Chapitre 24: Joseph et ses frères

Playlist du chapitre: "Dumbledore's army" de Nicholas Hooper dans Harry Potter and the order of the Phenix

« The last goodbye » de Billy Boyd

« Merry-go-round of Life » de Joe Hisaishi dans Le château ambulant, "Prologue" de West Side Story de Bernstein, et "Sacred Heart" de Ola Gjeilo.


Les frères de Joseph restèrent un jour de plus avant de se remettre en route : tous étaient anxieux de retrouver leur père, mais Kosmas, le médecin, tenait à ce que le jeune blessé se repose avant de reprendre la route. Avant que ses frères ne repartent cependant, Joseph insista pour les charger de provisions et de cadeaux, tels que des vêtements de rechange, et suffisamment d'argent pour leur permettre de ne manquer de rien d'ici leur retour. A Benjamin, il donna bien plus que strictement nécessaire, mais, outre qu'il s'en voulait terriblement d'avoir laissé quoi que ce soit arriver à son cadet, il ne savait pas comment manifester autrement à son jeune frère ses remords de l'avoir utilisé comme il l'avait fait.

Du reste, c'était probablement le meilleur moyen de convaincre Jacob qu'il était bien vivant. S'il avait eu un quelconque souvenir de sa jeunesse, c'est bien volontiers qu'il l'aurait confié à ses frères comme preuve, mais c'était pratiquement nu qu'il était arrivé en Egypte – il se souvenait encore du pincement au cœur qu'il avait ressenti quand sa vieille tunique déchirée avait été mise au feu – et il n'avait plus rien de cette époque pour prouver son identité. Il espérait que le témoignage de ses frères suffirait.

Sitôt ses frères repartis, Joseph ne perdit pas de temps pour solliciter la permission de Pharaon d'installer son père, ses frères, leurs familles et leurs troupeaux dans le pays de Goshen, une vaste prairie qui se trouvait dans le delta du Nil. Si le blé n'y poussait pas bien, c'était un pays toujours vert, cependant, et parfaitement approprié à l'élevage. Fidèle à lui-même, Joseph avait soigneusement préparé l'entretien, aiguisé ses arguments, et prévu un plan alternatif dans l'éventualité où Pharaon refuserait d'accueillir sur ses terres un clan étranger. Il aurait probablement pu s'abstenir de tels préparatifs.

Amenhotep III couvrait d'honneurs et de privilèges son bras droit, mais il était parfaitement conscient que celui-ci ne demandait jamais de faveur, et aurait considéré comme de la corruption de faire venir sa famille de l'étranger pour vivre sur les réserves d'Egypte sans la sanction royale. Le souverain avait également conscience de la dette immense que son royaume avait envers Safnath-Panéah. Si accueillir et nourrir la petite centaine de personnes qui composaient la famille du vice-roi permettait au royaume de payer cette dette, c'était bien volontiers que Pharaon leur ouvrait le pays de Goshen. Et si par-dessus le marché, cela permettait à l'Egypte de bénéficier de la protection du dieu de Safnath-Panéah, et de s'assurer les services de bergers compétents, c'était un avantage supplémentaire. En effet, pour une raison que Joseph ne s'expliquait pas, le métier de berger était généralement méprisé en Egypte, et ce alors même que Amon, l'un des principaux dieux, était régulièrement représenté sous la forme d'un bélier. En conséquence, on peinait à recruter des bergers compétents, y compris pour les troupeaux royaux. En ce qui le concernait, il y avait longtemps que Joseph s'était rabattu sur des étrangers grassement rétribués pour s'occuper de ses propres bêtes.

Joseph avait à peine eu le temps de présenter l'incipit de sa requête qu'Amenhotep lui accordait la faveur demandée. Sa seule exigence, précisa-t-il, était que le père de Safnath-Panéah se présente devant lui à son arrivée : il était curieux de rencontrer l'homme qui avait élevé un homme tel que son bras droit et néanmoins ami, curieux également de connaître ses frères. Quand Amenhotep, quelques mois plus tôt, avait entendu parler des Cananéens que Safnath-Panéah avait accusés d'être des espions, il l'avait interrogé à leur sujet, plus par curiosité qu'autre chose. Le vice-roi, incapable de mentir à son suzerain et néanmoins ami, avait reconnu que les hommes en question n'étaient pas des espions, mais ses frères, avec lesquels il avait un lourd passif. Comprenant qu'il y avait là l'une de ces histoires de famille dont il préférait généralement ne pas se mêler, Pharaon n'avait pas insisté : que Safnath-Panéah agisse à sa guise, tant que cela n'avait pas de répercussions sur sa charge. Apprendre que son ami s'était réconcilié avec ses frères, quoique ceux-ci aient pu lui faire, avait réjoui le souverain, qui trouvait son vice-roi bien soucieux, et il était tout disposé à faciliter leur installation. Si ces hommes étaient de la même trempe que leur frère, Egypte avait tout à gagner en de tels sujets.

Joseph, une fois cette permission obtenue, s'astreignit à la patience : il s'écoulerait au moins une saison, peut-être même plus, avant que son père n'arrive. Il était aussi impatient qu'anxieux de le retrouver. Avec ses frères aînés, il se doutait qu'il n'aurait pas des contacts très réguliers : il pensait leur avoir essentiellement pardonné, il était sincèrement heureux d'être réconcilié avec eux, et soulagé de les savoir tous en bonne santé, mais il ne se faisait guère d'illusions. Ils n'avaient jamais été proches, le passif entre eux était trop lourd, et ils avaient mené des vies trop différentes pour espérer davantage qu'une relation cordiale. De Benjamin, il espérait beaucoup, sans oser cependant trop y croire : il n'était pas fier de la manière dont il avait traité son cadet, et s'il était déterminé à faire amende honorable, et à aplanir autant que possible le chemin de son frère, il n'attendait pas du jeune homme qu'il lui pardonne. Après tout, ils étaient des inconnus l'un pour l'autre.


Putiphar mourut paisiblement quelques temps après ces évènements. Sa santé, fragile depuis longtemps, avait brusquement décliné après que Joseph eut renvoyé ses frères chez eux.

- Il faut te faire une raison, mon grand, observa Putiphar, désormais grabataire, un soir quand Joseph vint le voir après sa journée de travail. Nous savons tous les deux que c'est la fin, et il y a longtemps que j'ai outrepassé mon temps sur cette terre.

- Je n'ai pas envie de te voir partir, admit Joseph en s'essuyant les yeux.

- Ah non, ne pleure pas, le réprimanda Putiphar, garde tes larmes pour quelque chose de vraiment triste. J'ai eu une belle vie, remplie de privilèges. J'ai pu réparer les erreurs que j'ai commises. Le domaine qui m'a été confié, je le transmets à de meilleures mains que les miennes, et même si je n'y suis pas pour grand-chose, c'est avec fierté que je contemple l'homme admirable que tu es devenu.

- Tu y es pour beaucoup, et tu le sais très bien, contra Joseph avec un rire mouillé.

- Je crois que nous ne serons jamais d'accord sur cette question, répondit Putiphar en toussant. Enfin, je suis essentiellement en paix avec moi-même, et je ne crains plus le jugement.

- Je voudrais que nous ayons plus de temps, reconnut Joseph. Qui me conseillera quand je serai perdu ?

- Allons mon grand, tu n'as plus besoin de moi depuis longtemps ! Je ne suis même pas certain que tu as jamais eu besoin de moi. Et si vraiment tu as besoin d'un aîné, tu auras ton vrai père.

- J'aurais voulu vous présenter l'un à l'autre, mes deux pères, souffla le plus jeune.

- C'est vrai que j'ai toujours été curieux de le rencontrer mais je crois que cela n'aurait pas été une très bonne idée, objecta Putiphar. A la place de Jacob, je ne suis pas certain que j'aimerais rencontrer celui qui m'aurait remplacé de mon vivant auprès de mon propre fils. Mais je serai parti avant qu'il n'arrive, et c'est pour le mieux : il serait injuste de te demander de choisir entre lui et moi. Je reconnais cependant que j'aurai bien aimé faire mieux connaissance avec ton jeune frère.

- Benjamin ? Qu'est-ce que tu lui as dit ?

- Oh, rien de bien important, balaya Putiphar. Je lui ai juste parlé un peu du garçon que tu étais à son âge. Prends soin de lui, n'est-ce pas ? Il te ressemble terriblement, mais il n'est pas toi, et je pense qu'il n'est pas facile d'être ton frère.

Le silence s'abattit dans la petite pièce.

- Tu sais, reprit finalement le vieil homme, je ne crains plus le jugement, je crois que j'ai accompli ce à quoi j'étais destiné, mais j'ai un grand regret : que les dieux m'accueillent dans l'Au-delà, ou que mon cœur soit dévoré, je ne vous retrouverai pas dans l'éternité, toi et tes enfants.

- Je suis certain que nous nous retrouverons, le rassura Joseph. Nous prierons pour toi et pour le repos de ton âme.

- Tu n'as jamais cru aux dieux d'Egypte, n'est-ce pas ? Tu ne crois même pas à leur existence ?

- Je ne crois pas s'ils existent, reconnut Joseph, étonné qu'il ait fallu plus de vingt ans pour que cela ne vienne dans la conversation, et je n'ai jamais eu foi en eux, non. Ce ne sont certainement pas eux qui m'ont sauvé de l'abîme.

- Non, sans doute pas, reconnut le vieil homme. Je me suis longtemps demandé quel dieu m'avait inspiré d'aller me promener sur ce chemin où je n'allais jamais, ce jour où tu t'es presque noyé, et ce jour terrible, quel dieu avait retenu ma main, quel dieu m'avait soufflé à l'oreille que … tu n'étais plus digne de mon intérêt.

Le vieil homme eut un sanglot étouffé, comme chaque fois qu'il pensait à ce jour terrible.

- Je l'ai prié, tu sais ?

- Pardon ?

- Ton Dieu. Quand je croyais que tu étais mort, et que je t'avais injustement condamné au Grand Oubli, ce ne sont pas mes dieux que j'ai suppliés de réparer ma faute et de te préserver de l'abîme, c'est le Tien. Quand tu ne voulais plus me voir, c'est ton Dieu que j'implorais de te garder en vie, et en bonne santé. C'est ton Dieu dont j'implorais le pardon, et je crois que c'est Lui qui m'a exaucé, en définitive. Je suppose qu'il est trop tard désormais, il serait hypocrite de me tourner vers lui au dernier moment, alors que j'ai adoré les dieux d'Egypte toute ma vie, et que je serai enterré selon les rites égyptiens.

- Je … je l'ignore, admit Joseph. Mon père Jacob disait qu'Il récolte là où Il n'a pas semé. Je crois que Lui seul connait les secrets de nos cœurs, et que Sa miséricorde est infinie. Je ne peux pas choisir pour toi, mais je crois que si tu décides de te tourner vers Lui, même à la dernière heure, Il ne te rejettera pas.

- Même après tout ce que je t'ai fait ?

- Sa miséricorde est infinie, répéta le plus jeune. Si moi, avec mon cœur de pécheur, j'ai pu te pardonner, pourquoi Lui ne le ferait-il pas ?

- Tu prieras ton Dieu pour moi ?

- Je te le promets. Je prierai pour toi, et Asenath et les enfants aussi.

Putiphar glissa dans l'inconscience peu après, et mourut dans la nuit. En bon Egyptien, il avait préparé ses funérailles depuis longtemps, et ils l'enterrèrent selon les rites égyptiens. Peut-être était-ce pour le mieux que Putiphar ne l'ait jamais formellement adopté, songea un peu lâchement Joseph le jour des funérailles. Si cela avait été le cas, il aurait dû, en qualité de fils aîné, procéder au rite de l'ouverture de la bouche, et invoquer les dieux qui n'étaient pas les siens. Puisqu'il n'était officiellement que le mari de la nièce et héritière du défunt, il pouvait se dispenser de ce devoir et laisser un prêtre l'accomplir sans provoquer de scandale. Asenath et lui avaient conclu longtemps avant la mort de Putiphar que ce n'était pas pécher que d'enterrer le défunt selon les croyances d'une vie entière, et que ce n'était pas adorer d'autres dieux que le Leur que de respecter le deuil strict auquel étaient tenus les proches du défunt entre sa mort et ses funérailles, environ deux mois plus tard. Putiphar avait de toute façon trop compté dans sa vie pour qu'il ne porte pas son deuil. Ils l'enterrèrent dans le tombeau de sa famille, auprès de ses défuntes épouses, et des enfants qui n'avaient pas vécu.

Joseph avait redouté de perdre Putiphar. Il avait craint de se sentir à nouveau orphelin. La facilité avec laquelle il surmonta cette épreuve le surprit lui-même. Le chagrin de perdre son père d'adoption était immense, bien sûr, et il lui fallut quelques temps pour s'habituer à ne plus voir le vieil homme à table avec eux. Il n'était pas seul face à son chagrin, bien sûr. Asenath, qui avait vécu aussi longtemps dans la maison de son oncle que dans celle de son père, pleurait le vieil homme autant que lui, et Manassé, Ephraïm et Néheteni regrettaient la disparition de celui qu'ils avaient toujours appelé grand-père, confrontés pour la première fois de leur vie à la mort d'un proche. Mais Joseph se rendit rapidement compte que la mort de Putiphar ne le dévastait pas autant qu'il l'aurait cru. Peut-être Putiphar dans ses derniers instants avait eu raison : Joseph n'avait plus besoin de lui. Et peut-être était-il écrit qu'il ne serait jamais que le fils d'un seul père à la fois.


Juda fut le premier de la famille à revenir : il était venu en éclaireur, accompagné de son fils aîné et de ses serviteurs pour préparer la venue de la famille. Joseph les reçut chez lui le soir de leur arrivée, et bénit une fois de plus le jour où le Seigneur avait placé Asenath sur son chemin : sans elle, le repas avec son frère et son neveu aurait été terriblement inconfortables. Juda et son fils étaient probablement un peu déroutés de voir Joseph traiter son épouse comme une égale, mais c'était toujours mieux que les silences lourds qui auraient autrement ponctués le repas : Juda était tout de même celui qui avait organisé la vente de son frère, et ils ne s'étaient jamais vraiment entendus.

Le jour où Juda lui envoya un messager pour l'informer que Jacob était arrivé, Joseph s'empressa de finir sa tâche en cours, de faire prévenir Pharaon, et de faire atteler son char. Il avait envisagé de prendre Manassé et Ephraïm avec lui. Les garçons avaient toujours su que Putiphar n'était pas leur vrai grand-père, et ils étaient impatients de rencontrer Jacob et leur multitude de cousins, mais le pays de Goshen était un peu éloigné de la ville, et les enfants étaient un peu jeunes pour supporter un tel trajet. D'ailleurs, Joseph avait envie de retrouver son père d'abord seul. Il amènerait ses enfants une autre fois.

Quand il parvint au camp de sa famille, il fut surpris de l'émotion qui le saisit, de la joie qu'il ressentit en voyant ses frères. Ils avaient tous l'air sincèrement heureux de le voir, même Benjamin, et Joseph en eut la gorge nouée : Safnath-Panéah avait l'habitude d'être reçu avec des acclamations et des cris de joie partout où il allait, mais c'était différent. Il n'avait pas le souvenir d'avoir jamais été accueilli avec joie par ses frères. Il les embrassa tous avec émotion, avant de suivre Juda jusqu'à la tente du patriarche : le voyage, l'avait-on prévenu, n'avait pas été de tout repos pour leur père, qui, même s'il n'avait pas encore atteint l'âge canonique de ses père et grand-père, n'était certainement plus un jeune homme. Jacob était assis à l'entrée de sa tente, et Joseph sentit sa vue se brouiller en le voyant.

- Abba ! s'écria-t-il. Abba !

Jacob se leva avec difficulté en l'entendant, et ouvrit grand les yeux en le voyant courir vers lui. Joseph ne s'embarrassa pas de manière et se jeta à son cou. Il fut surpris de trouver son père frêle et plus petit que dans sa mémoire : Jacob dans ses souvenirs avait toujours été grand et solide comme un roc.

- Joseph ? dit le vieil homme, comme s'il n'y croyait pas.

- Abba ! répéta Joseph, riant et pleurant tout à la fois.

- Joseph, mon enfant ! s'exclama Jacob en l'étreignant. C'est vraiment toi ! Tu es vraiment vivant !

- C'est vraiment moi, père ! Je suis vivant !

- Oh, laisse-moi te regarder, dit son père en desserrant son étreinte.

Ils se contemplèrent un long moment, et Joseph, une fois de plus, prit douloureusement conscience du temps écoulé. Il savait bien sûr, quand il apercevait dans un miroir les mèches blanches dans ses cheveux, quand il observait les pattes d'oie au coin des yeux d'Asenath, quand il songeait que Néheteni avait déjà quatre ans et n'était décidément plus leur bébé chéri, que plus de vingt ans s'étaient écoulés depuis ce jour terrible où il avait été arraché à son père, mais il aimait bien l'homme mûr qu'il devenait, et il trouvait que la maturité allait bien à son épouse. En revanche, voir son vieux père fragilisé, amaigri, ridé, les cheveux complètement blanchi par les années, c'était difficile. Il aurait dû s'y attendre, bien sûr, mais d'une certaine manière, il s'était attendu, comme un enfant, à ce que son père demeure éternellement le même, immuable et immortel. Jacob, profondément ému, et probablement ignorant de ses états d'âme, lui caressait les joues, lui pressait fébrilement les épaules dans un mouvement qui n'était pas sans rappeler à Joseph ce jour où Putiphar était venu lui demander pardon en prison, et n'avait pas pu parler tant qu'il n'avait pas éprouvé de ses mains que Joseph était bien vivant.

- Tu es vivant, répéta Jacob au bord des larmes. Maintenant, je peux mourir en paix puisque je t'ai revu, puisque tu es vivant.

- Ne meurs pas tout de suite, répondit son fils avec un rire mouillé. J'ai tant de choses à te dire, tant de choses à te raconter.

Il avait cru ne jamais revoir son père, c'était comme un rêve qui se réalisait, pourtant ce n'était pas comme ce jour une petite dizaine d'années auparavant : il n'était pas là pour rester, et il n'avait pas le sentiment de rentrer chez lui comme quand il était venu demander à Asenath de l'épouser. Mais il avait enfin retrouvé sa famille, et pour l'heure, il fallait bien que ce soit assez.

Il aurait dû se douter que ce bonheur ne pouvait pas durer, lui qui avait si souvent vu ses rêves se changer en cauchemar. A vrai dire, les choses se gâtèrent malheureusement très vite. Joseph avait pensé qu'il ne s'entendrait jamais vraiment avec ses frères, mais qu'il aurait des relations cordiales avec eux, peut-être même un peu plus que cordiales avec certains. Il n'avait pas pensé que les choses s'envenimeraient dès le soir même. Désireux de retrouver sa famille, Joseph resta jusqu'au repas du soir, qu'il prit, comme autrefois, avec ses père et frères. Après le bénédicité, la conversation roula sur des sujets assez neutres : les enfants, les troupeaux, les moissons – ou en l'occurrence, leur absence. A la demande de son père, Joseph résuma sa vie durant ces vingt ans d'absence : il ne s'attarda volontairement pas sur les presque treize ans qu'il avait passé comme esclave, et mentionna à peine Putiphar, tout en s'excusant mentalement auprès de l'esprit de son père d'adoption. En revanche, il développa les songes des serviteurs et ceux de Pharaon, comment il était devenu vice-roi. Il parla de sa femme et de leurs enfants, mentionnant qu'il espérait les amener à leur grand-père lors d'une prochaine visite. Son père le regarda tout au long du repas, même si Joseph avait refusé de prendre la place d'honneur, préférant retrouver sa place entre Zabulon et Benjamin. Il se doutait que cette attention était bien naturelle, après une si longue séparation, mais il était tout de même un peu gêné, et d'autant plus gêné qu'il avait l'étrange impression que Jacob était un peu déçu. Ce devait être la lumière et la fatigue du vieil homme, songea Joseph. A moins que ce ne soit lui-même qui était déçu : il en avait un peu honte, mais lui qui était habitué au raffinement égyptien ne pouvait s'empêcher de trouver son père et ses frères plus rustres que dans son souvenir.

Jacob, épuisé par le voyage et la joie des retrouvailles, se retira dans sa tente sitôt les grâces prononcées. Joseph hésita un instant, mais décida de s'attarder encore un peu, malgré ses réserves : ce n'était pas en les évitant qu'il renouerait avec ses frères. Du reste, il avait au fil des ans conduit assez de réunions rassemblant des adversaires notoires pour passer outre son propre malaise. De toute façon, si les choses s'envenimaient, il pouvait simplement partir, invoquant qu'il avait de la route à faire.

De fait, les choses s'envenimèrent, mais bien plus vite qu'il ne l'aurait cru possible.

Pour le repas, les onze autres avaient tous retiré leurs manteaux pour ne garder que leurs tunique, plus confortables dans la tiédeur des soirées égyptiennes. Joseph, qui était vêtu à l'égyptienne, avait quant à lui gardé le manteau de lin fin qu'il portait toujours par-dessus son pagne. Même s'il avait ôté sa perruque en arrivant dans le camp, il n'avait simplement pas pensé au reste de sa tenue, habitué qu'il y était. Tout au plus, il avait choisi une tenue simple. La conversation avait atteint un blanc quand Zabulon, avec sa gouaille habituelle, lança :

- Tu es toujours aussi attaché à tes manteaux, Joseph ? Il y a vraiment des choses qui ne changent pas.

Joseph blêmit. Il n'avait pas vu le coup venir. Il déglutit avec difficulté, soudain comme privé de mots. Avec le temps, il avait presqu'oublié le manteau brodé, ce cadeau extravagant que Jacob lui avait fait faire pour ses dix-sept ans, et qui avait servi de catalyseur à la jalousie de ses frères.

- Je préfère effectivement garder mon manteau, parvint-il à articuler du bout des lèvres, s'enjoignant au calme, mais incapable d'empêcher sa main de s'ouvrir et de se fermer nerveusement.

- Mais décoince-toi un peu, s'exclama Lévi, qui resservait les gobelets de vin. Nous t'avons tous vu dans tes langes, ce n'est pas te voir en pagne qui va nous choquer !

- Je préfère le garder, répéta Joseph, plus fermement.

- C'est bon, seigneur vice-roi, ironisa Asher. Nous savons tous que tu es le plus puissant à cette table, tu n'as pas besoin de nous le rappeler en permanence ! Arrête de faire l'enfant et retire ton manteau.

- Cela n'a rien à voir, rétorqua Joseph, glacial.

Il tenta de se calmer, se répétant qu'il était sur son propre territoire, que ses frères n'allaient rien faire contre lui cette fois-ci, en vain. Benjamin, à sa droite, ne se moquait pas, mais observait la scène avec une fascination horrifiée. Juda ne disait rien. L'angoisse montait dans sa poitrine, et soudain, au milieu de ses frères qui se moquaient de lui et de son manteau, il avait à nouveau dix-sept ans, et le nom du monde est souffrance. Seul Siméon protestait, contre toute attente :

- Fichez-lui la paix, les gars. Si Joseph veut garder son manteau, il en a bien le droit !

Mais les autres ne l'écoutaient pas, et continuaient à le presser, aussi indifférents à sa détresse qu'ils l'avaient été vingt ans plus tôt. Cette pensée le tira de son angoisse, et une colère soudaine le submergea. Il n'avait plus dix-sept ans. Son manteau était certes une marque de prestige, mais il avait surtout l'avantage de dissimuler et de protéger efficacement son dos, et c'était pour cette raison qu'il le portait presqu'en permanence. Seuls Asenath, Den, son serviteur personnel, et Kosmas, le médecin grec à son service, avaient le douteux privilège de voir son dos, et n'en étaient plus choqués. Ce n'était pas qu'il avait honte de ses cicatrices, qui faisaient partie de son histoire, mais même si avec le temps, elles s'estompaient légèrement, il savait le malaise qu'elles provoquaient, et ce n'était pas un spectacle qu'il aimait infliger sans raison à son entourage. C'était pour préserver ses frères qu'il n'avait pas ôté son manteau. Mais puisqu'ils voulaient voir, ils verraient.

- Vous l'aurez voulu, déclara-t-il en se levant brusquement.

D'un geste sec, il dénoua la ceinture qui fermait son manteau, se retourna, et abaissa brutalement le vêtement. Un silence de mort accueillit sa démonstration. Il attendit un bref instant avant de cracher :

- C'est bon ? Tout le monde a bien vu ? Ou quelqu'un veut profiter plus longtemps du spectacle ?

Sans attendre de réponse, il remonta sèchement le manteau sur ses épaules, renoua la ceinture et se retourna. La colère le quitta aussi vite qu'elle était venue. Benjamin, qui n'avait rien dit, était au bord des larmes. Zabulon, Asher et Ged étaient verdâtres, tandis que Ruben et Lévi étaient secoués de sanglots silencieux. Juda et Siméon, se cachaient les yeux dans leurs mains. Les derniers semblaient sur le point de s'évanouir. Joseph ferma les yeux, soudain honteux de sa réaction. Ils avaient été un peu moqueurs, mais ils n'avaient pas pensé à mal : c'était le ton qu'ils utilisaient entre eux pour plaisanter, pas pour agresser quelqu'un. Lui qui s'enorgueillissait de sa retenue et de sa subtilité, pourquoi n'avait-il pas pu expliquer posément ses raisons ? Pourquoi présumait-il toujours le pire de ses frères ?

- Je suis désolé, je n'aurais pas dû vous infliger cette vision, marmonna-t-il en se rasseyant brusquement, rouge de honte.

- C'est nous qui t'avons fait ça ? demanda enfin Juda d'une voix coupée.

Joseph hésita une seconde, les lèvres tremblantes.

- Non, finit-il par répondre. Celles-là, vous n'en êtes pas responsables. Mais la prochaine fois que je refuse quelque chose qui vous parait évident, ne croyez pas que je le fais pour vous écraser ou affirmer mon rang. N'oubliez pas que même si ma vie a finalement bien tourné, j'ai vécu des choses terribles pendant ces vingt ans, des choses dont vous n'avez pas idée, des choses qui ont laissé des marques et que je ne suis plus celui que vous connaissiez autrefois.

- Mais qu'est-ce qu'il t'est arrivé, Joseph ? implora Lévi, désolé.

- Ce qui arrive à un esclave accusé d'un crime, répondit succinctement Joseph.

Il sentait sur lui le regard médusé de ses frères.

- C'était il y a longtemps, tenta-t-il piteusement de les rassurer. Elles ne font plus mal.

- Mais tu ne les aurais pas si nous ne t'avions pas vendu, répondit d'une voix lourde de regrets Siméon.

- C'est possible, rétorqua-il sèchement. Mais comme je l'ai dit, celles-là, vous n'en êtes pas responsables.

La fin de la soirée fut un peu empruntée, mais Joseph ne s'attarda pas longtemps : le soleil était déjà proche de l'horizon, et il souhaitait ne pas rentrer trop tard après la tombée de la nuit. Avant de partir, il s'obligea à embrasser chacun de ses frères en signe de bonne volonté, et promit de revenir très vite : sitôt que son père serait assez remis du voyage, il devrait l'emmener devant Pharaon, et il ne souhaitait amener sa famille à la cour sans un minimum de préparation. Il soupira néanmoins de soulagement sitôt qu'il fut hors de portée de leurs oreilles. Se réconcilier avec Putiphar avait été nettement plus facile.

Joseph s'apprêtait à remonter sur son char pour rentrer chez lui quand il entendit qu'on l'appelait. C'était Benjamin qui courait après lui. Pour n'importe lequel autre de ses frères, Joseph aurait probablement fait de son mieux pour écourter la conversation, mais pour son jeune frère, il était tout disposé à faire une exception. Il fit signe au serviteur qui l'avait accompagné de l'attendre encore quelques instants, et se retourna vers son cadet.

Celui-ci parut soudain un peu mal à l'aise.

- Je… je suis désolé pour tout à l'heure.

- Tu n'as rien à te faire pardonner, répliqua Joseph sans comprendre.

Mais Benjamin n'avait pas l'air très convaincu.

- Viens, marchons un peu ensemble, suggéra son frère en l'entrainant. De quoi t'excuses-tu ?

- Je suis désolé de ne pas être intervenu alors que moi, je voyais que tu n'étais pas bien, marmonna le cadet.

- Tu n'as rien à te reprocher. Ils n'auraient pas écouté, le rassura Joseph. Ils n'ont pas écouté Siméon, et moi, j'ai surréagi. Ils ne pouvaient pas savoir ce que mon manteau cachait. C'est moi qui te dois des excuses. Tu ne devrais pas subir les conséquences de ce qu'il s'est passé entre les autres et moi.

Ils marchèrent en silence le long du camp.

- De quoi parlait Zabulon ?

- Personne ne t'a dit ? demanda Joseph d'une voix douloureuse.

- Non, je ne crois pas.

- Pour mes dix-sept ans, Abba m'a offert un très beau manteau brodé, dont j'étais très fier, répondit simplement l'aîné. Je le portais tout le temps, même pour aller aux champs. Je ne comprends pas qu'il m'ait laissé faire, d'ailleurs ! Les autres étaient déjà jaloux, et je pense que ce manteau a été la goutte qui a fait déborder le vase.

Joseph déglutit avec difficulté à ce douloureux souvenir.

- Enfin bref, la première chose qu'ils ont fait le jour où ils m'ont vendu, reprit-il, a été de me l'arracher avant de me jeter dans une citerne asséchée.

- Ils ne se sont pas rendu compte que ça allait te rappeler ce jour ? s'exclama Benjamin avec une indignation qui surprit son frère. Je comprends mieux pourquoi tu avais l'air si mal.

- Ne les juge pas plus durement que moi, s'il te plait, répliqua Joseph. On oublie beaucoup de choses en vingt ans, et je crois qu'ils n'y ont simplement pas pensé. D'ailleurs, si n'importe qui d'autre qu'eux avait demandé, je crois que j'aurai répondu simplement. Mais nos frères ont le chic pour faire ressortir le pire de moi, ajouta-t-il d'un ton chagrin.

Benjamin le dévisagea, perplexe.

- Comment tu fais ?

- Comment je fais quoi ? répondit Joseph sans comprendre.

- Pour rester si calme ! A ta place, je crois que je serais parti en courant, ou j'aurais fondu en larmes. Mais toi, tu n'as pas bougé, tu n'as pas crié ! Tu étais tout pâle, et je voyais ta main, donc je me disais que quelque chose n'allait pas, mais tu parlais comme si tout allait bien. Et même quand tu as retiré ton manteau, tu semblais déçu ou fatigué, plutôt qu'en colère.

- Oh, s'étonna l'ainé. Je suppose que j'ai pris l'habitude de cacher mes sentiments. Crois-moi, je n'en menais pas large.

- Mais comment tu fais pour les dominer ? Moi, quand j'essaie, je…

Il s'interrompit brusquement, et se mit à fixer intensément le sol.

- Je n'y arrive pas, finit-il d'une toute petite voix.

- Cela a un rapport avec ce qu'il s'est passé chez moi ? demanda prudemment Joseph.

Son frère hocha la tête, les yeux toujours baissés. Joseph soupira.

- Je ne sais pas quoi te dire. Je ne sais pas ce que tu penses dans ces moments-là.

Benjamin haussa les épaules.

- Je ne sais pas, murmura Benjamin. Ça me parait toujours une bonne idée sur le moment. Quand je ne suis pas à la hauteur. Quand je fais des erreurs. Quand j'ai l'impression de disparaitre dans le néant. Alors je me coupe, je me fais mal, je regarde le sang couler et la douleur … j'ai le sentiment que c'est la seule chose qui m'empêche de disparaitre, de me dissoudre. Tu dois penser que je suis fou.

Sentant son frère s'agiter, Joseph lui posa doucement une main sur l'épaule.

- Je crois que je peux comprendre. Je connais ce sentiment de n'avoir que la douleur pour se sentir exister face aux ténèbres, tenta-t-il.

- Mais toi, tu ne te coupes pas, si ?

- Non, c'est vrai, reconnut-il.

- Comment tu fais pour ne pas te laisser submerger ? implora Benjamin.

- Ça dépend. Tout à l'heure, je me suis rappelé qu'en fait, je n'ai plus 17 ans, et que nos frères ne veulent et ne peuvent plus rien me faire, surtout pas sous le nez de Père, dans un pays où je suis puissant. Mais en général, quand je vois une épreuve survenir, j'implore l'aide du Seigneur. Je le supplie de venir à mon aide, de ne pas m'abandonner, de mettre dans ma bouche les bonnes paroles.

- Et Il te répond, parfois ?

- Toujours. Généralement de la manière la plus inattendue, d'ailleurs. Mais Il ne m'a jamais abandonné dans l'épreuve.

- Pourtant Il t'a laissé être marqué, et réduit en esclavage, observa Benjamin avec une moue peu convaincue.

C'était une remarque que Joseph s'était souvent faite, particulièrement quand il était en prison. C'est avec un sourire triste qu'il répondit.

- J'ai dit qu'Il ne m'avait jamais abandonné dans les épreuves, pas qu'Il me les avait épargnées. Mais chaque fois, dans les moments les plus terribles de ma vie, il s'est toujours trouvé au moins une personne pour me rappeler que je n'étais pas seul. Crois-le ou non, ces marques sont le signe que Dieu ne m'a pas abandonné. J'ai failli en mourir ce jour-là : quelques coups de plus, ou un geôlier moins compatissant…

Benjamin le contempla un instant comme s'il était une énigme.

- C'est Putiphar, celui que tu appelles père, qui t'as fait ces marques dans ton dos, n'est-ce pas ?

- Oui, confirma Joseph, qui ne comprenait toujours pas où son frère voulait en venir.

- Comment tu fais pour pardonner ? pardonner à nos frères, lui pardonner à lui… Ils auraient dû te protéger, mais ils t'ont fait des choses horribles ! Et encore tout à l'heure, nos frères ont été odieux. Mais toi, tu fais comme si ce n'était pas vraiment grave, tu leur trouves même des excuses !

Joseph ne répondit pas tout de suite. Benjamin posait une question pertinente.

- Ce qu'ils m'ont fait, tous, est très grave. Mais je leur pardonne, reprit-il lentement, parce que je les aime. J'ai pardonné à Putiphar parce que malgré tout, il a été un père pour moi, et que je sais qu'il a regretté jusqu'à sa dernière heure ses erreurs envers moi. Cela ne veut pas dire que ce qu'il m'a fait compte pour rien. Il a fallu des années pour que j'accepte de le revoir, de lui parler, pour que la colère que j'avais contre lui s'éteigne. Ce n'est que lorsque je suis devenu vice-roi que j'ai mesuré tout le bien qu'il m'avait aussi fait. J'ai vu ses remords et ses efforts pour s'amender. J'ai décidé de donner plus de poids à ce qu'il avait fait de bien pour moi pendant sept ans qu'au mal qu'il m'avait fait pendant quatre ans. J'ai essayé de me mettre à sa place, et j'ai pensé que dans des circonstances similaires, j'aurais probablement réagi comme lui.

- Et nos frères ?

- Pour nos frères, c'est différent, soupira Joseph. D'ailleurs, je ne suis pas certain de leur avoir complètement pardonné. Mais j'ai toujours su que c'est par jalousie qu'ils m'avaient vendu, et je suis assez familier de la jalousie pour savoir quelles erreurs terribles elle peut nous faire commettre. Ne leur répète jamais, mais d'une certaine manière, ils m'ont peut-être rendu service en me vendant. La méthode n'était pas bonne, et leurs raisons étaient mauvaises, mais j'avais besoin d'apprendre l'humilité, et je l'ai apprise. Alors je leur pardonne, ou du moins j'essaie, en me disant d'abord qu'ils regrettent ce qu'ils ont fait, et que leur conscience les a probablement fait beaucoup souffrir, mais aussi en me disant que s'ils ne l'avaient pas fait, je ne serais pas l'homme que je suis aujourd'hui, que ma vie ne serait pas ce qu'elle est. Et il se trouve que j'aime bien ma vie telle qu'elle est aujourd'hui.

Mais Benjamin ne semblait pas convaincu.

- Je ne crois pas que cela me suffirait pour pardonner, dit-il, les sourcils froncés.

- Oh, à ton âge, cela ne m'aurait sans doute pas suffi, reconnut Joseph. Et je ne suis pas certain que cela me suffise, d'ailleurs. Mais crois-moi, c'est épuisant d'être fâché, surtout contre quelqu'un que tu aimes. Et on ne pardonne pas seulement pour soi-même. J'aurais pu refuser de pardonner à Putiphar la grave erreur qu'il a commise contre moi, mais j'y aurais probablement perdu. J'aurais mis Asenath dans une situation inconfortable, car son oncle a été vraiment très bon pour elle, j'aurais privé mes enfants d'un grand-père aimant, et je me serais privé moi-même d'un soutien précieux. Tu sais, il n'y a pas tant de gens qui me connaissent vraiment, défauts compris, et qui peuvent me refuser quoi que ce soit. Il y a peu de gens que j'admire. Putiphar en faisait partie, et ses conseils m'étaient parfois nécessaires pour ne pas me laisser dévorer par l'orgueil, ou simplement pour m'aider à démêler ce que je vivais. Au bout du compte, il n'a commis envers moi qu'une seule erreur. Une erreur très grave, mais unique. Pouvais-je lui en vouloir de s'être trompé une fois, alors qu'il avait reconnu son erreur, et qu'il avait cherché à s'amender ?

- Tu parles au passé, remarqua doucement Benjamin.

- Oui, confirma Joseph. Il est mort quelques semaines après votre départ.

- Je suis désolé, offrit son cadet.

- Merci, accepta Joseph avec un sourire triste.

Il se tut un instant.

- Pour nos frères, reprit-il enfin, c'est différent. Nous ne sommes jamais bien entendus, et d'eux, je ne peux pas dire qu'ils m'aient fait plus de bien que de mal. Mais quoi qu'ils m'aient fait, ils restent mes frères. Ils regrettent ce qu'ils m'ont fait, et ils ne me haïssent plus comme ils me haïssaient autrefois, c'est déjà beaucoup. C'est plus que je n'ai espéré pendant des années. Mais l'une des raisons pour lesquelles je n'ai jamais envisagé de m'enfuir de chez Putiphar, que je n'ai jamais envisagé de quitter l'Egypte, c'était que je craignais que mon retour ne mette encore plus de division dans notre famille. Si je ne pardonnais pas à nos frères aujourd'hui, Abba serait obligé de prendre mon parti, et cela le tuerait. Si je ne leur pardonnais pas, c'est moi qui pècherais contre notre père.

Benjamin semblait toujours perplexe.

- Je ne m'attends pas à ce que tu comprennes, dit doucement Joseph, ni à ce que tu me pardonnes, si c'est le sens de ta question. Je suis désolé de ce que je t'ai fait la dernière fois, et moi, je n'avais vraiment aucune excuse.

- Je ne crois pas que je t'en veux, répondit Benjamin. Tu n'as jamais voulu me faire de mal, n'est-ce pas ? C'est aux autres que tu voulais faire peur.

- Oui, confirma son aîné. Mais même si je n'en avais pas l'intention, je t'ai fait du mal. Je t'ai utilisé sans te demander ton avis, ni réfléchir un seul instant aux conséquences pour toi. Je passe ma vie à dire à mes fils qu'ils doivent réfléchir aux conséquences de leurs actes, et je ne le fais pas moi-même.

- Je ne t'en veux pas, réaffirma Benjamin. J'ai eu très peur sur le moment, et je ne suis pas très content que tu m'ais utilisé, bien sûr. Mais tu ne m'as pas laissé seul avec ma détresse, et tu as été vraiment gentil avec moi.

- C'est toi qui es très gentil, rétorqua Joseph. C'était la moindre des choses d'au moins t'expliquer ce qu'il se passait.

Le silence s'abattit. Tout en parlant, ils avaient fait le tour du camp, et le soleil était à moitié couché.

- Je vais devoir repartir, dit enfin Joseph. Il fera bientôt nuit, et ma femme m'attend. Mais je suis content d'avoir pu parler un peu avec toi.

- Moi aussi, répondit Benjamin avec un sourire timide.

Un peu hésitant, Joseph lui donna l'accolade avant de rejoindre le char où son serviteur l'attendait patiemment.