Chapitre 50 - L'Ombre et l'Échine de l'Empire
Le vaisseau amiral de Darth Marr n'était pas un palais. Ce n'était pas un bastion orné d'or et de symboles de pouvoir, comme ceux du Conseil Noir. C'était une forteresse flottante. Massive. Silencieuse. Redoutable.
Vowrawn s'était toujours méfié des excès de sobriété. Il les associait à une forme de dogmatisme rigide, sans nuances. Mais dans le cas de Marr, cela prenait un autre sens. Une forme d'ascèse militaire. Une simplicité calculée.
Lorsque ses bottes résonnèrent dans le couloir menant à la salle du commandement, Vowrawn savait déjà qu'il n'était pas ici pour une visite de courtoisie.
La porte coulissa sans un bruit.
Le silence régnait dans la grande salle du QG de commandement avancé de Darth Marr. Un silence de granit et de guerre, où même les systèmes automatisés chuchotaient à peine, comme s'ils respectaient la gravité du moment.
La lumière était tamisée, filtrée par les panneaux de la coque renforcée. L'atmosphère était plus épaisse qu'à l'accoutumée, électrisée par la présence inhabituelle d'un hôte qui ne se déplaçait jamais sans raison. Vowrawn. Le plus insaisissable des Seigneurs du Conseil Noir.
Il n'avait pas annoncé sa visite. Il n'en avait pas besoin.
Marr était là. Debout. De dos. Silhouette noire dans la lumière blanche de la baie vitrée. Il ne tourna pas la tête. Le guerrier massif, revêtu de son armure d'ébène, se tenait au centre de la pièce, les bras croisés dans le dos. Il ne le salua pas immédiatement. Pas plus que Vowrawn. Entre eux, les marques de respect se mesuraient autrement.
— «Darth Vowrawn», dit-il sans se retourner. «Voilà une surprise rare.»
— «Je suis venu sans escorte, précisa le visiteur d'un ton paisible. Je préfère les conversations franches.»
— «Je n'ai pas de fauteuils ni de vin raffiné. Tu n'y verras pas d'offense ?»
Vowrawn sourit.
— «Un peu. Mais j'ai la sagesse de n'en rien montrer.»
Marr pivota lentement. Sa présence imposait un calme glacial. Il n'avait pas besoin d'élever la voix. L'autorité coulait de lui comme une marée froide. Vowrawn le détailla un instant: il ne retirait jamais son masque, mais sa voie changeait. L'homme vieillissait. Mais il ne faiblissait pas.
— «Tu n'as jamais perdu ton sens de la mise en scène», reprit Marr.
— «Et toi, ton art du silence pesé. C'est un soulagement.»
Ils se jaugèrent un instant, comme deux fauves discrets. Puis Marr déclara :
— «Tu n'es pas venu pour échanger des civilités. Parle.»
Le vieux Sith sourit légèrement.
— «Toujours direct. C'est ce que j'ai toujours admiré chez toi. Pas d'ornements. Pas de mascarade. Tu tranches, tu bâtis, tu détruis. Un marteau sans manie. Mais un marteau qui pense.»
Marr ne réagit pas au compliment. Il attendait.
— «Je viens sonder les fondations de notre si glorieuse maison», dit Vowrawn en faisant mine d'observer la structure. «Et je me demande... Combien de temps avant qu'elle ne s'effondre.»
— «L'Empire se tient encore debout.»
— «Pour combien de temps ? Tu vois comme moi l'érosion. L'usure. Les fissures internes. Et surtout... la faim de notre cher Empereur.»
Marr pencha la tête, imperceptiblement. Ce n'était pas anodin. Parler de l'Empereur en ces termes, aussi voilés fussent-ils, était une prise de risque.
— «Tu doutes de l'Empereur ?»
Vowrawn haussa légèrement les épaules.
— «Je doute de la galaxie quand elle reste trop longtemps silencieuse.»
Puis il posa ses gants sur la table tactique, s'y appuya légèrement.
— «Je n'ai jamais été un croyant, Marr. Je suis un analyste. Un stratège. Et les chiffres, les flux, les messages que je reçois, les informations qui s'entrechoquent… me hurlent que quelque chose de plus grand se trame.»
Un silence. Puis Marr parla, sa voix grave et sépulcrale.
— «Je sais.»
Vowrawn le fixa. Son sourire se fit plus fin.
— «Alors tu as perçu quelque chose toi aussi.»
— «Plus qu'une sensation. Des mouvements, des masses déplacées sans justification. Des artefacts anciens exhumés. Des rituels testés en secret. Une concentration de pouvoir jamais vue depuis des siècles. L'Empereur... construit quelque chose.»
Vowrawn tourna autour de la table, pensif.
— «Sage. Comme toujours. Disons que je cherche... un appui. Une oreille lucide. Peut-être un allié.»
Il s'arrêta et plongea son regard sombre dans le casque insondable de Marr, puis continua:
— «Tu as toujours été... une voix singulière. Tu as soutenu l'Empire, mais pas ses illusions. Tu as servi l'Empereur, mais sans t'y lier corps et âme. Tu diriges des hommes loyaux... à toi, et non à ses chimères. Voilà une position rare, aujourd'hui.»
Marr répondit enfin, d'une voix grave :
— «Et dangereuse. Les serpents du Conseil ont tendance à vouloir faire taire ce qui n'épouse pas leur délire.»
— «C'est pour cela que je suis venu vers toi, Marr.»
Il y eut un silence lourd de sous-entendus avant que l'imposant général des forces armées parmi les plus redoutables de l'Empire ne poursuive:
— «Tu ne cherches pas à t'allier. Pas encore. Tu cherches à voir si je peux encore faire pencher une balance que tu refuses de nommer.»
Vowrawn sourit. Il aimait les esprits vifs.
— «Tu comprends vite. Mais... es-tu prêt à entendre quelque chose qui pourrait te forcer à agir ? Même si cela implique de t'opposer... à lui ?»
Marr leva légèrement le menton.
— «Je suis prêt à entendre. Le reste dépendra de ce que tu diras.»
Alors Vowrawn se tut. Longtemps. Il regarda les étoiles. Et puis, il lâcha :
— «L'Empereur prépare un rituel. Quelque chose d'ancien. D'une ampleur cosmique. Il a déjà tenté, il a échoué, temporairement. Mais il revient. Il rassemble des fragments, des reliques. Il tisse sa toile. Il veut absorber toute vie. À l'échelle galactique. Il veut dépasser la chair, le temps, la mort. Devenir un concept, un absolu. Il ne vise pas la conquête. Il vise la fin de tout.»
Un long silence tomba. Même les lumières parurent vaciller.
— «Tu l'affirmes mais en as-tu la preuve ?»
— «Je le sais. Je l'ai vu, par des sources que je ne peux nommer ici. Et j'ai aidé à entraver certaines de ses pièces. Pour retarder l'inévitable. Mais je ne peux plus le faire seul.»
Un silence tendu suivit. Marr reprit :
— «Et tu veux quoi ? Que je trahisse ? Que je détourne mes forces ?»
— «Que tu sois... en place. Quand le moment viendra. Que tu regardes dans la bonne direction, au bon moment. Que tu choisisses ton camp non en fonction des dogmes, mais de la survie de cette galaxie.»
Marr s'avança. Ils étaient à un souffle l'un de l'autre.
— «Tu ne me demandes pas de trahir. Tu me demandes d'être prêt à trancher. Si l'Empereur bascule dans l'oubli. Si son dessein n'est plus qu'un poison.»
— «Exactement.»
Marr resta figé une fraction de seconde, puis lâcha enfin :
— «Pourquoi maintenant ? Pourquoi me le dire à moi ?»
— «Parce que tu es libre. Parce que tu n'es pas guidé par l'ambition.»
Un silence pesant. Marr ne répondit pas tout de suite mais émit un son proche d'un rire sec.
— «Je t'écouterai, Vowrawn. Mais sois prêt, toi aussi. Car si tu me mens... je serai le premier à te faire tomber.»
— «J'en serais presque touché. C'est un honneur que je ne prends pas à la légère.»
Ils s'inclinèrent, légèrement. Et Vowrawn tourna les talons, le cœur plus lourd qu'il ne l'admettait.
Mais aussi... soulagé.
Marr était peut-être l'ultime rempart. Le seul capable de tenir tête à un dieu devenu fou.
Depuis la dernière réunion du Conseil Noir, Vowrawn n'avait pas prononcé un mot au sujet de Barras. Pas un commentaire. Pas une remarque. Pas même un soupir. Et pourtant, il avait immédiatement activé ses réseaux.
Dans l'ombre, il avait commencé à surveiller. Discrètement. Cliniquement. Ce Sith boursouflé d'ambition, masqué derrière son rire tonitruant et sa rhétorique pompeuse, le fascinait depuis toujours... mais pas pour les bonnes raisons. Barras était un homme de jeux. De calculs. De duplicité.
Mais là où Vowrawn excellait dans l'art de tordre les règles pour créer du mouvement, Barras, lui, les tournait sur elles-mêmes dans une boucle sans fin. Il cherchait le pouvoir, oui. Mais pour quoi faire ?
L'hypothèse de son alignement avec l'Empereur avait été envisagée. Plusieurs fois. Trop zélé, trop intéressé par les artefacts anciens, trop prompt à condamner Scourge — celui-là même qui avait porté la malédiction de l'Empereur pendant des siècles. Et puis cette obsession pour la « pureté » du pouvoir.
Mais Vowrawn en était venu à douter.
Barras n'était pas l'un des pions de l'Empereur. Il n'était même pas l'un de ses adorateurs.
Il croyait pouvoir le doubler. Le dépasser. Le remplacer.
Et cette idée-là était si absurde, si tragiquement risible, que Vowrawn n'avait même pas pris la peine d'en sourire. Il le regardait comme on observe une bougie vaciller dans une pièce déjà en feu.
Mais Barras était dangereux.
Il avait tenté de le faire éliminer.
Ce n'était pas un duel. Ce n'était pas une provocation politique. C'était un piège : discret, rapide, chirurgical. Une attaque en coulisse. Sur un spatioport neutre, lors d'un transfert diplomatique. Aucun blason affiché. Aucun assassin traçable.
Mais Vowrawn avait survécu.
Grâce à elle. Kyriss.
Une jeune zabrak encore considérée comme apprentie par les registres du Conseil. Brillante. Ambitieuse. Sotie depuis quelques années à peine de l'académie de Koriban. Trop intelligente pour rester dans l'ombre. Et surtout... sous la tutelle directe de Barras lui-même.
Elle avait flairé le piège. Compris le jeu. Et au lieu de se contenter de le dénoncer, elle avait choisi d'intervenir.
Elle avait sauvé Vowrawn. Non par loyauté. Mais par calcul.
Et cela... le vieux serpent ne pouvait que le respecter.
Depuis, il l'avait rencontrée. Une fois. Dans un lieu sécurisé, à l'abri des regards. Leurs échanges avaient été brefs, mais d'une densité foudroyante. Elle ne le flattait pas. Il ne la sous-estimait pas. Il y avait eu ce moment étrange, cette parenthèse d'intelligence partagée où chacun avait vu en l'autre un potentiel allié, voire une arme.
Il ne lui avait rien promis. Elle non plus. Mais quelque chose s'était noué. Une trame parallèle.
Et Barras, lui, continuait à fanfaronner dans les hautes sphères, ignorant que son apprenti le tenait déjà à la gorge — en silence.
Vowrawn savait que la guerre contre l'Empereur se préparait ailleurs. Mais il n'oubliait jamais qu'avant de vaincre un dieu, il fallait désarmer les fous qui croyaient pouvoir l'imiter.
