Chapitre 49 - Le Chant Brisé
Cela faisait des semaines.
Larissa n'était plus qu'une ombre. Elle faisait ce qu'on attendait d'elle, s'occupait des enfants, mangeait quand on insistait. Elle ne pleurait plus. Elle était au-delà des larmes.
Ceux qui l'aimaient ne savaient plus comment l'atteindre. Scourge restait près d'elle, silencieux, patient, furieusement démuni. Maelis veillait avec pudeur. Orion posait des questions auxquelles personne n'avait de réponses simples. Seul Vowrawn n'avait rien dit. Pas un mot. Pas un soupir. Jusqu'à cette nuit-là.
Dans un recoin profond de son sommeil, alors que ses pensées flottaient entre les mondes, Larissa sentit quelque chose se tordre. Un parfum. Une tension familière. Et puis la brume se dissipa.
Elle était dans une bibliothèque.
Un lieu qu'elle ne connaissait pas mais qu'elle reconnaissait. Paradoxe typique de ses incursions mentales avec lui. De hauts rayonnages d'ébène chargés de livres anciens, des tapis pourpres, et la lumière dorée d'un feu qui ne brûlait rien. Au centre, deux fauteuils. Dans l'un d'eux, il l'attendait. Drapé dans une tenue sobre mais somptueuse, un verre à la main. L'élégance incarnée.
— «Tu m'en veux toujours de t'arracher comme ça», murmura-t-il. «Je le sens. Mais je ne pouvais plus attendre.»
Elle le dévisagea, d'abord froide, sur ses gardes. Mais elle n'était pas en danger ici. Il aurait pu la briser mille fois. Il ne l'avait jamais fait.
— «Que veux-tu ?» dit-elle d'une voix plate.
Il pencha la tête.
— «Toi. À nouveau. Mais pas comme avant. Pas pour moi. Je veux... retrouver ce que nous étions, au sommet de nos débats. De nos dialogues. Tu étais ma meilleure pensée, Larissa.»
Elle ferma les yeux.
— «Je ne suis plus rien de tout ça.»
Il haussa les sourcils.
— «Voilà une phrase bien facile, pour une femme qui a affronté Vowrawn, l'Empire, la mort elle-même... et qui s'est levée pour dire non. Non à l'inéluctable. Non à l'oubli. Tu veux que je te rappelle ce qu'est une héroïne ?»
Elle ne répondit pas.
— «Tu connais le mythe d'Inanna ? La déesse sumérienne qui descend aux Enfers ?» demanda-t-il doucement.
Elle hocha la tête.
— «Tu sais qu'elle est morte. Nue. Dépouillée. Brisée. Mais qu'elle est remontée.»
Il se leva, marcha lentement jusqu'aux rayons.
— «Il faut mourir, parfois, Larissa. Pas toujours physiquement. Mais dans son âme. Il faut accepter l'éclatement de soi pour que naisse autre chose.»
Il revint vers elle.
— «Tu as tué. Pour la première fois. Et tu en as honte. Ce qui te rend bien différente de moi.»
Elle releva les yeux.
— «Tu penses que je devrais m'en enorgueillir ?»
Il secoua la tête.
— «Je pense que tu dois l'intégrer. L'accepter. Et le dépasser. Ce n'était pas un meurtre. C'était un acte de guerre. De protection. Tu l'as fait pour ton fils. Et... pour toi. Tu es vivante.»
Elle murmura :
— «Je ne veux pas de cette part de moi.»
Il se rassit, cette fois plus proche. Presque face à elle.
— «Tu la veux. Tu la connais déjà. Mais tu veux pouvoir la choisir. Et c'est tout à ton honneur. Mais Larissa... crois-tu que les mythes, ces héros que tu as toujours tant aimés, étaient purs ?»
Il fit apparaître un livre flottant. Les Douze Travaux d'Héraclès.
— «Tu aimes Héraclès. Tu le cites même parfois. Mais sais-tu pourquoi il a fait ses exploits ? Pour expier le meurtre de sa propre famille, commis dans une crise de folie.»
Elle déglutit.
— «Il n'a jamais été un héros parfait.»
Il sourit.
— «Aucun héros ne l'est. Ce sont les cicatrices qui les définissent. Pas leur grandeur.»
Un long silence s'installa. Il la laissa réfléchir. Puis, plus bas, plus intime :
— «Tu m'as changé, Larissa. Je ne suis plus le même. Et je ne te demande pas de me pardonner. Mais je t'en supplie : ne laisse pas ce monde t'arracher à toi-même.»
Elle ferma les yeux. L'air lui revint. Elle inspira lentement.
— «Tu ne devrais pas être là.»
— «Je sais. Mais tu n'es pas seule. Jamais. Pas tant que je vis. Pas tant que lui aussi...»
Il ne termina pas la phrase. Elle savait. Ils le savaient tous les deux.
Un battement de cœur.
Puis un murmure :
— «Merci.»
Le paysage commença à se dissiper. Elle se sentait plus légère. Moins effondrée. Il l'avait ramenée à la surface, même si elle n'était pas encore debout. Ce n'était qu'un pas. Mais un pas immense. Elle pourrait vivre avec cet acte, et peut être même un jour se le pardonner.
Dans la réalité, elle s'éveilla avec un souffle court.
Scourge dormait encore profondément, veillant sur elle. Orion avait glissé dans leur lit, les bras autour de son petit frère. La vie était là.
Elle la regarda.
Et, doucement, se remit à respirer. Même si tout n'était pas encore réglé.
Au matin, le silence de la salle de repos du vaisseau était inhabituel. On y avait baissé les lumières par respect pour ceux qui s'y retrouvaient parfois pour méditer. Cette fois, pourtant, c'était Larissa qui avait demandé à s'y isoler. Pas seule. Mais avec eux. Maelis et Kira. Les deux âmes les plus proches de son cœur depuis leur errance commencée.
Ils s'étaient assis sans un mot. L'un de chaque côté. Un souffle tranquille. Une chaleur amicale.
— «Je crois que j'ai besoin de poser les choses», dit-elle enfin. «De les entendre dites. Pas seulement ressenties.»
Ils ne répondirent pas, mais ils restèrent. Entiers. Présents. Elle inspira.
— «Sur Nar Shaddaa… je ne m'attendais pas à ce que ce soit lui. Pas aussi… réel. Pas aussi lui.»
Kira baissa un peu la tête, attentive. Maelis ne la quittait pas des yeux.
— «Vowrawn… a été bien plus qu'un amant. Il a été le premier à m'écouter, à me reconnaître dans un monde où je n'étais rien. Il m'a protégée. Éduquée. Fascinée. Il m'a offert un savoir immense, une richesse d'esprit que je n'aurais jamais imaginée. Et il m'a séduite... totalement.»
Elle ferma les yeux un instant. Puis reprit.
— «Mais il m'a aussi trahie. Il m'a marquée. Littéralement. Il a tenté de me lier à lui d'une manière que je n'avais pas choisie. Il m'a enchaînée sans que je ne le voie venir. Et pourtant… malgré cela, j'ai refusé de le haïr. Parce qu'une part de moi, encore inconsciente à l'époque, comprenait. Il m'aimait, à sa manière. Une manière toxique. Et j'ai dû faire le choix de me sauver. De me choisir moi-même.»
Kira murmura, la gorge nouée :
— «Et tu l'as fait. Tu t'es reconstruite. Tu as trouvé un autre chemin.»
Larissa hocha la tête, doucement.
— «Oui. J'ai choisi Scourge. Parce qu'il ne m'a jamais menti. Parce qu'il m'a acceptée, moi, mes failles, mes erreurs, mon enfant à naitre. Il m'a aimée sans mots, mais avec des actes. Il m'a offert un refuge... sans me réduire.»
Maelis et Kira se regardèrent. Le maitre Jedi lui considéra doucement une vérité qu'il n'avait encore jamais considéré:
— «Scourge n'est pas le père d'Orion?»
Elle détourna le regard. Il n'y avait pas besoin de mots pour comprendre la réponse.
— «... le revoir, là. Avec Orion. Cette complicité entre nous, comme une musique qu'on rejoue après des années sans la moindre fausse note... ça m'a fait vaciller. Pas parce que je l'aime encore. Mais parce que je me suis demandé... et si. Et si, aujourd'hui, il était enfin celui qu'il aurait pu être ? Et si nous avions eu une chance, dans un autre monde ?»
Maelis soupira lentement.
— «Tu sais, ce n'est pas une faute, ce que tu ressens. Ce n'est pas une trahison non plus. C'est un deuil que tu n'as jamais vraiment terminé. Parce qu'il n'a jamais été propre. Ni brutal. Ni net.»
Kira renchérit :
— «Et ce que tu as ressenti, ce n'était pas nécessairement de l'amour. C'était peut-être la nostalgie d'un éclat. Une lumière que tu as connue. Une autre version de toi-même que tu as laissée derrière. Tu peux la pleurer sans vouloir y retourner.»
Larissa sourit faiblement. Des larmes naissaient au coin de ses yeux, mais ne coulaient pas.
— «Ce que je ressens, c'est un mélange... une reconnaissance de ce qu'il a été. Et une peur. Une peur que mon cœur ne soit pas aussi loyal que je le voudrais. Que Scourge ressente... cette brèche. Et qu'il souffre. Parce que s'il y a un être que je ne veux jamais blesser, c'est lui.»
Maelis fronça les sourcils.
— «Alors sois honnête avec lui. Pas tout. Pas tout de suite. Mais suffisamment pour qu'il sache qu'il n'est pas en train de construire sur du sable. Scourge est un Sith. De race, mais aussi de philosophie. Ils ressentent fort. Absolument. Et quand ils aiment, ils aiment avec un feu que peu peuvent comprendre. Si tu le trahis, même par omission, il pourrait tout perdre.»
Larissa acquiesça lentement. Elle comprenait.
— «Il faut que je trouve les mots.»
Kira glissa sa main dans la sienne.
— «Tu les trouveras. Et on sera là. Personne ici de t'abandonnera. Ne VOUS abandonnera.»
Larissa n'avait pas les mots pour les remercier. Alors elles les serra contre son cœur avec la force de ceux qui aperçoivent peut-être une lumière au bout du chemin.
Et quelque part dans les couloirs silencieux du vaisseau, Scourge marchait. Lentement. Les mains jointes derrière le dos. Les épaules plus basses qu'à l'accoutumée.
Il y avait eu Nar Shaddaa.
Et depuis des semaines, il l'avait vue glisser. La douleur en elle. L'effondrement silencieux. Il n'avait rien su faire. Il avait veillé. Il avait protégé. Mais il n'avait pas su parler. Il n'avait pas su guérir.
Il avait vu. Il avait senti. Ce fil invisible entre elle et l'autre. Cette complicité qu'aucune décennie ne pourrait effacer. Cette mécanique d'intelligence partagée, cette capacité à se répondre, à se comprendre dans l'instant. Comme deux âmes forgées dans le même creuset.
Et cela l'avait enragé. Pas seulement par jalousie. Mais par peur.
Peur de la perdre. Peur qu'elle découvre qu'elle ne l'a jamais vraiment aimée. Que leur vie ensemble n'ait été qu'un abri, une étape, un interlude dans le chaos. Un refuge provisoire.
Et il ne pouvait pas le supporter.
Parce qu'elle était devenue son monde. Parce qu'il se battait pour elle. Pour ce qu'ils construisaient. Pour les enfants qu'il avait faits siens.
Et parce que, s'il la perdait...
Il ne lui resterait plus rien. Son combat, sa quête, ses trahisons passées, son attente de plusieurs siècles… Plus rien n'aurait de sens.
Il s'arrêta devant la cloison. Fermant les yeux.
Et dans le noir, il laissa un murmure s'échapper de ses pensées, sans qu'elle puisse l'entendre :
— «Dis-moi que je ne suis pas qu'un chapitre de ta vie.»
Et la nuit s'étira, sans réponse.
La pièce était vide. Froide. Et pourtant, il y avait en elle une tension brûlante, étouffée sous la roche du contrôle. Scourge attendait. Debout, immobile, dos tourné à la porte. Il ne méditait pas. Il ne ruminait pas. Il attendait.
Cela faisait des jours que Larissa remontait doucement la pente. Il l'avait observée en silence, sans la presser. Elle riait un peu plus. Elle parlait à Orion avec légèreté. Elle reprenait des heures de travail. Mais il sentait. Il sentait toujours. Quelque chose en elle avait changé. Et ce quelque chose… n'était pas entièrement revenu vers lui.
Il aurait pu poser la question. Il ne l'avait pas fait. Il aurait pu sonder son esprit. Il s'en était gardé.
Parce qu'il savait : s'il ouvrait cette porte de force, il ne récupérerait que des cendres.
Alors il attendait.
Et elle entra.
Elle ne parla pas tout de suite. Referma la porte derrière elle. Laissa son regard s'adapter à la pénombre, puis avança. Il ne bougea pas.
— " Je me souviens du vent sur les cimes de mon monde...
Il tourna lentement la tête.
Elle venait de parler. Mais pas en Basic. Pas en Sith. Dans une langue étrangère. Fluide. Poétique. Une langue qu'il n'avait jamais entendue ailleurs que dans les brefs fragments d'échanges entre elle et... l'autre. Vowrawn.
Il la fixait maintenant. Sans un mot.
Elle s'approcha, les mains ouvertes, la voix douce. Et continua, dans cette langue inconnue, chantante, tissée de sons ronds et de voyelles claires :
— " Tu n'es pas né de ma terre, mais je choisis de te l'ouvrir."
Scourge ne comprenait pas les mots. Mais la Force vibrait autour de chacun d'eux. Et il comprit l'intention. Il comprit ce qu'elle faisait. Elle lui tendait ce qu'elle n'avait jamais offert à personne, hormis celui qu'il haïssait le plus. Elle offrait la clef. Non pour égaler. Mais pour effacer la notion même de rivalité.
Elle s'assit devant lui, sans hâte, puis, cette fois en Basic :
— J'ai grandi dans un monde où le langage façonnait la réalité. Où les mots, les tournures, les métaphores pouvaient porter ou trahir, guérir ou tuer. Tu m'as offert ta vérité. Ton histoire. Tes silences. Il est temps que je t'offre les miens.
Il ne répondit pas, mais il s'assit face à elle. Lentement.
— Je ne cherche pas à reproduire ce que j'ai eu. Je ne veux pas t'imposer des souvenirs que tu ne devrais pas porter. Mais... j'ai compris une chose. Je ne peux pas t'aimer pleinement si je ne te montre pas ce que je suis, ce que j'ai été. Même dans mes choix les plus douloureux.
Elle inspira.
— Mon premier amour… sur mon monde d'origine. Il s'appelait Sébastian. Il était brillant. Il m'a vue avant que je sache moi-même qui j'étais. Il m'a accompagnée dans ma formation, dans mes débuts. Je l'ai aimé... avec une intensité que je croyais unique. Mais il m'a déçue. Pas par trahison. Par absence. Il n'a pas su m'accompagner dans la perte prématurée de notre enfant. Dans la douleur, il n'a pas su être là. Et j'ai compris... que même l'amour le plus vrai ne suffit pas s'il n'est pas vivant dans l'épreuve.
Scourge la fixait, sans la couper.
— Ce que j'ai eu avec Vowrawn, c'était différent. Plus cruel, plus fascinant. Une spirale. Il m'a trahie. Je suis partie. Et j'ai cru ne plus jamais pouvoir m'ouvrir. Jusqu'à toi.
Elle posa sa main sur la sienne.
— Tu n'es ni un refuge ni une décision que j'aurai prise par dépit. Tu es mon centre. Et j'ai eu peur. Peur de ce que le passé réveillait. Mais ce n'était pas un appel. C'était un deuil. Et je veux l'achever.
Un silence.
Puis elle ajouta, très bas :
— Apprends-moi ta langue. Et je t'enseignerai la mienne. Qu'on ait un lieu à nous, rien qu'à nous. Où les mots ne mentent pas.
Scourge pencha légèrement la tête. Il n'avait pas l'habitude. Pas de cette forme-là. Pas de ce don.
Il inspira. Lentement. Et enfin, il répondit, en Sith ancien, d'une voix rauque mais posée :
— "J'accepte."
Et dans cette promesse de mots, il vit peut-être le début d'une paix. Non parfaite. Mais réelle.
