Chapitre 46 – Un murmure à nouveau
Larissa s'était levée ce matin-là avec une drôle de sensation. Rien d'alarmant au départ. Juste… un décalage subtil. Un souffle intérieur différent, presque familier. Elle s'était entraînée avec Praven plus tôt, avait eu de bons échanges, sentait que sa lame devenait plus précise, plus stable. Ses réflexes s'étaient affûtés, sa lecture de la Force affinée. Même Scourge avait dû reconnaître qu'elle commençait à vraiment «se tenir» dans un duel, ce qui, venant de lui, équivalait à une standing ovation.
Mais ce n'était pas ça.
Pas cette fierté silencieuse dans son ventre.
Pas ce calme étrange derrière ses pensées.
Quelque chose… pulsait.
Elle tenta de méditer, mais rien à faire. Une intuition naissait, insistante. Une mémoire ancienne. Un écho. Son regard glissa sur Orion, qui jouait avec T7 dans la cour intérieure. L'enfant, debout, riait à gorge déployée, les bras levés vers le ciel comme s'il tentait d'embrasser les nuages.
Et son ventre, lui, réagit.
Non.
Impossible.
Pas maintenant.
Elle avait pris ses précautions. Non ? Si ? Elle tenta de se souvenir... une fois. Une seule. Cette nuit-là. Après leur retour, après le chaos. Ils avaient été bouleversés, liés, épuisés, passionnés. Et stupides.
Elle passa la main sur son front, blêmit. Et partit d'un pas ferme vers l'aile médicale du temple, en évitant soigneusement de croiser Scourge. S'il la voyait dans cet état, il penserait qu'elle avait été attaquée.
Elle attrapa Doc dans le couloir, et l'entraîna sans ménagement vers un coin reculé, verrouilla la porte derrière eux et planta son regard dans le sien.
— «Secret médical. Absolu. Je te tue si tu parles. Et je ne plaisante pas, Doc.»
Il leva les deux mains, faussement offusqué.
— «Qu'ai-je fait pour mériter cette agression verbale si précoce ? Je suis un médecin très prisé, tu sais. Les gens me courent après pour avoir mes soins. Littéralement.»
— «Doc, fais-moi un test.»
— «Pour ?»
— «Tu sais très bien pour quoi. T'as un scanner portatif ?»
Il haussa un sourcil, mais la regarda vraiment. L'absence d'humour dans ses yeux. La fatigue sous-jacente. Le léger tremblement de ses mains.
Il ne plaisanta pas plus longtemps.
Moins de trois minutes plus tard, il fixait l'écran du scanner avec une bouche entrouverte.
Larissa, adossée à la table d'examen, bras croisés, le regardait. Elle n'osait rien dire.
— «Alors ?» demanda-t-elle d'une voix trop calme pour être honnête.
Doc ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Il fit un geste vague vers le scanner. Puis la fixa à nouveau.
— «Tu... tu es enceinte.»
— «Je m'en doutais. Depuis combien de temps ?»
— «Tu veux une estimation gestationnelle précise ou une approximation panique ?»
— «Panique.»
— «Deux mois. Peut-être un peu plus. Je... attends.»
Et là, il s'assit brutalement sur un tabouret roulant. Le choc le saisit si violemment qu'il sembla perdre une nuance de couleur sur son teint hâlé.
— «Je vais faire une syncope.»
— «Oh non. Tu vas pas me faire une syncope. J'ai pas le temps pour ça.»
— «Tu plaisantes, Larissa. Tu es enceinte du Fléau. Et tu me le balances comme si tu m'apportais la liste des courses.»
— «J'essaye de rester calme. Quelqu'un doit bien le faire dans ce temple.»
— «Non mais tu réalises ce que ça implique ? Ce bébé va naître avec un sabre laser dans chaque main ! Tu veux que je prépare une salle d'accouchement blindée ? Tu veux que je fasse venir le Conseil Jedi ? Ou les archives galactiques pour consigner ça ?»
— «Doc...»
— «Encore ?! Mais c'est quoi cette fertilité intergalactique chez vous deux ?! T'es un cas d'étude, Larissa.»
— «DOC.»
Silence.
Il souffla longuement.
— «Tu comptes lui dire, je suppose.»
— «Pas tout de suite. Il est déjà au bord de l'implosion avec Maelis. Et Orion commence à parler... enfin, penser très fort. Il faut que je sois sûre de comment gérer ça avant d'ajouter une grenade de plus dans notre salon.»
— «Je veux pas être alarmiste... mais tu vas pas pouvoir cacher un ventre de mini Sith très longtemps.»
Elle esquissa un sourire, un vrai, petit, fatigué.
— «Je sais. Mais laisse-moi juste... une journée de plus. Pour digérer.»
— «Et moi ? Qui m'aide à digérer ça ?!»
Elle lui tapota l'épaule.
— «Toi, tu vas faire ton job, écrire un faux rapport, et prétendre que t'as pas failli mourir de choc émotionnel aujourd'hui.»
— «J'exige un massage compensatoire. Avec supplément chocolat.»
— «Tu rêves, Doc…»
Et elle s'en alla.
Le pas plus lourd. Le cœur plus plein. Et un soupçon de terreur délicieuse au fond de la gorge.
Encore un enfant. De lui, cette fois.
Et elle ?
Elle en avait envie. Dieu du ciel… elle en avait vraiment envie.
Les couloirs du Temple étaient presque vides à cette heure de la journée. L'écho feutré des pas résonnait entre les arches. Larissa marchait lentement, Orion sur le dos, sa tête posée contre l'épaule de sa mère, endormi dans une paix qui contrastait violemment avec l'ouragan silencieux qu'elle avait dans le ventre.
Elle croisait peu de monde. Quelques jeunes Jedi, affairés, discrets. Des maîtres plongés dans leurs méditations. Mais dans une travée latérale, elle tomba sur une silhouette qu'elle reconnut au premier coup d'œil.
Lord Praven. Droit. Solide. La main encore bandée d'un éclat ancien, souvenir de sa dernière mission.
Il la salua d'un bref signe de tête respectueux.
— «Dame Renethar.»
— «Maître Praven. Vous allez mieux ?»
Il eut un sourire un peu las.
— «Je me tiens debout. C'est déjà plus que ce que je pensais pouvoir dire après mon retour.»
Ils marchèrent côte à côte quelques instants dans le silence, le bruissement doux des étoffes les enveloppant dans un cocon de réflexion.
— «Vous n'avez pas l'air en paix», murmura-t-elle doucement.
Il tourna lentement la tête vers elle. Dans ses yeux, il n'y avait pas de masque.
— «Je croyais y être. Et pourtant…»
Elle lui sourit avec cette douceur discrète qu'elle réservait à ceux qui ne savaient pas encore qu'ils avaient besoin d'aide. Orion remua à peine, confortablement lové contre sa mère.
— «Vous voulez parler ?»
— «Je ne sais pas. Est-ce que vous offrez des séances de… rééducation morale aux anciens seigneurs Sith repentis ?»
— «Non. Mais je peux offrir du silence. Et du thé. Et parfois, une parole utile.»
Il la regarda un instant. Puis il soupira.
— «Depuis mon retour, je me sens creux. Comme si... j'étais passé à côté de quelque chose. Quelque chose de plus grand. Et Scourge… il est si plein. De colère, de convictions. D'objectifs. Je l'enviais presque. Moi, je n'ai plus de haine pour l'Empire. Plus d'adoration pour la République. Je suis... entre deux.»
— «Vous êtes en reconstruction. C'est le moment le plus fragile. Mais c'est aussi celui où l'on fait les choix les plus libres.»
Il acquiesça, pensif. Puis :
— «J'ai servi l'Empire toute ma vie. J'y ai cru. J'ai tué pour lui. Puis j'ai vu ce qu'il était devenu. J'ai fui. J'ai offert mes lames à ceux que je combattais la veille. Et maintenant ? Je ne suis ni un Jedi. Ni un Sith. Je suis quoi, exactement ?»
— «Vous êtes vous. Et c'est bien plus que la plupart n'osent être.»
Ils restèrent un moment sans parler. Puis il posa une question, plus douce :
— «Et vous ? Vous semblez toujours savoir où vous allez.»
Elle éclata d'un petit rire franc, fatigué.
— «C'est parce que je regarde droit devant, et jamais mes pieds. Si je regardais trop, je tomberais à chaque pas.»
Un silence tendre.
— «Je peux vous poser une question à mon tour, Lord Praven ?»
— «Bien sûr.»
— «Vous vous êtes toujours montré juste. Loyal, même. Vous m'avez formée sans m'épargner, sans condescendance. Vous avez accepté ce qu'aucun autre Sith n'aurait toléré. Pourquoi ?»
Il hésita. Puis dit :
— «Parce que vous incarnez ce que j'aurais aimé croiser quand j'étais encore malléable. Parce que vous êtes... libre. Et la liberté, c'est ce qu'on nous vole, à nous, Sith. On nous apprend à dominer ou à servir. Pas à choisir.»
Elle ferma les yeux un instant. Puis murmura :
— «Alors peut-être que ce que je vais dire maintenant sera un cadeau. Ou un fardeau. Je ne sais pas encore.»
Il se redressa un peu.
Elle caressa doucement la tête d'Orion et dit, à mi-voix :
— «Je suis de nouveau enceinte. Et je ne sais pas comment lui dire. Il est... ailleurs. Obsédé. Il a oublié que nous avions une vie. Ici. Ensemble.»
— «Vous avez peur de sa réaction ?»
— «Pas de lui. Jamais. Mais de... le perdre. De le voir se refermer à nouveau. Il a retrouvé ses sens et ses émotions depuis très peu de temps en comparaison à son existence prolongée. Une autre vie, une autre responsabilité... peut-être que c'est trop.»
— «Ou peut-être que c'est justement ce dont il a besoin.»
Elle le regarda, les yeux brillants.
— «Je ne pensais pas recevoir autant de sagesse d'un Sith deux fois plus cabossé que moi.»
Il sourit, sans fierté.
— «Vous seriez surprise de ce qu'on apprend quand on a tout perdu.»
Ils restèrent encore un moment, deux silhouettes au bord de la lumière, dans la chaleur crépusculaire d'un monde qui n'avait pas encore décidé de leur place.
Puis, comme une promesse silencieuse, Praven lui dit :
— «Laissez-moi m'en occuper. Je vais lui tendre un appât. Assez séduisant pour détourner son attention du Jedi qu'il est en train d'user jusqu'à la corde. Je vous le livre... disons, un peu essoufflé, mais disposé.»
Elle lui tendit la main. Il la serra, sans gêne.
— «Merci», dit-elle simplement.
— «Vous m'avez ramené quelque chose. Je vous rends un peu de cette clarté.»
Et déjà, dans son esprit, Larissa traçait les mots qu'elle lui dirait. Enfin.
Cela faisait des jours que le fracas des sabres, les râles d'effort et les ordres secs de Scourge rythmaient les matinées du temple. Maelis encaissait, se redressait, contre-attaquait, mais n'en menait pas large. Même les Jedi les plus endurants commençaient à murmurer que cet entraînement relevait plus de la démolition que de l'enseignement. Pourtant, personne ne protestait ouvertement. Tous savaient ce qui se préparait. Ou plutôt, ce qu'on devinait dans l'ombre : quelque chose de terrible, et le Jedi devait être prêt.
Lord Praven fut celui qui, avec calme et stratégie, mit en place un subtil détour. Il prévint Scourge que Maelis était requis par l'un des maîtres de l'Ordre pour une séance de méditation conjointe. Un vieux rituel. Rare. Important. Scourge avait plissé les yeux, soupçonné la supercherie… mais il n'avait rien dit. Il avait simplement acquiescé, en silence. Il avait compris qu'on voulait lui donner un souffle, un répit… ou qu'on voulait qu'il respire lui aussi.
Il erra un moment dans les couloirs, sans but, mais l'agitation intérieure était trop forte. Le temple était trop exigu pour contenir son tumulte. Il retourna à ses quartiers et trouva Larissa, déjà prête, comme si elle avait su. Comme si elle l'attendait. Elle portait une cape simple par-dessus une tunique de voyage. Son regard n'était ni fuyant, ni hostile. Juste... ouvert. Disponible.
— «Viens», murmura-t-elle. «Je veux te montrer quelque chose, dehors.»
Ils prirent un chemin de traverse qui s'éloignait du cœur du temple. Un sentier discret, à l'abri des regards, qui menait vers une clairière suspendue entre les cimes. Là, la lumière filtrait à travers les branches comme un voile d'argent. L'air était doux. Tython respirait autrement ici. Plus calme. Plus profond.
Ils s'assirent l'un à côté de l'autre sur un tronc moussu. Un silence épais les entoura d'abord, mais il n'était pas hostile. Il était dense d'attente, de choses qui devaient se dire.
— «On ne s'est pas parlé. Pas vraiment», dit-elle, les mains posées sur ses genoux. «Depuis... cette nuit-là.»
Il hocha la tête.
— «Je sais. Je n'ai pas su. Pas su comment...»
Elle leva la main pour l'interrompre.
— «Non. Je ne te demande pas de t'excuser. Je veux qu'on se parle. Pour de vrai. J'ai eu peur. Oui. Mais j'ai aussi compris. Tout est allé trop vite. On a couru sans respirer, sans poser les pierres du sol qu'on foule.»
Il tourna légèrement la tête vers elle. La lueur dans ses yeux ne s'éteignait jamais vraiment, même dans le calme. Il n'était pas homme à s'ouvrir facilement. Et pourtant, il écoutait.
— «On est dans un monde que je ne comprends pas encore, Malrik. Je fais de mon mieux. Mais tout est si différent de la Terre. Si violent, si rigide. Et toi... tu es de ce monde. Tu y as grandi. Tu l'incarnes.»
Il serra les mâchoires, mais lui dit doucement:
— «Et tu as survécu à l'Empire. À Vowrawn. À moi. Tu es bien plus que ce que ce monde pourrait espérer, Larissa.»
Elle sourit, un peu triste.
— «Parfois, je ne sais plus ce que je suis. Ni d'où je viens. Mais... j'ai compris une chose. L'avenir que je veux ne ressemble ni à mon monde, ni au tien. Il faudra le créer. Ensemble. Ou pas du tout.»
Toujours rien. Il ne dit pas un mot. Mais son regard s'était fixé sur elle, intensément. Son silence était devenu un mur, et son visage, fermé, presque dur, la troubla. Il semblait... ailleurs. Perdu dans une mer de pensée trop vaste pour être exprimée.
— «Je suis enceinte», lâcha-t-elle enfin, dans un souffle.
Le mot resta suspendu. Il ne cligna même pas des yeux. Il resta figé. Puis, lentement, comme s'il pesait chaque seconde, il se leva, fit quelques pas. Dos à elle.
Elle sentit sa gorge se nouer. Il ne disait rien. Ne faisait rien. Pas même un souffle.
— «C'est... de toi, cette fois. Notre enfant.»
Toujours rien.
Elle voulut se lever, s'expliquer davantage, mais il bougea enfin. Il revint vers elle. Se posta devant elle. Il la fixa longuement, sans ciller, sans cligner. Son regard brûlait, intense, insondable. Puis, sans un mot, il s'agenouilla lentement et posa sa main, large, rugueuse, chaude, contre son ventre, comme s'il vérifiait que c'était vrai. Un contact. Une ancre.
Et alors, juste alors, il murmura d'une voix rauque, presque étranglée :
— «Merci.»
C'était tout. Un seul mot. Le seul qui comptait.
Elle posa sa main sur la sienne. Ce fut suffisant.
Il se redressa et la tira doucement contre lui. Ils restèrent ainsi, debout dans cette clairière suspendue, accrochés l'un à l'autre. Le monde pouvait attendre encore un peu.
Quand ils revinrent au temple, mains nouées, les ombres semblaient moins lourdes.
Ils savaient que la guerre les attendait. Mais cette nuit-là, la vie, elle aussi, avait fait un pas en avant.
