Il ne reste plus qu'une semaine avant la sortie officielle de mon livre. Le dernier tome de ma trilogie à succès. Enfin ! Je suis excitée comme une gamine la veille de Noël.

Jacob est revenu à la charge récemment. Il voulait savoir si j'avais réussi à négocier une entrevue entre sa sœur et H. Wolf. J'ai hésité à accepter, parce que ça lui tient vraiment à cœur, mais la raison a fini par me rattraper. Enfin… à moitié. Je lui ai menti. J'ai dit que les éditeurs réfléchissent encore à la question.

Depuis, je ne sais pas quoi faire. À qui en parler ? J'aimerais tout avouer à Jacob, mais le risque zéro, ça n'existe pas. Alors, je tourne et retourne ce dilemme dans ma tête. Deux options, deux catastrophes possibles.

Je pousse un long soupir, la tête appuyée sur ma main. Jill, assise en face de moi, me dévisage. Elle a cet air curieux qui me fait toujours rire. Qu'est-ce qu'elle imagine que je mijote ?

— Besoin d'un avis non professionnel sur une question d'ordre privé ? demande-t-elle en arquant un sourcil.

Je grimace légèrement.

— Je sais pas quoi faire, Jill. J'ai deux options : dire oui ou dire non. Si je dis oui, je risque de tout perdre.
— Et si tu dis non ?

Je lève les yeux vers elle.

— Je risque de tout perdre aussi.

Jill pose sa tête sur ses mains et me fixe, pensive. La bibliothèque où on révise d'habitude est presque vide à cette heure-ci. J'entends à peine les pages tourner autour de nous.

— Tu préfères tout perdre en disant oui ou tout perdre en disant non ? finit-elle par dire. Je veux dire, tu vas perdre quelque chose dans les deux cas, alors la vraie question, c'est : qu'est-ce qui est le pire ?

Elle a raison, évidemment. Je connais déjà les scénarios catastrophes. Si j'accepte de rencontrer Rachel, il y a un risque qu'elle en parle à ses amies, voire à la presse. Mon identité secrète pourrait être révélée. Et si ça arrive, mes livres se vendront moins, et pire, je devrais quitter le village pour protéger la tribu.

Mais si je refuse ? Jacob pourrait mal le prendre. Il pourrait même décider de couper les ponts. Et perdre ses amis… c'est peut-être pire que tout.

Je ferme mon livre d'histoire avec un claquement sec.

— Je crois qu'il faut que j'en parle à ma sœur, dis-je enfin.

Le soir même, je vais chez elle. Elle a déménagé pas loin de chez nos parents, dans une jolie maison parfaite pour sa famille de bientôt quatre. Daphnée a trouvé quelqu'un de bien, un agent de police, Hunter. Il est sympa, et tout le monde l'adore. Il a même pris son rôle de beau-père très au sérieux. Parfois, je rêve du jour où ma sœur portera une belle robe blanche, au bras de Hunter.

Je sonne à la porte, et Daphnée vient m'ouvrir. Elle porte encore un tailleur qu'elle met pour aller au travail. Elle doit être rentrée à peine cinq minutes avant est récemment devenue la secrétaire du bureau du shérif à Forks. C'est comme ça qu'elle a connu Hunter.

— Entre, entre… Qu'est-ce qui t'amène ? demande-t-elle en me faisant signe d'entrer.

Je ne perds pas de temps. Une fois dans le salon, je m'assois et lui expose mon problème. Elle m'écoute attentivement, comme toujours, mais je vois bien qu'elle est partagée.

— Tu sais, mon chat, finit-elle par dire en s'adossant au canapé. Je connais Rachel. Je ne crois pas qu'elle irait parler à qui que ce soit. Mais honnêtement ? Si jamais ça se sait et que les Anciens se mêlent de cette histoire, que ce soit des paparazzis ou des journalistes, ils finiront tous en pâté pour chien s'ils mettent un pied ici.

Un rire nerveux m'échappe, mais je soupire aussitôt. Daphnée a raison. Après tout, ne plus être H. Wolf, est-ce que ce serait si grave ?

Les jours suivants, cette pensée ne me quitte plus. Je m'efforce de continuer ma routine, mais une part de moi reste perdue. À l'école, dès que je croise Jacob, mes questions reviennent, plus insistantes.

A force de me torturer le cerveau, lorsque le week-end arrive enfin, je sais ce que je dois faire.
Alors que je suis assise dans la voiture de Jacob, en direction de chez Emily et Sam, je triture nerveusement mes mains. Je sais ce que je dois dire, mais je ne sais pas comment entamer la discussion. Jacob finit par me lancer un regard en coin.

— Qu'est-ce qui ne va pas ? me demande-t-il, une pointe d'inquiétude dans la voix.

Je prends une profonde inspiration avant de murmurer :

— Ta sœur, c'est vraiment quelqu'un de confiance ?

Il fronce légèrement les sourcils, mais sa réponse est immédiate.

— Je lui confierais ma vie sans hésiter.

Je hoche la tête, sans lever les yeux de mes mains.

— Elle ne dira rien si elle rencontre H. Wolf ? Pas même à Paul ?

— Je te le promets.

J'hésite encore une seconde, mais je finis par céder.

— Alors, tu lui diras qu'elle a accepté. Elle lui donne rendez-vous chez moi, mardi prochain. H. Wolf a pu s'organiser.

Jacob me remercie, son sourire sincère apaisant légèrement mon anxiété. Il gare la voiture devant la maison d'Emily et Sam. Sur le perron, je remarque Paul avec une jeune femme. À sa façon de se tenir près de lui, et à la ressemblance frappante avec Jake, je comprends rapidement que c'est Rachel, la sœur de Jacob.

On descend du véhicule et on s'approche du couple. À peine avons-nous franchi la moitié de la distance que Paul lâche :

— Qu'est-ce que tu fous encore avec le microbe ?

Je sens mes joues s'empourprer et baisse instinctivement la tête. Depuis notre sortie au cinéma, nos échanges se sont un peu adoucis. On arrive à discuter calmement, sans « microbe » ni « crétin » à chaque phrase. Mais là, tout d'un coup, il repart en vrille. Qu'est-ce qui lui prend ? Je ne vais pas lui voler sa Rachel, bon sang !

— Paul ! le réprimande Rachel, exaspérée.

Sous le regard désapprobateur de sa copine, il marmonne une excuse, puis l'embrasse avec une tendresse inattendue. En temps normal, j'aurais trouvé ça mignon, mais là, je sens juste mon estomac se tordre.

Jacob intervient pour me tirer de ce malaise en me présentant à Rachel. Elle m'accueille avec un sourire chaleureux et me remercie immédiatement pour le livre que je lui ai envoyé.

— Je l'ai dévoré dès que Jacob me l'a donné. Merci infiniment !

Je lui rends un sourire timide, mais l'anxiété me rattrape. Je prends mon courage à deux mains et lance :

— Mardi prochain, tu es libre ?

À peine ai-je fini ma phrase que je sens le regard noir de Paul se poser sur moi.

— Oui, bien sûr ! répond Rachel, intriguée. Pourquoi ?

Je déglutis et m'entends bafouiller :

— Je… Je t'ai peut-être organisé une rencontre avec H. Wolf. Alors ?

Ses yeux s'écarquillent, et elle reste figée une seconde, comme si elle avait besoin de temps pour digérer l'information. Puis, d'un coup, elle explose de joie.

— Oh bon sang ! Sérieusement ? H. Wolf ? Je vais la rencontrer ?

Son enthousiasme me fait légèrement sourire, mais un doute s'installe. Et si j'avais fait une erreur ? C'était trop tard pour reculer maintenant. Je lève une main pour l'interrompre, mon ton plus sérieux :

— Rachel… Quand tu connaîtras l'identité de H. Wolf, est-ce que tu aimeras toujours ses livres ?

Elle me fixe, l'air un peu perplexe, mais finit par répondre avec assurance :

— Sans hésiter !

Je hoche la tête, un poids toujours présent sur ma poitrine, mais légèrement allégé. On entre finalement tous les quatre chez Emily.

C'est donc quelques jours plus tard que je suis assise sur mon canapé, ma peluche Wolfy dans les bras, attendant l'arrivée de Rachel. Les trois exemplaires de mes livres et mon ordinateur sont posés sur la table basse devant moi. Je n'arrête pas de jeter des coups d'œil à l'horloge. Rachel Black ne devrait plus tarder, et pourtant, je panique. Et si ça se passait mal ? Si elle se fichait de moi ? Ou pire, si Paul l'apprenait... Qu'est-ce qu'il dirait ? Et pourquoi je pense à Paul, sérieusement ?!

Un coup de sonnette retentit. Je sursaute et inspire profondément pour calmer mes nerfs avant de me lever. Quand j'ouvre la porte, Rachel se tient là, un immense sourire illuminant son visage.

— Entre, Rachel, dis-je en m'écartant pour la laisser passer.

Elle entre en jetant des regards curieux autour de la pièce, sans doute à la recherche de quelqu'un.

— Rachel, c'est moi, H. Wolf, lui dis-je en refermant la porte.

Elle rit, comme si c'était une blague, mais elle s'arrête rapidement en voyant mon sérieux.

— Rachel, je suis ton écrivain préféré. Enfin, d'après Jacob.

Ses yeux s'agrandissent, et elle s'exclame, débordante d'enthousiasme :

— Oh bon sang ! Tu ne peux même pas imaginer à quel point je t'idolâtre !

Avant que je ne puisse réagir, elle me serre dans ses bras. Je me dégage doucement et l'invite à s'asseoir sur le canapé.

Je commence par lui expliquer d'où vient mon pseudonyme, en lui montrant ma peluche.

— H pour Haven, Wolf pour Wolfy.

Rachel sourit, puis enchaîne avec des questions sur mes livres. Elle veut comprendre la fin de Sanglante et discute longuement de Amoureuse et Révoltée.

— J'aurais tellement voulu que Janice et Josh finissent ensemble, rêvasse-t-elle. Cette fin... Tragique, c'est déchirant ! J'adore tes livres, vraiment, mais ça m'a brisé le cœur.

Je souris doucement, prête à expliquer :

— Je sais, mais si je n'ai pas voulu qu'ils finissent ensemble, c'est pour une raison. Écoute. Dans le premier tome, Janice et Josh vivent une histoire d'amour passionnelle et pure. Mais Janice découvre que cette relation est régie par le Destin. Elle refuse d'être une marionnette, alors elle devient Révoltée, comme le titre du deuxième tome l'indique.

Rachel me fixe, attentive.

— Elle ne veut pas aimer quelqu'un parce que c'est imposé. Elle veut choisir ses sentiments, pas les subir. Tu comprends ?

Elle hoche la tête. Elle semble réfléchir à mes paroles alors je me lève pour aller chercher un vieux livre sur les légendes, celui qui parle de la troisième épouse.

— Tu connais les légendes quileutes ? lui demandé-je en revenant m'asseoir.

— Oui, très bien, répond-elle, pensive.

— Alors tu sais ce qu'est l'imprégnation ?

Elle éclate de rire.

— Oh ça, oui !

Je ne comprends pas la blague, mais je souris poliment et continue :

— Dans mon livre, Josh subit une imprégnation envers Janice. Il est fou d'elle, il n'a d'yeux que pour elle, c'est presque obsessionnel. Mais Janice, elle, refuse de se laisser dicter sa vie. Elle part et ne revient pas.

Rachel devient pensive à nouveau.

— Elle ne veut pas être obligée d'aimer à cause d'un lien qu'elle n'a pas choisi, repris-je. Dans Sanglante, j'ai voulu montrer qu'un lien aussi puissant que l'imprégnation pouvait avoir ses failles.

— Oui… Je comprends mieux, murmure-t-elle, perdue dans ses pensées.

L'après-midi passe vite. Rachel me bombarde de questions sur mes choix d'écriture, et j'y réponds avec plaisir. Nous parlons de mon site de fans que j'ai créé pour interagir anonymement avec mes lecteurs.

— J'adore lire lesfanfictions, confié-je.

Rachel est captivée pendant toute notre entrevue. Elle promet solennellement de ne jamais révéler mon identité, pas même à Jacob ou Paul.

Quand elle s'en va, je la raccompagne jusqu'à la porte.

— Merci pour cet après-midi, c'était incroyable, me dit-elle avec chaleur.

— Merci à toi, Rachel. J'ai passé un super moment.

En refermant la porte derrière elle, mes jambes flanchent. Je m'écroule au sol, vidée. Je ne m'étais pas rendu compte que j'étais aussi tendue…

Je jette un œil à l'horloge. Il est temps de me faire à manger. Mes parents sont absents, partis en vacances avec mes neveux, ils ont profité des vacances scolaires les deux petits quelques jours au sein de la réserve de Wind River dans le Wyoming, la réserve de la tribu Hoh.