Playlist du chapitre : « The ground » de Ola Gjeilo (oui, j'ai fait tout l'album), suivi de « Set me as a seal » extrait du Song of songs de Lukas Foss, « Veni veni Emmanuel » et « Arwen's vigil », par les Piano Guys.

C'est un chapitre tout mignon, plein de fluff


Être amoureux sans espoir d'être aimé en retour avait été un enfer. Avoir une liaison secrète avec sa bien-aimée avait été excitant et très agréable, quoique parfois frustrant. Être publiquement fiancé à la femme qu'il aimait était merveilleux, et il était certain qu'être enfin marié, après neuf longues années d'attente, serait la plus belle chose qui puisse lui arriver. Il s'écoulerait encore quelques temps avant le jour béni de leur union. Le mariage en Egypte était généralement considéré comme une affaire privée, mais les noces du vice-roi, ami bien-aimé de Pharaon et sauveur du royaume, ne pouvaient être autre chose qu'un évènement public et fastueux, impliquant moults préparatifs.

Il fallait établir le contrat de mariage, ce qui, compte tenu des biens que chacun apportait au mariage, n'était pas une si mince affaire. On avait arrangé la réintroduction d'Asenath à la cour, ce qui s'était fait assez naturellement, et leurs fiançailles avaient été annoncées peu de temps après, sans que cela ne suscite de surprise majeure. D'après Den qui, à la demande de son maître, surveillait les ragots de la cour, les regards enflammés du vice-roi et de la fille du grand-prêtre quand elle était revenue à la cour avaient immédiatement inspiré les poètes, et sonné le glas des espoirs de toutes les jeunes filles à marier.

Sur le conseil de Putiphar, qui prenait très à cœur ses devoirs de figure paternelle, Joseph s'était aventuré jusqu'à On, chez le grand-prêtre, pour demander la main de sa fiancée à son père avant que les fiançailles ne soient publiquement annoncées à la cour. C'était une formalité, bien sûr, puisque Pharaon lui-même approuvait le mariage, mais, comme l'avait expliqué Putiphar à Joseph, même si Asenath et Potiphera ne s'entendaient pas – doux euphémisme – il y avait des convenances à respecter. S'il avait pu, Joseph se serait dispensé de cette formalité : d'abord, même s'il était prêt à beaucoup pour Asenath, il n'était pas très enthousiaste à l'idée de pénétrer dans l'enclos d'un temple dédié à un autre dieu que le Sien. Heureusement, il s'était avéré que le domaine personnel du grand-prêtre n'appartenait pas à proprement parler au périmètre du temple. Mais surtout, sa fiancée lui avait raconté comment son père l'avait pratiquement chassée de chez lui, et Joseph n'était pas certain de le lui pardonner.

Le grand-prêtre l'avait accueilli avec effusion. Il était fidèle au souvenir que Joseph gardait de lui, et au portrait qu'Asenath en faisait. Il ne se rappelait manifestement pas l'ancien esclave de son beau-frère et Joseph n'avait pas jugé bon de lui rafraichir la mémoire : après tout, ils ne s'étaient croisés qu'une seule fois, plus de dix ans auparavant. D'ailleurs, c'était uniquement par obligation que Joseph venait lui demander la main de sa fille, et il ne prévoyait pas de liens suivis avec son futur beau-père. Du reste, même s'il assumait parfaitement ses origines et son histoire, il n'en faisait pas publicité pour autant, et il estimait que ses affaires privées ne regardaient pas le grand-prêtre.

Contrairement à son mari, Nefereth avait bien changé. Les grossesses et les deuils successifs – Asenath lui avait dit qu'elle avait mis au monde huit enfants en douze ans dont seuls quatre avaient survécu – avaient terni sa beauté. Triste et maigre, vieille au-delà de son âge – elle s'était mariée à 16 ans et n'était pas beaucoup plus âgée que Joseph – elle avait perdu en vanité ce qu'elle avait gagné en clairvoyance. Sa fille aînée, Nesyamon, âgée de 15 ans, était aussi belle que l'avait été sa mère avant elle, et Joseph était mieux prédisposé envers qu'envers le reste de la famille, puisque, malgré la distance et la différence d'âge, elle était la sœur chérie d'Asenath, et connaissait la plupart de ses secrets. Elle avait paru très impressionnée de le rencontrer, mais elle le fixa d'un air perplexe toute la visite. Sans doute peinait-elle à concilier l'image du vice-roi avec celle qu'elle s'était faite de l'amoureux étranger dont sa sœur lui avait parlé. Il y avait aussi Ankhou, le fils aîné, qui à 12 ans, avait paru bien arrogant et bien gâté à son futur beau-frère. On n'avait en revanche pas fait venir devant lui les plus jeunes enfants, qui n'avaient que 8 et 4 ans.

Il avait été reçu chez le grand-prêtre avec tous les égards dû à son rang, il devait au moins reconnaître cela. Le messager qu'il avait envoyé prévenir de sa venue avait mentionné une affaire privée, sans entrer dans les détails, et Potiphera brûlait manifestement d'impatience d'en apprendre plus. En l'occurrence, passées les politesses, Joseph n'avait pas vu de raison de différer. Quand le grand-prêtre avait compris que le vice-roi venait demander la main de sa fille, ses yeux s'étaient mis à briller comme ceux d'un chat ayant trouvé un pot de crème. Un pot de crème rance, à en croire sa grimace quand il avait compris que c'était d'Asenath que le vice-roi venait demander la main. Asenath était indigne d'un tel honneur ! Elle faisait une bonne maîtresse de maison, certes, mais elle avait mauvais caractère, et elle était déjà âgée !

Joseph s'était contenté de fixer durement de ses yeux bleus ceux de son interlocuteur, qui avait blêmi en comprenant qu'il était probablement dangereux de dénigrer ainsi la fiancée bien-aimée du vice-roi. Potiphera avait immédiatement fait volte-face, pour se lancer dans un éloge inédit de sa fille. Le regarder s'enfoncer, partagé entre son mépris de sa fille, et son désir de ne pas manquer une alliance si prestigieuse, avait eu quelque chose d'amusant. Joseph l'avait laissé patauger un instant avant d'asséner le coup de grâce.

- Asenath et moi-même nous connaissons depuis assez longtemps pour que je connaisse ses qualités et ses défauts, mais aussi les épreuves qu'elle a traversées, avait-il affirmé d'une voix doucereuse. Toutes les épreuves. Aussi, que les choses soient bien claires : je ne permettrai à personne de prendre avantage d'elle, de quelque manière que ce soit.

Potiphera avait assez de sens politique pour comprendre le sous-entendu. Safnath-Panéah n'était pas venu lui demander la main d'Asenath, il avait eu la courtoisie de l'informer avant le mariage. Tant que Potiphera ne disait rien sur sa fille qui puisse revenir aux oreilles du vice-roi, celui-ci reconnaitrait publiquement son beau-père et ne lui chercherait pas de noise. Mais il ne devait pas compter sur son gendre pour lui accorder des avantages. Comment diable avaient fait Asenath et sa langue trop pendue pour s'assurer en si peu de temps pareille dévotion d'un homme aussi puissant ?

- Je n'en attends pas moins de mon gendre, avait balbutié le grand-prêtre.

- Je suis heureux de voir que nous nous comprenons, avait déclaré Joseph, toujours aussi doucereux, avant de prendre congé.

Comment Potiphera avait-il pu engendrer une femme aussi remarquable qu'Asenath ? avait songé Joseph en quittant la maison du grand-prêtre. Il s'était alors rappelé qu'elle avait davantage été éduquée par Putiphar et Zuleika que par son propre père. Peut-être pouvait-il concéder ce bon point à son ancienne maîtresse.


Le jour de leur mariage était enfin arrivé, et était enfin passé. Les noces du vice-roi et de la fille du grand-prêtre avaient été célébrées au palais royal, avec toute la pompe qui sied à si noble personnage, c'est-à-dire dans une grande cérémonie parfaitement impersonnelle, dont il ne gardait que peu de souvenirs. Il savait qu'il avait dit ce qu'il devait quand il le devait, tout comme il savait qu'il avait eu Pharaon en personne pour témoin, ce qui était un grand honneur, quoique parfaitement prévisible pour celui que Pharaon couvrait constamment d'honneurs et de cadeaux. Un Joseph légèrement agacé avait d'ailleurs un jour demandé – en privé, bien sûr – à son ami si c'était pour lui un jeu de l'embarrasser ainsi. Il s'était avéré que oui. Que pouvait-il répondre à cela ? Même l'ami unique de Pharaon ne peut pas rétorquer un « tu te crois drôle ? » à son souverain.

Une chose dont il se souvenait aussi parfaitement mais aurait préféré oublier, c'était la conversation qu'il avait eu avec Putiphar la veille du mariage. Putiphar n'avait fait après tout que son devoir de figure paternelle en venant s'assurer que Joseph savait ce qu'il était censé faire avec sa femme une fois qu'ils se retrouveraient seuls mais Joseph avait rougi comme jamais il n'avait rougi de sa vie avant de marmonner qu'il avait grandi au milieu des troupeaux et dans une famille nombreuse, si bien qu'il avait une connaissance théorique assez poussée de la chose. Il s'était avéré que les conseils de Putiphar étaient plus pratiques. Bref, le moment avait certainement été instructif, mais surtout terriblement embarrassant, et ce d'autant plus que, contrairement à Putiphar, Joseph ne pouvait pas se permettre de noyer sa gêne dans le vin : il aurait été de mauvais goût qu'il rate son propre mariage pour cause de migraine. Il avait craint un moment que Amenhotep n'ajoute quelque chose le matin du mariage, mais à son grand soulagement, le souverain s'était abstenu de commentaires ou de conseils embarrassants.

Après moults plats, et moults divertissements, et moults cadeaux, et moultes félicitations qu'ils avaient reçues, lui semblait-il, avec grâce, les jeunes mariés avaient enfin pu s'éclipser pour rentrer chez eux, sur le domaine que Pharaon lui avait donné. La main d'Asenath dans la sienne lui paraissait à la fois irréelle, et la chose la plus importante de sa vie. Il la lâcha à regret quand ils parvinrent à leurs appartements, le temps qu'ils fassent leurs préparatifs pour la nuit. Den, fidèle et discret, lui avait préparé un bain dans lequel il plongea avec reconnaissance. La moisson s'achevait tout juste, et la journée avait été torride, quoique la nuit soit assez fraîche ce soir-là. Il se lava avec empressement, et s'installa dans la chambre conjugale où Asenath, débarrassée de sa perruque et de tous les ornements d'une jeune mariée, ne tarda pas à le rejoindre. Ensemble, ils s'agenouillèrent main dans la main pour prier, pour confier au Seigneur leur union, et les enfants qui, ils l'espéraient, viendraient la bénir. Ils prièrent le Seigneur de leur accorder de longues années ensemble, et de parvenir ensemble à un âge avancé. Enfin, ils se regardèrent longuement dans les yeux, émerveillés.

Ils relevèrent, et enfin, pour la première fois de la journée, pour la première fois de leur mariage, ils s'embrassèrent. Un baiser tendre, chaud, porteur de la promesse de s'aimer pour toujours. Une chouette hulula au loin dans la nuit, mais ils l'ignorèrent. Cette fois-ci, tous les oiseaux de la Création ne pourraient pas les interrompre.


Quand Joseph s'éveilla le lendemain matin, il lui fallut un instant pour se rappeler qu'il était dans sa maison, dans son lit, et que sa femme dormait nue à ses côtés. Il la contempla un long moment, éperdu de joie et d'admiration. Ses cheveux courts étaient ébouriffés, la marque du drap barrait sa joue, et un léger filet de bave s'écoulait de sa bouche. Elle était si belle ! Que de chemin parcouru depuis cette après-midi au bord du Nil, près de dix ans plus tôt, quand il lui avait dit qu'elle était belle, et qu'elle l'avait embrassé pour la première fois. Que de chemin parcouru depuis cette unique et chaste nuit passée ensemble près de huit ans plus tôt ! Il ignorait qu'un tel bonheur était possible, songea-t-il en rendant grâce.

- Bonjour, murmura-t-elle en le sentant lui caresser la joue avec adoration.

- Bonjour, ma colombe, répondit-il en l'embrassant tendrement d'abord, puis passionnément.

L'amour et la passion qu'il ressentait à cet instant étaient forts comme la mort, un brasier ardent qu'aucun fleuve n'aurait pu éteindre. Comme il avait bien fait de contenir ses ardeurs toutes ses années ! Maintenant qu'il avait goûté à la passion qui brûlait entre eux, il se sentait insatiable. Comment ferait-il le lendemain, quand il devrait retrouver ses scribes, pour se passer ne serait-ce que quelques heures d'Asenath et de ses baisers ? Bah, il aviserait le moment venu. Pour l'heure, il avait des préoccupations autrement plus agréables.

Ils ne quittèrent leur chambre que très tard ce jour-là.


Il avait pensé avoir une assez bonne idée de ce que serait la vie avec Asenath. Après tout, ils avaient habité dans la même maison pendant plusieurs années. Mais il y avait un monde entre être un serviteur, même bien-aimé, dans la maison où elle était pupille, et être avec elle maître de leur propre maison. Il y avait un monde entre lui voler des baisers en cachette en passant une demi-heure ensemble quand ils le pouvaient, et partager sa vie avec elle. C'était encore mieux que ce qu'il avait espéré, mais aussi radicalement différent de tout ce qu'il avait imaginé. Ce n'était pas surprenant, pourtant. Ils avaient mené jusqu'alors des vies très différentes.

Lui-même avait des goûts frugaux, et une tendance à se montrer économe en tout : après tout, même si son père en Canaan avait été un homme riche, ils avaient toujours vécu dans le dépouillement d'une vie de nomade, et comme esclave, il s'était habitué à ne posséder qu'un peigne, un vêtement et son matériel de scribe. Il avait tendance à estimer qu'il avait assez tant qu'il avait suffisamment de pain pour se nourrir, un vêtement pour se couvrir, et un endroit où poser sa tête la nuit venue. Elle, au contraire, avait toujours vécu dans l'abondance, et même s'il ne doutait pas qu'elle serait capable de vivre avec très peu si le besoin s'en faisait sentir, elle aimait avoir des jolies choses autour d'elle. Il n'y voyait pas d'inconvénient en soi, puisque qu'en tant que vice-roi, il se devait d'adopter le mode de vie de la noblesse et de vivre dans le faste ; par ailleurs, il se rendait compte que, maintenant qu'il avait toutes les ressources d'Egypte à sa disposition, il n'aimait rien tant que couvrir sa femme de beaux vêtements et de bijoux précieux. En revanche, lui qui estimait que chaque chose doit avoir sa place trouvait prodigieusement agaçante la tendance au désordre de son épouse. Certes, il s'était dit des années plus tôt que si ranger après elle était le prix à payer pour partager sa vie, il le payait volontiers, mais il n'en trouvait pas moins exaspérant de retrouver les bijoux de sa femme éparpillés sur une table plutôt que soigneusement rangés dans leur boîte. Elle avait le bon goût de paraître contrite quand il lui en faisait la réflexion, mais elle ne changeait pas ses habitudes. Après tout, elle avait des servantes pour ranger après elle. C'était certainement le seul défaut qu'il pouvait vraiment lui reprocher, car elle était par ailleurs une épouse absolument exceptionnelle.

Elle s'était coulée avec grâce dans le rôle de maîtresse de leur maison dès le lendemain de leur mariage, et, puisqu'il n'avait pas le temps de s'en occuper lui-même autant qu'il l'aurait voulu, elle avait pris sur elle de superviser elle-même leur intendant. Ce n'était guère différent de ce qu'elle faisait sur le domaine de son oncle, après tout. Putiphar avait plus ou moins repris la main sur son propre domaine, même s'il disait volontiers qu'il n'était qu'une sorte de locataire, ou de surintendant, puisqu'il ne se voyait pas prendre de décisions majeures sans les consulter. En dehors de ce rôle domestique, et même si elle avait assez peu fréquenté la cour avant son mariage, elle était née pour devenir l'épouse d'un haut dignitaire, et elle le complétait parfaitement. Là où Joseph était généralement réservé en société, elle était vive et gracieuse. Elle connaissait depuis longtemps les épouses des autres haut-dignitaires, si bien qu'elle savait pratiquement tout sur tout le monde, et si elle ne rapportait pas systématiquement toutes les rumeurs à son mari, elle se révélait une mine précieuse d'informations quand le besoin se faisait sentir. Élevée dans la haute société, elle savait toujours précisément à quel banquet il était nécessaire d'assister, quelles invitations il valait mieux refuser, à qui il valait mieux éviter de devoir un service, et quand ils devaient inviter. Du reste, elle demeurait pour Joseph une précieuse source d'informations sur tout ce qui concernait les coutumes égyptiennes qu'il n'avait pas toujours parfaitement intégrées : il était inutile de scandaliser qui que ce soit en exigeant quelque chose un jour de festival. En somme, elle était l'illustration du principe selon lequel derrière chaque grand homme se trouve une femme.

Mais elle était bien plus qu'une gouvernante pour son domaine, qu'un bel ornement à son bras dans les occasions sociales ou qu'une conseillère es culture égyptienne. Elle sentait toujours précisément quand il avait besoin qu'elle l'aide à débloquer une situation en lui posant des questions précises, quand il avait besoin qu'elle lui change les idées en lui racontant un détail cocasse de sa journée, quand il avait besoin qu'elle lui dise que non, le pays ne s'écroulerait pas s'il prenait un jour de repos de temps en temps. Elle était aussi, de l'avis de Joseph, la seule personne à être parfaitement consciente de tous ses défauts, et probablement la seule à pouvoir lui faire des reproches. Le Seigneur était leur rocher et leur bouclier, mais elle était à ses yeux le signe vivant de la présence de Dieu dans sa vie, et il se demandait s'il lui rendait seulement la moitié de tout ce qu'elle faisait pour lui.

- Bien sûr que tu en fais assez, mon chéri, lui avait-elle assuré un soir qu'il lui avait posé la question. Tu portes déjà toute l'Egypte sur tes épaules, tu en fais assez en me laissant t'aider.

Elle l'avait alors embrassé, et il en avait tout oublié, s'abandonnant à la chaleur de son étreinte. Elle était parfaite, et il était le plus heureux des hommes. Et si son air constamment béat dans les deux mois qui suivirent son mariage lui valut quelques taquineries de son suzerain et néanmoins ami, il n'y attacha aucune importance.

Bien sûr, il ne pouvait pas toujours être avec elle : il devait chaque jour remplir ses devoirs, présenter le rapport sur l'état du royaume au souverain, s'entretenir avec les architectes et les intendants royaux pour organiser la collecte du grain et sa conservation. Il devait aussi fréquemment s'absenter pour aller visiter les différents nomes du royaume et s'assurer que ses ordres étaient bien suivis. Asenath l'avait accompagné lors de son premier voyage après leur mariage. Ils ne se sentaient pas la force d'être séparés un mois entier alors qu'ils venaient seulement de se retrouver. Quand il partait moins longtemps, elle restait à la maison, mais il prenait soin de lui rapporter un cadeau, généralement un bijou typique du nome qu'il avait visité. La surprise ravie avec laquelle elle découvrait chaque présent le ravissait, tout comme l'enthousiasme avec lequel elle le remerciait.

Ils étaient mariés depuis quelques mois seulement quand un soir, alors qu'ils prenaient le frais dans leur jardin, elle prit sa main pour lui faire sentir un minuscule mouvement dans son ventre. Il la fixa un moment, curieux, avant d'enfin comprendre. Il sentit ses oreilles bourdonner, et il dut se tenir à un arbre pour ne pas s'évanouir de bonheur. Asenath attendait un enfant, et il en était le père ! Il tomba à genoux devant elle, et l'enserra.

- Tu es bénie entre toutes les femmes, chuchota-t-il, les larmes aux yeux, en embrassant le ventre légèrement galbé de son épouse.

- Il naitra quand commencera la moisson, dit-elle avec un sourire.

Ils remplissaient suffisamment leur devoir conjugal pour qu'un tel résultat n'ait rien d'étonnant, mais aux yeux de Joseph, c'était un miracle. Un an plus tôt, il était en prison, ignorant s'il reverrait un jour la lumière du jour, et à présent, la femme de sa vie attendait le fruit de leur amour ! Il verrait sa descendance ! Il avait envie de crier sa joie au monde entier, de danser, de rire, de chanter tout à la fois. Comment était-il possible que tant de bonheur échoit à un seul homme ? se demanda-t-il en serrant contre lui Asenath qui riait aussi de bonheur.

Tout à son bonheur, il ne lui vint pas à l'idée de s'inquiéter avant plusieurs jours. Le hasard voulut qu'il soit avec Pharaon en pleine réunion des Grands d'Egypte quand une jeune servante de la reine entra et supplia le souverain de lui pardonner l'intrusion : la reine, qui était tombée enceinte à peu près au moment de la nomination de Joseph, était en train d'accoucher. Joseph vit son ami pâlir alors que les autres seigneurs se regardaient, mal à l'aise. Ce n'était pas leur premier enfant, mais la reine Tiyi, qui portait le titre de Grande épouse royale, était de très loin l'épouse préférée de son mari. Les accouchements faisaient partie de la vie quotidienne, mais il n'était malheureusement pas rare, à n'importe quel échelon de la société, que la mère ou l'enfant succombe, quand ce n'était pas les deux. L'inquiétude d'Amenhotep était justifiée : la reine était en effet en danger de mort, et personne ne pouvait rien y faire.

- A moins que mon seigneur ne s'y oppose, dit doucement Joseph, qui était assis à la droite de Pharaon, je crois préférable que nous ajournions cette réunion à un moment plus favorable.

Amenhotep sembla sortir de sa torpeur.

- Oui, sortez tous, ordonna le roi en se levant brutalement, manifestement nerveux.

Joseph rassemblait ses tablettes quand il sentit la main de son ami sur son bras.

- Reste avec moi !

C'était une supplication autant qu'un ordre, et c'est ainsi que Joseph se retrouva chargé de soutenir son ami dans ce moment d'impuissance. Il prit le temps de donner quelques consignes à ses scribes, et d'envoyer un message à Asenath pour qu'elle ne l'attende pas ce soir-là : il dormirait probablement au palais, s'il dormait seulement. Puis il attendit, tâchant de distraire et de rassurer le futur père qui faisait les cent pas à quelques dizaines de mètres de la cour du harem où son épouse mettait au monde leur enfant. N'étant pas lui-même père, il n'était pas certain d'être le meilleur choix, mais il était l'ami le plus proche d'Amenhotep, et sans doute l'un des rares, sinon le seul, devant qui le souverain pouvait s'autoriser à perdre ses moyens.

Après avoir parlé de tout et de rien pendant un moment et envisagé une partie de sénet, ils s'abîmèrent dans l'attente et dans le silence. Joseph priait. C'était la seule chose à faire. Il pria pour la santé de la reine, pour celle de l'enfant en train de naître, pour l'âme de la reine si elle ne survivait pas, pour son roi. Une partie très cynique de lui-même observait que si la reine mourrait en couches, il aurait probablement deux fois plus de travail le temps qu'Amenhotep se remette, et que les travaux nécessaires pour les entrepôts prendraient certainement du retard. Pour le salut du pays, il fallait que la reine survive.

- Je déteste être impuissant à ce point, s'écria soudain Amenhotep. A quoi me sert tout mon pouvoir si je ne peux même pas épargner les douleurs de l'enfantement à ma bien-aimée ? Si je ne peux la protéger de la mort ? Si elle meurt, Safnath-Panéah, qu'est-ce que je ferai ? Chaque fois, chaque naissance, je me dis que ce sera la dernière, que je ne l'approcherai plus si c'est le prix à payer pour la conserver en vie à mes côtés. Si elle meurt aujourd'hui, ce sera ma faute !

Joseph ne répondit pas. Il n'avait rien à répondre. Il aurait pu rappeler que la reine avait déjà mis au monde quatre enfants sans difficulté particulière, qu'elle était en bonne santé, qu'il n'y avait pas de raison que cette cinquième fois se passe mal, mais il savait que l'argument serait creux. Au milieu de la nuit, alors que Joseph tentait de convaincre son ami de prendre un peu de repos, ils entendirent le cri d'un nouveau-né. Amenhotep, qui faisait à nouveau les cent pas, se laissa tomber sur un tabouret, le teint un peu gris. Il s'écoula encore près d'une demi-heure avant que la première suivante de la reine n'entre dans la pièce où se tenaient les deux hommes. La reine et la petite princesse se portaient à merveille. Joseph murmura dans son souffle une prière d'action de grâce tandis qu'Amenhotep se précipitait à la lumière des torches dans la chambre de l'accouchée.

Comprenant que son rôle était terminé, le vice-roi se retira dans ses appartements de fonction. Allongé dans son lit, il se rendit compte qu'il n'avait pas sommeil. Asenath lui manquait, et les questions d'Amenhotep le tourmentaient : que ferait-il si l'accouchement se passait mal ? Si Asenath perdait l'enfant ? Si elle n'était plus jamais capable de concevoir ? Si elle y perdait la vie ? Comment se pardonnerait-il d'avoir provoqué l'état qui causerait sa perte ?

Cela pouvait tout à fait arriver. Putiphar, il s'en rappelait, avait perdu sa première épouse en couches, et six des sept enfants qu'il avait engendrés étaient morts avant d'avoir vécu. Sa propre mère avait eu de la peine à enfanter : Joseph n'était venu bénir l'union de ses parents qu'après douze longues années de mariage, et par la suite, Rachel avait subi au moins trois fausses-couches.

Il ne dormit pas beaucoup cette nuit-là, et s'arrangea pour rentrer tôt le lendemain. Il prétexta la fatigue d'une nuit trop courte pour justifier son manque de conversation, et alla se coucher de bonne heure. Dans les semaines suivantes, il fit de son mieux pour cacher son inquiétude à Asenath. Il y parvint assez bien pendant quelques temps. L'enfant la fatiguait beaucoup, et le soir, elle sombrait rapidement dans un sommeil de plomb duquel les cauchemars qu'il recommençait à faire souvent ne la tirait pas. Ce n'étaient pas des visions prophétiques qui le tourmentaient, il le savait, mais c'était tout de même éprouvant. Déterminé à ne pas la miner, il se réfugia alors dans les deux choses qui l'avaient toujours aidé à surmonter ses tourments : la prière et surtout, le travail.

Il faut dire qu'avec l'arrivée de la crue, une excellente crue d'ailleurs, comme on pouvait s'y attendre, les travaux des entrepôts avaient débuté, et il avait effectivement beaucoup de travail pour s'assurer que ses consignes étaient suivies dans tous les nomes. C'était bien le cas, puisqu'il avait placé des fonctionnaires de confiance un peu partout, mais c'était tout de même beaucoup de travail pour un seul homme de correspondre avec chacun. Il savait bien qu'il ne pouvait y arriver seul, mais cela ne l'empêcha pas d'essayer, tentant de noyer son anxiété dans le travail, et en définitive, c'est cela qui alerta sa femme qu'il y avait plus que ce qu'il ne voulait bien dire. Quand elle observa qu'en une seule semaine, son mari avait non seulement été victime d'une migraine épouvantable qui l'avait maintenu couché une journée entière, mais avait en plus saigné plusieurs fois du nez, elle tenta de le raisonner.

Voyant que c'était inutile, elle se montra plus retorse, et pria son oncle, qui venait souvent souper avec eux, de raisonner son fils adoptif. Après tout, Putiphar était le seul qui ait jamais pu convaincre Joseph de se reposer, et la relation entre les deux hommes était spéciale. Si Joseph n'appelait que rarement Putiphar « père » et toujours en privé, le lien entre eux était de nature tout à fait filiale, et les conseils du vieil homme lui étaient précieux. Putiphar de son côté semblait rajeunir, et ne toujours pas croire à son bonheur que Joseph accepte non seulement de lui parler, mais aussi de lui accorder son affection et sa confiance.

- Est-ce que tu te rappelles ce que je t'ai dit quand tu avais 19 ans ? demanda paternellement Putiphar.

- Tu m'as dit beaucoup de choses quand j'avais 19 ans, répondit Joseph avec une certaine mauvaise foi, le nez enfoncé dans un chiffon.

C'était le crépuscule, et ils étaient assis dans le jardin où Asenath, invoquant la fatigue liée à son état, les avait laissés à leur conversation entre hommes. Avant que Putiphar n'ait eu le temps d'amorcer sérieusement le sujet, Joseph s'était à nouveau mis à saigner du nez sans raison apparente.

- Je pense à un épisode en particulier, où tu avais une migraine si terrible que tu arrivais à peine à te lever, et que pourtant, tu insistais pour travailler, répliqua le vieil homme sans se démonter. Je t'ai dit que tu n'avais pas besoin de te tuer à la tâche pour prouver ta valeur, et que tu serais trop difficile à remplacer pour que je te permette de gaspiller tes forces. C'était vrai quand tu étais mon intendant, et c'est d'autant plus vrai maintenant. Il faut que tu te reposes un peu !

- Mais si je ne supervise pas tout moi-même, comment m'assurer que tout est fait comme il le faut ?

- A d'autres, mon grand ! Tu n'as eu aucun problème à déléguer jusqu'à présent, tu dis toi-même que ton équipe est très compétente. Et je te connais : tu ne te noies dans le travail que quand tu cherches à éviter un autre problème.

Joseph poussa un grognement en guise de réponse. Au diable ceux qui le connaissaient mieux que lui-même. Le saignement semblait enfin diminuer. Putiphar soupira.

- Serait-ce ta paternité imminente qui te tracasse ainsi ? demanda-t-il avec clairvoyance.

Joseph se raidit, puis céda. Si quelqu'un pouvait comprendre son angoisse, c'était certainement Putiphar.

- Ce n'est pas être père qui me fait peur, dit-il d'une voix un peu pâteuse. C'est Asenath ! C'est moi qui l'ai mise dans cet état. Même si tout se passe bien, elle va souffrir pour mettre mon enfant au monde. Si elle meurt en couches, ce sera ma faute. Et je ne sais pas si je pourrais supporter de la perdre, père. La seule idée que cela puisse arriver… Qu'est-ce que je ferai, si elle meurt ? Si la naissance se passe mal et qu'elle ne s'en remet jamais ? Qu'est-ce que je ferai ?

- Tu m'as dit un jour que tout est grâce, même l'épreuve la plus difficile, observa le vieil homme avec franchise. Si Asenath meurt en couche, c'est que son heure sera venue. Elle est enceinte de toi, c'est vrai, mais ce n'est pas ta volonté qui a créé cet enfant, autrement aucune femme ne serait stérile. Toi, tu n'es responsable de rien d'autre que d'avoir aimé ta femme. Si la naissance se passe mal et que l'enfant meurt, vous ferez votre deuil ensemble. Si elle meurt, tu feras ce que font tous les hommes de ce monde, qu'ils soient riches ou pauvres, quand ils perdent leur femme, ce que j'ai fait à la mort de Sénet, et même à celle de Zuleika. Tu pleureras, puis tu te relèveras et tu feras ton deuil. Tu continueras à vivre, parce que tu as un devoir à accomplir.

- Je ne sais pas si j'en aurais la force, chuchota Joseph.

- Tu la trouveras, assura Putiphar, et cette fois-ci, tu ne seras pas seul dans ton épreuve. Je ne te promettrai pas que tout ira bien, mais je ne te promettrai pas non plus que tout ira mal. À chaque jour suffit sa peine. Pour l'heure, ta femme va bien : profites de chaque jour avec elle. Il sera bien assez temps de la pleurer le jour venu. Et parle-lui.

- Je ne veux pas la charger davantage, reconnut Joseph. Le bébé la fatigue déjà beaucoup.

- Je pense qu'elle préférera savoir ce qui t'inquiète plutôt que d'essayer de le deviner, observa sagement Putiphar. Elle est forte, notre Asenath, je crois que tu le sais.

Un court silence s'installa alors que la nuit tombait franchement.

- Je pensais comme toi, tu sais, reprit enfin le vieil homme. Je ne voulais pas charger Zuleika de ma tristesse quand elle perdait un enfant. Je pensais que je devais être fort pour elle, que je ne pouvais pas me permettre d'être faible parce qu'elle avait besoin de moi. Je regrette de ne pas lui avoir dit, ou pas assez, que je l'aimais bien plus que tous les enfants que nous n'avions pas, je regrette de ne pas lui avoir dit que je pleurais toutes ces petites vies que je rendais grâce aux dieux de me la conserver. Je regrette d'avoir laissé le chagrin et les fantômes de ces enfants se mettre entre nous. Je pense maintenant que si j'avais partagé ma peine avec elle, nous aurions porté ensemble nos fardeaux, et ils en auraient été moins lourds. Et peut-être qu'elle n'aurait pas été aussi jalouse quand je parlais de toi comme d'un fils.

Il s'éclaircit la gorge.

- Bien sûr, Asenath est plus solide que ne l'était Zuleika, mais ce que je veux dire c'est… Ne te laisse pas abuser par sa silhouette menue. Elle t'a épousé en sachant parfaitement tout ce à quoi elle s'engageait. Si tu veux la porter, tu dois accepter qu'elle porte elle aussi tes peines. Ne commettez pas les mêmes erreurs que Zuleika et moi. Et ne gâche pas votre bonheur en laissant ce qui n'arrivera peut-être pas se mettre entre vous.

- C'est Asenath qui t'a demandé de me parler ? demanda Joseph en reposant son chiffon.

- Qui d'autre ? Elle se fait du souci pour toi, tu sais.

Joseph soupira.

- D'accord, capitula-t-il. Je suppose que si vous vous y mettez tous les deux, je ne peux pas faire grand-chose d'autre que m'incliner. Je vais aller lui parler.

Putiphar avait raison. Reconnaitre devant Asenath qu'il était inquiet, qu'il craignait qu'elle ne survive pas à la naissance l'aida plus qu'il ne l'aurait cru. Elle lui fit remarquer avec son bon sens habituel qu'elle avait plus de chances d'en réchapper que de mourir : autrement, l'humanité était condamnée. Les femmes accouchaient depuis des générations, elle-même n'avait rien d'exceptionnel, et sa grossesse se passait bien : l'enfant était vigoureux, à en croire les coups qu'il donnait à sa mère, mais elle ne subissait guère les maux qui avaient empoisonné les grossesses de sa belle-mère. Il n'y avait aucune raison que la naissance se passe mal. Les angoisses de Joseph s'apaisèrent à la suite de cette conversation. Il demeurait inquiet, bien sûr, mais il retrouva un sommeil plus serein, et un rythme de travail plus sain. Après tout, ses scribes étaient vraiment très compétents, et il savait qu'il pouvait faire confiance les yeux fermés à Hotep pour prendre les bonnes décisions en son absence.

Asenath était enceinte de sept mois quand Nefereth et Nesyamon vinrent s'installer chez eux. Asenath lui avait demandé assez tôt dans leur mariage s'il serait disposé à ce qu'ils accueillent éventuellement sa jeune sœur : Nesyamon allait sur ses 16 ans, et si elle était d'un caractère plus docile que son aînée, elle n'était pas davantage convaincue des prétendants que son père lui présentait. Joseph avait accepté pour plaire à son épouse. Il avait lui-même écrit à son beau-père pour demander que Nesyamon vienne tenir compagnie à sa sœur : il espérait être présent au moment de la naissance, bien sûr, mais sa fonction le menait souvent à voyager à travers le pays, et il ne souhaitait pas que son épouse souffre de la solitude en son absence. Du reste, il s'était engagé à chercher un époux convenable pour sa jeune belle-sœur, sans préciser cependant qu'il n'avait probablement pas la même idée de ce qui faisait un mari convenable que son beau-père. Potiphera avait accepté, ravi de l'aubaine.

Nefereth s'ajouta au voyage sans véritablement y être invitée, affirmant qu'une femme a besoin près d'elle d'une aînée, à défaut d'une mère, pour l'accompagner dans l'épreuve de l'accouchement. Asenath parut étrangement soulagée de la voir, cependant. Elle ne s'entendait pas très bien avec la seconde épouse de son père quand elle était enfant, expliqua-t-elle à son mari le soir même, mais elle avait compris lors de son dernier séjour chez son père que Nefereth n'était pas tant bête, que malheureuse en ménage : Potiphera ne l'avait épousée que par calcul politique, et parce qu'elle était plus belle que ses sœurs. Elle ne supportait visiblement plus son mari, qui, s'il n'était pas violent, la délaissait maintenant que sa beauté s'était ternie. Du reste, elle avait mis au monde huit enfants, et Asenath se sentait rassurée d'être accompagnée par une femme de sa famille plus expérimentée que sa jeune sœur. Joseph ne pouvait pas dire qu'il avait la moindre opinion sur la question : grossesses et accouchements étaient avant tout affaire de femme.

Cette addition à son foyer ne changea pas grand-chose à son quotidien, même s'il développa une affection certaine pour sa jeune belle-sœur. Celle-ci avait vite perdu sa timidité envers son puissant beau-frère, surtout quand elle avait compris qu'il était bel et bien l'amoureux dont sa sœur lui avait parlé pendant des années. Elle était très impressionnée par la dévotion qui existait entre les époux, et avait décidé qu'elle ne voulait rien de moins pour elle-même. Joseph avait beaucoup ri quand Nesyamon, plaisantant à moitié, lui avait demandé s'il n'avait pas un jeune frère pour elle. Il avait bien des frères, mais pas dans ce pays, et aucun digne de sa belle-sœur. Il lui promit cependant de lui présenter des hommes bien.


L'enfant naquit le deuxième jour de la moisson. Les douleurs d'Asenath avaient commencé la veille, et elle n'avait pas dormi de la nuit. Joseph, trop inquiet pour elle, n'avait pas dormi non plus. Au matin, la sage-femme annonça que le travail allait commencer pour de bon, et emmena la parturiente, accompagnée de ses servantes, de sa sœur et de sa belle-mère, dans la cour qui avait été préparée pour l'occasion, laissant Joseph faire les cent pas dans une autre partie de la maison. Il envoya un messager au palais prévenir qu'il s'absentait pour la journée : Hotep serait en mesure de faire lui-même le rapport quotidien à Pharaon. Joseph envisagea un instant d'avancer la lecture d'un rapport, mais renonça immédiatement. Il était trop inquiet pour cela. Putiphar, prévenu par messager, arriva en milieu de matinée. Il ne pouvait pas faire grand-chose pour le futur père, bien entendu, mais Joseph était tout de même reconnaissant de sa compagnie. Même s'il n'avait pas des goûts dispendieux, il s'était habitué très vite au pouvoir que lui conférait sa position : il n'avait pratiquement qu'à dire quelque chose pour voir se réaliser ses désirs. C'était le bénéfice d'avoir pour ainsi dire toutes les ressources d'Egypte à sa disposition. Mais comme Amenhotep quelques mois plus tôt, il mesurait soudain à nouveau sa propre insignifiance et sa propre faiblesse : tout son pouvoir ne servait à rien en cet instant. Asenath souffrait, et il ne pouvait strictement rien faire pour l'aider, à part prier, et se tenir à l'écart.

La journée lui parut interminable. Ils tentèrent une partie de sénet, mais ils renoncèrent au bout de deux tours de jeu : ils étaient l'un et l'autre trop distraits et à l'affut de la moindre nouvelle pour se concentrer. Ils tentèrent de parler de la moisson qui commençait, et qui comme prévu, s'annonçait la plus exceptionnelle que le pays ait jamais vu, des préparatifs qu'ils avaient fait sur leurs domaines respectifs. A un moment, un serviteur leur apporta de quoi manger, mais ils n'avaient pas faim. Putiphar tâchait d'être encourageant, mais Joseph sentait bien qu'il était presqu'aussi inquiet que lui.

La nuit tombait quand Nesyamon vint les prévenir que l'accouchée et l'enfant étaient dans la chambre préparée pour le repos de la jeune femme, à côté de la chambre conjugale. Joseph ne perdit pas une minute à la remercier, et se précipita. Asenath, radieuse et épuisée, était à moitié allongée sur le lit, et tenait son nourrisson contre son sein. C'est tremblant d'émotion qu'il reçut le précieux paquet dans ses bras. C'était un garçon.

Il avait longuement réfléchi au nom qu'il donnerait à son enfant, ce qui avait d'ailleurs engendré une ou deux disputes avec Asenath : nommer un enfant était normalement la prérogative de la mère, mais Joseph tenait à ce que ses enfants portent fièrement ses origines. Du reste, la plupart des prénoms égyptiens faisaient référence d'une manière ou d'une autre aux dieux égyptiens. Asenath, quant à elle, argumentait avec bon sens que les Égyptiens méprisaient généralement les étrangers : la plupart oubliait les origines de Joseph parce qu'il avait l'amitié de Pharaon, mais surtout parce que le souverain lui avait donné un nom égyptien en le renommant Safnath-Panéah. Un nom ouvertement hébreu ne serait pas à l'avantage de l'enfant. Ils avaient fini par s'accorder : Asenath nommerait le bébé si c'était une fille, et Joseph, si c'était un fils. Le nom ne ferait aucune référence directe aux dieux d'Egypte, et aurait une sonorité suffisamment proche de l'égyptien pour ne pas être une gêne.

- Manassé, murmura-t-il sans la moindre hésitation.

- Dieu donne l'oubli ? interrogea-t-elle, incertaine du sens.

- Oui, confirma-t-il en l'embrassant tendrement. Parce que Dieu m'a fait oublier toute ma peine et la maison de mon père.

Plus tard, il irait présenter son fils à Putiphar, et ferait sortir le vin des jours de fête pour que la maison boive à la santé de son héritier. Le lendemain, ce serait avec une fierté débordante qu'il annoncerait à Pharaon que sa femme lui avait donné un fils, et Amenhotep le féliciterait avec de grandes claques dans le dos. Mais pour l'heure, il rendait grâce et savourait son bonheur : il avait pensé ne plus jamais avoir sa place nulle part, ne plus jamais avoir de famille, et voici qu'il avait un père d'adoption, un ami, une épouse qu'il chérissait tendrement, et maintenant, un fils ! Comment tant de bonheur pouvait-il échoir à un seul homme ?