.
La robe que portait son homologue, dans le miroir, n'était pas la bonne. Elle était d'une jolie facture, dans un beau tissu qui ressemblait à un velours épais et chatoyant. Une coupe désuète, cintrée au niveau de la poitrine et aux larges manches fendues pour libérer les bras.
Les bras…
Le bras gauche était blanc, vierge, aussi immaculé que celui d'un nouveau-né. Aucune Marque des Ténèbres, aucune cicatrice.
Drago avala sa salive et releva les yeux par à-coups craintifs.
Ce n'était pas son visage.
Les cheveux, longs, blancs et raides, ressemblaient aux siens, mais le front était plus haut et large. Le visage était celui d'un homme de cinquante ou soixante ans, avec un nez acéré et des lèvres si fines qu'on aurait dit celles d'une momie. Ses yeux étaient d'un gris un peu plus clair et mat que le sien ou celui de son père. Leurs iris avaient une taille inhabituelle, trop étroite : La forme de l'œil avait beau être ordinaire, on pouvait voir un cercle de sclère blanche tout autour de la cornée.
Drago remua un peu, en s'attendant à moitié à voir un décalage dans les mouvements de la silhouette face à lui, mais il se détecta rien. Il fit un pas en arrière, se redressa, fronça les sourcils. Et puis il se réavança et tendit la main vers la surface réfléchissante. La main gauche, sans y avoir réfléchi, et le reflet dans le miroir était le bon : les doigts tordus et trop fins. Autour des ongles de son reflet, il y avait des restes de sang séché.
Il devina qui était l'homme du miroir, mais prononcer son nom aurait été suicidaire.
Le tout premier locataire d'Azkaban était là et le dévisageait.
Il ne faisait que cela, cependant, et Drago se retrouva un peu plus fasciné qu'il ne l'aurait voulu.
Un cri plus plaintif et inquiet que les autres le força à se détourner. Il recula jusqu'à la chambre, en gardant à l'œil les agissements de l'homme du reflet, et une fois Potter de nouveau en vue, il lui annonça, d'une voix qu'il aurait voulu plus ferme :
« Tout va bien ! Il n'y a qu'un… Il n'y a qu'un miroir.
– Drago, je t'en supplie, reviens, pleurnicha Potter. Je regrette, d'accord ? Je regrette tout ce que je t'ai fait ! J'ai été monstrueux avec toi… »
Drago ouvrit la bouche pour répondre, et puis il la referma. Les élucubrations de Potter à ce propos seraient un autre sujet de discussion.
Il marmonna un dernier « Je me dépêche », et retourna devant l'armoire en ignorant le hoquet terrifié de Potter.
Il détailla pendant quelques secondes encore l'homme du reflet, ses vêtements, son visage, ses mains, dont les deux étaient aussi abîmées l'une que l'autre. Il effectua quelques gestes maladroits pour parvenir à les observer sous tous les angles, et devina que leur état était probablement dû à une utilisation trop enthousiaste ou maladroite – et répétée – de ses outils de torture. Le fait avait été noté quelques fois dans son carnet, sans trop s'y appesantir :
« Je me suis abîmé le pouce sur les brodequins. J'ai dû abandonner mon pêcheur quelques heures pour aller me soigner. À mon retour, il pleurait. »
Il décida finalement de lancer un rapide sortilège de reconnaissance sur le verre.
La surface réfléchissante avait simplement été trafiquée pour afficher le reflet que le Mage désirait voir : une personne aux robes propres et sur laquelle les années défilant avaient cessé d'avoir une emprise.
Draco haussa un sourcil condescendant en se questionnant sur l'intérêt d'un miroir qui ne montrait pas la réalité. Il s'interrogea également sur la robe qu'il portait. Un coup d'œil dans son dos et sur les rangées de cintres lui rappela que le Mage avait disposé de nombreuses tenues magnifiques, et que celle-ci ne semblait rien avoir de particulier. Il s'avança pour observer de plus près les finitions et repéra quelque chose de brillant dans son cou. Une fine chaîne aux maillons d'argent. Il tira sur le col de sa propre robe et l'homme dans le miroir l'imita, révélant le haut d'un pendentif brillant dissimulé sous son vêtement.
Dans un réflexe ridicule, Drago porta la main à son cou pour s'emparer de la chaîne. Ses doigts ne touchèrent bien sûr que de la peau fraîche et il jura entre ses dents. Toutefois, en pinçant dans le vide, il parvint à ce que les doigts abîmés du miroir s'emparent du métal. Il glissèrent plusieurs fois, maladroits, mais au bout de quelques minutes, une pierre aussi brillante qu'une étoile apparut entre les plis du tissu. Un dernier mouvement et elle tomba sur le sol.
Draco baissa les yeux.
Elle était sur le sol.
« Drago ?! Tu es toujours là, Drago ?! »
