Chapitre 48 - L'échappée d'Orion et la fin de l'innocence

Nar Shaddaa n'avait rien perdu de sa frénésie. Entre les volutes de pollution, les enseignes criardes et le bourdonnement éternel de ses niveaux empilés jusqu'aux étoiles, la planète respirait le chaos organisé. Une mission, parmi tant d'autres. Récupérer une relique potentiellement utilisée par les agents de l'Empereur pour amplifier ses rituels. Objectif clair. Précautions prises. Dispositif en place.

Et les enfants ? En sécurité, dans le bâtiment scellé qui servait de base temporaire, sous la vigilance distraite mais tendre de Doc et la surveillance rigoureuse de T7.

Sauf que.

Orion avait beau n'avoir que quatre ans et demi, son esprit était déjà un univers en expansion. Quelque chose l'avait appelé. Quelqu'un. Loin. Tout près. Une voix familière. Une présence brûlante de douceur retenue, de douleur cachée.

Son père.

Pas Scourge. L'autre. Celui qui venait dans ses rêves et lui parlait de la Force, des histoires anciennes, des beautés de la galaxie. Celui qui ne l'avait jamais touché, jamais embrassé, mais dont les mots laissaient des traces de soie dans son cœur. Orion voulait le voir. Pour de vrai.

Il s'échappa.

Au loin, Larissa sentit en elle la rupture comme une lame invisible dans la Force. Une alerte fébrile, quelque chose qui battait à l'envers dans son ventre: une intuition sourde et urgente. Elle se figea au milieu des ruelles décrépites de Nar Shaddaa, se tourna lentement, à contre-sens du groupe. Personne ne la vit, personne ne la retint.

Elle partit à la recherche de son fils intrépide.


La planète, comme toujours, grouillait d'une vie malsaine et criarde. Des étals puants de nourriture, des hologrammes criards projetant les danses de Twi'leks lascives, et des mercenaires qui dévisageaient toute silhouette encapuchonnée avec une avidité prête à dégénérer. Maelis se fondait dans la masse avec une aisance relative. Scourge, lui, était une anomalie ambulante.

Ils devaient s'introduire dans une planque appartenant à un trafiquant d'artefacts Sith. Le Conseil Jedi avait émis des doutes sur certains objets récemment mis en circulation, susceptibles de servir de relais à un ancien rituel interdit.

Au départ, Scourge avait promis une approche subtile.

Mais ça, c'était avant qu'il sente une dissonance dans la Force. Quelque chose... déraillait.

Il s'était arrêté net, le regard lointain, puis avait jeté un coup d'œil vers le ciel crépusculaire.

— «Elle est partie», dit-il.

— «Qui ça ?»

— «Larissa. Elle n'est plus avec nous.»

Maelis réagit trop tard. Scourge dégaina son sabre, et le hurlement du plasma rouge vrilla l'air.

— «Changement de méthode.»

Et là, la Furie entra en action.

La porte de la planque vola en éclats. Littéralement. Trois gardes furent démembrés avant d'avoir eu le temps d'hurler. Scourge avanca dans la bâtisse comme une entité surnaturelle, rasant murs, piliers, crânes. Maelis, abasourdi, ne put que le suivre, sabre en main, tentant de protéger ceux que Scourge ne tuait pas immédiatement.

— «C'est pas un raid, c'est un massacre !» était-il en train de crier tout en parant un tir de blaster.

— «Ce n'est qu'un accélérateur de procédure, Maelis.»

Une explosion pulvérisa l'escalier principal. Scourge y bondit à travers les flammes comme un fauve enragé, projeta un lieutenant contre un mur, le clouant avec une poussée brutale de la Force, puis l'interrogea d'une façon expéditive : à mains nues. Le Sith extirpa les données dont ils avaient besoin de la console du fond en démantibulant littéralement le pupitre d'un coup de sabre.

Tout fut bouclé en treize minutes. Treize minutes d'une efficacité apocalyptique.

Ils ressortirent, couverts de suie et de sang, Maelis blanc comme un linge, Scourge aussi calme que s'il venait de faire sa séance de sport matinale.

— «Tu es malade», souffla le Jedi.

— «Non. Pressé.»

Et son regard noir se tourna vers l'horizon, là où il sentait son épouse. Là où, dans l'ombre de Nar Shaddaa, quelque chose attendait. Quelque chose qui avait les yeux bleus de son fils.

La suite promettait d'être sanglante.


Le silence dans la pièce était presque irréel. La ville dehors ne dormait jamais, et pourtant, entre les murs de cette salle d'audience privée, on aurait pu croire le temps suspendu. Orion se tenait là, au centre du métal gris et poli, les bras croisés derrière son dos, exactement comme il avait vu son autre père le faire dans ses rêves.

Face à lui, debout à quelque pas d'un large siège élégant, Vowrawn contemplait le garçon. Il l'avait reconnu immédiatement — non pas parce qu'il en avait été certain à la seconde où il l'avait vu, mais parce qu'il n'existait qu'un seul être dans toute cette galaxie capable d'avoir un regard aussi bleu dans un visage sith aussi pur. Ces yeux d'un bleu éclatant, insolents dans leur pureté trahissaient un étrange mélange d'excitation et de méfiance. Orion avait suivi sa propre volonté, guidé par un appel silencieux. Celui de l'autre. Son autre père. Et il était là, enfin. En chair et en os. Mais pas seul.

Le vieux Vowrawn avait les mains croisées dans le dos, la cape tirée à la perfection, le port impeccable. Mais son regard, posé sur l'enfant, était plus que trouble. Il balayait déjà la salle du regard. Des jeunes acolytes, enthousiastes, entouraient l'enfant comme s'il s'agissait d'un artefact à étudier. Mais il savait. Un, au moins, l'avait deviné. Peut-être deux. Le silence en disait long.

Derrière eux, trois membres de l'escouade d'élite de Vowrawn, des hommes loyaux — mais pas idiots. L'un d'eux, un vétéran borgne, fronçait déjà les sourcils.

— « Il lui ressemble », murmura-t-il à mi-voix.

Vowrawn feignit de ne pas entendre. Il se rapprocha lentement, son ombre s'étirant jusqu'aux pieds d'Orion. L'enfant ne bougea pas. Digne. Droit. Trop calme pour un garçon de quatre ans. Trop lucide, même dans l'innocence de son âge.

— « Tu es... Orion, n'est-ce pas ? » demanda Vowrawn d'un ton léger, presque paternel.

Le garçon acquiesça.

— « Je voulais te voir. Pour de vrai. »

Son ton était simple, franc.

— «Et pourquoi donc ?»

— «Parce que tu es mon autre père», dit l'enfant sans détour.

L'un des jeunes acolytes étouffa un toussotement. L'autre échangea un regard inquiet avec le borgne.

Vowrawn garda le silence une seconde de trop. Puis il rit.

Un rire parfaitement dosé. Un brin surpris, un brin moqueur, un brin attendri. Il tourna le dos à l'enfant, s'avança vers ses hommes.

— « Un enfant fantasque. L'imagination, mes amis, voilà ce que l'on gagne à laisser les nourrices lire des contes à des enfants sensibles à la Force... »

Mais aucun ne sourit.

Un de ses soldats croisa les bras.

— « Sauf votre respect, mon Seigneur... il a votre nez. »

Vowrawn ferma brièvement les yeux. Il allait falloir agir. Et très vite.

Et c'est alors qu'il la sentit.

Dans l'ombre d'un couloir adjacent, silencieuse comme toujours, Larissa. Elle observait. Depuis combien de temps ? Il ne saurait dire. Mais il la sentait. Son esprit bouillonnait — de peur, de rage, d'urgence. Elle n'attendrait pas longtemps. Et l'ex-Furie de l'Empereur qui lui servait de mari non plus.

Il prit une grande inspiration, ferma les yeux et projeta d'un éclair une pensée vers elle, sans demander l'autorisation : - «Aide-moi. Viens!» -

Elle le sentit comme une brûlure dans son esprit, mais elle ne recula pas. Il avait raison. Il fallait désamorcer la situation. Et vite.

— «Bordel...», souffla-t-elle dans sa barbe.

Elle sortit de sa cachette.

D'un pas lent mais assuré, elle marcha dans l'ombre pour rejoindre le cercle. Elle capta le regard de Vowrawn, et comprit à la seconde près qu'ils étaient dans la merde jusqu'au cou. L'improvisation devenait indispensable. Et il n'y aurait pas de deuxième chance.

Dans un bref contact mental — sans autorisation — il lui transmit l'essentiel.

- «Ne parle pas. Joue. Suis le masque.» -

Elle ne répondit pas. Elle comprit.

— «Mon Seigneur», dit-elle avec une courbette respectueuse, «j'espère ne pas vous déranger.»

Orion courut vers elle avec un cri de joie. Elle le rattrapa, le serra fort... puis se tourna de nouveau vers le Sith.

— «J'ai cru comprendre que mon fils avait été un peu trop curieux. Il a toujours eu un don pour disparaître. Un vrai petit espion, pas vrai ?»

Un rire discret se fit entendre. L'apprenti haussa un sourcil, mais recula d'un pas. Vowrawn s'avança alors.

— «Il a le sang vif. Une qualité rare. Il a traversé la sécurité de Nar Shaddaa comme un fauve en chasse. Impressionnant pour un enfant de son âge.»

Larissa savait que chaque mot était une brique pour construire leur échappatoire.

Mais l'autre, celui qui avait compris... le jeune apprenti, restait en retrait. Silencieux. Observateur. Et surtout... pensif. Il allait falloir créer un détournement de regard, un mythe, quelque chose d'aussi fascinant que mensonger pour occuper leur attention.

Et c'est Orion qui s'en chargea.

— «C'est vrai que tu fais des rêves à travers les siècles ?» demanda-t-il innocemment à Vowrawn.

Le vieux Sith se figea. Larissa, elle, étouffa un cri.

Mais Vowrawn ne sourcilla pas. Il se tourna vers ses acolytes.

— «Il a un sens de l'image, n'est-ce pas ? Il m'a entendu parler de visions... il pense que je traverse les âges en rêve. Une métaphore poétique.»

Les autres rirent un peu. L'apprenti sceptique fronça les sourcils. Il n'était pas convaincu.

— «Et tu m'as aussi parlé d'une montagne où vivent les souvenirs. Tu as dit que tu y avais laissé des morceaux de ton nom.»

Cette fois, Vowrawn mit une main sur l'épaule du petit et sourit.

— «Tu as beaucoup d'imagination. Ta mère est conteuse. Elle transmet des légendes de son monde natal. Tu sais, là où la Force n'est pas connue. Les histoires prennent la place de la vérité.»

Et, à nouveau, les regards s'écarquillèrent. Cela suffisait à bousculer la réalité sans briser l'illusion. Un soupçon de vérité enrobé dans le flou.

Larissa joua son rôle.

— «Je l'ai retrouvé, mon Seigneur. Si vous me le permettez, je vais le ramener en lieu sûr.»

Vowrawn acquiesça, lentement. Et sans mot dire, elle s'inclina, saisit Orion par la main, et repartit dans les ombres.

Mais elle le savait.

Il faudrait agir vite. Parce que ce jeune apprenti, celui qu'elle avait reconnu... ce n'était pas n'importe qui.

C'était le neveu de Vowrawn. Et ce gamin n'était pas idiot.

Et il connaissait la vérité sur l'héritage du vieux serpent depuis longtemps.

Et maintenant, lui aussi connaissait le visage de l'héritier. Le jeu des masques ne pourrait pas durer éternellement.


Le dehors n'avait rien perdu de son chaos organique. La lumière des enseignes vibrait dans les flaques d'huile, les voix s'entremêlaient en une cacophonie constante, les ruelles suintaient de tension. Larissa marchait d'un pas vif, Orion serré contre elle. L'improvisation avec Vowrawn avait fonctionné — de justesse. Elle n'avait pas réussi à se détendre depuis: son esprit bouillonnait. De soulagement d'avoir récupéré son enfant, de peur de ne pas réussir à rejoindre les autres sans autre encombre… Et d'une tristesse nostalgique qu'elle ne s'avouait pas: le revoir après toutes ces années, en face à face, après cette paix qui s'était installée dans un respect nouveau… Elle n'osait pas penser à ce que cela signifiait, ce que cela impliquait dans son cœur. Il fallait rejoindre le reste du groupe au plus vite. Elle avait besoin de retrouver son époux, son repère, son roc.

Elle tournait dans une venelle secondaire, encore à deux rues du point de rendez-vous, quand une présence surgit, lourde et froide. Devant elle, un jeune homme en armure noire s'interposa. Haut, félin, d'une beauté glacée. Le neveu. Il avait le sourire de ceux qui croient avoir déjà gagné.

— «Vous pensiez échapper à l'Empire ? Vous, l'ex-putain d'un haut membre du Conseil Noir ? La mère de son héritier ?»

Elle recula d'un pas, Orion dans les bras. Il continuait :

— «Vous avez conquis son lit, porté son sang, mais l'histoire ne retiendra pas votre nom. L'enfant, lui, rentrera chez lui. Sous ma protection. Je lui ramènerai son héritier légitime.»

Elle se pencha, le cœur déchiré, chuchotant à Orion :

— «Cours. Fonce. Trouve ton père.»

Le garçon détala sans demander plus. Le neveu fit un geste, mais Larissa se dressa devant lui. Il dégaina. Elle aussi. La lumière de son sabre violet se réfléchit sur les murs crasseux.

Il attaqua le premier, rapide, féroce. Elle para de justesse. Son style était brutal, mais elle tenait bon. Chaque mouvement répondait à un entraînement. Les défenses angulaires enseignées par Scourge, la souplesse et les détours appris avec Praven, l'agilité tactique issue des séances intenses avec Maelis... et ce centre, ce calme interne, transmis jadis dans les mots sibyllins de Vowrawn.

Mais elle n'était pas de taille. Il la fit reculer, la frappa à l'épaule. Elle grimaça. Une nouvelle frappe, au flanc. Elle tomba, roula, grogna, se releva. Le sang poissait sa tunique. Il la toisait, moqueur.

— «Fragile. Comme toutes les déchues.»

Elle planta ses yeux dans les siens. Quelque chose changea.

Son souffle s'accéléra. Le monde devint silencieux. La peur, la douleur, tout s'effaça. Un cri ancien résonna en elle, un cri de mère, de bête, de femme.

Ses yeux devinrent rouges. Brûlants. Vivants.

Plus loin, accroché à une rambarde, Vowrawn la vit. Il avait suivi de loin, attentif, et restait immobile, à cinquante mètres à peine. L'envie de la rejoindre était déchirante. Mais il ne bougea pas. Il ne pouvait pas. Il ne devait pas.

Elle bondit.

Chaque coup qu'elle portait maintenant était guidé par l'instinct, l'amour, la rage. Elle écrasa sa garde, faucha sa jambe, bondit, tourna sur elle-même, et déchira son torse dans un arc éclatant. Il cria. Elle atterrit, planta sa lame. En plein cœur.

Il s'effondra, lèvres entrouvertes. L'incrédulité au bord du regard.

C'est à ce moment que Scourge arriva avec le reste de l'équipage sur les talons. Scourge tenait Orion contre lui, les autres sur ses talons. Ils virent la scène. La mère au milieu des ombres, le cadavre fumant à ses pieds, et au loin, dans la lumière blafarde d'un panneau publicitaire, Vowrawn.

Elle resta figée. Haletante. Les larmes commencèrent à couler. Ses yeux d'un feu incandescent repassèrent très lentement au bleu. Elle recula d'un pas, le regard vide.

Larissa ne dit rien. Pas un mot.

Scourge s'approcha d'elle, lentement. Elle ne le regarda pas. Il vit les blessures, la posture rigide, la détresse contenue.

Il posa la main sur son épaule. Elle ne réagit pas.

Dans son esprit, une voix douce souffla :

- «Tu as agi vite. Juste. Tu n'avais pas le choix. Je pourrai couvrir cela. Il n'aurait pas dû échouer. Qu'il meure ainsi, c'est qu'il ne méritait pas sa place. Tu n'as rien à craindre.» -

Scourge vit son regard se tourner doucement vers Vowrawn. L'échange silencieux entre eux le rendit fou.

Il remit Orion dans les bras de Kira, et s'avança.

Les deux hommes s'approchèrent à une quinzaine de mètres l'un de l'autre.

— «Belle troupe», grogna Scourge. «Tes larbins manquent de finesse.»

— «Ta femme a pourtant brillé», murmura Vowrawn. «Une survivante. Il fallait bien que ça vienne de quelque part.»

Scourge serra les poings.

— «Tu as failli la laisser crever.»

— «Tu étais sur le point d'arriver. Et elle s'en est sortie, seule. Quoi que tu penses, je n'aurais pas laissé mon fils... mourir.»

Scourge dégaina à moitié.

— «Ne dis pas ce mot. Ce n'est pas ton fils. C'est le mien.»

Vowrawn haussa les sourcils.

— «Il aura toujours deux héritages. T'es-tu résolu à le voir grandir ainsi ? Jedi ? Sith ? Humain ? Tu ne peux pas le contenir, Scourge. Il est... autre chose.»

Ils se fixèrent. Longtemps. Puis Vowrawn tourna les talons.

— «Ne me remercie pas», souffla-t-il en s'éloignant. «Je suis un salaud. Mais pas un imbécile.»

Il disparut dans la foule. Mais l'homme de main borgne, posté dans l'ombre, avait tout vu. Et il avait vu, surtout, l'hésitation. L'envie. Le lien. Il en tirerait ses propres conclusions. En silence.

Scourge revint vers Larissa. Il ne dit rien. Il passa juste son bras autour d'elle et guida ses pas.

Elle marchait. Une guerrière, meurtrie, mais debout.

Orion les regardait, ses yeux bleus grands ouverts mai il ne dit rien. La honte et la culpabilité le prenaient au ventre.

Sa mère avait combattu. Et gagné.

Mais à quel prix