Ophélie n'avait pas besoin de voir Thorn pour entendre son reniflement méprisant traverser le cabinet de lecture. Elle fit de son mieux pour l'ignorer et sourit à sa cliente pour l'encourager à poursuivre. Celle-ci souffla bruyamment dans le mouchoir qu'Ophélie lui avait prêté (donné, tout bien réfléchi) et continua son récit larmoyant :

- Mon frère ne s'est jamais, ja-mais, occupé de Poupette ! Je ne comprends pas pourquoi il veut la récupérer maintenant que maman est partie, se lamenta-t-elle. Oh elle me manque tellement !

- Ce doit être terrible de perdre sa mère …

- Je parlais de Poupette, rectifia la vicomtesse. Ses petites pattes, ses petits yeux, ses grandes oreilles, …

- Oui … bien sûr … C'est une lapine angora, n'est-ce pas ?

- La plus belle qui soit !

- Et la plus grosse aussi, intervint Thorn depuis la pièce attenante. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'elle gagne tous les concours et que votre frère et vous vous en disputez la garde.

- Veuillez m'excuser quelques instants, Madame Vassilia, bredouilla Ophélie avant de sortir de son bureau précipitamment.

- Thorn ! Nous avions convenu que vous ne vous mêleriez pas de mes contrats ! s'exaspéra-t-elle en luttant pour garder un volume sonore professionnellement acceptable.

Perché sur un tabouret bien trop étroit et accoudé à un comptoir bien trop petit, Thorn semblait avoir atteint les plus hauts sommets de l'irritation, mais Ophélie était elle-même trop agacée pour s'en soucier. Pendant quelques secondes, elle eut conscience de leurs griffes respectives, hérissées comme le pelage de chats en colère, croissant autour d'eux jusqu'à se frôler. L'instant d'après, Thorn avait repris le contrôle de son pouvoir comme si de rien n'était. Toutefois, sa mauvaise humeur transparaissait toujours très distinctement lorsqu'il reprit la parole.

- Qu'est-ce que ça change ? Ce n'est même pas un contrat, vous lui avez déjà dit que vous ne pouviez pas lire les souvenirs des animaux. Et même si vous le pouviez, poursuivit-il entre ses dents, je suis persuadé que Poupette préférerait l'euthanasie à une adoption par madame-la-vicomtesse-qui-rêve-de-devenir-cantatrice-mais-doit-payer-ses-amis-pour-assister-à-ses-récitals. Les lapins sont très sensibles au bruit, vous savez.

- Oh, c'est vrai que vous êtes un expert en sensibilité !

Elle tourna les talons, regagna son bureau et en claqua la porte. Peu importe ce qu'en pensait Thorn. La pauvre Madame Vassilia était inoffensive, et même si Ophélie ne pouvait pas répondre à ses attentes et lire le médaillon de la lapine de sa défunte mère, ça ne l'empêchait pas de faire preuve de compassion.

- Je vois que ce n'est pas un bon moment pour vous, ma petite, susurra la vicomtesse dans un sourire soyeux. Je vous laisse réfléchir à une solution et revenir vers moi ? D'ici mardi ce serait parfait, parce que mercredi Poupette doit concourir aux jardins suspendus et je veux être là. Pour la soutenir.

- Euh … d'accord, je vous tiens au courant si je pense à autre chose. Vous pouvez garder le mouchoir, s'empressa d'ajouter Ophélie pour interrompre le geste de sa cliente.

- Parfait. Je laisse la porte de votre bureau ouverte ?

- Non par pitié, refermez-la.

Enfin seule, Ophélie ôta ses lunettes et laissa tomber son front sur le sous-main. Pourquoi avait-elle accepté que Thorn délocalise son bureau au cabinet? Au début, elle avait été soulagée qu'il mette un terme à la surveillance des Invisibles. Elle était même plutôt rassurée qu'il reste à ses côtés le temps d'éclaircir toute cette histoire. Toutefois, son petit cabinet de lecture n'avait pas été conçu pour accueillir une annexe de l'intendance, et Thorn n'était manifestement pas fait pour côtoyer du public à longueur de journée. Les demandes de rendez-vous avaient d'ailleurs brutalement chuté.

Au-delà de ces problèmes logistiques, ils n'avaient pas reparlé de l'apprentissage des griffes et cet énorme non-dit flottait en permanence entre eux comme un orage sur le point d'éclater.

Quand ils parvenaient à communiquer, leurs seuls sujets de conversation tournaient autour de la santé de Mikhaïl et de l'enquête sur un hypothétique imitateur-meurtrier. Dans un cas comme dans l'autre, il y avait peu de progrès.

Bien que son état montre des signes encourageants, Mikhaïl n'avait pas encore véritablement repris conscience. À plusieurs reprises, il avait ouvert les yeux durant quelques secondes, mais ses propos étaient inintelligibles et il replongeait dans le sommeil presque immédiatement. Ophélie avait pris l'habitude de passer ses après-midis et ses soirées à son chevet, mais elle n'avait pas l'impression que sa présence fasse la moindre différence. Pourtant, elle perpétuait ce rituel jour après jour, et elle savait que Thorn en faisait de même nuit après nuit.

En ce qui concernait l'enquête, ni les lectures ni les interrogatoires n'avaient ouvert la moindre piste. Thorn et Ophélie avaient passé au peigne fin tous les lieux où Sergueï avait pu se rendre sans y retrouver de trace du mystérieux imitateur. L'élément le plus suspect était que Sergueï n'avait pas donné de signe de vie à Vladislava depuis le 9 septembre, jour de l'accident de Mikhaïl. Avant cette date, elle avait fait des points réguliers avec les trois gardes du corps d'Ophélie sans rien remarquer d'inhabituel. Thorn, pourtant au paroxysme de la paranoïa, n'avait pas trouvé d'autres raisons de la suspecter de complicité.

Si Ophélie s'était d'abord réjouie à l'idée que son intendant de mari ne l'exclût plus de ses investigations, ses illusions s'étaient bien vite dissipées. Il la considérait manifestement comme un fardeau bien plus que comme un atout. Il s'inquiétait en permanence de sa sécurité, soupçonnait la totalité des individus qui croisaient leur chemin et intimidait le peu d'entre eux qui faisaient mine d'adresser la parole à sa femme. Cette attitude avait le don d'exaspérer Ophélie.

Une fois de plus, comme à peu près trois fois par jour depuis qu'ils avaient inspecté le domicile de Sergueï, Ophélie se résolut à confronter Thorn. Elle avait accepté de rester au Pôle pour prendre soin de Mikhaïl et pour aider à retrouver ce mystérieux criminel, mais elle ne pourrait pas faire grand-chose - ni même supporter cette situation bien longtemps - si Thorn persistait à la traiter comme une petite fille fragile et imprudente. Et si la seule solution qu'il puisse envisager était de la transformer en Dragon sans scrupule, ça ne fonctionnerait simplement jamais.

Elle sortit de son bureau bien décidée à mettre les points sur les i, et, une fois de plus, comme à peu près trois fois par jour depuis les cinq derniers jours, elle sut qu'elle n'y arriverait pas.

Les coudes sur le comptoir, le front dans les mains, le nez dans ses dossiers, encadré de quatre hautes tours de classeurs parfaitement horizontales, Thorn ployait sous le poids du monde. Il dédiait son existence à l'intérêt général, il avait renoncé à tout confort pour veiller sur elle, il ne se plaignait jamais (si l'on mettait de côté les courtisans et Farouk qui écopaient d'une bonne partie de sa mauvaise humeur). Comment pouvait-elle lui reprocher tout cela ?

Thorn leva les yeux de son travail et attendit un moment qu'elle prenne la parole, mais les mots étaient bloqués dans la gorge d'Ophélie, étouffés par son admiration – méritée mais très ennuyante – pour son énergumène de mari.

- Je suis désolé d'avoir fait fuir votre cliente, finit-il par dire en reposant sa plume. Cinquante-huit pourcents de vos clients, pour être exact. Et votre assistant.

Ophélie observa la plume se nettoyer toute seule et rouler jusqu'à l'extrémité du comptoir pour se placer dans un alignement parfait à côté du flacon d'encre, lequel venait de se refermer de son propre chef. Peut-être était-il simplement temps d'enterrer la hache de guerre ?

- Au moins j'ai un peu de temps avant mon prochain rendez-vous. Et Renard n'était pas mécontent de prendre quelques vacances, concéda-t-elle. Il m'a parlé d'un projet de fédération ouvrière ou quelque chose dans ce goût-là.

Thorn hocha la tête et laissa son regard errer sur les étagères en face de lui. S'y empilaient des objets divers et variés, abandonnés là par d'anciens clients ou récupérés on-ne-savait-où par Renard, pour «décorer». L'acolyte d'Ophélie avait ainsi chiné une affreuse lampe figurant une danseuse de ballet, un coffret orné de coquillages, et ce qu'Ophélie soupçonnait être un rat empaillé affublé d'un képi, mais que Renard avait affectueusement baptisé «la peluche».

- Allez-vous profiter de votre temps libre pour ranger ? s'enquit Thorn.

- Ranger ? Non. Mais je pourrais en profiter pour faire du café, si ça vous intéresse.

- Hum. Oui, merci. Si vous voulez, je peux organiser vos étagères.

- Hum. Non, merci. Sans sucre, le café ?

Elle lui offrit un sourire narquois. Il ne prenait jamais de sucre, elle le savait, il savait qu'elle le savait et ainsi de suite. Ophélie emplit la petite cafetière en aluminium d'eau et de grains de café et la laissa se débrouiller toute seule pour moudre une boisson acceptable.

- À défaut de les «organiser», vous pourriez utiliser certains de ces objets pour vous entraîner, proposa-t-elle.

Thorn détourna les yeux et fronça les sourcils. Pendant un long moment, seul le bruit de la cafetière emplit le silence de la pièce, mais il finit par répondre entre ses dents:

- Connaissez-vous la définition de la folie ? C'est de faire la même chose, encore et encore, et de s'attendre à des résultats différents. Je ne vois pas pourquoi une trente-huitième lecture serait différente des autres.

- À part un téléphone, vous n'avez lu que des pièces d'échiquier. Un autre type d'objet pourrait être plus stimulant.

Ophélie se percha sur un escabeau pour farfouiller dans l'un des cartons qui encombraient les étagères et en sortit un sextant. D'après ce qu'elle en savait, c'était un instrument de navigation des temps anciens. Composé d'une lunette, de deux petits miroirs, d'un bras mobile et d'un arc de cercle gradué, il servait à mesurer des angles à l'aide des étoiles, pour se repérer dans les océans qui couvraient jadis le globe.

- J'ai pensé à vous quand j'ai mis la main sur ça, dit-elle en le brandissant fièrement.

- Un sextant ? Vous pensez vraiment que je ne m'intéresse qu'aux calculsmathématiques …

Ophélie se sentit piquée au vif par cette accusation. Il n'avait pas totalement tort, mais il n'avait pas non plus totalement raison.

- Je sais que vous vous intéressez à beaucoup de choses en dehors des mathématiques, répliqua-t-elle. Je sais que vous avez étudié la médecine et l'astronomie. Je sais que vous aimez lire des romans historiques et des récits d'aventure. Vous appréciez les recueils de poésie, mais uniquement ceux qui datent d'avant la Déchirure. Je sais que vous aimez la peinture, à l'huile ou à l'aquarelle, tant qu'il ne s'agit pas de natures mortes. Je sais que vous préférez les jeux de stratégie aux jeux de hasard, mais que ce qui vous amuse le plus, c'est lorsqu'il y a une part d'incertitude suffisante pour que Berenilde ait une chance de gagner. Vous jouez régulièrement au poker tous les deux, si je ne me trompe pas ?

Thorn l'observa sans répondre, interloqué.

- Si vous voulez vous entraîner sur autre chose qu'un sextant, reprit Ophélie, je peux aussi mettre la main sur le médaillon d'une certaine Poupette …

- D'accord, donnez-moi ça, je verrai si j'arrive à en tirer quelque chose.

Ophélie lui tendit la relique en sentant naître sur son visage un sourire triomphant. Thorn eut tôt fait de rincer son enthousiasme.

- Ne vous faites pas trop d'espoirs. Je vous certifie que le résultat sera le même que les trente-sept dernières fois. Quatre ou cinq secondes de lecture et puis rideau.

Une délicieuse odeur de café s'était répandue dans le cabinet. Ophélie se saisit de deux tasses, y versa le liquide brûlant (sans compter un petit supplément pour le plateau), manqua de renverser le tout sur les affaires de Thorn avant de retrouver miraculeusement l'équilibre. Imperturbable, elle reprit le fil de sa pensée:

- Sauriez-vous décrire ce qui vous bloque ? Que se passe-t-il à la fin de vos lectures ?

Il était clair que Thorn aurait largement préféré changer de sujet et ne plus jamais aborder cette question. Il prit cependant quelques instants pour réfléchir, le nez plongé dans sa tasse, avant de lui apporter une réponse des plus énigmatiques.

- Êtes-vous familière avec la notion d'asymptote ?

- Pas le moins du monde. Serait-ce en lien avec un concept mathématique, par le plus pur des hasards ?

Thorn poussa un grognement bougon mais entreprit toutefois de lui donner des explications:

- Il s'agit d'une droite dont une courbe s'approche de plus en plus, sans jamais l'atteindre. Une frontière infranchissable, en quelque sorte. Mes lectures se passent comme cela. Plus j'avance, plus le temps s'écoule lentement. Même si je restais une éternité plongé dans une lecture, le temps ralentirait encore et encore et je ne dépasserais jamais cette limite. Elle plafonne à six secondes d'après mes estimations.

- Je vois. Je me souviens … je me souviens qu'il est arrivé la même chose à une cousine au quatrième degré. Mon oncle en parlait avec son frère lorsque j'étais enfant, je devais avoir trois ou quatre ans ... Je n'y avais jamais repensé …

Sous l'effet du pouvoir des Chroniqueurs, des souvenirs de plus en plus anciens surgissaient de temps à autre dans la conscience d'Ophélie. Celui-ci venait à peine d'émerger et la scène se rejoua dans son esprit avec une multitude de détails. La lumière dorée de l'automne filtrant à travers les carreaux poussiéreux, l'odeur du papier - si caractéristique des archives, le bruit des tasses à café sur leurs soucoupes, le timbre de son parrain rajeuni de quelques années, … Qu'avait-il raconté à propos de ce blocage déjà ?

- Mon oncle disait que les parents de cette jeune fille avaient fini par trouver une solution pour l'aider à maîtriser son don, se remémora-t-elle à haute voix. Oui, il lui suffisait d'écouter de la musique en lisant les objets. La mélodie rythmait le passage du temps au cours de sa lecture et elle pouvait remonter très loin dans les souvenirs, simplement en écoutant un morceau entraînant. Vous pourriez peut-être essayer ça?

Thorn la fixait de ses yeux d'épervier et elle n'aurait su dire s'il était fâché, indifférent, ou s'il réfléchissait simplement à la question.

- Y a-t-il un genre de musique que vous affectionnez ? poursuivit-elle sans se laisser décourager.

Thorn abaissa son regard sur le dossier qui était resté ouvert sur le comptoir, et pendant quelques secondes, Ophélie crut qu'il ne lui répondrait pas.

- J'aime le piano. J'en jouais à une époque.

- Plus maintenant ? demanda-t-elle, piquée par la curiosité.

- Berenilde nous a donné des cours, lorsque nous étions enfants, Freya et moi. Nous jouions à quatre mains, ça nous amusait beaucoup à l'époque. Mais Freya n'avait pas tellement de patience, elle n'a plus voulu continuer les leçons, ni même pratiquer. Je ne voyais pas l'intérêt de faire de la musique tout seul.

- Vous seriez sans doute encore capable d'en jouer, je doute que vous ayez pu oublier.

- Probablement.

Il reprit sa plume comme si le sujet était clos, mais Ophélie ne comptait pas s'arrêter en si bon chemin.

- Je ne vous ai jamais vu écouter de musique. Pas volontairement en tout cas.

- Il m'arrive d'assister à des concerts. Volontairement.

Ophélie eut du mal à en croire ses oreilles. À chaque fois qu'elle avait vu Thorn dans l'Opéra familial, il donnait l'impression de vivre un véritable supplice. Il dut percevoir son incrédulité car il poursuivit:

- L'an dernier j'ai assisté à un concert que João a donné lors de sa tournée au Pôle.

- João ?

- Le plus grand pianiste classique de Vespéral. Il a une notoriété interfamiliale, ça ne vous dit rien ?

- Je ne connais pas grand-chose à la musique classique.

- Je suis certain que Berenilde pourrait vous prêter certains de ses disques, même si je pense que vous préféreriez ses concerts.

Les seuls concerts auxquels Ophélie avait assisté lui avaient semblé plutôt ennuyeux, mais elle était pour le moins intriguée par une représentation capable de susciter tant d'intérêt de la part de Thorn. Dans un inhabituel élan de communication, celui-ci reprit ses explications:

- João est renommé pour sa technique infaillible et la complexité des œuvres qu'il exécute, j'étais curieux d'assister à ses prouesses. Et en effet, j'ai été impressionné par sa rigueur, son équilibre ... Chaque note au bon moment, chaque silence de la bonne durée. Mais ce qui m'a vraiment marqué était d'un autre ordre …

Il prit quelques instants pour choisir ses mots, le regard perdu dans ses propres souvenirs, avant de continuer:

- Il y avait dans son interprétation quelque chose qui allait bien au-delà des partitions. Comme s'il s'adressait directement à la salle, à chaque spectateur, pour leur raconter une histoire, pour leur décrire une émotion. Lors de vos représentations de vice-conteuse, vous me faisiez penser à lui, en un sens. Ce n'était pas juste des mots que vous transmettiez … Ça n'a pas tellement de sens, j'imagine …

- Ça a beaucoup de sens, au contraire.

- Je … je suppose que je pourrais, à l'occasion, essayer votre méthode.

Ophélie sentit une intense chaleur fuser dans sa poitrine et un sourire naître sur ses lèvres. Elle laissa la place au paisible silence qui s'installait et termina sa tasse de café. Quelque part à l'horizon, le vrai soleil devait être en train d'embrasser la forêt d'une aube tardive. Pourtant, dans le cabinet de lecture, c'était une lumière tamisée qui filtrait doucement à travers la vitrine et donnait l'illusion que ce moment pourrait durer toujours.

Lorsque la sonnerie stridente du téléphone déchira le silence, la quiétude du moment vola en éclats, faisant une fois de plus regretter à Ophélie d'avoir installé ce maudit appareil. Face à elle, Thorn esquissa une grimace contrariée avant de décrocher :

- Oui ? D'accord, passez-la-moi.

Il tendit le deuxième combiné vers Ophélie en lui précisant:

- C'est ma tante.

Ophélie contourna le comptoir pour s'approcher du téléphone. Soudain, après des jours de bataille rangée, elle se sentit tout à fait intimidée par la proximité de son mari. Incommodé par la chaleur qui régnait en permanence sur la Jetée-Promenade, il avait ôté sa veste d'uniforme et déboutonné son col de chemise, mais, même dans cette tenue plus décontractée, il transpirait l'autorité. Perché sur le tabouret du comptoir, il aurait pu culminer bien au-dessus d'Ophélie s'il ne s'était pas tenu appuyé sur un coude, penché sur le combiné téléphonique. Ophélie chercha ses yeux effilés du regard mais il fixait intensément un point dans le vide, comme si la tête de sa tante allait en jaillir d'un moment à un autre. Seule la voix de Berenilde émergea du téléphone:

- Thorn c'est toi ? Tu es avec Ophélie ?

- Oui. Et oui, répondit-il avec flegme.

- Annulez tout ce que vous aviez prévu cet après-midi, il y a une urgence