Chapitre 47 - L'Œil du cyclone
Deux années s'étaient écoulées depuis leur départ de Tython. Deux années durant lesquelles le calme apparent n'avait été qu'une illusion fragile, tendue par le poids de la mission qui planait sur eux tous. Deux années de voyages, de dangers esquivés, de missions réussies et d'autres frôlant la catastrophe. Le vaisseau qu'ils avaient réaménagé, immense et silencieux dans le vide spatial, flottait désormais comme une enclave nomade, un village suspendu entre les étoiles, avec ses quartiers, ses couloirs animés, ses fonctions, ses routines. Chaque membre du groupe y avait trouvé un rôle : Maelis et Kira guidaient les apprentis qui les avaient suivis et maintenaient la cohésion des troupes, Praven était devenu un lien solide entre les philosophies Sith et Jedi, Doc et Rusk s'occupaient de la logistique médicale et défensive, et T7, fidèle et infatigable, gardait un œil sur tout et tous.
Orion Aurèle Renethar avait maintenant quatre ans. Il était vif, curieux, redoutablement intelligent. Il parlait avec une maturité déconcertante, et son langage était teinté de tournures vieilles, raffinées, aux accents érudits qui faisaient souvent hausser les sourcils. Ses parents y reconnaissaient le phrasé de Lord Vowrawn, avec ses sourires en coin, sa façon de poser les mots avec soin, comme on pose des pièces sur un échiquier. D'autres voyaient surtout son impassibilité, son flegme, son stoïcisme à toute épreuve... et là, c'était Scourge tout craché.
Physiquement, Orion était un petit Vowrawn, c'était indéniable. Le même nez droit, la même bouche fine et ourlée, le même regard perçant, mais bleu éclatant, ce bleu hérité de sa mère, et qui faisait de lui un être à part dans toute la galaxie. À quatre ans, il lisait déjà des holotextes complexes, s'intéressait aux différences culturelles entre les civilisations anciennes et modernes, et savait même défendre une opinion sur l'utilisation morale de la Force. Il était, à l'image de ses parents, un petit prodige.
Saren Renethar, le petit frère, était une toute autre histoire. Du haut de ses dix-huit mois, le petit était déjà un roc, une boule de muscles et de volonté brute. Son teint écarlate, ses petits yeux rouges comme le feu, et cette détermination à imposer son autorité sur tout ce qui bougeait faisaient de lui un mini Scourge, au grand dam des membres de l'équipage. Il ne marchait pas : il chargeait. Il ne pleurait pas : il grondait. Il n'était pas capricieux... il était intransigeant. Et, bien sûr, Scourge était fou de lui.
Dans le vaisseau, chacun avait trouvé sa place. Maelis était désormais lié à Scourge et à Larissa comme à une famille choisie. Il formait Orion avec patience, persévérance et cette bienveillance propre aux Jedi, au grand agacement de Scourge qui le traitait parfois de «moine illuminé» ou de «sermon ambulant». Mais il le laissait faire. Il observait de loin, intervenant parfois pour offrir un contrepoint obscur, une vérité plus rugueuse, plus tranchante. Orion apprenait à naviguer entre les deux voix.
Ce double enseignement fascinait Larissa. Elle qui, chaque jour, peaufinait sa propre compréhension de la Force, trouvait dans ses enfants l'incarnation parfaite de la nuance. Orion était un point d'équilibre. Un creuset entre lumière et ombre. Et Saren... Saren était la Force brute. La tempête encore sans forme. Mais la mère tenait bon. Elle était la boussole.
Elle, de son côté, n'avait pas chômé. Elle avait écrit. Beaucoup. Des manuscrits entiers, tissés de réflexions sur les mythes terriens et leurs échos dans la galaxie, sur l'art et sa place dans la compréhension de la Force, sur les civilisations disparues. Ses œuvres n'étaient pas publiées, mais lues, recopiées, diffusées sous le manteau, jusqu'à Tython où même certains Maitres Jedi les citaient en cours.
Kira Carson était devenue son amie. Une vraie, sincère, rare. Elles riaient, parfois fort, parfois de tout. Doc n'avait jamais renoncé à tenter de séduire Kira, ce qui leur offrait un divertissement constant. Theron, lui, apparaissait parfois, toujours entre deux missions. Saren l'adorait. Orion le respectait. Larissa, elle, l'aimait bien, en secret, pour cette façon qu'il avait d'être un pont entre deux mondes.
Maelis et Larissa s'étaient beaucoup rapprochés. Il avait vu en elle une source de sagesse inattendue. Elle avait fini par lui révéler sa mort sur Terre. Ce qu'elle était, ce qu'elle avait perdu, et ce qu'elle avait trouvé ici. Il avait écouté. Il avait cru. Sans juger. Leur lien était devenu un de ceux qui transcendent les mots. Une amitié fraternelle.
Un jour, Orion parla. Devant tout le monde.
Ils étaient en train d'étudier une énigme archéologique, liée à une relique antique trouvée sur une planète en ruine. Les experts hésitaient, les Jedi doutaient, les deux Sith se méfiaient. Orion, tranquillement assis sur un coussin, dit :
— «Il ne faut pas couper les têtes de l'hydre. Il faut l'écraser. Sinon, elles repoussent.»
Un silence interloqué. Un frisson. Larissa releva lentement la tête. Scourge fronça les sourcils. Maelis le fixa intensément.
— «C'est... un mythe de mon monde», dit-elle doucement. «Un héros nommé Hercule. Il affronte un monstre à plusieurs têtes. Chaque fois qu'il en coupe une, deux repoussent. Jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il faut brûler la plaie. L'écraser.»
Maelis se tourna vers elle, grave.
— «Il parle en parabole. Il sait ce qu'il fait ?»
Larissa ne répondit pas. Elle savait. Elle avait compris. Ce n'était pas Orion. Pas uniquement. C'était Vowrawn. C'était leur langage secret. Les contes de la Terre qu'elle lui avait racontés, leurs clés, leurs repères.
Scourge refusait de se prononcer. Il regarda Orion, puis Larissa, puis Maelis, et dit simplement :
— «Ce n'est qu'un conte. Rien de plus.»
Mais Maelis le savait. La Force lui soufflait une vérité plus vaste. Ils suivirent la piste. Ils découvrirent la relique, en perçant les secrets grâce aux mots de l'enfant. Une fois activée, elle aurait permis à l'Empereur de canaliser l'énergie d'une galaxie entière. Ils la détruisirent. Juste à temps.
L'Empereur avait été freiné. Pas arrêté. Mais c'était une victoire.
Et Larissa, le soir, dans leur cabine, écrivait. Son regard parfois perdu dans le vide, dans ce lieu entre les étoiles où un homme, quelque part, tissait encore, dans l'ombre, les fils d'une guerre qu'il menait maintenant à ses côtés.
Elle lui souriait, parfois. Juste en pensant. Car elle savait.
Et lui aussi.
La pièce était vaste, circulaire, sertie de piliers anciens et d'un dôme de verre finement gravé aux motifs de Rakata et de Sith. Une lumière tamisée baignait la bibliothèque impériale privée de Darth Vowrawn, enveloppant les lieux d'un silence presque religieux. Seul le grattement régulier de sa plume stylus rompait l'immobilité de l'instant.
Il écrivait.
Avec une lenteur mesurée, une méticulosité raffinée. Ce n'était ni une missive, ni un rapport, mais une mémoire. Celle d'un homme qui, en dépit de ses erreurs, se savait encore utile, stratège dans les marges de l'Histoire.
Il avait réussi. Enfin. Lentement, patiemment, comme il avait toujours su le faire, il avait trouvé un biais. Utiliser le lien onirique entre lui et son fils, y faire passer des symboles, des histoires, des légendes... et, à travers Orion, offrir les clés sans jamais se compromettre.
Larissa comprendrait. Il n'en doutait pas. Pas un instant. C'était là toute la beauté de leur passé : elle était l'une des rares à vraiment penser comme lui. En dehors des sentiers. En profondeur. Un langage silencieux, presque instinctif. Il ne pouvait savoir avec certitude si son message était parvenu comme il l'espérait. Mais il avait la foi. En elle. En ce qu'ils avaient été.
Ils auraient pu être formidables, ensemble. Inarrêtables. Deux esprits unis, affûtés comme des lames jumelles. Mais il savait, maintenant, que cela aurait été leur perte. Il n'aurait pas pu s'empêcher de vouloir la posséder. Dévorer ce qu'elle était. La façonner selon sa volonté, la parer de ses propres couleurs... Il avait compris trop tard qu'elle était née pour être libre. Et lui, pour chercher à enfermer.
Mais la paix, à sa manière, s'était installée. Elle avait été sa plus grande perte, mais aussi sa plus grande leçon. Il l'aimait encore, oui. Ça, il ne se le nierait jamais. Mais c'était différent. Une affection grave, apaisée, transfigurée par le temps et la douleur.
L'Empereur, lui, continuait ses œuvres. Vowrawn avait vu les signes. Trop nombreux pour être ignorés. Et lui aussi voulait à présent entrer dans la partie. Pour la galaxie, bien sûr. Mais surtout pour Larissa. Pour Orion. Pour cette vie qu'il avait insufflée, mais qui ne lui appartenait pas.
Orion. Le petit.
Son fils était un éclat pur dans l'obscurité galactique. Trop jeune pour comprendre le poids de sa lignée. Trop lucide déjà pour que cela ne trouble pas Vowrawn. Ils s'étaient rencontrés souvent, dans les recoins de leurs songes. Là, il avait vu l'enfant grandir. Il l'avait guidé, doucement. Jamais pour le posséder. Jamais pour l'instrumentaliser.
Il lui racontait des histoires. Des légendes. Des stratégies masquées sous les voiles de la métaphore. Et l'enfant comprenait. Parfois même mieux que lui.
Un jour, pourtant, Orion lui posa une question. Une de celles qu'aucun adulte ne sait vraiment recevoir :
— «Pourquoi t'es pas avec maman comme elle est avec Scourge ? Pourquoi t'es pas... son mari, toi aussi ?»
Le temps s'arrêta. Vowrawn n'eut d'abord aucune réponse. Son souffle lui manqua.
Comment répondre à cela sans trahir la paix fragile que Larissa avait construite ? Comment parler d'amour, de faute, de désir, à un enfant ? Il bafouilla un peu. Hésita. Il finit par répondre simplement :
— «Parce que j'ai fait un choix, Orion. Et parce que ta mère... a fait un choix, elle aussi. Et nous avons fait ce qu'il fallait, même si ce n'était pas ce que nous voulions.»
Mais il sut que ce ne serait pas suffisant. Il fallait en parler avec elle. Définir ensemble ce qui pouvait être dit. Ce qui devait rester tu. Pour protéger Orion. Pour respecter leur nouvelle réalité. Car, au fond, une partie de lui savait aussi que Scourge ne réagirait pas bien.
Le colosse était un maître de l'autocontrôle. Mais là où son rival l'avait conquise par l'âme, lui, Vowrawn, l'avait possédée par le corps et l'esprit. Ce lien-là, fût-il maîtrisé, n'en restait pas moins douloureux. Scourge le savait. Et un jour ou l'autre, les tensions enfouies ressortiraient.
Mais pour l'instant, il avait un rôle à jouer. Celui de la main invisible. Du stratège qui souffle les réponses dans les oreilles des innocents.
Car l'Empereur... oui, il en était certain maintenant, tramait quelque chose. Quelque chose d'ancien, de monstrueux, et de si habilement dissimulé que même les Seigneurs les plus aguerris n'en percevaient que des miettes.
Il croisait les rumeurs, compilait les dépêches interceptées, remontait les flux de Force les plus obscurs. Et lentement, patiemment, un tableau effroyable se dessinait : un rituel, un plan, un dessein où la galaxie elle-même n'était qu'un pion.
Scourge avait eu raison. Il était temps d'agir.
Il était un érudit, un manipulateur. Pas un guerrier. Pas un héros. Mais il pouvait être... une main dans l'ombre. Un soutien discret. Une pièce que l'Empereur n'attendrait jamais.
Et si ce dernier croyait encore le contrôler, alors il allait découvrir ce que signifiait vraiment le mot traître... lorsqu'il est motivé par l'amour d'un fils et d'une femme qu'il avait appris à aimer sincèrement. Juste trop tard.
