Mes petits chats,
Dans cette partie de "L'Aimé de la Mère-Monde", nos deux héros continuent à s'apprivoiser lentement. De petits indices sont distillés ici et là qui trouveront une explication dans les parties suivantes (parfois lointaines, je le reconnais…).
J'espère que ce chapitre vous plaira :)
Bonne lecture et à bientôt pour la suite,
ChatonLakmé
L'Aimé de la Mère-Monde
o0O0o o0O0o
8.
L'éclat des joyaux de la terre
Sous le regard goguenard de Gabriel, Castiel déplaça deux fauteuils du salon de son appartement pour les rapprocher de la porte-fenêtre.
Ils étaient lourds, richement sculptés dans un bois sombre.
Le brun ahanait dans l'effort tandis que son aîné se contentait de l'observer à quelques pas, picorant sans fin dans l'assiette de petits biscuits qu'il tenait d'une main.
Un peu plus tôt, un domestique leur avait apporté une tisane brûlante avant de raviver le feu dans la cheminée et de s'éclipser discrètement. Castiel supposait que le jeune homme pouvait l'entendre éructer dans l'antichambre voisine.
Le brun tira encore. Les pieds du fauteuil grincèrent légèrement sur le parquet avant d'emporter une partie du tapis. Bon prince, Gabriel posa un pied dessus pour le maintenir sans toutefois esquisser un seul geste pour l'aider.
Castiel lui jeta un regard noir tout en repoussant une mèche sur son front. Il grimaça légèrement. Sa peau était moite de transpiration.
—«Nous irons plus vite à deux et cela serait moins pénible…», grommela-t-il.
—«Il s'agit de ton idée et tu sais que je la désapprouve. Je refuse de faire le moindre geste pour une lubie qui va m'éloigner de la cheminée. Ma place est ici, Cassie.»
Le blond se rapprocha du foyer et soupira lourdement de plaisir. Castiel le fusilla du regard avant de se remettre à l'œuvre, les reins arc-boutés. Le fauteuil glissa un peu plus loin sur le parquet.
—«Ce salon n'est pas si vaste que cela et je t'ai dit que tu aurais le siège le plus près du foyer. Tu sentiras à peine la différence», ahana-t-il.
—«C'est déjà trop, je sens mes doigts et mes orteils se raidir à cause du froid. Et permets-moi de te dire que la manière dont tu t'acharnes est obscène.»
—«… Au moins autant que celle dont je t'entends gémir en mangeant ces biscuits…»
Dans un dernier effort, Castiel traîna le second siège jusqu'à l'embrasure de la porte-fenêtre. Satisfait, il essuya son front d'un revers de main puis apporta le guéridon. Gabriel lui emboîta mollement le pas, le plateau avec le service en porcelaine dans les mains.
Le brun se laissa lourdement tomber sur les coussins. Son frère s'installa à ses côtés avant de croiser les jambes avec élégance. L'assiette posée sur son genou, il lui jeta un regard en coin.
—«Tu transpires… Quelle idée de te mettre dans un tel état pour simplement contempler le paysage…», grommela-t-il en lui tendant un petit gâteau sec.
—«Nous ne verrons jamais un paysage semblable à Andione, il y fait trop chaud.»
—«Voilà une chose dont je me félicite chaque jour…»
Castiel ricana avant de s'avachir un peu plus contre le dossier de son siège, un sourire ravi aux lèvres.
La neige tombait sur Snovedstad depuis le milieu de la matinée, semant de fin flocons moutonneux sur les cimes des sapins et les arêtes des toitures. Les hauteurs de la cité commençaient à se couvrir d'un délicat manteau blanc qui rendait le brun un peu extatique. Gabriel ne cessait de considérer la poudreuse d'un œil mauvais et marmonnait qu'il la sentait déjà fondre et couler dans son cou. Le blond frissonna d'un air un peu frileux et jeta un regard au feu qui ronflait joyeusement dans l'âtre à quelques pas de lui. Il poussa sur ses pieds pour tenter de reculer son fauteuil plus près de l'âtre.
—«Cesse donc de t'agiter, tu vas finir en sueur», se moqua Castiel.
—«Libre à toi de vouloir rester devant cette fenêtre à travers laquelle je sens passer l'air glacé. Je te demanderai de me laisser rôtir selon mon idée…»
Le brun lui versa gentiment une tasse brûlante avant de pousser le sucrier dans sa direction. Gabriel renifla légèrement le breuvage avant de le goûter prudemment du bout des lèvres.
—« Arne affirme que c'est ainsi que les habitants de Snovedstad se réchauffent, inutile de prendre tant de précautions…»
—«Comme toi, il trouve la neige un peu trop plaisante à mon goût pour être digne de confiance. …Tu souris comme un enfant.»
—«C'est parce que je suis au comble du ravissement», répondit Castiel d'une voix pâmée.
Son frère roula des yeux. Il but une gorgée du breuvage parfumé et son visage s'empourpra brusquement de chaleur. Le brun mangea un biscuit en ricanant et se plongea dans la contemplation du paysage nivéen. La vue depuis le salon de ses appartements avait le mérite de lui faire oublier un peu la manière dont il rongeait son frein.
Gabriel termina la première assiette de biscuits avant de s'attaquer à la seconde avec la précision d'un grand stratège militaire. Il lui tendit le plat mais Castiel brun refusa. Ceux-là n'avaient pas sa préférence.
—«Si la neige te fascine autant, nous pourrions aller l'admirer sur la terrasse où nous a conduit le Seigneur Odon à notre arrivée», suggéra son frère après un silence.
—«Il me semblait t'avoir entendu dire que tu ne mettrais pas un pied dehors tant que les flocons n'auraient pas fondu…»
—«Je suis un homme plein d'abnégation. Et être dehors m'évitera de sentir ton impatience.»
—«Peut-être plus tard…»
—«Je pensais que cela te ferait plaisir.»
—«Je te remercie mais je n'ai pas envie de quitter mes appartements pour le moment. Si je souhaite sentir la neige, il me suffira de sortir sur le balcon.»
—«Très bien mais tâches de le faire quand je ne serai plus à tes côtés pour sentir cet air glacé…»
Castiel haussa les épaules.
Il baissa les yeux sur sa tasse en porcelaine, posée sur l'accotoir de son fauteuil. Délicatement peint et rehaussé d'or, le service avait été importé à grands frais de l'autre bout des Terres de Fénia. Le brun effleura d'un doigt l'anse d'une admirable finesse. La forme était un peu démodée mais l'objet restait beau.
Il leva la tête et observa à nouveau la danse des flocons dans le ciel gris, couleur de perle. Gabriel soupira lourdement.
—«Cesse donc d'être aussi renfrogné. Si la situation t'insupporte autant, fais-lui parvenir un message disant combien tu te languis de lui et combien tu aimerais le voir», grommela-t-il avec une pointe d'affectueuse exaspération
—«Je ne me languis pas», protesta Castiel en lui jetant un regard noir. «Je trouve simplement le comportement de Bayan de la dernière impolitesse. Il sait que le programme des fêtes du couronnement prévoit une visite d'une durée limitée, pourtant on ne nous a toujours pas fait quérir. Il retient Dean pour lui parler de sujets sans importance.»
—«Je doute que son roi considère ses liens commerciaux avec Belemer comme sans importance… Es-tu à ce point en colère parce qu'on va nous recevoir en retard?», se moqua son frère.
—«La ponctualité est le premier signe de politesse sur lequel on juge un homme.»
—«Rappelle-le donc à Luke qui fait patienter à dessein certains de ses visiteurs pendant plus d'une heure parce qu'il souhaite leur faire comprendre qui mènera les négociations…», ricana le blond. «Il est également possible que Dean ait terminé son entrevu avec Bayan de Tür et qu'il souhaite prendre un peu de temps pour s'en remettre. Quiconque passerait une heure avec cet homme en aurait besoin, il est atrocement obséquieux.»
—«Il ne nous a pas oublié», grinça le brun.
—«… Tu es insupportable quand tu es jaloux.»
Castiel le fusilla du regard mais il sentit son visage devenir brûlant de gêne.
Gabriel lui tendit une nouvelle fois l'assiette de biscuits mais le brun refusa avec humeur. Il se leva et s'appuya d'une épaule contre l'embrasure de la fenêtre, les bras croisés sur son torse.
Son frère haussa les épaules et sirota une nouvelle gorgée de tisane, aspirant le liquide avec de petits bruits humides pour refroidir le liquide. Castiel lui jeta un regard proprement exaspéré.
—«Il reste encore plusieurs heures avant le coucher du soleil, nous aurons bien assez de temps pour faire ce que prévoit le programme des fêtes du couronnement. Il ne s'agit probablement que d'un léger contretemps sans conséquence», reprit le blond.
—«Je te trouve bien léger à ce sujet. Il est prévu que nous visitions la Bibliothèque royale du château…»
—«Je sais simplement me montrer plus mature que toi.»
Castiel esquissa un rictus amusé et retourna à sa contemplation du ciel de Belemer. Il entendit Gabriel faire reculer son fauteuil plus près du feu dans un horrible raclement de pieds sur le parquet. Le blond se rassit en soupirant de plaisir, le dos contre le foyer brûlant.
—«Par ailleurs, j'ambitionne de pouvoir obtenir du roi l'autorisation de visiter la Première Bibliothèque de Belemer, celle du Premier Temple. Je le connais peu mais je suis certain qu'il prêtera peu de crédit à ma demande si tu te comportes comme un adolescent frustré devant lui», reprit nonchalamment Gabriel.
—«Je ne me comporte pas comme un adolescent», grinça son cadet.
—«Quoi qu'il en soit, tu augmenteras substantiellement mes chances d'obtenir ce veto si tu veux bien cesser de froncer les sourcils comme tu le fais. Être ombrageux te met peu à ton avantage mon frère et pour l'amour du ciel, notre rencontre avec le roi est censée être un moment informel. Il serait bon que tu évites tout incident diplomatique avant…»
—«Je ne dirai rien de déplacé devant Dean. … Je ne peux toutefois rien te garantir concernant Bayan.»
—«Enfant…»
Castiel crispa ses doigts sur ses biceps, la mâchoire serrée. Il jeta un regard noir à Gabriel, très occupé à lécher ses doigts poisseux de sucre. C'était bruyant et répugnant à la fois. Le brun enfonça légèrement sa tête entre ses épaules pour ne pas dire quelque chose de tout à fait déplacé que le domestique entendrait de l'autre bout de ses appartements. Son frère suça soigneusement son pouce pour retirer un peu de glaçage sous son ongle, le regard malicieux.
—«Il est fréquent que des rencontres se prolongent. Quand bien même l'agenda du roi serait un bouleversé, tu sais que nous ne perdrions pas notre tour.»
—«J'espère que tu dis vrai. … J'aurais préféré rencontrer Dean avant, Dieu seul sait quels mensonges Bayan est en train de lui raconter…», souffla Castiel, la gorge un peu serrée.
—«Je pense le contraire, mon frère. Pour la paix de tous à travers Fénia, je trouve heureux que nous n'ayons pas été les premiers appelés, tu aurais tenté de garder l'attention du roi pour toi. Quant à Bayan, j'admets que cet homme est fourbe et manipulateur mais il est le représentant de son roi. Il saura tenir son rang.»
Le brun lui jeta un regard lourd de sens. Gabriel ignorait de quelles turpitudes Bayan pouvait se rendre coupable. Castiel, lui, savait que l'homme ne lui pardonnait pas l'humiliation d'avoir été congédié en public à la fois par le roi de Belemer et un le prince de Ronan. Il ne lui avait plus adressé la parole de la soirée mais il avait souvent senti son regard peser sur lui, lourd de menaces comme un ciel d'orage. Depuis le début de la journée et l'annonce de la rencontre entre l'ambassadeur de Derlhin et Dean, il ne décolérait pas. Castiel avait décidé que la journée serait donc particulièrement horrible et seule la première neige tombant sur Snovedstad le distrayait un peu de sa morosité. Gabriel grimaça légèrement.
—«Bayan n'est pas le seul à avoir laissé s'installer une désagréable situation. Tu aurais pu apaiser les choses si tu ne le fuyais pas d'une manière aussi évidente, tu refuses même de te tenir dans la même pièce que lui. C'est à cause de cet aspect de ton caractère que je t'avais dit que nous devions en parler avant. Tu es trop sentimental.»
—«Il ne mérite pas ma considération, seulement mon mépris.»
—«Par Ronan, tu es aussi dur comme l'acier… Te montrer aussi obstiné est très désagréable à voir Castiel, cela fait de toi un homme que j'apprécie peu.»
—«Tu as toujours admiré le tempérament obstiné de Michael», protesta le brun.
—«Notre frère est un morceau d'acier trempé, cela n'a jamais été ton cas. Nous apprécions ta gentillesse et ton bon sens.»
—«Il est plein de bon sens de se méfier de Bayan…»
Gabriel lui jeta sa serviette roulée en boule. Le brun la ramassa et la lui rendit en lui souriant d'un air particulièrement obséquieux. Il passa lentement une main dans sa nuque.
—«… J'accepte ton invitation de sortir nous promener. L'air glacé et sentir la neige tomber me fera le plus grand bien», admit-il.
—«… Tant que tu n'ouvres pas la bouche pour manger des flocons… On pourrait te voir et cela serait mortifiant pour nous deux.»
Castiel ricana. Il jeta un dernier regard à la neige qui voltigeait doucement devant lui et tourna la tête vers son frère.
—«Arne a dit que les écuries royales nous étaient ouvertes. Que dirais-tu de monter à cheval? Il y a une éternité que nous ne sommes pas allés nous promener ensemble dans les jardins du palais d'Andione.»
—«C'est parce que tu ne te promènes jamais à cheval. Tu galopes sans cesse et il est épuisant de te suivre.»
—«Nathanaël et Alexiel ne s'en sont jamais plaints.»
—«Nos neveux sont comme toi, ils marcheraient sans le moindre doute sous la neige en essayant de manger des flocons», répondit le blond en roulant des yeux. «J'accepte de t'accompagner mais promets-moi que nous rentrerons si le froid devient trop insupportable.»
Castiel acquiesça en souriant. Il acheva sa tasse d'une grande gorgée avant de se diriger vers sa garde-robe pour changer de vêtements.
Gabriel se leva pesamment. Il contempla sa place au coin du feu avec regret puis traversa le salon vers l'antichambre. De petits coups frappés à la porte l'arrêtèrent. Le blond vint ouvrir et sourit gentiment au visiteur. Un domestique, jeune et beau garçon aux cheveux sombres, se tenait sur le seuil, les joues rouges d'avoir couru. Il essuya ses mains moites sur son pantalon avant de s'incliner respectueusement devant les princes de Ronan.
—«Vos Altesses. Le roi vient d'achever son entretien avec l'ambassadeur de Derlhin, il vous propose de le rejoindre pour la visite de la Bibliothèque royale.»
—«Je te remercie, Arne. Devons-nous prévoir un habit particulier?»
—«Nullement Votre Altesse, vous êtes très bien tel que vous êtes. Permettez que je vous guide jusqu'au roi», répondit le jeune homme en hochant vigoureusement la tête.
Castiel observa distraitement les boucles très noires danser sur son front. Il le remercia d'un sourire et Arne rougit de plaisir avant de refermer la porte avec discrétion pour les attendre dans l'antichambre.
Le jeune homme avait été placé à son service pour la durée de son séjour à Snovedstad. Amusé par son enthousiasme parfois teinté de maladresse, le brun avait appris qu'il était attaché au château depuis trois ans mais qu'il servait pour la première fois un invité aussi prestigieux de son roi. Voilà qui expliquait sa fougue parfois un peu déplacée mais Castiel le considérait avec bienveillance. Dès le jour de son arrivée, il l'avait surpris dans le couloir en pleine discussion avec un autre valet de pied. Arne avait défendu avec une ardeur touchante que son prince était un des plus beaux hommes qu'il n'avait jamais vu – avec son roi et Keil, le brun ignorait qui était ce dernier – et que ses yeux daggyr faisaient forcément de lui un homme de bien. Castiel supposait que daggyr signifiait bleu et que la couleur était estimée à Belemer. Arne était vraiment un garçon intéressant.
Gabriel s'étira longuement, les bras au-dessus de la tête.
—«Es-tu rassuré à présent?»
—«Oui. Presse-toi si tu dois repasser par tes appartements, je ne veux pas me présenter devant Dean en retard.»
—«Tu as bien conscience qu'il s'agit d'un rendez-vous adressé à tous ses invités, n'est-ce pas? Nous sommes si nombreux que je suis persuadé que Dean ne remarquera même pas notre retard.»
—«Nous ne le saurons jamais puisque cela n'arrivera pas. Dépêche-toi s'il te plaît.»
Castiel vérifia rapidement son reflet dans le miroir au cadre en argent accroché entre les portes-fenêtres. Il croisa le regard malicieux de son frère dans son reflet et le lui rendit d'un air mauvais. Gabriel s'esclaffa et s'éclipsa dans ses appartements. Le brun attendit son retour avec impatience avant de l'entraîner derrière Arne d'un pas cadencé. Il ne serait pas en retard. Il ne sacrifierait pas une nouvelle fois à l'orgueil de se faire attendre, comme leur arrivée à Snovedstad soigneusement scénarisée. Quelle folie il avait eu de céder aux désirs de Lucifel. Dean ne lui avait fait aucun reproche mais il était aisé de voir que le prince Sam désapprouvait bien des choses à leur sujet et le brun ne voulait pas offrir une autre occasion d'alimenter encore son ressentiment à son égard. Sam était le frère cadet et chéri de Dean, Castiel se faisait donc un devoir personnel de lui plaire aussi.
Le petit groupe descendit des escaliers, en remonta d'autres, longea des couloirs et traversa d'innombrables salons. Malgré leurs pas pressés, Castiel admira les plafonds peints, le mobilier sculpté et les riches tapisseries qui couvraient les murs.
Ils descendirent encore.
Un peu désorienté après quelques minutes de marche, il crut comprendre qu'ils se situaient au niveau le plus ancien du château, proche du plateau rocheux.
Les plafonds des pièces étaient plus bas, les piliers qui les portaient étaient trapus et d'un diamètre considérable. Les murs étaient épais et les fenêtres qui y étaient creusées étaient petites, constituées de simples arcades aux colonnes sculptées du style solide des débuts du Deuxième Âge. De grands braseros rustiques en bronze dispensaient une lumière douce et chaude et faisaient luire les dalles polies par les siècles, marquetées de plusieurs sortes de roches. Au centre de la pièce où ils se tenaient, elles formaient un motif animalier stylisé.
Un héraut les annonça d'une voix puissante. Castiel contint sa déception en comptant les invités présents.
Peut-être avait-il espéré qu'ils soient moins nombreux.
Peut-être que Dean et lui soient seuls.
Dans la foule, le brun repéra immédiatement la haute taille de Sam puis la silhouette musclée du roi à ses côtés, vêtue de velours sombre. Le châtain le salua d'un signe de tête et d'un sourire sincère qui fit vrombir quelque chose de plaisant dans le creux de son ventre.
Castiel remercia Arne d'un sourire et le jeune homme s'inclina devant lui avec empressement. Sa verve enthousiaste résonna sous la voûte en pierre et le brun fronça les sourcils en voyant des dames observer ses manières avec dédain. Il soupira. Tout aurait été tellement mieux avec la seule présence de Dean.
Échangeant quelques mots polis de groupe en groupe, Castiel manœuvra habilement pour se retrouver face à Dean. Il avait attendu ce moment mais revoir le châtain rendit sa bouche un peu sèche et ses mains un peu moites. Le châtain avait les traits légèrement tirés d'un homme manquant de sommeil mais il l'accueillit en souriant. Ces sourires étaient spéciaux pour Castiel.
—«Je suis heureux de vous revoir. Comment vous portez-vous, Votre Majesté?», demanda-t-il doucement.
—«Je me sens comme un homme qui n'a pas pris assez de repos. J'ai reçu les Seigneurs-Conseillers ce matin et cela m'a empêché d'être des vôtres au déjeuner, je vous prie de me pardonner. J'ai vu que Arne vous a guidé jusqu'ici, se montre-t-il à la hauteur de sa tâche?»
—«Il rend mon séjour des plus agréables.»
Le brun vit une étincelle de joie briller dans les yeux verts de Dean. La faible luminosité qui régnait dans la pièce rendait leur couleur plus sombre. C'était beau aussi. Il se racla légèrement la gorge.
—«J'attendais cette visite avec impatience depuis que j'ai pris connaissance du programme des festivités. La Bibliothèque royale de Belemer est réputée dans tout Fénia», reprit-il.
—«Je doute que ses modestes milliers de volumes puissent rivaliser avec celle d'Andione…», sourit le châtain.
—«Elles sont différentes, cela n'implique pas de jugement de valeur.»
—«Je vous remercie, Heer Castiel. J'espère que cette visite ne vous décevra pas.»
—«Ce ne sera pas le cas.»
Dean rit légèrement. Il se tourna vers ses invités et attira leur attention d'un geste élégant. Le châtain aida une dame assise sur une chaise à se relever, un peu gênée par l'ampleur de sa volumineuse robe de soie. Castiel reconnût la princesse à marier de Kertch, peu à son avantage dans une robe de soie pourpre. Elle gloussa et non loin d'elle, la dame aux joues tatouées représentant Mazur esquissa un sourire narquois. Le brun se mordit les joues pour ne pas rire à son tour.
—«Je vous remercie d'avoir répondu favorablement à mon invitation. Les affaires de Belemer nécessitent toute mon attention et je n'ai pu accorder que de courts instants à certains d'entre vous depuis le couronnement. Sachez que je ferai de mon mieux pour vous contenter tous. En gage de bonne foi, j'espère vous surprendre en vous dévoilant aujourd'hui quelques trésors de Belemer», annonça Dean d'une voix forte.
—«Quels sont-ils, Votre Majesté?», demanda avec gourmandise un jeune homme à l'air un peu falot.
—«Je vous ouvre les portes de la Bibliothèque royale de Belemer. Elle fut fondée il y a sept siècles par le roi Hrolfur après le grand incendie qui ravagea la Ville Haute à cause du feu du Ciel. En ce jour funeste, la Dame du Ciel nous mis à l'épreuve pour nous faire comprendre l'importance de la Mémoire. L'ensemble des savoirs de Belemer furent rassemblés en ces lieux, copiés et recopiés pour en garder la trace. Depuis ce jour, les Maîtres-Chroniqueurs œuvrent pour conserver l'histoire ancienne et contemporaine de notre royaume. Je suis certain que certains d'entre vous y seront sensibles car ces nobles fonctions existent partout à travers Fénia.»
Dean jeta un regard amical à Gabriel et Castiel sentit une joie profonde envahir sa poitrine. Il ne remarqua ni l'air sombre de Sam, ni le silence courtois mais un peu dépité qui envahit la pièce.
Non loin d'eux, une dame referma son éventail en nacre d'un petit coup sec.
—«La perspective est charmante mais j'ose espérer que nous quitterons bientôt cet horrible endroit sans air et sans lumière. Pourquoi nous avons mené ici, dans ces pièces froides et austères?»
—«… La Bibliothèque se trouve en ces lieux, dans la partie la plus ancienne du château. Ses murs épais et ses sols dallés limitent le risque d'incendie. Le roi Hrolfur a pensé que ce serait un choix judicieux pour protéger nos biens les plus précieux», répondit Sam d'une voix glaciale.
La jeune femme rougit de confusion.
Un homme au visage peu avenant et au nez aquilin s'avança à son tour. Castiel reconnut le représentant de Mené, un individu sans envergure ni éclat que la joie d'être le centre de l'attention rendait toujours perpétuellement fat. Le brun avait été assis en face de lui au déjeuner et ses manières déplorables avaient fini par le convaincre de son manque total d'intérêt. Le brun aurait pu s'en douter, il l'avait vu boire les paroles de Bayan de Tür avec extase le soir du bal, se dandinant sur ses pieds comme un oiseau en train de parader.
—«Sire, les paroles de la princesse sont pleines de bon sens. Notre belle compagnie préférerait sans doute visiter un endroit qui fasse plus honneur à Belemer que de vieux livres. Peut-être accepteriez-vous de nous conduire au Trésor royal? La beauté de vos pierres précieuses et l'habilité de vos artisans sont connus de tous», dit-il avec emphase.
—«Il ne s'agit pas de mes joailliers mais des respectables membres de la guilde des miniers et orfèvres. Je ne possède rien de ce que vous imaginez», le corrigea poliment Dean.
—«N'êtes-vous pas le dépositaire du contenu du Trésor le temps de votre règne? En cela, vous en possédez la jouissance exclusive et vous seul êtes en mesure d'en partager le contenu, Votre Majesté.»
—«C'est exact mais –»
—«Voilà une visite qui serait des plus plaisantes.»
La voix était douce et veloutée. Le timbre était chaud et sensuel. Un discret murmure d'excitation envahit la pièce.
Une jeune femme rousse superbe, au port de tête altier et aux formes sensuelles, esquissa une gracieuse révérence en direction du roi. Castiel lui jeta un regard noir. La dame avait dansé avec Dean pendant le bal, couverte d'émeraudes et vêtue d'une robe dont la coupe ne cachait rien des promesses voluptueuses de son corps. La duchesse Anne de Carnelian était une beauté reconnue à travers Fénia, mariée à un vieux homme sénile mais riche à millions dont le seul mérite avait été de faire d'elle une jeune veuve. Elle étourdissait la cour de Moreland de ses charmes et de son train de vie royal. Les gazettes épiloguaient sans fin sur la liste de ses amants dont le dernier prétendant était le prince héritier. Le duc Reinhard avait sous-entendu que la famille royale l'éloignerait probablement fort très à propos en l'envoyant à Belemer pour les fêtes du couronnement. Même aussi sulfureuse, la duchesse de Carnelian restait une représentante d'une des plus anciennes et respectables familles de Moreland. Sa beauté et ses manières caressantes se révèleraient envoûtantes pour un homme peu averti et Reinhard avait ri en affirmant que le roi de Belemer aurait fort à faire pour l'ignorer. Dean n'avait pas semblé particulièrement charmé par la dame le soir du bal mais c'était à peine rassurant.
Le brun jeta un regard vers Sam. Les traits crispés du jeune homme ne laissaient aucun doute sur ce qu'il pensait de la duchesse mais celle-ci l'ignora avec superbe. Ses yeux d'un étonnant violet ne quittaient pas le roi de Belemer. Castiel pinça les lèvres. La proie était sans doute plus belle, plus jeune et plus riche que le prince héritier de Moreland que l'on disait un peu sot.
Elle s'approcha lentement de Dean, sa robe de soie bruissant derrière elle comme le sifflement d'un serpent. Sam se raidit quand elle s'arrêta de lui à seulement quelques pas. Castiel sentit aussi les effluves capiteux de son parfum.
—«S'il vous plaît Votre Majesté, visiter le Trésor serait un moment plus agréable à passer en votre compagnie», susurra-t-elle d'une voix chantante.
La duchesse agitait son éventail devant elle d'un geste languissant. Un lourd bracelet de rubis tintait doucement à son poignet tandis que son mouvement tendait habilement l'étoffe de sa robe sur son buste superbe. Gabriel esquissa un sourire narquois. Courtisane.
Dean échangea un regard avec Sam, à la fois gêné et un peu hésitant. Castiel vit son frère contenir bravement sa déception. La perspective de visiter la Bibliothèque royale de Belemer s'éloignait de lui à grands pas et il lui en parlait depuis des semaines.
—«S'il vous plaît, Votre Majesté», répéta-t-elle d'un ton doux et languissant.
C'était obscène.
—«… Si l'avis est unanime, je me plie aux désirs de ces dames», répondit galamment Dean.
Le châtain inclina élégamment la tête devant elle avant de désigner le couloir devant eux d'un geste. La foule se pressa en avant. Castiel et Gabriel jetèrent un regard de regret à l'opposé, en direction de la Bibliothèque royale. Le brun frotta gentiment le coude de son frère. Celui-ci haussa les épaules d'un air nonchalant malgré sa déception presque palpable et Castiel l'entraîna doucement à sa suite. Derrière eux, Dean et Sam fermaient la marche du convoi. Le brun tenta de s'éloigner des deux frères pour leur laisser un peu d'intimité mais la voix grave de Sam résonnait sous les voûtes basses.
—«Nous ne montrons pas le Trésor de Belemer et certainement pas à autant de personnes à la fois, Dean. Il appartient à la Dame, il est sacré…»
—«Je sais mais je serai bien en peine de refuser sans paraître désagréable ou méfiant. Les présents de couronnement sont destinés à y être conservés à la fin des festivités, voyons cette visite comme un remerciement pour leurs attentions à mon égard. Maître Mans sera à nos côtés pour empêcher tout geste malencontreux. Il veille sur le Trésor de Belemer comme une jument sur son poulain», répondit doucement Dean.
—«J'espère que tu dis vrai et que leur curiosité se bornera à cela.»
Castiel jeta un regard par-dessus son épaule, juste à temps pour voir le châtain donner un très léger coup d'épaule à son frère avec malice. Leurs regards se croisèrent. Dean lui sourit et pressa le pas pour se retrouver à sa hauteur.
—«Je suis navré de ce contretemps fâcheux, je sais que vous attendiez beaucoup de cette visite.»
—«Mon frère est peut-être le plus déçu de nous deux. Il est Magistère des Archives et il lui tardait de pouvoir accéder à la Bibliothèque royale de Belemer. Ses connaissances sont déjà prodigieuses mais il se montre toujours avide d'apprendre plus.»
—«La connaissance est la preuve des esprits curieux et humbles devant la compréhension du Monde. C'est une qualité très appréciée à Belemer et nous appelons les plus sages d'entre nous De Som Mer, Ceux-qui-Voient. Je m'engage à vous y conduire personnellement d'ici votre départ», ajouta Dean en regardant Gabriel.
—«Ce sera un honneur Votre Majesté. J'ai eu lu les chroniques de plusieurs de vos auteurs du Second Âge mais elles ne contiennent qu'une infime partie de l'histoire de votre royaume», sourit le blond avec élégance.
—«… Les avez-vous réellement lues? En Ancienne Langue?», s'étonna Sam d'un air un peu dubitatif.
—«Apprendre l'Ancienne Langue nécessite un les compétences d'un érudit de Belemer dont je n'ai pas encore fait la connaissance. J'ai lu les traductions de Callay le Rigoureux. Castiel les aussi consultées et il possède dans sa bibliothèque personnelle un exemplaire enrichi des commentaires du même traducteur.»
—«… De quelle année date-t-elle?»
—«De la dix-huitième année du règne du roi Villads», répondit le brun.
—«Il s'agit d'une édition très rare. Il est surprenant qu'elle ait quitté Belemer et voyagé jusqu'à Andione… »
—«Je l'ai acheté il y a cinq ou six ans à un marchand de la meilleure réputation mais si vous craignez qu'un acte répréhensible n'en soit à l'origine, je serai heureux de vous retourner cet exemplaire.»
Sam détourna légèrement les yeux, un peu gêné, avant de secouer la tête. Castiel sourit.
—«J'en suis heureux, il s'agit d'un de mes ouvrages préférés.»
— «Il s'agit également du mien…», admit le blond.
Les deux hommes échangèrent un regard. Le pli pincé de la bouche de Sam s'adoucit un peu et le brun songea que cela ressemblait à un sourire.
Gabriel s'engagea dans une discussion enthousiaste avec lui à propos des qualités comparées de Callay le Rigoureux et Lannìs la Patiente. Au début prudent, Sam fit tomber progressivement sa réserve pour répondre avec verve. Passées quelques minutes, Castiel crut l'entendre rire à un bon mot de Gabriel et il sourit de plaisir. Les coins de sa bouche se mirent à tirailler agréablement quand il sentit Dean se rapprocher de lui. Les invités se trouvaient à présent loin devant eux mais personne ne songea à presser l'allure pour les rejoindre.
—«Vous faites un immense plaisir à mon frère en lui ouvrant ainsi les portes de la Bibliothèque royale. Si j'osais, je vous demanderai aussi humblement de l'autoriser à se rendre à la Bibliothèque du Premier Temple. Gabriel en rêve depuis que nous avons quitté Ronan», dit-il doucement.
—«Je suis en mesure de la lui accorder en mon nom mais le Premier Prêtre est le seul à pouvoir en autoriser l'accès physique et nous pouvons être en désaccord… La Première Bibliothèque est le conservatoire de tous les savoirs de notre peuple, habitée par les Maîtres-Savants qui en ont fait leur refuge. Ils y passent une vie faite d'étude, de prières et de recueillement. Elle est un espace sacré…» Dean le regarda. «La Bibliothèques royale comporte de nombreuses copies de ces ouvrages les plus précieux, je pense que votre frère y trouvera son plaisir.»
Castiel acquiesça, il comprenait.
Les deux hommes rejoignirent les invités empressés dans une vaste salle ronde aux piliers épais. Une porte large à deux vantaux de bronze, à l'encadrement richement sculpté, fermait un côté de la pièce. La serrure était invisible. Un grand homme maigre se tenait à côté, appuyé sur une canne en métal ciselé. Dean le salua d'un signe de tête.
—«Excusez-moi, je dois le rejoindre. … Je suis heureux de pouvoir contenter les désirs de votre frère mais j'espère avoir également l'occasion de vous offrir ce que vous désirez», souffla-t-il avant de s'éclipser.
Le brun acquiesça, la nuque un peu chaude. Il était déjà heureux de ce qu'il avait et il craignait qu'en demander plus le ferait paraître égoïste.
Gabriel avait raison, Castiel voulait rester seul avec Dean, sans invité obséquieux ni dangereuse duchesse vêtue de soie.
Le châtain salua respectueusement l'homme en Hälsning. Les boutons d'argent de ses gants brillèrent à la lueur des braseros en bronze.
—«J'ai conscience de vous solliciter d'une manière inhabituelle Maître Mans, j'espère ne pas troubler votre tâche», sourit le châtain.
—«Votre Majesté est ici chez elle, je ne suis que le dépositaire de ce qui Lui appartient. Dois-je ouvrir les portes pour vous et vos nobles invités?», répondit l'homme en inclinant la tête.
—«Je vous en serai reconnaissant.»
Dean fit un pas en arrière.
Intrigué, Castiel vit Maître Mans plonger la main sous le col de fourrure et sortir une clé énorme. Un murmure admiratif parcourut la foule. L'objet était en or massif, pendu à une chaîne aux maillons épais. Sa tête était simple mais la forme incroyablement complexe de sa pointe empêchait tout risque de contrefaçon.
L'homme se plaça devant la porte, introduisit la clé à un endroit que le brun ne put déterminer avant de la tourner vers la droite puis vers la gauche. Le claquement sourd des verrous en train de s'ouvrir résonna dans la salle, plongée dans un silence recueilli. Plus stupéfait que jamais, le brun vit les pentures de bronze aux formes végétales bouger aussi.
Maître Mans posa ses mains à plat sur les vantaux et les poussa doucement, les reins cambrés dans l'effort.
La porte s'ouvrit sans un bruit.
Castiel entra derrière les invités. Une fois encore, il admira l'épaisseur des vantaux, fondus en une seule pièce. À l'arrière, la serrure formait un énorme bloc en saillie, parfaitement étanche pour en dissimuler le mécanisme complexe. Le brun leva les yeux. Gravées le long d'une bordure et rehaussées d'or, des runes en l'Ancienne Langue brillaient doucement. Il les effleura du bout des doigts.
—«Il s'agit d'un vers d'un Chant composé par Ebba la Douce, Seul celui dont la bouche est d'or et la parole est de diamant est digne de franchir ce seuil. Il a la clé qui ouvre la porte dans son cœur», expliqua Sam à ses côtés.
—«La clé qui ouvre la porte est dans son cœur… L'accès au Trésor n'est possible qu'aux gens sincères et loyaux.»
—«… Cela est vrai en théorie.»
La voix du blond était teintée d'une amertume.
Castiel salua Maître Mans d'un signe de tête en passant devant lui. L'homme haussa un sourcil surpris avant de lui rendre son salut. De près, il semblait aussi âgé que le château de Snovedstad. La peau de son visage était parcheminée et une lourde masse de cheveux très blancs tombaient sur ses épaules menues. Habillé d'une longue robe d'intérieur en brocard ourlée de fourrure, il se tenait légèrement voûté, comme entraîné par le poids de la clé d'or accrochée à son cou. Castiel remarqua qu'elle était entièrement gravée de runes et que la pointe avait la forme d'un dragon. Il n'osa imaginer la complexité de la serrurerie correspondante.
D'un signe de tête de Dean, Maître Mans alla ouvrir les coffres et les buffets qui meublaient la vaste pièce avant de revenir se placer à côté de l'entrée. Appuyé sur sa canne, il observa les invités se promener bruyamment entre les allées. Le brun éprouva un peu honte d'assister à des marques aussi visibles de leur avidité.
Un brouhaha de conversations excitées envahit bientôt la grande pièce.
Accompagné de Gabriel, Castiel commença à sa déambulation. La vue des meubles précieux, les rouleaux de luxueuses étoffes et la riche vaisselle d'apparat le décontenancèrent un peu. Ce n'était pas ainsi qu'il avait songé au Trésor de Belemer. Autour de lui, la surprise enthousiaste des invités retomba lentement pour laisser place à une déception de plus en plus visible. Nulle parure ni pierre précieuse extraordinaire en vue.
Le brun continua à se promener en silence, les mains croisées dans son dos.
Les trésors des royaumes de Fénia étaient conçus comme des réserves numéraires et des démonstrations de puissance. La plupart d'entre eux étaient accessibles et il était d'usage d'y conduire les invités de marque.
Le trésor de Ronan était réputé pour ses collections. Celui de Belemer racontait l'histoire du royaume et conservait la mémoire de ses membres les plus illustres par les objets les plus inattendus. Les pièces de vaisselle en vermeil côtoyaient de modestes objets en pierre poli incrustée de roches colorées mais remontant aux débuts du Deuxième Âge. Des étoffes importées à grands frais de Fénia déroulaient leurs somptueuses broderies d'or et de perles à côtés de chefs-d'œuvre d'artisanat en ivoire ou en bois. Au détour d'une allée, Castiel se figea devant un siège, protégé par une housse taillée dans un riche brocard importé. Il reconnut l'antique trône du couronnement et en fut presque ému. Plus loin, il attira l'attention de Gabriel sur une vaste bibliothèque, garnie d'ouvrages somptueusement reliés d'argent et de plaques d'ivoire. Tandis que son frère s'extasiait bruyamment devant les volumes, le brun aperçut une petite porte en fer renforcée par de solides traverses au fond de la pièce, sans serrure apparente.
La duchesse Anne se mit à rôder autour, ses yeux violets fixés sur elle.
—«… Où se trouvent les joyaux de la couronne de Belemer? Il n'y a rien de tout cela ici», demanda-t-elle.
La question, terriblement vulgaire, résonna bruyamment sous la voûte de la salle. Penché sur un coffret en ivoire que Sam lui présentait comme un souvenir de la reine Maja, Castiel vit le jeune homme serrer les poings de colère. Ses jointures blanchirent dangereusement.
—«Cette salle est celle de la Mémoire de Belemer. Nous conservons ici le souvenir de ce que nous sommes et des grands qui nous ont précédé. Ils nous rappellent d'être humbles et que notre place sur ces terres ne dure qu'un fragment d'éternité», répondit Dean avec diplomatie.
—«Nous sommes également sensibles au temps qui passe Votre Majesté mais nous admirons plus encore les pierres précieuses merveilleuses qui sortent des mines de Belemer. Elles n'ont pas d'équivalent dans tout Fénia et nous aurons peu de fois l'opportunité de constater la bénédiction dont la Dame du Ciel couvre ces terres», répliqua la rousse avec un sourire charmant.
Castiel entendit Sam murmurer quelques mots en Ancienne Langue entre ses dents serrées. Il supposa que c'était très peu aimable et esquissa un sourire tordu.
Les deux frères échangèrent un bref regard. Le blond fronça les sourcils, se raidit imperceptiblement avant d'acquiescer d'un air réprobateur. Il entraîna ensuite Castiel un peu plus loin pour lui parler avec agitation d'un peigne en ivoire magnifique, gravé de motifs stylisés. Le brun se laissa docilement faire.
—«Maître Mans? Pouvez-vous ouvrir la deuxième salle, je vous prie?», demanda doucement le châtain.
L'homme sortit un jeu de trois clés sous son col de fourrure, les inséra l'une après l'autre dans la serrure invisible. Les verrous claquèrent, la porte s'ouvrit.
Dean y entra dignement mais ses invités se pressèrent à sa suite. Leurs exclamations de plaisir envahirent la salle précédente. Occupé à feuilleter un volume couvert d'enluminures à l'or, Gabriel leur jeta qu'un regard d'ennui. À ses côtés, Sam semblait avoir mangé un quelque chose de particulièrement déplaisant.
Les exclamations devenaient un bourdonnement de voix emplies d'admiration.
Castiel s'approcha à son tour avec curiosité.
La famille royale de Ronan s'enorgueillissait de longue date de la richesse de son Trésor, constitué par des générations de souverains attachés à laisser une trace – souvent prétentieuse – de leur règne. Comme pour les trônes, les parures étaient souvent démontées et remployées dans de nouvelles compositions mais certaines restaient célèbres comme les diamants de la reine Émilia ou l'énorme rubis qui ornait la couronne du roi Joaquiel. Magistère des Arts, Castiel connaissait le contenu de la moindre étagère soigneusement étiquetée, du moindre écrin dûment numéroté.
Le Trésor de Ronan était beau mais à cet instant, il lui sembla que celui de Belemer contenait toutes les merveilles de la terre et des mers réunies.
Les flammes tremblotantes des flambeaux fixés aux murs peuplaient la pièce des ombres des dizaines d'invités qui se pressaient. C'était insuffisant pour cacher le flamboiement merveilleux des rivières de pierres précieuses, des montagnes d'or et d'argent, des cassettes en bois précieux remplies de perles qui s'entassaient. Des armoires en bois installées le long des murs, hautes de plusieurs mètres, montraient sur leurs étagères d'innombrables écrins.
Une fièvre prédatrice monta dans la pièce, un piaillement de voix stupéfaites et étourdies par tant de richesses.
Sam entrouvrit discrètement pour Castiel et Gabriel le tiroir plat d'un grand meuble, dévoilant un somptueux manteau d'homme brodé d'or. Le brun admira en connaisseur un collier pectoral composé de plaques d'or ciselé et émaillées, orné en son centre d'une émeraude d'une taille prodigieuse. Malgré toute sa réserve un peu froide, Lucifel lui-même en aurait été ébahi.
Dans le flamboiement de joyaux, le brun distingua une tache soyeuse. La duchesse Anne marchait vers Dean, ses beaux yeux flambant de convoitise.
—«Quelles merveilles… Personne ne peut réellement comprendre l'étendue des richesses de Belemer tant qu'il n'est pas entré ici», gloussa-t-elle.
—«Ce trésor a été rassemblé pendant plusieurs siècles. Ne pensez pas que les montagnes de Belemer sont constitués de veines entières de pierres aussi exceptionnelles. Elles sont tout aussi rares et précieuses à nos yeux qu'aux vôtres.»
—«… Elles sont rares mais vous en gardez la jouissance pour vous seuls. Ces pierres ne sont pas exportées à travers Fénia, n'est-ce pas?»
—«Maître Haakon de la guilde des miniers et orfèvres a rédigé il y a plusieurs siècles un traité sur les nuances sans fin des pierres précieuses de nos mines. Certaines couleurs particulièrement rares sont considérées comme des traces du corps céleste de la Dame elle-même. Ces pierres sont sacrées à nos yeux, elles ne doivent pas quitter nos terres.»
—«Voilà qui est fort regrettable. Vous pourriez acheter un palais entier seulement avec l'une d'entre elles…»
—«Belemer est également riche en minerais d'or et d'argent. La valeur que nous accordons aux choses se situe à un autre niveau, Ma Dame. Un modeste objet dans la salle de la Mémoire est considéré comme un trésor bien plus qu'une parure de pierreries.»
—«C'est follement amusant.»
La jeune femme rit d'un ton léger mais la maladresse était insultante. Non sans plaisir, Castiel vit Dean froncer légèrement les sourcils tandis que le visage de Sam s'assombrissait dangereusement. Le brun éprouva une pointe de compassion pour lui. L'invasion de ce sanctuaire par tant d'esprits vulgaires ressemblait à une infâme curée et il sentit son ventre se tordre désagréablement.
Il se pencha sur deux fibules en argent posées sur dans un écrin et reconnut celles qui retenaient le lourd manteau de couronnement de Dean. Celle portée par Sam brillait doucement dans l'écrin voisin. Dean présenta galamment son bras à la duchesse Anne pour l'accompagner pendant quelques pas. Elle le gratifia d'un sourire renversant. La jeune femme s'arrêta devant une grande armoire dans laquelle s'alignaient des écrins en cuir marqués à l'or aux armes de Belemer. Elle plissa les yeux, fronça légèrement son nez à l'arête délicate. Castiel la vit serrer ses doigts au creux du coude de Dean et presser délicatement sa poitrine contre son bras. Le jeune homme ne cilla pas.
—«Quel dommage de garder ainsi de telles splendeurs sous clé…»
—«Ces parures quittent le Trésor à l'occasion des grandes célébrations qui ponctuent l'année.»
—«Elles sont portées par les reines de Belemer, n'est-ce pas?», demanda la rousse avec gourmandise.
—«En effet. Ces joyaux sont réservés aux dames, reines, princesses et parentes de la famille royale. Les hommes de Belemer portent des pièces d'une richesse un peu différente», sourit Dean.
—«… Il ne me semble n'en avoir vu aucune lors de votre couronnement et du bal. Des dames de Snovedstad ont-elles cet honneur?»
La duchesse papillonna délicatement des yeux, une légère moue interrogative aux lèvres. Le sous-entendu était audacieux, la caresse était soyeuse et invitante. Castiel entendit Sam hoqueter discrètement de surprise et d'indignation mêlées. Dean dévisagea un instant la jeune femme avant de reprendre sa lente déambulation, sa main sur son bras.
—«… Mon frère et moi sommes les seuls représentants de la famille royale de Belemer.»
—«Il en sera ainsi jusqu'à votre mariage.»
Le châtain acquiesça lentement, sans répondre au regard invitant de sa compagne. Sam bouillait sur place alors Castiel attira prudemment son attention sur une autre vitrine pour l'éloigner un peu. Toujours plongé dans les livres précieux, Gabriel étouffa un rire narquois derrière une petite toux bienvenue.
—«Ces bijoux peuvent être portés hors de Belemer?», reprit la jeune femme.
—«Bien entendu, exception faite des pierres les plus rares qui ne peuvent quitter nos terres. Elles appartiennent à la Dame du Ciel et nous considérons que ce serait un sacrilège de les éloigner d'Elle. C'est par exemple le cas de cette parure que vous contempler avec tant d'admiration.»
—«Vraiment? Je trouve cela fort dommageable mais j'admets que je serais un peu chagrine de les porter ainsi.»
—«Que voulez-vous dire?»
—«Ces montures sont trop anciennes Votre Majesté, tout comme la taille des pierres précieuses. Les joailliers de Ronan et d'ailleurs proposent des œuvres tout à fait charmantes, pleines de fantaisie et d'imagination. Le soir de votre bal, j'ai vu une dame porter des diamants montés en forme d'oiseau d'un goût exquis. J'ignore le nom de l'artisan qui a fait cela mais il réaliserait des merveilles avec ces pierres», dit-elle avec envie.
—«Il n'est pas dans nos usages de dessertir les parures du Trésor. Elles sont les précieux témoignages des règnes passés et nous les respectons. Certaines ont plus de dix siècles», répondit Dean d'une voix rauque.
—«Votre Majesté! Savez-vous que les dames d'Andione changent de toilettes plusieurs fois dans une seule journée, sans jamais faillir au bon goût? Que les modistes réalisent des dizaines de modèles pour répondre à toutes les exigences des saisons mondaines? On ne saurait porter quelque chose d'aussi ancien!»
—«Je l'ignorais…»
Castiel jeta un regard noir à la jeune femme. Il aurait préféré qu'elle ne cite pas le tourbillon de mode et de futilités qu'alimentaient constamment l'industrie de luxe de Ronan. Les coûts considérables des pièces de haute joaillerie empêchaient une telle frénésie de nouveautés mais le retaillage des pierres précieuses restaient la spécialité de plusieurs vénérables maisons d'Andione. Malgré sa charge de Magistère des Arts, le brun peinait encore à convaincre ses belles-sœurs du besoin de conserver les parures anciennes du Trésor. Quelques années après le mariage de Lucifel et de Sofia, il n'avait pu sauver une très belle parure de perles du désir de nouveauté de cette dernière.
Il croisa le regard interrogateur de Dean et lui adressa un sourire maladroit. Il aurait préféré ne pas être associé aux divertissements de Ronan, luxueux mais un peu futiles. Le travail de ses ouvriers n'avait rien de comparable avec celui de la guilde des miniers et orfèvres.
—«Je vous invite vivement à considérer ces opportunités, Votre Majesté. Vous pourriez confier les parures à vos navires de commerce afin qu'ils les déposent dans les ateliers de quelque prestigieuse maison de joaillerie. Ils vous les retourneraient après leur transformation», reprit la duchesse avec chaleur.
—«Je crains que ce ne soit pas possible. Chaque roi et chaque reine de Belemer offrent au Trésor une pièce à l'occasion de son couronnement et à chaque autre moment important de sa vie pour honorer la Dame. Ils ne nous appartiennent plus.»
—«Pardonnez ma franchise mais je pense que c'est un beau gâchis. Vous souvenez-vous de la parure d'émeraudes que je portais à l'occasion du bal de votre couronnement?»
—«Je m'en souviens. Leur couleur et leur pureté m'invitent à penser qu'elles proviennent de notre mine de Arrée.»
—«C'est exact», gloussa la jeune femme avec contentement. «Elles m'ont été offertes en cadeau de mariage par ma belle-famille dont une dame l'avait obtenu par un ami proche, issu d'une des meilleures familles de Belemer. Les pierres étaient trop belles pour rester serties sur une telle monture, je l'ai faite entièrement transformer lors d'un séjour à Andione et les émeraudes ont été retaillées pour leur donner plus d'éclat.»
—«… Vous n'avez rien gardé de cette parure?», demanda lentement Dean.
—«Absolument rien. L'or a été fondu pour créer la nouvelle. Certaines pierres que je jugeais de trop petite taille n'ont pas été remployées. Je les ai vendus.»
La duchesse Anne éclata d'un rire doux et perlé tandis que le visage du châtain prenait une couleur de cendre. Autour d'elle, les invités hochèrent la tête d'un air entendu. Porter en public une chose à la mode était préférable à tout autre intention, même louable. Les gazettes mondaines n'épargnaient personne. Dean se racla lentement la gorge.
—«… À Belemer, il est considéré comme très insultant de détruire ainsi le travail que la main de la Dame a guidé», dit-il d'une voix rauque.
—«Je vous assure que la monture n'était pas si belle que cela et je n'aurai jamais osé la porter dans la forme qu'elle avait», protesta maladroitement la jeune femme.
—«Qui plus est, il est également très irrespectueux de faire cela à une parure héritée d'un défunt. Le traité de Maître Haakon dit aussi que les pierres gardent le souvenir de ceux qui les ont portés. Les faire retailler est comme… une seconde mort.»
—«Quand nous sommes morts, nous ne le sommes qu'une seule fois Votre Majesté. Il n'y a rien après cela si ce n'est la pourriture, c'est la raison pour laquelle il est bon de profiter des richesses de ce monde avant de le quitter.»
Son ton nonchalant et vaguement méprisant claqua dans la salle comme un coup de fouet. Un silence à la fois épais et gêné l'envahit.
Dean devint très pâle puis une flamme dangereuse étincela dans ses yeux verts. Castiel pensa que la colère le rendait beau aussi. Le jeune homme défit lentement son bras de celui de la duchesse. Celle-ci blêmit tandis qu'autour d'elles, les invités esquissaient des sourires beaucoup moins complaisants. Elle déplia élégamment son éventail, l'air nonchalant comme si le roi de Belemer ne venait pas de la repousser en public mais le brun remarqua avec plaisir ses doigts crispés sur les délicates lames de nacre.
—«… Je ne peux vous blâmer d'ignorer ces coutumes car Belemer possède nombre de croyances que les royaumes de Fénia ont oublié avec les siècles. Toutefois, la future reine de Belemer devra respecter les traditions séculaires de mon peuple et de ma famille avec sincérité. La Dame lit en nous et abhorre le mensonge et la fausseté.»
—«Tout le monde peut apprendre, Votre Majesté», répondit-elle avec fougue.
—«Connaître ne signifie pas croire. Il ne s'agit pas d'une politesse que vous feriez à votre époux pour le satisfaire, c'est une des raisons pour lesquelles nos souveraines viennent rarement de l'extérieur de nos frontières.»
—«Je croyais qu'une seule famille régnait sur Belemer, comment pouvez-vous trouver une épouse digne de votre rang?»
—«La Dame guide notre regard et nous fait rencontrer la personne qu'Elle nous destine. Elle peut être de noble ou de modeste naissance…»
—«Vous épouseriez une fille d'artisan, sans fortune ni nom? Vous, un des souverains les plus riches de Fénia? C'est ridicule», s'esclaffa la duchesse.
—«Ma mère était brodeuse dans la guilde des tisserandes et elle a offert à mon père plus de richesses que – de toute évidence – vous n'êtes en mesure d'imaginer, Ma Dame.»
Oh, folle arrogance.
Le silence gêné devint polaire tandis que la duchesse blêmissait dangereusement. Elle esquissa un geste vers Dean mais le châtain la salua avec raideur avant de s'éloigner vers un groupe d'invités situé à quelques pas qui n'avait rien perdu de leur échange. Une dame s'empressa de l'interroger à propos d'un étrange objet présenté devant elle.
Derrière eux, la rousse serra les dents de colère. Les fragiles lames de nacre se brisèrent entre ses longs doigts blancs. L'humiliation était terrible. Castiel n'était pas mauvais homme mais il ne put s'empêcher de s'en réjouir un peu.
Cela lui fit oublier brièvement le fait que Dean avait parlé d'une épouse et que son sang serait celui d'une fille de Belemer. Qu'il n'était ni l'un ni l'autre. Le brun tira nerveusement sur le bout de sa manche. La sensation désagréable – un peu douloureuse aussi – ne dura qu'une seconde. Il était ridicule d'y songer.
Sam l'entraîna vers une vitrine remplie de poignards en argent niellé d'or et il se laissa faire. Il était plus que ridicule d'y accorder la moindre importance.
Tandis que le brun traversait la salle, il aperçut le sourire cruel de Bayan de Tür qui contemplait la duchesse Anne en proie au plus vif désarroi. Mêlé à un petit groupe, il les écoutait avec un plaisir presque obscène commenter l'événement. Castiel n'était vraiment pas mauvais homme alors il en fut gêné pour elle mais au même moment, la jeune femme tourna brusquement les talons et quitta la pièce, emportant avec elle son orgueil blessé. Sur le seuil, elle jeta un regard implorant à Sam. Le jeune homme l'ignora. La colère tordit ses traits d'une manière très laide et elle sortit à grands pas.
Plusieurs invités hésitèrent avant de la suivre en un soutien silencieux. Petites délégations venues de royaumes modestes dont l'économie dépendait de Moreland, ils n'étaient guère dans leur intérêt d'attirer le ressentiment de la toute puissante maîtresse du prince héritier. Ils prirent maladroitement congés sans que Dean ne les retienne.
Un froid désagréable souffla sur l'assemblée.
La gêne enfla lentement, presque perceptible, tandis que chacun calculait en lui-même quel parti prendre sans risquer de froisser l'un et l'autre royaume. Après de longues minutes de déambulation silencieuses, d'autres invités prirent congé à leur tour.
La salle se vida progressivement.
La vieille princesse Irina de Lensk et son époux achevèrent dignement leur déambulation avant de remercier Dean pour l'honneur qu'il leur avait fait et de partir à leur tour.
Bayan de Tür échangea quelques mots avec le roi mais son manque d'intérêt évident, sa réserve pleine de froideur à son égard, l'obligèrent à admettre une nouvelle fois sa défaite.
Il se plongea dans la contemplation obstinée de gros anneaux en or sertis de pierreries pour attendre son épouse, très occupée à papillonner d'écrin en écrin avec la légèreté d'un joli oiseau.
.
.
Bayan de Tür n'appréciait pas les bagues. Il les trouvait inutiles et gênantes pour un homme aussi actif que lui. S'il les collectionnait dans sa luxueuse propriété à Derlhin, c'était parce que le vieux roi Achim s'était pris de passion pour ces petits objets et que tout courtisan avait rapidement compris l'intérêt de suivre les goûts de son souverain. Bayan était un excellent courtisan. Avec les années, son regard s'était formé en même temps qu'il engloutissait des sommes folles dans cette ruineuse collection. Avec dépit, il pouvait donc admirer en connaisseur les exemplaires présentés devant lui.
Il aurait pu le faire si la froideur du roi de Belemer à son encontre ne pesait pas aussi lourd sur sa poitrine.
L'homme jeta un regard en coin dans sa direction.
Le roi s'était rapproché du prince Castiel et, l'un à côté de l'autre, les deux hommes commentaient à voix basse un collier d'or émaillé posé dans un écrin de velours pourpre.
Bayan fronça les sourcils.
Ils se tenaient très près l'un de l'autre.
Dean était de haute taille, le corps bien découplé par l'exercice physique. Son habit sombre formait un contraste plaisant à l'œil avec celui du brun, taillé par le meilleur atelier d'Andione. La coupe ajustée serrait sa taille fine, l'étoffe soulignait avantageusement la ligne musclée de ses épaules. Il était beau. Attirant.
Agacé, Bayan tourna la tête et essaya de trouver un semblant d'intérêt au contenu d'une nouvelle vitrine. Il n'appréciait pas non plus les bracelets, ils étaient aussi très gênant au quotidien et pour l'amour du Ciel, un homme ne portait pas de bracelet.
L'ambassadeur se perdit dans ses pensées.
De son séjour à Andione, il gardait le souvenir d'un jeune homme adulte aux traits encore doux qui souriait avec une étonnante candeur quand on le complimentait. Comme il avait abusé de ces flatteries pour lui plaire et avancer avantageusement les pions de Derlhin. Ses yeux bleus étaient expressifs, Bayan y avait lu sans peine son attirance pour lui et il avait aussi pris plaisir à le charmer.
Quand il lui avait parlé d'amour dans le parc du palais d'Andione, il avait même cru l'aimer un peu et que ses paroles n'étaient pas entièrement fausses. Bon sang, Bayan aurait fait l'amour à Castiel si celui-ci avait accepté de le laisser entrer dans ses appartements. Il l'aurait fait sien si le brun était venu le rejoindre et il aurait probablement ressenti quelque chose pour lui, au-delà du désir. Des années plus tard, Bayan en était persuadé et il savait que cela aurait été bon. Il avait toujours aimé enseigner et Castiel se serait montré un élève délicieux.
Il jeta un regard dans sa direction.
L'homme de cette époque l'aurait été. Ce n'était plus le cas de celui qui lui faisait face depuis deux jours dans les couloirs du château de Snovedstad. Le brun était devenu plus mâle, son corps avait changé. Son assurance aussi. Bayan détestait la manière dont il le dévisageait, ses yeux si bleus plongés dans les siens. Nulle tendresse, aucune douceur. Seulement un regard glacé. Parfois, sa bouche fine s'ourlait d'un sourire méprisant qui lui faisait serrer les poings et enfoncer ses ongles dans ses paumes.
L'homme qui lui offrait sa bouche à baiser avec tant d'empressement avait disparu. Bayan n'appréciait pas le prince de Ronan qui le considérait avec tant de hauteur.
Dire qu'il aurait pu le faire céder tant de fois dans les jardins d'Andione, le faire s'offrir à lui comme une fille facile.
Le puissant ambassadeur de Derlhin détestait les bijoux et qu'on le méprise. Dans la capitale, il régnait sur la cour et était toujours accompagné d'une foule de courtisans rompus aux manières de plaire. Tous espéraient obtenir quelques faveurs et Bayan aimait les voir rivaliser de caresses pour flatter son orgueil.
Parfois, l'homme sans partage qu'il était pouvait se laisser fléchir. Il trouvait dans ce vivier de belles dames des maîtresses dociles, utiles à tromper son ennui ou à lui permettre de montrer sa puissance de vainqueur. Bayan payait chèrement ces nuits d'amour en bijoux précieux et en charges rémunératrices et au souvenir de sa dernière folie commise pour une jeune fille belle mais très sotte, il sentit son cœur se pincer désagréablement. Castiel lui aurait ouvert les bras sans jamais rien exiger de lui si ce n'était le plaisir de se savoir aimer.
Bayan rejoignit son épouse, la poitrine plus serrée que jamais.
Celle-ci observait d'un air dubitatif un riche manteau brodé d'or, aux boutons de saphirs. Une petite moue désapprobatrice plissait sa bouche rose de poupée.
—«Quel luxe barbare… Les pierres sont toutefois de toute beauté, je me demande si le roi de Belemer accepterait de vous les vendre. J'aimerai beaucoup les porter avec ma robe de soie blanche, l'effet serait charmant», dit-elle distraitement.
Bayan se mordit la langue pour retenir une parole trop sèche et méprisante. Stupide femme-enfant, petit esprit médiocre et futile. N'avait-elle rien entendu de ce que le roi avait dit un peu plus tôt en humiliant la duchesse Anne? Sans doute pas, son épouse s'intéressait à peu de choses en dehors d'elle-même, de la meute d'insupportables petits chiens qui l'accompagnait sans cesse chez eux et du contenu de sa garde-robe.
Elle lui jeta un regard caressant et plein d'espoir auquel Bayan répondit par un froid sourire.
Il n'avait jamais aimé son épouse et malgré les inflexions affectueuses vers lesquelles il se sentait parfois porté, il n'éprouverait jamais pour elle qu'un vague mépris. La fortune de Mathilde d'Uzel était immense, son nom était prestigieux et la famille était liée à celle du roi de Derlhin. Pour Bayan encore jeune ambassadeur, dévoré d'ambition et de désirs de jouissance, le coup avait été superbe. Il avait contracté le mariage de la saison mondaine en prenant dans de tendres rets l'héritière la plus convoitée de Derlhin dont il comblait sans sourciller les caprices et les fantaisies pour s'assurer une relative tranquillité dans leur ménage. Parfois – bien que très rarement – Bayan avait conscience d'être un misérable mais un misérable immensément riche. Il en prenait son parti avec philosophie et peu lui importait que son épouse et lui soient si mal assortis quand ils se présentaient en public. Depuis deux jours, il se demandait ce qu'on aurait chuchoté sur son passage s'il avait épousé le prince cadet de Ronan. Sans doute aurait-on un peu moins souri dans son dos, les manières de Mathilde étaient pleines de bizarreries.
—«Demandez-lui, très cher. Je veux avoir ces saphirs», répéta la jeune femme avec insistance.
—«Le trésor des rois de Belemer n'est pas à vendre.»
—«Je ne désire pas posséder tout le trésor, seulement ces saphirs. Le roi devrait trouver ma demande acceptable, ne pensez-vous pas?»
—«Sans doute», répondit Bayan d'un ton laconique.
Le regard languissant de son épouse le laissa aussi glacé que les eaux du fjord.
Mathilde était jolie femme, précieuse comme une porcelaine et au corps charmant de poupée. Sa sensualité était remarquable et Bayan admettait que régulièrement, elle le séduisait à nouveau dans leur lit en partageant avec lui son goût pour le plaisir et la jouissance. Ces toquades duraient le temps de leur étreinte avant qu'elle n'ouvre sa porte et que ses chiens ne se ruent sur le lit.
—«Vous le ferez, n'est-ce pas? Précisez-lui bien que je ne désire pas acheter tout le trésor», insista la jeune femme.
- «Oui, très chère. Je le ferais avant notre départ.»
Satisfaite, son épouse tomba à nouveau dans une contemplation silencieuse en poussant de petits soupirs désireux.
Bayan ne tenta plus de cacher son profond mépris. Stupide stupide femme-enfant.
Ses charmes paraissaient fades et vulgaires face à Castiel.
L'image du prince dansait sans cesse devant ses yeux. Si beau, si digne, si admirable. Un des hommes les plus séduisants de Fénia. Vêtu du grand habit de cour chamarré de Ronan, il avait l'allure d'un roi.
Bayan se mordit les joues de dépit. Il aurait pu posséder tout cela il y avait bien des années, il aurait pu s'en faire épouser. Quelles félicités auraient alors été les siennes et il aurait su se montrer un époux aimant et à peu près fidèle.
Il regarda son épouse marcher lentement dans les allées, papillonnant d'un bijou à un autre avec des mines d'enfant ravi. Il ne voyait que sa taille serrée trop étroitement par son corset, le volume ridicule de sa jupe surchargée de rubans et de dentelles, il n'entendait que ses piaillements insupportables.
Castiel marchait toujours parfaitement droit, le port de tête royal et les reins légèrement cambrés.
Castiel qui avait vieilli mais embelli.
Castiel qui le fusillait de ses superbes yeux bleus.
Pendant le bal, sentir son parfum – le même qu'à cette époque – et la chaleur de son corps sous ses doigts l'avaient envahi de désir. Ces violentes bouffées de chaleur, cette tension qu'il ressentait dans son aine, étaient à ses yeux les preuves les plus éclatantes de son attirance sincère pour le brun. Il ne désirait jamais la même personne deux fois. Il appréciait Castiel depuis des années.
—«Ils extraient de si jolies pierres de ces horribles montagnes et ils en font des choses laides… Les habitants de Belemer sont des sauvages. La duchesse Anne a eu raison de dire ces choses au roi. Elle a toujours raison, une femme aussi bien habillée ne peut dire de mensonges…», souffla-t-elle distraitement.
Bayan fronça les sourcils, à la fois dépité et exaspéré. Mathilde contemplait à présent un petit objet rond, un peu indéfinissable. Les écrins de son épouse regorgeaient de joyaux hors de prix pourtant elle était toujours incapable de distinguer un rubis d'un simple morceau de verre coloré. Malgré la salle presque vide et aucune oreille médisante pour écouter ses stupidités, il eut honte d'elle. Il eut honte d'eux.
L'homme tira nerveusement sur le col raide de son habit.
Il regarda encore Castiel, légèrement penché vers Dean devant une vitrine dont il ne distinguait pas le contenu. Beaux, jeunes, parfaitement assortis. Bayan le vit sourire au roi, un sourire doux et joli qui avait été le sien il y avait très longtemps.
Il se mordit les joues. Le goût du sang envahit sa bouche, ferreux et écœurant.
L'ambassadeur étouffait, sa poitrine comprimée le gênait.
Le sang aux joues, il tourna brusquement les talons et quitta la salle. Hors du Trésor, il s'engouffra dans le couloir, ignorant le trottinement pressé des petits pieds de son épouse pour le rattraper. Castiel, si beau pendant le bal. Si beau vêtu du grand habit de cour de Ronan. Si remarquablement beau la première fois qu'il l'avait revu au début du couronnement. Si douloureusement beau et méprisant quand il le regardait. Son cœur se serra. Il aurait voulu le coincer sous son corps, dévoré sa bouche de baisers jusqu'à le faire demander grâce. Il l'aurait touché, il l'aurait fait gémir et supplier pour avoir plus. Il l'aurait ravagé de ses coups de reins, il –
—«Très cher? Très cher, vous marchez trop vite. Attendez-moi s'il vous plaît…»
Si beau.
Elle.
Frivole, l'esprit ouvert aux quatre vents.
—«Très cher! C'est ridicule, on dirait que vous me fuyez. Attendez-moi.»
Elle rit derrière lui, de ce son affecté qu'il détestait.
Bayan enfonçant sa tête entre ses épaules et pressa encore l'allure pour s'éloigner.
.
.
Castiel entendit d'abord le pas puissant et lourd de Bayan sur le sol puis le claquement des talons de son épouse tandis qu'elle lui emboîtait le pas. Il jeta un regard dans la direction du couple, juste pour les voir quitter la salle, sans un mot ni un regard.
Satisfait, le brun roula légèrement des épaules pour les détendre. Il se sentait plus léger et il se plongea dans la contemplation du trésor avec un plaisir renouvelé. Il reprit sa déambulation, plus avide que jamais de tout voir pour ne rien oublier. Seulement deux jours pour apprendre tout ce qu'il rêvait de savoir sur Belemer et nourrir ses rêves une fois rentré à Andione. C'était trop peu. Dean avait aussi dit vouloir lui faire plaisir. Castiel espérait lui laisser également un agréable et impérissable souvenir. Les deux hommes auraient peu l'occasion de se recroiser, exception faite à l'occasion du mariage de Dean. Quand le moment serait venu, le brun n'était pas certain de vouloir assister à cela.
—«Heer Castiel?»
Le jeune homme leva les yeux. De l'autre côté de la vitrine, Dean le regardait, l'air soucieux. Plus loin et très occupé par un étendard brodé, Gabriel monopolisait toujours fort opportunément l'attention de Sam. Deux jours. Castiel devait profiter de chaque instant. Il se pencha sur la vitrine qui les séparait et effleura le verre de la main.
—«Je contemplais ces deux broches. Elles m'intriguent, je les trouve très différentes des autres pièces conservées dans le trésor. Il s'agit d'une paire, n'est-ce pas? C'est un usage courant à Fénia mais j'ignorais que les artisans de Belemer en réalisaient également.»
—«… C'est un travail peu fréquent. La Dame guide toujours la main de l'artisan pour faire quelque chose d'unique.»
Castiel acquiesça et se pencha encore un peu. Posés sur un lit de velours bleu, les bijoux représentaient deux petits bouquets de fleurs de la manière la plus naturaliste qu'il ait jamais vu. Leurs longs pistils formaient un éventail dans le cœur des fleurs et deux feuilles effilées s'enroulaient en arabesques élégantes autour des longues tiges. Pavées de diamants blancs, elles brillaient comme des étoiles. L'ensemble était d'une apparente simplicité mais d'une technique parfaite, les deux broches pouvaient être assemblées en un seul bijou formant un somptueux bouquet.
—«Ces fleurs sont-elles réelles ou l'œuvre d'un brillant esprit capable de la plus belle des inventions? Je n'en ai jamais vu de semblable», reprit-il d'un ton pensif.
Dean resta silencieux. Le brun le regarda et vit une ombre passée sur le beau visage du jeune homme. Il pinça les lèvres. Son désir de plaire à Dean semblait bien mal engagé.
—«… Je suis désolé. Il semble que ma question était déplacée, je ne souhaitais pas me montrer discourtois.»
—«Je vous en prie, c'est moi qui –» Dean se racla la gorge, l'air un peu gêné. «… Ces fleurs sont appelées evig, les fleurs d'éternelle. Nous les appelons ainsi car elles fleurissent uniquement pendant l'hiver, sous la neige. À Belemer, elles sont le symbole de l'amour sincère qui résiste au temps.»
Oh. Castiel déglutit.
—«… Il y en a deux. Ces broches sont-elles des bijoux d'engagement?»
—«En effet. Ronan possède-t-il de semblables traditions?»
—«Les ouvrages historiques le racontent mais ces usages se sont perdus avec le temps. Depuis plusieurs décennies, les nouveaux épousés portent simplement une alliance pour représenter les liens du mariage. Il s'agit d'une bague dont la forme peut être des plus variés et les époux ne portent pas nécessairement d'anneaux accordés. Ceux des hommes sont souvent d'une grande sobriété.»
—«Comme un homme peut-il savoir que le cœur d'une femme est déjà pris?»
—«L'alliance se porte uniquement à l'annulaire gauche.»
Castie leva une main et agita doucement son doigt. Il songea à l'alliance de Lucifel, un simple anneau d'or qu'il ne portait que dans l'intimité. Sa belle-sœur la reine Sofia ne lui faisait aucun reproche mais le brun trouvait cette habitude détestable. Il fronça légèrement les sourcils.
—«Plus le temps passe et plus ces coutumes se simplifient. Du temps de mon arrière-grand-père déjà, les futurs époux s'offraient également une bague de fiançailles pour indiquer leurs intentions et les mariés portaient les deux bagues au même doigt. Les temps ont changé…», dit-il avec regret.
Il n'y avait plus guère de place pour le romantisme et pour une cour galante à Ronan. Au sein de l'aristocratie, les familles s'unissaient souvent plus que leurs enfants. Les mariages contraints étaient interdits mais le mariage de Lucifel n'avait rien fait pour empêcher la tradition des unions entre fortunes et propriétés foncières. C'était d'une infinie tristesse.
—«À Belemer, il est d'usage de se courtiser pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois. Ce que la Dame unit ne peut être défait, les futurs épousés doivent être certains de leurs sentiments l'un pour l'autre au risque de partager une vie sans bonheur.»
—«Sont-ce les familles qui déterminent cette durée?»
—«Les familles n'ont aucun lien direct dans le mariage de leurs enfants. Seule la Dame nous fait rencontrer la personne qu'Elle nous destine et cela peut être long. Les mariages d'inclinaison sont les seuls à avoir cours à Belemer.»
—«Cela semble beau», répondit doucement Castiel.
Dean se glissa à ses côtés. Il souriait avec une telle douceur que le brun sentit son cœur se serrer légèrement. C'était peut-être son sourire préféré jusqu'à ce jour.
—«… Ces broches sont un cadeau de mon père à ma mère, elles étaient la marque de leur engagement. Mère portait chaque jour la sienne agrafée à son corsage. Père utilisait la sienne pour attacher son manteau sur son épaule. Après la disparition de Mère, il portait les broches l'une avec l'autre. Quand la Dame l'a rappelé à lui, il a demandé à pouvoir les emporte avec lui. La guilde des mineurs et orfèvres en a réalisé une copie pour les replacer dans le Trésor», dit-il lentement.
—«Est-ce pour conserver leur souvenir?», demanda doucement Castiel.
Dean hocha lentement la tête.
—«La Dame les a fait se rencontrer et leur amour était très beau. Quand nous portions encore tous le deuil du roi, les Maîtres-Sages du Premier Temple ont découvert deux étoiles nouvelles à l'est, brillnant l'une à côté de l'autre. Chaque habitant de Belemer apprend à lire la présence de la Dame dans les manifestations de la nature, Sam et moi savons qu'Elle les a à nouveau unis dans le Ciel.»
Le châtain plongea ses yeux verts dans les siens et Castiel déglutit.
Quand le brun était adolescent ans, il avait assisté à l'anniversaire des noces de ses grands-parents, le roi Niel et la reine Caroline. Il avait feuilleté pendant des jours les énormes albums de photographies que Gabriel conservait chez lui. Castiel avait longuement contemplé les clichés de leur mariage, il les avait trouvés beau mais sans amour dans les yeux. Cinquante ans plus tard, tandis qu'il leur offrait comme ses frères de petits présents, il n'avait pas vu plus de sentiments sur leurs visages, seulement une vague affection. Ses grands-parents étaient restés assis l'un à côté de l'autre, sans geste tendre tandis que les domestiques du palais apportaient la grande pièce montée couverte de fleurs en sucre. Les mêmes ornaient la couronne de mariée de sa grand-mère, pourtant ce souvenir lui avait à peine arraché un sourire. Ce jour-là, Castiel avait mangé son poids en pâtisserie et avait été malade. Il gardait un souvenir froid de la fête, une impression de mélancolie et d'amour fané. Alors qu'il gémissait sur son lit, les mains crispées sur son ventre douloureux, il avait marmonné à Gabriel et Raphaël qu'il ne se marierait qu'en était éperdument amoureux. Sa famille et lui attendaient cela depuis des années.
Le brun se perdit dans la contemplation des éphélides qui parsemaient délicatement les joues de Dean.
Il espérait depuis des années.
Castiel rougit sans pouvoir s'en empêcher.
—«Comment les choses se passent-elles à Ronan? Je crois me souvenir que votre roi et frère aîné est marié», reprit lentement le châtain.
—«Lucifel a fait un mariage de raison plus que d'inclinaison, contrairement à mon frère Uriel. Les hommes de Ronan connaissent l'amour mais la famille royale en a souvent une vision très pragmatique. Les souverains de Belemer offrent-ils des bijoux à d'autres occasions?», demanda le brun avec intérêt.
Il préférait se concentrer sur quelque chose de plus plaisant que l'idée du ciel d'Andione, toujours voilé par les fumées des manufactures. On y voyait rarement briller les étoiles. Dean acquiesça en souriant.
—«Nous faisons des présents à la Dame à chaque événement marquant la vie de la famille ou celle de Belemer.» Le châtain l'entraîna vers une autre vitrine. «Mon père a offert ces bracelets à ma mère à l'occasion de notre naissance à Sam et à moi. … Le mien est celui orné d'émeraudes.»
Castiel l'avait déjà compris; les très belles pierres vertes avaient la couleur des yeux du jeune homme mais le brun ne le dirait jamais. Il observa avec attention les autres bijoux présentés dans leurs écrins avant de remarquer un joyau particulier. Il s'agissait d'un large collier d'or, particulièrement fastueux, terminé par un énorme médaillon. Celui-ci, réalisée dans le style solide du Premier Âge, représentait quatre animaux en or émaillé dans un paysage de forêt. En bas de la composition, un renard semblait le regarder de ses yeux en amande sertis de diamant. Un frisson courait sur sa fourrure blanche, un tressaillement agitait sa queue touffue. Le brun cligna des yeux et se redressa, un peu décontenancé.
—«Que représente celui-ci?», demanda-t-il en désignant le bijou d'un doigt.
À sa grande surprise, le châtain pâlit légèrement. Il crispa ses doigts sur la vitrine.
—«… J'ai oublié. Beaucoup de souvenirs sont conservés ici et des milliers d'histoires…»
C'était un mensonge et le brun s'empressa de passer au contenu du meuble voisin pour ne pas le gêner. Il admira l'antique couronne d'Asèle qui avait ceint le front du châtain le jour précédent et croisa les mains dans son dos.
—«Quel présent allez-vous offrir à votre tour au Trésor?»
—«Je m'entretiendrai prochainement avec les maîtres de la guilde des miniers et orfèvres pour leur confier la première commande de mon règne. … La tradition veut que j'offre un présent pour remercier la Dame de mon couronnement.»
Dean resta silencieux, absorbé par la contemplation de la couronne du premier roi de Belemer. Castiel s'autorisa à se perdre encore dans la contemplation de son profil – l'arête droite de son nez, le relief délicat de sa bouche, la ligne de sa mâchoire – avant de détourner les yeux, un peu honteux. Il ne devait pas.
Le silence confortable de la salle fut soudain troublé par une bruyante vocifération. Les deux hommes tournèrent la tête. Gabriel et Sam avaient disparu mais leurs voix résonnaient dans la salle de la Mémoire. Ils revinrent sur leurs pas pour les rejoindre.
Penchés sur le mécanisme de la serrure de la grande porte en bronze, les deux princes s'entretenaient avec agitation. Gabriel tentait d'en apprendre plus sur sa méthode de fabrication et les particularités du mécanisme. L'air buté, Sam refusait obstinément de fournir la moindre précision. Castiel n'aurait pas osé dire qu'ils se chamaillaient. À ses côtés, Dean étouffa un rire amusé.
—«Sam est un loup quand il s'agit de protéger ce qu'il pense être des secrets de la plus haute importance», se moqua-t-il.
—«… Mon frère peut également se montrer particulièrement obstiné», répondit machinalement Castiel.
Le tintement grave d'une cloche retentit autour d'eux et le brun vérifia l'heure à sa montre à gousset. Le soleil se coucherait sur Snovedstad dans environ deux heures mais l'air se refroidissait déjà. Malgré les grands braseros en bronze, il frissonna légèrement. Il peinait encore à s'habituer au froid annonçant la saison d'Eio.
—«Sortons d'ici à présent, je vois que la température vous gêne. Il nous reste encore un peu de temps avant le dîner. Accepteriez-vous que je vous conduise à la bibliothèque?», proposa Dean.
Gabriel oublia ses récriminations et adressa un sourire rayonnant au roi. Celui-ci lui indiqua courtoisement la sortie mais le blond s'était déjà esquivé dans le couloir, suivi par Sam qui épiait ses gestes. Gabriel ricana avec malice et Castiel eut envie de le faire ravaler.
Hors du Trésor, le froid lui sembla plus mordant encore et il frotta distraitement ses avant-bras pour se réchauffer. Dean échangea quelques mots avec Maître Mans avant de le rejoindre à côté du brasero où il venait de trouver refuge.
—«Allons-y. La température vous semblera plus clémente dans la bibliothèque, nous la chauffons pour maintenir un faible taux d'humidité. Le Trésor se trouve au plus près des fondations du château, sur le plateau rocheux. Son climat peut être rude.»
—«Je vous remercie. … Souhaitez-vous faire prévenir vos autres invités?»
Castiel se força à cette politesse toute diplomatique. Il voulait rester seul avec Dean et il ressentit un réel soulagement – en même temps qu'une obscène satisfaction – quand le jeune homme refusa d'un signe de tête.
—«Contrairement à mon frère qui protège jalousement nos secrets, je préfère les dévoiler à ceux qui sauront les apprécier à leur juste valeur», répondit doucement le châtain en l'entraînant dans le couloir. «Mes souvenirs des traductions de Callay le Rigoureux sont un peu altérés mais je serai ravi d'échanger avec vous sur ce que vous avez pensé de vos lectures.»
Castiel acquiesça vigoureusement.
Par la Dame, que c'était mal de se sentir aussi bien.
