Le lendemain, Skoll et Baldr se rendent sur la plage au nord-ouest d'Oblivia pour effectuer une mission de Reclaimer.

« Ça me rappelle de mauvais souvenirs… grommelle Skoll.

- Pourquoi ? demande Baldr.

- Ben, c'est ici que je me suis fait capturer ! Enfin, un peu plus à l'est, mais bon…

- Ah oui ? Je savais pas… Je vais faire vite.

- T'en fais pas, le Q.G. a lancé un assaut sur la base il y a pas longtemps. Normalement, il devrait plus y avoir un seul xéno dans le coin.

- C'est pas vraiment pour ça que je voulais me dépêcher, mais c'est bon à savoir aussi.

- C'est pour quoi, alors ?

- Pour éviter de te faire ressasser ce moment.

- Hein ? Je ressasse pas.

- Vraiment ?

- J'en veux toujours à cette traîtresse, ça c'est sûr, mais c'est pas parce qu'on est ici que je vais me mettre à déprimer de m'être fait capturer. J'y suis pour rien dans cette histoire, moi.

- Pourtant tu m'as l'air moins en forme que d'habitude depuis qu'on est arrivés.

- Ouais… C'est possible. »

Skoll s'assoie à même le sol, tandis que Bladr continue d'inspecter le débris de la Blanche qu'ils ont trouvé.

A côté de Skoll se trouve un étrange cactus aux épines molles. Il pose sa main dessus par curiosité et constate qu'elles sont douces comme de la soie. C'est… étrangement agréable.

« T'as vu ce rocher qui vole dans le ciel, vers le nord-ouest ? demande Skoll en continuant de caresser le cactus.

- Difficile de le rater. Pourquoi ?

- Je sais pas… »

Skoll se mure dans le silence à nouveau, ses doigts parcourant les épines du cactus. La texture est la même que celle de certaines méduses non-venimeuses qu'on pouvait trouver sur Terre. C'est étrange…

« T'as déjà eu ce sentiment bizarre de vouloir à la fois faire un truc, et en même temps pas du tout ? demande soudain Skoll.

- … Pas vraiment. T'as un exemple ?

- Genre… Quand je pose les yeux sur ce rocher qui vole, j'ai énormément envie d'aller l'explorer. De prendre un hélico et de foncer là-bas pour voir ce qu'il y a dessus. Et en même temps, je me dis « A quoi bon ? », « Après tout, ça va intéresser personne. », ce genre de trucs.

- … Tu sais plus où t'en es, répond Baldr en se retournant vers son ami. Ce moment où tu te demandes quel sens tu peux donner à ta vie. Ce moment où tes valeurs s'effondrent et où t'as plus rien à quoi te raccrocher.

- … Ouais, c'est exactement ça, répond Skoll, surpris par la justesse des propos de son ami. Ça te le fait à toi aussi ?

- Parfois, oui.

- C'était quand, la dernière fois ?

- Je pense que ça devait être lors de la destruction de la base prone – enfin, du Ganglion plutôt – quand on était en Noctilum.

- Pourquoi ? C'était quoi le problème ?

- C'est moi qui me suis infiltré dans la base pour y placer l'herbe à chat kirane, tu te souviens ?

- Ouais. Je me souviens.

- C'est donc moi qui ai causé ce massacre. Parfois, je revois encore les cadavres qui s'entassent. Ceux des indigènes, et ceux des xénoformes humanoïdes.

- T'es en train de me dire que t'éprouves des remords, là ?

- Toi aussi ça te parait absurde, hein ? Ce sont nos ennemis jurés. Ils ont détruit notre planète ! Et pourtant… quand je revois leurs cadavres déchiquetés avec autant de barbarie…

- … Quand j'étais sur le front, ça arrivait très souvent. On a beau se convaincre qu'en face c'est l'ennemi, qu'il a fait des choses horribles, ça change rien au fait qu'on tue des gens qui avaient une vie.

- Mais ce sont des extraterrestres ! Comment je peux ressentir de l'empathie pour des individus qui ne me ressemblent pas et pour lesquels je n'éprouve que de la haine !

- C'est bien la preuve qu'ils nous ressemblent un peu, au moins physiquement. Tu sais, c'est normal de ressentir ce genre de choses. Quand on a des sentiments, j'entends.

- Tu t'en veux, toi, d'avoir participé à ce massacre ?

- Un peu, parfois. Puis je repense à tout ce qu'ils nous ont pris et j'arrête de m'en vouloir. Après, vu à quel point t'accordes de l'importance à la vie de chacun, ça m'étonne pas que ça te perturbe à ce point, même si ce sont des xénos qui ont détruit notre planète.

- Ouais…

- Mais ce que je sais, c'est que t'arriveras pas à te débarrasser de ce sentiment. Faut que t'apprennes à vivre avec, parce qu'il te quittera jamais.

- Si tu le dis… »

Baldr inspire profondément, et chasse les pensés sombres de son esprit… ou du moins les met-il à distance pour quelques temps.

« Et toi ? demande-t-il à Skoll, qui continue de triturer les épines du cactus. Il te vient d'où ce sentiment ?

- De Noctilum aussi. Mais du sommet de Noctilum.

- C'est la raison pour laquelle t'es resté là-haut tout ce temps ?

- Ouais… En fait, en arrivant là-haut, j'ai eu comme… un vide. Je venais d'accomplir ce dont j'ai toujours rêvé depuis tout petit : poser le pied là où personne n'est jamais allé. Mais une fois arrivé en haut, j'étais pas satisfait. C'est comme si je m'attendais à quelque chose d'extraordinaire, et que je recevais quelque chose de tout à fait banal.

- T'as été déçu ?

- Ouais… Pas mal, en fait. Je me suis rendu compte que ça m'avait absolument rien apporté de me rendre là-haut. Que c'était beaucoup d'efforts… pour rien. Puis j'ai fini par me dire que je récolterais mes lauriers une fois de retour à N.L.A., quand tout le monde raconterait mon histoire. Mais même là, ça a été un gros flop… J'ai communiqué mon histoire à tous les médias de N.L.A., mais ils s'en sont tous foutu.

- Tu n'as pas eu la reconnaissance à laquelle tu t'attendais, comprend Baldr.

- Ouais. Du coup maintenant, je suis en permanence dans un entre-deux étrange. A la fois j'ai envie de conquérir d'autres lieux inconnus, et en même temps je suis totalement découragé par le fait que ça intéresse personne.

- Est-ce que tu sais pourquoi t'as envie de repartir à l'aventure malgré tout ?

- Ben non. C'est ça le plus bizarre. J'ai envie, mais je sais pas pourquoi j'ai envie. Du coup je suis perdu et je sais pas quoi faire…

- Je crois voir où est le problème…

- Vraiment ?

- T'avais un but ultime dans ta vie, et tu l'as accompli en atteignant le sommet de Noctilum, je me trompe ?

- J'imagine que t'as plus ou moins raison, oui.

- Et accomplir ce but ne t'a pas procuré la satisfaction que tu voulais.

- Ouais…

- Alors c'est que ce n'était pas ton but ultime. Il y a quelque chose d'autre qui se cache derrière.

- Ah ouais ? Et c'est quoi ?

- Ça, c'est à toi de le découvrir. »


Cactus myuena : Un cactus aux épines aussi douces que les tentacules d'une méduse. On dit que si un myuena pourri est arrosé par la pluie, il se change en résine argentée de cactus.

Exploration de Mira : 27,80 %