Les jours continuent de passer et Paul continue de reprendre peu à peu du poil de la bête – oui, maintenant que j'ai mis de côté cette idée absurde, je me permets un trait d'humour.
Il traîne plus souvent avec les garçons, il ne rate plus une seule journée d'école, il parle, il se moque, il râle… Bref, il redevient Paul. Pas totalement, pas comme avant, mais il avance.
Avec moi, c'est stable. Ni tension, ni complicité. On n'est pas amis et notre relation – si on peut appeler ça comme ça – reste en surface. Pourtant, parfois, j'ai comme l'impression qu'il y a plus. Un regard qui s'attarde une seconde de trop, un geste qui semble moins automatique qu'il ne le devrait. C'est fugace, imperceptible, au point que je me demande si ce n'est pas moi qui l'imagine. Ce ne serait pas la première fois.
Je secoue la tête. Peu importe.
Mon sac en papier kraft dans les bras, je quitte la supérette, mon bonnet enfoncé sur la tête. Il fait froid, l'air marin s'infiltre sous ma veste. Mission accomplie : j'ai récupéré le lait et le paquet de farine que ma mère a oubliés. Plus qu'à rentrer.
— Hé, excuse-moi.
Je me retourne et croise le regard d'un type que j'ai vu en caisse juste avant moi. La trentaine, veste chaude, une allure de gars qui randonne ou qui chasse.
— T'es d'ici ?
Je hoche la tête, méfiante.
— Ouais, je réponds, d'un air détaché.
— Je suis dans le coin pour quelques jours et je me demandais si tu connaissais un bon coin à recommander pour une balade sympa. J'ai testé le sentier du rivage, c'est cool, mais j'aurais bien aimé voir autre chose.
Je hausse les épaules.
— Ça dépend ce que tu cherches. Si tu veux des falaises, t'as Third Beach. Si t'aimes la forêt, y'a un sentier derrière la rivière qui mène jusqu'aux chutes.
— Ah ouais ? C'est loin ?
— Une heure de marche, environ.
Il acquiesce, l'air intéressé.
— Merci, j'irai voir.
J'opine, prête à partir, mais il reprend, un sourire en coin :
— Et t'as pas un coin préféré, toi ? Un endroit un peu secret que les touristes ne connaissent pas ?
Je fronce légèrement les sourcils.
— Si je le dis, ce sera plus un endroit secret.
Il rit doucement.
— Pas faux. Bon, t'aurais pas envie de me montrer ça autour d'un café, alors ?
Ah. C'était pour ça. Je secoue la tête, un soupir dans la voix.
— Désolée, mais non. Je–
— Juste ton numéro, alors ? me coupe-t-il alors que j'allais l'informer que je suis mineur.
Je soupire, agacée. Et, je réfléchis à toute vitesse pour me sortir de cette situation.
— Ouais, tu notes ? demandé-je alors qu'il récupère son téléphone et il me fait signe quand il est prêt. Alors c'est le 9-1-1, en cas d'urgence.
Il me regarde, surpris par mon audace, puis j'entends un voix familière s'élever derrière moi :
— Avec un peu de chance, t'auras peut-être pas besoin d'appeler.
Je pivote légèrement et tombe sur Paul, appuyé contre le mur de la supérette, bras croisés sur son torse. Je ne sais pas depuis combien de temps il est là, mais son expression en dit long. Il n'a pas l'air énervé. Juste blasé. L'autre le jauge du regard, intrigué.
— Mec, t'es qui ?
Paul hausse un sourcil.
— Son mec, balance-t-il sans sourciller. Et j'aime pas voir des crétins tenter leur chance avec ma copine.
— C'est bon, je discutais, c'est tout. Pas besoin de jouer les mecs jaloux.
Le visage de Paul se durcit.
— Tu dragues ma copine sous mon nez. Allez, barre-toi d'ici ! gronde Paul.
Le mec hésite une seconde, puis marmonne un « relax » avant de lever les mains et de s'éloigner vers son pick-up. Je lâche un léger soupir. Pas que j'avais besoin d'aide, mais au moins, ça évite de rallonger la discussion. Je relève la tête vers Paul qui suit le type du regard, la mine fermée.
— J'aurais pu gérer, grondé-je légèrement.
Paul reporte son attention sur moi et décroise les bras. Un rictus moqueur aux lèvres, il me lance :
— Ouais, ouais. T'aurais sûrement fini par l'assommer avec ton paquet de farine.
Je lève les yeux au ciel et reprends ma route. Alors que je vais partir, Paul m'interpelle :
— Tu comptes marcher jusqu'à chez toi comme ça ?
Je fronce les sourcils.
— Non, je vais rentrer chez moi dans ma voiture imaginaire garée juste-là, répliqué-je en désignant une place vide sur le parking de la supérette. Evidemment que je vais rentrer à pied !
Je lève les yeux au ciel et Paul s'approche de moi et me fixe de son regard intense qui me perturbe quelques secondes.
— Monte, dit-il en désignant son pick-up garé un peu plus loin d'un signe de tête. Et attends moi deux minutes.
Je plisse les yeux.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il fait froid, que t'as un sac dans les mains et que ton épaule n'est pas en état de jouer les héroïnes.
Je serre les mâchoires.
— Mon épaule va bien, grogné-je.
Ou en tout cas, assez bien pour porter un paquet de farine sur quelques kilomètres.
Il esquisse un rictus.
— C'est pas une demande. Monte.
Je reste figée une seconde, avant de souffler. Cinq minutes en voiture avec Paul Lahote ou quinze à marcher dans le froid ? Je finis par obtempérer et grimpe dans son 4x4 tandis qu'il pousse la porte de la supérette.
Dans l'habitacle, il fait chaud, et une odeur particulière flotte dans l'air. Un mélange de cuir, de bois et de quelque chose d'indéfinissable qui me rappelle vaguement la forêt après la pluie. Je fixe le pare-brise, les bras croisés, essayant d'ignorer cette sensation agaçante d'avoir perdu le contrôle de la situation. Je gérais. Il n'avait pas besoin d'intervenir.
Quelques instants plus tard, Paul revient avec un sac en kraft dans les bras qu'il dépose sur la plateforme arrière de la voiture. Il monte dans le véhicule et claque la portière avant de démarrer. Il garde le silence un instant, puis jette un regard dans ma direction.
— T'as toujours eu le chic pour attirer les emmerdes, hein ?
Je fronce les sourcils, piquée au vif.
— Pardon ?
— Sérieux, Haven. Tu pensais que lui filer un faux numéro, c'était censé suffire ?
— J'avais la situation sous contrôle, répliqué-je en serrant les dents.
Il lâche un rire sec.
— Non. Et t'as eu du bol que je sois là, lâche-t-il en tournant sur la route principale.
Je tourne la tête vers lui, mes doigts se crispant un peu plus sur mon sac.
— Tu crois vraiment que t'es mon chevalier servant ?
— Non, je suis juste réaliste. Ce type faisait deux fois ta taille, il aurait pu décider qu'un faux numéro, c'était pas drôle, et là, t'aurais fait quoi ?
— Ah parce que ça justifiait de te faire passer pour mon mec ? je grogne.
Il esquisse un sourire en coin.
— Avoue que c'était efficace.
— Paul ! m'exaspéré-je en le fusillant du regard.
Il rit doucement, clairement pas désolé.
— Oh allez, détends-toi, c'était qu'un rôle de quelques secondes.
— Sauf que je t'ai pas demandé de m'aider !
Il lève les yeux au ciel.
— Tu peux juste me dire merci, tu sais.
— Merci de quoi ? D'avoir marqué ton territoire sur moi comme un fichu loup ?
Son sourire s'efface légèrement, mais il reprend vite son masque d'arrogance. C'était fugace, mais juste assez pour que je tique. Pourquoi ça le dérange que je le compare à un loup ?
— Putain, Haven, je voulais juste t'éviter des emmerdes. C'est trop te demander de l'admettre ? lâche-t-il, me tirant de mes pensées.
— T'aurais pu juste dire que j'étais mineure ! Pas besoin de… ça !
— Tu crois sincèrement que ça allait l'arrêter ? Ce mec n'allait pas te lâcher, soupire-t-il, lasse.
— T'insinues quoi, là ? Que je suis incapable de me défendre ?
Sa mâchoire se contracte et ses doigts serrent le volant sous l'agacement que je semble lui inspirer. Il respire profondément, les yeux rivés sur la route. Il est toujours comme ça, sur le fil du rasoir, prêt à exploser. Cette colère me rappelle ce moment où… Je secoue la tête. Ce que j'ai vu ce jour-là n'était pas réel. Impossible. Mais alors pourquoi je n'arrive pas à m'en convaincre ?
— Haven, reprend-il, la mâchoire toujours un peu serré. Tu peux être aussi têtue que tu veux, mais t'as aucune idée de ce qui aurait pu se passer. Les gars comme lui, quand ils insistent, c'est rarement pour discuter littérature.
Je me raidis. Il a raison et ça me saoule. Je détourne le regard, fixant la route qui défile à toute vitesse.
— T'es frustrée que j'aie raison ?
Oui ! Ai-je envie de lui hurler, mais au lieu de ça, je lui rétorque :
— Arrête-toi.
— Fais pas ta gamine.
— Va te faire foutre, Paul.
— Haven…, soupire-t-il en tournant la tête vers moi.
J'attrape la poignée de la portière.
— Arrête-toi !
Il s'arrête brusquement au bord de la route. J'essaie d'ouvrir la porte, mais elle est verrouillée.
— Ouvre. La. Portière.
— Non.
Je tire encore sur la poignée, mes articulations blanchissant sous la pression.
— Paul !
— Putain, Haven, qu'est-ce que t'es bornée ! s'emporte-t-il à son tour. J'essaie juste de te faire comprendre que t'as eu du bol que je sois passé par-là parce qu'il aurait pu t'arriver des bricoles !
— Mais je ne t'ai pas demandé de m'aider, d'accord ?
Son regard s'assombrit, me fixe un instant et il déverrouille la porte.
— Très bien. T'as pas besoin de mon aide ? Alors descends.
Je cligne des yeux, prise au dépourvu. Mon regard glisse sur le pare-brise. On est au milieu de nulle part et je réalise soudain que ce petit détour en voiture m'a plus éloigné que rapproché de chez moi.
— Paul…
— Descends, répète-t-il, implacable.
— Attends, tu peux pas faire ça ! Paul…
— C'est toi qui a demandé à ce qu'on s'arrête. Alors démerde-toi.
Mon cœur cogne contre ma poitrine. Tout d'un coup, j'ai envie de pleurer et de le supplier de ne pas me laisser là, mais mon orgueil est plus fort.
— D'accord, dis-je en relevant le menton, histoire de rester digne.
J'ouvre la portière et descends, claquant la porte derrière moi. Le moteur gronde et, sans un regard, Paul redémarre et me dépasse, disparaissant à l'horizon.
Je reste plantée là, dans le froid glacial de l'hiver, seule sur le bas-côté, en resserrant les bras autour de mon sac en papier. Un frisson me parcourt et un sanglot me prend.
Putain de Paul Lahote !
