Couchés sur le flanc, Sirius et Severus se faisaient face dans la pénombre de la chambre. Leurs corps, intégralement nus, se touchaient presque et pourtant, c'était comme si une épée invisible les séparait. C'était ridicule, pensa Sirius. Grotesque, même. Mille fois ces dernières semaines, il avait fantasmé ce moment – leurs retrouvailles, leur première nuit – imaginant ce qu'il ferait à Severus et, surtout, tout ce que Severus lui ferait. Et, au début, tout s'était passé comme dans ses rêves. Alors pourquoi ?
C'était Severus qui l'avait embrassé en premier, non pas comme un fou furieux, mais avec une lenteur, une retenue, des effleurements tâtonnants qui avaient donné des frissons à Sirius. En réponse, celui-ci avait laissé s'exprimer la bête qui bondissait en lui, étouffant Severus d'une rafale de baisers mouillés, avant de fourgonner du nez dans ses cheveux, qu'il s'était émerveillé de trouver soyeux. D'une bourrade espiègle, il l'avait alors fait tomber à la renverse sur le lit, impatient de lui montrer de quel bois il se chauffait.
Après l'avoir enfourché à la hussarde, il s'affairait déjà à retrousser sa robe quand il avait remarqué qu'une étrange lumière bleutée, presque surnaturelle, avait envahi la chambre. Le temps qu'il comprît qu'il s'agissait de la réverbération d'un projecteur – en bas, le bal avait repris au rythme d'un slow langoureux, qui se prolongeait, pour les danseurs les plus audacieux, dans l'ombre du jardin – Severus s'était redressé sur un coude. Leurs visages, frémissants, étaient tout proches.
Les yeux noirs de Severus, rehaussés d'un cerne violet, lui dévoraient le visage. Il était visiblement touché. Était-il possible – s'était demandé Sirius – qu'il ressentît pour lui ce qu'il avait autrefois éprouvé à l'égard de son frère ?
« Tu as maigri…, avait fait observer Severus.
– Tu me préférais avant ? s'était aussitôt inquiété Sirius.
– Je ne faisais que prendre des nouvelles de ta santé… » avait prétendu Severus, tout en caressant la joue de Sirius, que celui-ci avait rasée de près pour l'occasion.
Attrapant la main de Severus, Sirius l'avait retournée pour déposer un baiser dans le creux de sa paume. En sentant Severus frissonner, il avait été pris d'un vertige : quelques minutes plus tôt, ils étaient comme des étrangers l'un pour l'autre et les voilà, sans autre forme de procès, devenus intimes. Plaquant Severus sur l'oreiller, Sirius s'était mis à labourer son cou de baisers. Tête renversée en arrière, le Serpentard anhélait sous lui. Sirius pouvait sentir ses longues mains errer fébrilement dans son dos à lui, se retenant à ses omoplates, glissant le long de sa colonne vertébrale ou empoignant le creux de ses reins. De temps à autre, elles remontaient même jusque dans sa nuque, s'entortillant dans les repousses de ses cheveux ou, pire encore, chatouillant l'arrière de son oreille.
« Ne t'arrête pas… », s'était surpris à supplier Sirius.
Ils avaient échangé leur position et cela avait alors été au tour de Sirius de subir les caresses de Severus. Peu à peu, leurs bassins s'étaient mis à onduler de manière de plus en plus pressante l'un contre l'autre, leurs genoux à s'aventurer de plus en plus loin entre leurs cuisses. Puis leurs mains étaient parties en éclaireuses, avaient écarté les boutons, roulotté les ourlets, fureté sous les robes, sans descendre plus bas que la ceinture. Car malgré leur excitation croissante, les deux sorciers semblaient s'être tacitement convenus de ne pas céder à la précipitation.
Tout à coup, dans un geste involontaire, Sirius avait agrippé l'avant-bras de Severus. Comme la manche de la robe de ce dernier s'était retroussée au cours de leurs ébats, leurs peaux respectives étaient entrées en contact. Celle de Severus était recouverte, sur la face postérieure de son avant-bras, d'un duvet sombre, sauf à un endroit, situé à mi-chemin de la longueur comprise entre son poignet et son coude, où l'épiderme était glabre, irrégulier et étrangement chaud. Intrigué, Sirius avait étiré son cou pour mieux voir. Il avait alors discerné, à la lumière incertaine de la rue, une espèce de plaque rosâtre qui avait la forme d'une ampoule.
« Tu la sens encore ? » avait-il demandé en serrant plus fort.
Severus avait écarté sa main avec brusquerie, comme si la Marque était encore douloureuse :
« C'est guéri.
– Je ne parlais pas de la cicatrice… »
Le Serpentard avait cligné des yeux, puis, comme pour empêcher Sirius d'y lire – croyait-il sérieusement qu'il avait progressé en légilimancie, lui qui n'était même pas capable de lire en lui-même ? – avait tourné la tête vers la fenêtre et, pendant plusieurs secondes, il avait feint d'observer les lumières multicolores qui jouaient dans les rideaux.
« Parfois, avait-il enfin admis d'une voix sourde. De plus en plus souvent, ces derniers temps. »
Sirius s'était efforcé de ne pas laisser transparaître son inquiétude. Après tout, cela aurait pu être une douleur fantôme, à l'instar de celle que ressentent les personnes amputées. Mais il n'avait pu s'empêcher de penser que la Marque, malgré le sortilège de feu que lui avait infligé Dumbledore, n'avait pas complètement cessé d'être active. Et que Voldemort, à distance, appelait Severus, sinon pour le localiser, du moins pour savoir s'il était toujours en vie. Aux yeux de Sirius, il n'y avait alors plus eu qu'une seule urgence : celle de s'aimer. Avant que la vie ou la mort ne vînt les séparer.
À mesure qu'ils se dévêtaient – Sirius aurait été bien en peine de dire qui avait fait quoi, ni dans quel ordre, tant son cerveau avait pris peu de part à ses actions – leurs bouches respectives avaient exploré chaque parcelle de peau dévoilée, goûtant, léchant, titillant, jusqu'à ce que leur robe déboutonnée glissât sous leur taille et qu'ils se retrouvassent dans le même état que le jour de leur naissance. Severus avait alors basculé sur le côté, s'allongeant en chien de fusil. Pour ne pas rompre le contact visuel, Sirius s'était tourné vers lui.
Et c'était à cet instant précis que tout s'était arrêté, comme un ballon soumis à une trop forte pression finit par éclater.
Car le corps de Severus, qui semblait phosphorer dans l'ombre, était aux antipodes de ceux auxquels Sirius avait fait l'amour par le passé : une poitrine plate, osseuse, au centre de laquelle une poignée de poils se battait en duel ; de longs bras émaciés sur lesquels le relief des muscles se devinait à peine ; un ventre tendu tel une peau de tambour ; des hanches étroites, des cuisses creuses et des mollets secs comme un coup de trique débouchant sur des chevilles à la malléole protubérante et une paire de pieds immenses ; et au milieu de tout cela, émergeant d'une broussaille noire, un sexe d'homme turgescent, tout violacé et un peu... menaçant.
Sirius avait roulé dans le sens contraire et s'était recroquevillé, ne laissant plus voir à Severus que son dos courbé. Comme un enfant moqué par ses camarades parce qu'il hésite sur le plongeoir, il avait honte. Pourquoi fallait-il, tout près du but, après une si longue attente, que la machine se grippât ? D'habitude, son corps obéissait docilement à ses désirs. Si seulement il avait pu chasser de sa tête toutes ces pensées parasites !
Au bout de trois minutes, Severus, intrigué par sa soudaine passivité, l'avait forcé à se retourner vers lui et interrogé des yeux. Sirius avait baissé les siens d'un air déconfit. Severus avait suivi son regard. En découvrant le pot aux roses, il n'avait paru ni fâché ni surpris. Au contraire, un discret amusement avait égayé son visage austère.
Sirius sentit ses joues s'embraser.
« Te fiches pas de moi ! »
Et de jeter un drap grincheux sur sa flaccidité.
« Toi que la rumeur de Poudlard disait capable de satisfaire cinq filles en une nuit… », commenta Severus avec malice.
Mais comment cette rodomontade de dortoir avait-elle pu arriver à ses oreilles ? En tout cas, hors de question d'en rabattre… même si le chiffre était un peu exagéré.
« Et encore ! Si j'avais été un garçon facile, j'aurais fait pi… mieux ! «
Sirius vit Severus esquisser un sourire moqueur : avait-il donc l'air si dévergondé ?
« Alors qu'est-ce qui te bloque, là ? attaqua le Serpentard.
– R… rien, maugréa Sirius. Ça peut arriver, nan ? »
Il préférait que Severus devinât tout seul la source de son malaise. Parce qu'il n'avait pas l'intention de la lui expliquer. Plutôt crever que de passer pour ce qu'il était.
« Je te dégoûte…, osa le Serpentard, sans complaisance envers son physique.
– Non, pas du tout ! s'empressa de le contredire Sirius, marri d'avoir pu lui donner cette impression. Au contraire… C'est… juste que... enfin… »
Il était en train de patauger dans un marais de faux-semblants, de fierté mal placée et d'authentique pudeur. Severus lui tendrait-il la main ?
« Ne me dis pas que je suis ton premier garçon ! » le gifla ce dernier.
Sirius avoua penaudement son inexpérience d'un hochement de tête. Car c'était bien là, en effet, le souci. Souci dont il n'avait pris conscience qu'au moment de passer à l'acte. Bien sûr, il n'ignorait pas que Severus était un homme ; cela n'était d'ailleurs pas sans rapport avec la folle attirance qu'il ressentait pour lui. Mais comme jusqu'à cette nuit ils en étaient restés au stade des préliminaires, la circonstance n'avait pas vraiment porté à conséquence.
« T'imagine pas que j'aie la trouille, maugréa Sirius. Je ne suis pas puceau, hein. Je voulais seulement savoir…
– Oui… ? » s'enquit Severus, blasé.
Yeux baissés, Sirius dessinait nerveusement avec son index des entrelacs sur la housse du matelas. Il allait bien falloir qu'il se décidât à mettre les pieds dans le chaudron.
« … ça fait mal ? » demanda-t-il d'une voix timide, qui fut aussitôt balayée par une déflagration vocale.
Severus riait d'un rire franc, inextinguible, que Sirius ne lui avait jamais entendu et qui faisait ressortir toutes les couleurs de son timbre de voix si particulier. Si cette hilarité ne s'était pas exercée à ses dépens, nul doute que Sirius l'aurait imité. Mais, en cet instant, il ne rêvait que d'un trou où se jeter.
« Vois pas ce qu'il y a de drôle…, bougonna-t-il. C'est facile, pour toi…
– Sirius Black qui rêve de se faire prendre, acheva de s'esclaffer Severus. Rapporté à tes déclarations de naguère, reconnais que c'est cocasse... »
Sirius se serait donné des gifles. Ça lui apprendrait à parler sans réfléchir. D'ailleurs, pour des garçons censés s'envoyer en l'air, ne passaient-ils pas un peu trop de temps à discuter ?
« C'est ça, marre-toi. En attendant, t'as pas répondu à ma question. »
Le visage de Severus redevint lisse :
« Cela dépend…, consentit-il à lâcher.
– De quoi ? tint à se renseigner Sirius, bien qu'il eût sa petite idée sur la question.
– De toi, surtout, le détrompa Severus.
– Vraiment ? »
Sirius était rassuré. Si Severus disait vrai, cela ne pouvait que bien se passer. Parce qu'il en avait tellement, tellement envie... Il ne repensait jamais à l'épisode de la salle de bains sans une décharge de plaisir. La façon dont Severus l'avait possédé avec son doigt… Avait-il jamais vécu moment plus délectable ? Cette seule pensée, suffisait à faire remonter son excitation. D'autant que le regard du ténébreux reptile qui lui tenait lieu d'amant était ventousé à son torse.
« Cette chose – ou plutôt ce qu'il en reste – est-elle censée faire référence à ton animagus ? » demanda Severus à brûle-pourpoint.
Du bout de ses doigts fuselés, il effleura le tatouage décoloré que Sirius arborait sur le flanc droit et qui représentait un Dobermann montrant les crocs.
« Même pas, pouffa Sirius. C'était juste pour faire suer mes vieux. Ils me voyaient comme un voyou. J'aurais pu tout aussi bien me faire tatouer un poing américain… Tu aimes ? »
Severus émit un soupir consterné, mais, pour autant, ne détourna pas les yeux de lui, le fixant d'une manière qui lui donnait l'impression d'être nu. Alors autant l'être, se dit-il. D'un coup de pied, il se débarrassa du drap importun et en profita pour basculer nonchalamment sur le ventre. Il ne doutait pas que ses fesses, qu'il prenait toujours soin de passer au gant de crin sous la douche, fussent ravissantes dans le demi-jour rasant qui sourdait la chambre.
« Ça ne te fait pas envie ? » demanda-t-il en prenant appui sur ses coudes, de manière à mettre sa cambrure en évidence.
Il espérait que Severus allait sauter sur l'occasion.
« C'est à toi que cela risque de couper définitivement l'envie…, grommela ce dernier
– Tu ne serais pas en train de te vanter, là ? fit Sirius, qui, d'une œillade qu'il ne chercha pas à rendre discrète, jaugea la taille de son membre.
– Je faisais allusion au fait que tu es bien trop nerveux.
– Il ne tient qu'à toi de me détendre… » minauda Sirius.
Comme si l'invitation n'était pas assez claire, il écarta grand les jambes. Pour toute réponse, Severus le saisit par les épaules et le retourna d'autorité sur le dos. Sirius aurait crié au scandale si le Serpentard n'avait lâchement profité de sa surprise pour plonger tête la première entre ses cuisses et…
Au premier coup de langue, Sirius sentit son sang affluer dans son pubis comme par enchantement. Au second, ses orteils se recroquevillèrent de ravissement. Au troisième, il se cramponna au matelas et hoqueta une bordée de jurons, dont un retentissant « Par les couilles de Merlin ! » qui dut s'entendre depuis la chambre d'à côté. Et lorsque son bienfaiteur se décida à entrer dans le vif du sujet, Sirius se retrouva à flotter en apesanteur, quelque part entre la béatitude et l'extase.
Grâce aux soins diligents de Severus – aussi talentueux avec sa bouche qu'avec ses doigts, dont l'un agaçait gentiment son pli interfessier – Sirius sentit toute sa vigueur lui revenir. Mais très vite les choses menacèrent de devenir incontrôlables, si bien qu'il dut se résoudre à reprendre les choses en main.
« Arrête ça ! geignit-il en tirant sur les cheveux de Severus. Arrête tout de suite !
– Même pas deux minutes, fit sèchement observer ce dernier en relevant la tête. C'est bien ce que je disais… »
Deux minutes ? s'horrifia Sirius.
« C'est parce que je n'ai plus l'habitude ! » plaida-t-il avec sa mauvaise foi coutumière, car l'inconnu des toilettes lui avait infligé le même sort à peine quinze jours plus tôt.
La vérité, c'était que Severus aurait pu le faire jouir avec sa seule voix. Alors avec sa bouche…
« Mais oui…, se moqua Severus.
– On va voir qui est le plus fort à ce jeu ! » rugit Sirius, qui le fit tomber sur le dos.
Montant sur son agresseur, il prit ses genoux en tenaille, puis, à la manière d'un chien qui renifle, approcha son visage de son entrejambe. Droit comme un i, un phallus au gland luisant semblait le regarder par son méat. Un peu de liquide séminal en dégouttait. Sirius inspira, déglutit, passa sa langue sur ses lèvres. Bien sûr, il en était tout à fait capable. D'ailleurs, il allait le faire. Là, tout de suite. Même si, pour être franc, il ne se sentait pas très à l'aise. Peut-être même… un tout petit peu nauséeux. C'est qu'il n'avait pas vraiment imaginé les choses dans ce sens-là.
« Ne te force pas…, entendit-il Severus soupirer au-dessus de sa tête.
– Mais… », protesta faiblement Sirius.
Remontant ses genoux à hauteur d'épaules, le Serpentard s'extirpa de l'étau de ses jambes, avant d'attraper un coussin, qu'il cala sous ses reins.
« Viens…, fit-il d'un ton résigné.
– Où ça ? bégaya Sirius, extrêmement perturbé par l'angle sous lequel Severus se montrait à lui.
– Rends grâce à Merlin d'être aussi bandant, parce que qu'est-ce que tu peux être con ! »
Le temps que Sirius passât au crible cette saillie – ne pouvait-on pas l'interpréter comme un compliment ? – Severus s'était redressé. Le prenant par les épaules, il le fit basculer en avant, de sorte que Sirius s'étala à plat ventre sur lui, mais ce ne fut que lorsque son bassin se retrouva entre ses cuisses qu'il comprit ce que Severus attendait de lui. Merlin ! Avait-il droit à sa baguette ? Magique, s'entend. Parce qu'il ne savait pas du tout comment s'y prendre par cet orifice-là ! Tout sensuel qu'il fût, il s'était toujours censuré avec les filles. Ç'aurait été tellement plus simple avec l'inconnu... Il aurait fait grossièrement son affaire sans se soucier que l'autre s'y trouvât son compte. Mais là… C'était comme tout à l'heure, sur l'estrade… C'était même pire ! Il tremblait comme une feuille.
« Je… je ne sais pas comment…, commença-t-il à s'épancher, tandis qu'il sentait les jambes du Serpentard s'enrouler inexorablement autour de ses reins.
– Calme-toi, chuchota Severus à son oreille. Il n'y a personne pour nous voir….
– Encore heureux ! On doit avoir l'air fin dans cette posi... »
Severus le fit taire d'un baiser fougueux. Puis, s'emparant de la main de Sirius, il replia ses doigts un à un – à l'exception de son majeur, qu'il porta à sa bouche et humecta de salive avant de le conduire à sa destination. Sirius se laissa guider, tout autant troublé par l'impudence de Severus, qui avait sucé son doigt en le regardant droit dans les yeux, que tétanisé par la peur de lui faire mal. Il comprenait enfin pourquoi James lui avait dit, un jour, que le sexe s'accommodait mal des sentiments. C'était devoir marcher à pas mesurés quand on n'aspirait qu'à courir à s'en faire éclater la rate.
La préparation fut longue, fastidieuse, voire inconfortable – bien que Severus, fidèle à lui-même, n'en laissât rien paraître – ou presque. Sirius n'arrivait pas à savoir s'il devait en chercher la raison dans sa maladresse de néophyte ou bien dans l'incapacité de Severus à lâcher prise. Au troisième doigt, le Serpentard se tortilla sous lui, étouffant une plainte dans l'oreiller. De toute évidence, il souffrait.
Sirius, mortifié, se dit qu'il était temps qu'il y mît du sien. Alors d'une glissade, il recula sur ses genoux et, avec sa langue, suppléa à l'inhabilité de ses doigts. Severus tressaillit, désapprouva, se débattit, agrippa les cheveux de Sirius, brama, tenta de l'écarter, mais Sirius, vaillamment, poursuivit ses lècheries, maintenant pliées les cuisses de Severus pour l'empêcher de s'y soustraire. Et peu à peu, le Serpentard, tout gêné qu'il fût, cessa de résister. D'autant que Sirius, dans le même temps, torturait son sexe avec sa main.
Tout à coup, ce dernier eut l'idée d'intervertir ses outils de travail, ce qui lui permis de gâter d'un côté et de pénétrer de l'autre. Incapable de se contrôler davantage, Severus griffa le haut de son dos en laissant échapper un râle lascif qui fit se dresser ses poils. Sirius avait peine à croire à la réalité de ce qu'il était en train de faire. Et dire que quelques minutes plus tôt, il s'était piteusement dégonflé pour bien moins que cela ! Il fallait croire que la perspective de laisser Severus insatisfait avait annihilé toute dignité chez lui.
Quand Severus, au comble de l'excitation, lui fit ses prières, Sirius remonta son visage à hauteur du sien et ils s'embrassèrent comme ils ne s'étaient jamais embrassés. Lentement, profondément, en y mettant toute leur âme. Puis Severus recala le coussin et agrippa les hanches de Sirius pour le placer dans l'axe. Avec mille précautions, celui-ci commença à s'introduire en lui. C'était affolant et exquis tout à la fois. Il entendait, tout près de son oreille, la respiration entrecoupée de Severus. Et, surtout, il le sentait… se contracter. Il ferma les yeux, s'efforça d'expirer profondément. S'il ne faisait pas abstraction des sensations qui affluaient en lui, il le savait : il ne tiendrait pas cinq secondes.
Les choses étaient bien engagées quand, tout à coup, Severus lui ordonna de s'arrêter. À regret, il obtempéra et, pendant la longue minute que dura l'interruption, pria pour que le Serpentard ne lui demandât pas de se retirer – il n'était plus qu'à quelques centimètres de l'Olympe ! Mais lorsqu'il sentit les mains de Severus attraper vigoureusement ses fesses, il comprit que ses craintes étaient infondées. D'une seule poussée, Severus l'enfonça en lui. Par la fée Morgane ! C'était tellement étroit ! Les yeux de Sirius roulèrent dans leurs orbites et ce fut à son tour de réclamer un répit, le temps de s'imaginer Saturna en porte-jarretelles.
Hélas, Severus menait la danse avec son bassin maléfique et, de toute évidence, après avoir temporisé, il était maintenant pressé, très pressé, si bien que Sirius n'eut pas d'autre choix que de se mettre à l'ouvrage. Le lit grinçait comme une charrette sur un sentier cahoteux. Sirius s'efforçait de garder la tête froide, mais le rythme infernal que Severus exigeait de lui, ses gémissements de plaisir, la manière possessive dont il lui pétrissait le fessier menaçait à chaque instant d'avoir raison de sa lucidité. Quand Severus se mit à expirer son prénom, Sirius devint fou et se démena comme un beau diable. Le Serpentard se retrouva acculé contre l'accotoir.
À un moment, Severus se redressa pour lui infliger un suçon au cou. D'une poussée sur la clavicule, Sirius le fit retomber sur le dos et, le maintenant couché d'une main, l'entreprit de plus belle. Il ne lassait pas de le contempler, tout pantelant, avec sa tête qui roulait avec langueur dans sa chevelure enchevêtrée. Des convives avinés firent du chahut dans la rue, à la recherche du chemin du retour, mais Sirius n'y prit pas garde. Au plus fort de son office, il entrecroisa ses doigts avec ceux de Severus, qui serra sa main comme s'il se sentait tomber dans le vide.
Le temps avait laissé place à l'éternité. Tout ce qui avait précédé ce moment n'en avait été que l'imparfaite répétition ; et tout ce qui serait amené à lui succéder, une vaine tentative de résurrection. Car bien que Sirius ne fût encore qu'au début de sa vie amoureuse, il le savait déjà : il n'y aurait pas d'autre « première fois » ; jamais plus personne ne lui inspirerait ce qu'il ressentait en cet instant vis-à-vis de Severus : une rage de lui plaire, une vulnérabilité totale à son jugement et, surtout, le sentiment terrible de n'exister que par lui et pour lui.
Il ne gardait qu'un souvenir vague de ce qui s'était passé ensuite. Sans doute, tandis qu'il jouissait, avait-il dit à Severus des mots à majuscules qu'il n'aurait jamais prononcés dans son état normal. Il avait ensuite dilapidé en une dizaine de va-et-vient ce qui lui restait de fermeté avant de s'inquiéter de voir que Severus n'était toujours pas venu. Faute de mieux, il lui avait réglé son compte avec ses mains. Le Serpentard s'était tordu dans tous les sens comme un insecte piqué à l'éther avant de retomber, immobile, sur le matelas souillé et Sirius était venu se blottir contre sa poitrine. Tout en regardant le coin de ciel découpé par la fenêtre de la chambre, il avait songé qu'il n'avait jamais été aussi heureux de toute sa chienne de vie.
« On a perdu tellement de temps, avait-il murmuré dans le creux de la clavicule de Severus. On aurait dû le faire plus tôt. Tu ne crois pas ? »
Il avait cru entendre le Serpentard acquiescer. Alors il s'était assoupi, ses jambes entremêlées aux siennes. Mais moins d'une demi-heure plus tard, des déflagrations toutes proches l'avait réveillé. Par la fenêtre, il vit se désagréger une queue de comète scintillante. Le feu d'artifice avait commencé. Sirius se mit sur son séant pour mieux voir. Le dernier spectacle de ce genre auquel il avait eu l'occasion d'assister remontait à son adolescence. C'était une nuit où il errait dans Londres après avoir fait le mur : il avait vu des Moldus brûler d'étranges marionnettes coiffées de capotains noirs dont il avait retrouvé le faciès barbu et grimaçant sur les masques portés par des enfants qui extorquaient de l'argent aux passants au prétexte de devoir acheter des fusées.
Chandelles étincelantes, pivoines majestueuses, pluies crépitantes et Bengale bigarrés se succédaient dans un tapage étourdissant que ponctuaient, à intervalles réguliers, des clameurs d'admiration et des salves d'applaudissements. Peu à peu, la fumée dégagée par la combustion des artifices devint si épaisse que c'était à peine si l'on pouvait distinguer l'éclosion des motifs. Mais Sirius n'en avait cure : ce qu'il appréciait, c'était surtout de sentir les explosions, comme autant d'orgasmes, se répercuter dans tout son corps.
Et soudain, tout s'arrêta. Dans le ciel redevenu sombre, des scintillements épars retombaient avec une lenteur de feuilles mortes. Sirius tourna la tête vers Severus pour lui faire partager son émerveillement. Mais celui-ci ne regardait pas dans sa direction. Regardait-il seulement quelque chose ? Adossé au montant du lit, ses jambes à moitié repliées, il fixait le mur d'un œil vide. Une pierre tomba dans le ventre de Sirius. Comment avait-il pu croire qu'il était possible de faire table rase du passé ?
« Tu penses à lui ? » interrogea-t-il de but en blanc.
Avait-il besoin de préciser à qui ce « lui » faisait référence ? Le fantôme triste de Regulus semblait flotter au-dessus de leur tête.
« Toujours », confirma Severus d'une voix atone.
Sans même prendre de quoi se couvrir, Sirius bondit hors du lit et se mit à arpenter la chambre. La frustration, le regret et l'acrimonie se bousculaient dans son cœur. Comment avait-il pu être assez nigaud pour laisser son frère le doubler ? Aurait-il assez d'une vie pour se consoler de n'être pas le premier amour de Severus ?
« Si c'était pour culpabiliser, pourquoi as-tu couché avec moi ? cracha-t-il. Je ne t'ai pas forcé, cette fois-ci. Et je crois même que ça t'a plu. »
Depuis le lit, Severus garda un silence buté, ce qui fit encore monter d'un cran l'exaspération de Sirius.
« Il n'est plus là pour nous voir, enfin ! »
Comme le costume d'Adam se prêtait mal à une conversation sérieuse, Sirius se fit une toge avec le couvre-lit, qu'il venait de ramasser du sol où il avait glissé. Severus, lui, ne bougea pas. On aurait dit qu'il portait toute la misère du monde sur ses épaules.
« Vous ne vous êtes tout de même pas juré fidélité pour l'éternité !
– Ton frère était un homme d'honneur », se borna à répondre Severus.
S'il n'avait pas craint qu'on l'entendît depuis les chambres voisines, Sirius aurait crié, tapé des pieds, levé les mains au ciel, juré ses grands sorciers, fracassé le premier objet qui lui serait tombé sur la main, comme dans un mauvais mélodrame. Car avait-on jamais vu histoire plus risible que la sienne ? Il était encore sur un petit nuage du moment de tendresse qu'il venait de vivre avec Severus – à mille lieux de la brutalité qu'il croyait, du haut de sa petite expérience, être la norme entre hommes – et voilà que l'autre lui avouait qu'il n'avait cessé de penser à son frère.
« C'est sûr que lui avait tout pour te plaire, grommela-t-il avec amertume. Un Serpentard, un intellectuel, un partisan des règles, un fanatique de la magie noire. Pas comme moi.
– Tu n'as aucune raison de l'envier, fit Severus entre ses cheveux.
– Ne viens-tu pas de me rappeler quel type formidable c'était ? Tu ne peux pas t'empêcher de m'humilier !
– Ce que je voulais te dire, Sirius, c'est que j'ai été pour lui un piètre compagnon. »
La réponse prit le Gryffondor de court, à tel point qu'il en oublia l'espace d'un instant sa rancœur. Mais qu'était en train de lui expliquer Severus ? Que d'autres méfaits, dont il ignorait l'existence, pesaient sur sa conscience déjà chargée ?
« Parce que tu as refusé de l'accompagner dans la grotte ? » hasarda Sirius.
Severus rejeta l'explication d'un revers de main. Et comme Sirius, perplexe, l'interrogeait du regard, il laissa tomber entre ses genoux :
« Je ne méritais pas l'attachement qu'il avait pour moi. »
Cette conversation prenait un tour inattendu. Car pas davantage que le repentir, l'humilité n'était le genre de Severus.
« Pourquoi aurais-tu dû le « mériter » ? répliqua Sirius, partagé entre la colère et la compassion. Quelle drôle de manière tu as de voir les choses. Toi aussi, tu l'aimais. N'est-ce pas ? »
Sirius se serait certainement reproché l'indélicatesse de cette question s'il n'avait vu Severus battre nerveusement des paupières avant de baisser les yeux.
« Réponds-moi, tu veux ? grommela Sirius, déstabilisé par l'attitude du Serpentard. Parce qu'à te voir prendre cet air, je pourrais m'imaginer des choses…
– Disons qu'entre ton frère et moi, les sentiments n'étaient pas complètement… »
Severus hésita sur l'adjectif :
« Réciproques. »
Sirius s'efforça de rester droit. Pourtant, Severus venait, d'un mot, de piétiner le scénario qu'il avait échafaudé pour expliquer son ralliement à l'Ordre. De toute évidence, il avait vu de l'amour là où il n'y avait que de la culpabilité. Bien sûr, il aurait pu trouver dans cette nouvelle un réconfort égoïste. Seulement il n'était pas de cette étoffe-là. Il préférait voir en son frère un rival plutôt qu'une victime. Le jalouser plutôt que le plaindre. Car il ne comprenait que trop bien ce qu'il avait dû ressentir...
« Si c'était à sens unique, pourquoi l'as-tu mis dans ton lit ? reprocha-t-il.
– Contrairement à ce que tu as l'air de penser, c'est ton frère qui est venu me chercher…
– Lui ? douta Sirius. Je ne l'imagine pas du tout te draguer. Il n'y avait pas plus timide. À d'autres !
– L'audace des introvertis… Il savait.
– Quoi ? Que t'étais un supporter de l'autre taré ?
– Quand verras-tu plus loin que le bout de ton nez ? »
Il fallut quelques secondes à Sirius pour comprendre: son frère avait eu vent des rumeurs qui couraient sur la virilité de Severus. Sans doute les avait-il accueillis avec joie, car quelle n'avait pas dû être sa solitude en découvrant ses propres préférences sexuelles ! Voilà qu'il découvrait qu'il existait dans sa propre maison un autre garçon de la même race que lui.
« Admettons que cela soit vrai, se reprit Sirius. Il n'empêche que tu aurais dû l'envoyer promener ! Pourquoi as-tu couché avec lui ? Un garçon plus jeune que toi, en plus ! »
Fidèle à sa manière de gérer les conflits, Severus ne répondit rien. Sirius sentit un froid mortel envahir sa poitrine, puis glacer son cœur. Le vieux soupçon venait de ressurgir, plus venimeux que jamais.
« À cause de moi ? » chevrota-t-il.
Aussitôt, il reformula :
« À cause du mal que je t'ai fait ? Pour me salir à travers lui ? »
Il s'acharnait à vouloir tirer l'affaire au clair et pourtant… il craignait que la vérité qu'il voyait s'approcher fût encore moins supportable que ses illusions.
« Ne me fais pas plus noir que je ne le suis ! s'offusqua Severus. C'est juste que… »
Il ne poursuivit pas ; on aurait dit qu'il avait peur de ce qui pourrait lui échapper.
« Que quoi ? l'exhorta Sirius en s'asseyant au bord du lit. Continue, je t'écoute ».
Le ton de sa voix était devenu menaçant. En réponse, le regard de Severus se perdit dans les draps. Dire qu'une heure plus tôt, ils faisaient l'amour comme des forcenés.
« Que quoi ? répéta Sirius d'une voix plus dure encore. Vas-y, c'est quoi ton excuse pour t'être moqué de lui ?
– Ne me force pas à le dire… »
À bout, Sirius le prit par les épaules :
« Si tu ne t'expliques pas tout de suite, c'est la dernière fois que tu me vois, tu m'entends ! Pourquoi, Severus ? Pourquoi ?
– Parce qu'il te ressemblait, voilà pourquoi ! », hurla Severus.
Sirius n'eut pas le loisir de réagir à cette révélation, car, au même instant, l'onde de choc d'une explosion était venue le traverser, lui ôtant momentanément toute capacité de réflexion. Lorsqu'il reprit ses esprits, des gens criaient au loin ; seulement ce n'étaient pas les cris de joie de tout à l'heure, mais des glapissements d'horreur. Severus et lui se regardèrent d'un air effaré. Sans doute la même idée leur passa-t-elle par la tête, car, d'une impulsion commune, ils se précipitèrent à la fenêtre, don't les vitres avaient été soufflées. Tout était éteint au dehors. La lune seule éclairait la ruelle en contrebas. Le toit du pavillon des fêtes, éventré, laissait deviner une salle totalement dévastée. Aucun doute n'était permis. C'étaient les stigmates d'un attentat à la bombe.
A suivre...
